Id., ibid
78 L AFFAIRE J.-J. HOUSSEAU
à comprendre : car nous voyons bien qu'il a seulement devancé, de moins d'un siècle, l'évolution normale du protestantisme ; et la « religion naturelle » du Vicaire savoyard nous parait plus proche encore des dogmes arrêtés de Calvin que, par exemple, la théologie profonde et subtile de tel représentant éminent de l'Eglise réformée, comme un Auguste Sabatier. Qu'a fait Rousseau, en effet, sinon de préluder à cette « distinction nettement faite, dans toutes les écoles, entre les écrit sacrés et la révélation », que Sabatier regarde « comme une conquête inaliénable de la théologie moderne^ »? Qu'on se reporte à la critique de la révélation qui se trouve dans le morceau capital de son livre, qu'on en relève les principaux passages, et qu'on marque, si l'on peut, la différence^'!
Sans nier la révélation, malgré la vivacité de ses objections, Rousseau repoussait (( seulement l'obligation de la reconnoîtrc'^ ». Sabatier, dont la critique est plus renseignée et plus aiguë, affirme, il
1. Esquisse (Finie philosophie de la religion, 3^ édit., Paris, in-S". 1897, p. 48.
2. « On me dit qu'il failoit une révélation pour apprendre aux hommes la manière dont Dieu vonloit être servi; on assigne en preuve la diversité des cultes bizarres qu'ils ont institués, et l'on ne voit pas que cette diversité même vient de la fantaisie des révélations. Dès que les peuples se sont avisés de faire parler Dieu, chacun l'a fait parler à sa modo et lui a fait dire ce qu'il a voulu. Si l'on n'eût écouté que ce que Dieu dit au cœur de l'homme, il n'y auroit jamais eu qu'une religion sur la terre... »
« ... Dieu a parlé! Voilà certes un grand mot. Et à (jui a-t-il parlé? Il a parlé aux hommes Pourquoi donc n'ai-je rien entendu? Jl a chargé d'autres hommes de vous rendre sa parole. J'entends : ce sont des hommes ([ui vont me dire ce que Dieu a dit. .l'aimerois mieux avoir entendu Dieu lui-même... » (Livre IV. 1
:J. Livre iV.
LIO « CONTHAT SOCIAI. )> liT « I^:A11LK >> 79
est vrai, qu'il y croil, — nuiis uvecdes dislinctions que lii j)Oiisc''(; de lioiisscaii, |)lns directe, n'aurait jiimais conçues, et qui eu rc'alilé nous conduisent l)ien au delà du d(?mi-sccpticisine du bon Vicaire ^ Ainsi, les opiuions (|ue Rousseau professait en 17()2 sui- le domine rondnniental de la révélation, semblent ti'ès proches de celles (ju'oii enseignaità la Faculté de théologie protestante de Paris vers 1897. Le contact est aussi frappant sur d'autres j)roblèmes : par exemple, sur celui de la nature de Dieu. Là encore, le théologien déploie plus d'art que le philosophe pour enfermer le mystère en des formules dont l'apparence — mais l'apparence seule — est moins dubitative. Il y a incontestablement une piété profonde dans l'éloquence môme avec laquelle Rousseau parle de a l'être incoQipréhensible qui embrasse tout, qui donne le mouvement au monde et forme tout le système des êtres », mais qui (( n'est ni visible à nos yeux, ni palpable à nos mains- ». Cette piété ne se contente pas de propositions aussi vagues : elle se confond en efforts pour préciser son objet, et réussit en partie, puisqu'elle parvient jusqu'à l'affirmation d'un Dieu personnel, séparé ou indépendant de l'univers". Elle en admet môme l'intervention, sinon
1. « Nous croyons de toute notre âme ;ï la révélation divine et à son action particulière dans l'àme des prophètes, des apôtres et surtout du Gtirist. Seulement, il s'agit de savoir si la révélation de Dieu a consisté en doctrines et en formules dogmatiques. Non, Dieu ne fait rien d'inutile, et puiscfue ces doctrines et ces formules pouvaient être conçues et l'ont été par l'intelligence humaine, il lui a laissé le soin de les élaborer.» {Esquisse, etc., p. 307-308.)
•2. Livre IV.
3. « (le (|ue je conçois, c'est (|u'il est avant les choses, qu'il sera
directe et spéciale dans les alTaires humaines, du moins dans la marche générale du monde, et lui maintient à cet effet ses attrihuts traditionnels, la volonté, la puissance, la sagesse ^ Ces attributs étant humains, nous sommes encore aisez près de l'anthropomorphisme consacré. Mais Rousseau n'y aboutit pas tout à fait: il est comme arrêté sur la voie qui le ramènerait à la théologie officielle par la persistance et l'intensité de son effort pour chercher dans la conscience de l'homme la clé du mystère de Dieu ; et la loyauté de sa pensée recule devant toute affirmation plus précise : « J'aperçois Dieu partout dans ses œuvres; ye le sens en moi; je le vois tout autour de moi; mais sitôt que je veux le contempler en lui-même^ sitôt que je veux chercher oii il est, ce qu'il est, quelle est sa substance, il m'échappe, et mon esprit troublé n'aperçoit plus rien-. » N'est-ce pas pressentir une évolution dont la science religieuse du xyin"" siècle ne pouvait pas encore embrasser le terme actuel, — celle-là même que Sabalier décrit si bien quand il nous montre « le « Dieu national d'Israël » devenant « le Dieu de la conscience humaine et celui de l'univers^ ». N'estce pas devancer, ou si l'on veut annoncer le moment de cette évolution où <( Dieu et l'homme, opposés l'un à l'autre à l'origine de la vie consciente sur la terre, se pénètrent réciproquement jusqu'à
tant qu'elles subsisteront et cju'il seroit même au delà si tout devoit finir un jour. » (M.)
1. « Je crois donc que le monde est gouverné par une volonté puissante et sage. ^> (Livre III.)