‹ L'affaire J.J. RousseauChapitre 192 sur 200 · Id., ibid · texte numérisé non relu

Id., ibid

un saint, qui semble le martyr de toutes les causes généreuses, ce malade, pauvre, inquiet de ses lendemains, obligé d'accepter des hospitalités incertaines, revêt ainsi l'imposante majesté du malheur. De volonté si chancelante dans l'action, il devient un héros pour défendre sa pensée ; malgré les maux qui s'amassent sur lui, il ne transige ni ne capitule; en sorte qu'il va grandir dans sa fuite, dans son isolement, dans sa misère. Qu'importe qu'il se dirige vers le nord ou vers le sud, vers Venise, Berlin ou Wootton ? Derrière ses pas, l'incendie allumé par sa pensée, se propage avec une fureur croissante. Entre les deux partis qui se sont formés autour de son nom, la haine civile sévit comme aux plus troubles époques. Les brochures, dont les feuilles soufflent leur vent sur le feu, nous la décrivent en traits saisissants, dans le langage déclamatoire de ses maladroits imitateurs :

«... Les questions qui nous divisent, dit le Vrai Citoyen ^ , ont été tellement étendues par des plumes Irop fécondes, qu'on ne peut plus se dissimuler leur importance... Le père et le fils, le frère et le frère, se taxent réciproquement d'ennemis de la patrie. Aigris par l'esprit de parti qui nous tue, qu'allons-nous devenir ?... » Le tableau noircit encore dans la Lettre hitUutèe « la Di^eorde- »: « Les b^glises commencent A devenir désertes, et l'on en sort avant la bénédiction... Des amis intimes sont devenus irréconciliables. L'on chasse

\. Datée ilu 10 décembre l'fio, n" 862 de la Bibliogr. Rivoire. 1. 10 janvier 1160. n" SSi de la Uihlioer. Hi voire.

POLKMIOIMS \)K (;KM>VI';. TROURLES DK MOTIKRS 343

dos sociclos ceux on celles qui n'c'poiiseTit pas l'esprit qui y règne... Un père partisan du droit négatif ne veut pas unir sa fille à un représentant, il aimerait mieux en nourrir deux. Entre les deux partis, Ton vit à peu près comme des sauvages, si vous en exceptez la rapine et le sang... » Va Ir (^rnernis expatrié^ s'écrie : (( Le commerce languit, Tarlisan ne travaille presque plus, les familles sont moins unies et les liens dusangs'affoiblissent. Le magistrat tient à peine les rênes d'un gouvernement qui perd sa consistance. Bientôt le citoyen ignorera à qui il doit obéir. Plus d'ordre, plus de subordination. L'esprit d'aigreur nous domine et peut altérer notre santé. Tout périclite, et la république est prête à s'écrouler sous ses fondements. » De telles lamentations se répètent à l'infini : tous sentent qu'on marche au-devant des pires catastrophes, comme sous la poussée d'une force irrésistible ; quelques-uns prêchent la concorde : autant lancer des paroles de paix dans le tourbillon déchaîné des vagues ou des vents. Bientôt la médiation, dont on osait à peine agiter le spectre au commencement des troubles, finit par sembler H beaucoup un mal souhaitable, — l'opération douloureuse, d'issue incertaine, hors de laquelle il n'y a plus que le dépérissement et l'agonie.

La mort du baron de Montpéroux, survenue le 15 septembre 1764, devait contribuer à précipiter les événements-. C'était un homme de bon sens et

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