Sur Wemj'ss, voir la Revue suisne, ISSl
2. On peut la lire dans la Correspondance, éd. Hachette, DCXCVI.
'^M) L AFFAIRE .l.-J. ROUSSEAU
avaient assez récemment ranimés. Nous y voyons aussi que dans ces deux petits Etats, la discussion s'aigrissait ti'ès vite; qu'aucun des partis adverses ne pouvait croire à la bonne foi de l'autre; que les combattants allaient cbercher leurs arguments jusque dans les plus méprisables commérages ; que leurs polémiques empoisonnaient Tatmosphère. Il n'en est jamais autrement dans les luttes des partis : engagées parfois, à l'origine, pour les motifs les plus honorables, elles n'aboutissent qu'à réduire la part, déjà si modeste dans les choses humaines, des grandes abstractions, Liberté, Vérité, Justice, dont les combattants se réclament dans la bataille, pour les mieux fouler aux pieds dans la victoire.
Cependant, les attaques de Du Peyrou exaspérèrent MontmoUin et le poussèrent à un acte décisif d'hostilité, qui devait avoir les plus graves conséquences : le dimanche l""' septembre, il prêcha sur ce texte des Proverbes : « Le sacrifice des méchants est en abomination à rÉternel, mais la requête des hommes droits lui est agréable'. » Les auditeurs crurent ce sermon dirigé contre Rous-
seau
1. D'' Guillaume, Musée neucluUelois, septembre 1865, p. 231.
2. Il est impossible de se faire une idée exacte de ce sermon, d'après l'analyse que nous en possédons (D'" Guillaume, Musée neuchâtelois, septembre 1863, p. 231-252). En raison de ses fâcheuses conséquences, il fut l'objet d'une longue enquête, qui — comme tant d'autres enquêtes — n'aboutit pas. Voici le résumé que j'en trouve, dans la lettre que le Conseil d'Etat adressa au roi sur la question, le 17 décembre 1765 :
« ...Quant à ce qui regarde le sieur pasteur et professeur de .MontmoUin et ses sermons, nous n'avons pu en tirer d'éclaircissements que par le rapport des sieurs Martinet, châtelain du Val-
l'OLÉRlIQUES DE GENKVE. TROUBLES DK RIOTfl':RS 337
Ils étaient attachés à leur pasteur, dont les petits travers de vanité neles ofriis(iuaientpoint,et qui rachetait probablement par des qualités de bienveillance les défauts de son esprit borné. Peut-être aussi se méliaient-il de Fétran^^er, pourtant charitable, qu'ils rencontraient par leurs chemins, dans son bizarre costume d'Arménien, (|ui attirait trop d'inconnus, faisait trop de bruit dans le monde, et dont la vie privée, avec sa gouvernante équivoque, les inquiétait quelque peu. Le fait estqu il prirent parti pour leur guide spirituel. Jusqu'alors spectateurs passifs du conllit, ils y voulurent entrer à leur manière: dans la nuit même qui suivit le sermon, ils se réunirent devant la maison de Jean-Jacques, qui logeait en ce moment la marquise de Yerdelin et sa fille, et lancèrent des pierres contre les
de-Travers, de Sandol-Roy et D'Yvernois, trésorier général, tous trois conseillers d'Etat, qui assistaient au sermon de diuianche 1" de septembre lesquels trouvè-rcnt unanimement que ce sermon fut prononcé avec beaucoup de véhémence et que plusieurs de ses auditeurs linterprétèrent comme aiant trait sur le sieur Rousseau et ses partisans, sans que cependant au sentiment de ces derniers, il y eût rien qui pût exciter les paroissiens à des troubles et à des tumultes, ni à aucune action violente. Nous avons, conformément à ce que nous avons dit dans notre dernière relation, l'ait sommer ledit sieur de MontmoUin de donner une copie de son sermon, mais il s'en est excusé sur la raison qu'il ne Tavait pu rédiger par écrit, parce qu'il avoit été obligé ce jour-là de prêcher par méditation, et lorsqu'il ne s'y attendoitpas, ainsi que cela se conste par la déclaration du sieur Imer, diacre du Val-de- Travers, qui s'étoit chargé de faire ses fonctions, mais qui en fui empêché par une subite indisposition qui lui arriva la veille à huit heures du soir, en sorte que le sieur de MontmoUin fut réduit aune analise pour compiler ce sermon qu'il devoit rendre le matin de cette veille, et c'est celte analise qu'il nous a remis et qui se trouvera icy attachée avec le certificat dudit sieur Imer. » (Archives de l'Etat de Neuchâtel. Lettres à Sa Majesté, vol. C, p. 249-251 ; communicat. de M. le prof. Edmond Bi'rancck. Cf. Jansen Documents, p. 183-18o.)
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fenêtres. Le lendemain, ils arrachèrent un banc devant la porte de la maison, et remportèrent. Le mardi, Rousseau fut insulté dans sa promenade, bien qu'ensuite certains témoins aient tâché d'expliquer autrement les cris de « faux prophète » et les menaces de mort qui furent alors proférées. Enfin, dans la nuit du 6, les mêmes manifestations recommencèrent avec plus de violence, au ])ointque le châtelain Martinet dut placer quatre gardes, sous les ordres du sautier, aux abords de la maison ennemie ^ C'est l'épisode que Rousseau appelle la u catastrophe », et qu'on appelle souvent la «lapidation » de Motiers, — encore que ces deux termes paraissent exagérés. Les Confessions en donnent un récit très mouvementé 2. Quelques-uns, au contraire, en réduisent les proportions, ou même n y veulentvoir qu'une comédie machinée par Thérèse avec certains complaisants pour chasser Rousseau de Motiers, où elle s'ennuyait. Cette hypothèse serait difficile à soutenir après les documents qu'ont publiés MM. Rerthoud et Jansen. qui s'accordent à la repousser.
Rousseau comprit qu'il ne pouvait prolonger davantage son séjour à Motiers. Dès le lendemain, après avoir écrit au libraire Guy un billet tout vibrant et exagéré % il se rendit à Neuchùtel, où Du Peyrou surveillait pour lui l'impression de sa fan-
1. Tous ces détails sont consignés dans les rapports du châtelain Martinet au Conseil d'Etat, des 0 et 7 septembre llûo, publiés par F. Berthoud, J,-J. Rousseau au Val-de-Trarcrt:. p. :2~i-20r). et pnr Jansen, Documents, p. iO et 47.
-2. Livre XII.
.'). Corresp., éd. Hachette. DCCV.
POLÉMKJIJES DE GENÈVE. — TIUJLBLES DE MOTIEKS 33'.)
taisio politico-religieuse la \ isum de Picrrr dr la Monlagni'^ puis à Tile Sîiiiil-Piei re, dans le lac de Bienne, (|u il avait visitée l'année auparavant et qu'il choisit [)onr sa retraite. Elle relevait du (îotivernement bernois, qui, ceinme on s'en souvient, avait expulsé Jean-Jacques d'Yverdon. Mais milord maréchal, après s être inlornié, crut pouvoir rassurer le i'ui^itir sur les intentions actuelles de Leurs Excellences. Rousseau s'établit donc dans Tunique maison de nie, où le receveur, qui Thubitait avec sa famille, lui céda une chambre et une cuisine. Il y passa, si on l'en croit, les deux mois les plus hiîureux de sa vie. Pas de soucis d'argent, ni pour le présent ni pour l'avenir : milord maréchal lui assurait une petite pension dont les deux tiers étaient réversible.^ sur la tète de Thérèse ; il avait cédé à Du Peyrou ses papiers et ses manuscrits, sous la condition de ne les publier qu'après sa mort, et il recevait en échange de cette cession une deuxième pension viagère. D'autre part, il se décidait à sortir de la lutte, en laissant à son (euvre seule le soin de le défendre. Il pouvait donc s'abandonner à ses goûts : tlàner, rêver, se promener, collectionner les plantes de l'île, communier à sa manière avec la nature : « Sans les pressentiments qui m'inquiétaient, dit-il en racontant son bonheur avec un charme suprême, j'aurois voulu qu'on m'eût fait de cet asyle une prison perpétuelle, qu'on m'y eût conhné pour toute ma vie, et qu'en m'ôtant toute puissance et tout espoir d'en sortir, on m'eût interdit toute espèce de communication avec la leire lerme, de sorte qu'ignorant tout ce qui se faisait daub le monde
j'en eusse oublié l'existence, et qu'on y eût oublié la mienne aussi'. » Un siècle et demi a passé depuis que Jean-Jacques parcourut la petite lie : il y a laissé une si forte empreinte, il a consacré par tant de poésie la douceur de ce moment unique de sa pauvre existence douloureuse et ballottée, qu'on ne peut, sans une profonde émotion, franchir le seuil de la chambre nue où il trouva la paix, chercher du regard la ligne lointaine des montagnes que ses yeux contemplèrent. Sa tranquillité, d'ailleurs, ne dura guère : il fut bientôt l'objet d'un arrêt d'expulsion que le bailli de Nidau, M. de Gratl'enried, se vit forcé de lui signifier, en y mettant des ménagements qui n'en atténuaient guère la dureté : <( La cause pour laquelle vous souffrez est trop belle pour ne pas vous fournir toutes les consolations possibles... L'univers entier est la patrie de Thonnéte homme, et vous trouverez sûrement des pays qui sauront chérir et aimer l'ami de l'humanité^... »
11 est certain qu'en expulsant une seconde fois iiousseau de leur territoire, Leurs Excellences de Berne croyaient répondre au désir du Gouvernement de Genève, et l'aider dans ses embarras^.