Recueil Adert
ij, « ... Notre patrie est cette année ce qu'elle était Tannée passée, et si elle n'a rien gagné, au moins n'a-t-elle rien perdu.
connues on attribuant leur aigreur à la santé de son ombrageux ami. Celui-ci répond sèchement. La brouille est accomplie, et définitive. Désormais, Tronchin ne sera plus que » le Jongleur » : Rousseau et ses amis le désigneront sans cesse par cet outrageant sobriquet. Quant à lui, il ne parlera de Rousseau qu'avec amertume, horreur et mépris. On a parfois attribué cette rupture au séjour à Genève de M""' d'Epinay, qui était venue se faire soigner par Tronchin sur les conseils mêmes de Jean- .lacques. Si cela est possible, cela n'est pas certain: comme une telle hypothèse, désobligeante pour une aimable femme, ne repose sur aucun fait précis, il est plus équitable de croire que cette amitié se dénoua d'elle-même, comme il en arrive souvent des amitiés artificiellement conclues entre des hommes d'humeur incompatible.
Le D"" Tronchin était une intelligence supérieure. Voici, dans la même classe, un personnage plus près de la moyenne, qu'il ne dépasse guère. C'est le conseiller Jean-Louis Dupan, dit le jeune L Nous
Aujourd'hui comme alors, les citoyens les plus distingués sont ceux qui méritent le mieux de l'être. La vertu y jouit de tous ses avantages, la voix du peuple est celle de Dieu, du moins lestelle plus qu'ailleurs. Un magistrat sage, un clergé qui Test aussi, une académie qui ne néglige rien de tout ce qui peut servir à l'éducation privée, un tribunal de mœurs qui veille à tout ce qui peut les maintenir, une police enfin aussi exacte quelle peut l'être, lait que nous plaignons ceux qui vivent à iMontmorency, où faute de ce que nous avons ici, un citoyen peut craindre un autre citoyen, et manque tout à la fois, dans le besoin, et de la protection des lois, et de la défense de soi-même. » (Amis et Enyiefnis. i, p. 330 )
1. Né en 1698, entré au Conseil des Deux-Cents en 1~38 et au Petit Conseil en 1739 (v. GaliflTe).
ROUSSKAU El' Li;S GENEVOIS 33
le cuiuiaissions |)ar s.i corrcspoïKlaiicu avec le baiineret de M'"' de iM'eudenreieh, (;t par un mémoire inédit ([iii concerne Housseaii'. Ouelques-nns lui altrihuent une part de collaboration dans les Lellvcs popii/dircs-. Il a, Iracé de lui-môme un [)ortrait assez pittoresque, dans une lettre sans date adressée à ses correspondants habituels :
(f ...J'ai pensé ensuite à faire nioii porirail [)oiii' m'ainu.ser, mais quand J'ai vu que, pour le faire ressemblant, il faudrait mettre pour traits principaux, point d'esprit, point d'imagination, ni de brillant, point de science ; de la bonté de cœur, tout le monde s'en vante, et l'on dit qu'il vaut mieux avoiibon estomach; du bon sens, chacun s'en flatte; tout cela ensemble ferait une pliisionomie très plate comme mon i)ortrait peint par Hubert, il y a quelques années, et qui, pourtant me ressemble, à ce qu'on dit ; j'ai donc laissé le pinceau pour ne pas trop humilier mon amour-propre.
^< Devinez donc. Madame, ce que j'ai fait? J'ai mis par écrit
1. Cette correspondance, conmiencée en 1742, se poursuit jusqu'à la mort de Diipan, en 1774. Elle est remplie de renseignements et d'anecdotes : <' Lorsque j'entends dire quelque chose qui me paraît valoir la peine d'être raconté, écrit-il le 11 février 17o8, je pense d'abord à mes amis de Berne, voilà qui sera bon pour eux, il faudra s'en souvenir; mais quand je veux prendre la plume, ma mémoire de lièvre ne me fournit plus rien. » En réalité, Dupan sait tout, et se rappelle beaucoup de clioses. — Cette currespondance se trouve dans les archives du château de Monnaz: j'en tlois la communication à rextrénu! obligeance de M. de Freudenreich. — Le mémoire est intitulé : Esquisse du tableau de la conduite de J.-J. Rousseau, présenté, le 24 mars 1766, aux seigneurs )nédialeurs par Mous. Vancien conseiller Jean-Louis Dupan de Mareillon. (Mss. de la Société d'histoire de Genève.) — C'est un violent réquisitoire contre la personne et les écrits de Rousseau, dressé par un esprit de peu d'envergure, mais incisif, et dont largumentation principale consiste à mettre Rousseau e n contradiction avec lui-même, en opposant les éloges qu'il a faits des magistrats et des pasteurs genevois aux traits dont il les crible dans II s Lettres écrites de la Montagne.
ii. Bibliogr. Rivoirc, Siij.
«.les rétlexions triviales que j"ai souvent faites, atin que George puisse dire un jour : mon grand-père n'avait pas beaucoup d'esprit, il réfléchissait pourtant quelquefois, et il devinait souvent ce qu'il voyait. Je vais vous en copier quelques-unes afin que vous puissiez dire comme George ^ »
Ces lignes montrent que Dupan avait plus d'esprit qu'il n'en avoue ; mais il était peut-être moins intelligent qu'il le croyait. Content du monde tel qu'il est, hostile de parti pris à tout ce qui sent la nouveauté ou le paradoxe, il a la vue courte, Thorizon borné. Quand il découvre Rousseau, dont on s'occupait autour de lui, il est tellement surpris, qu'il ne comprend pas tout de suite ce qu'il lit : l'analyse de la Lettre à d^Alembert, qu'il envoie à ses amis, témoigne d'un ahurissement prodigieux-.
En relisant l'ouvrage, — éclairé peut-être aussi