‹ L'affaire J.J. RousseauChapitre 5 sur 200 · ROUSSEAU ET LES GENEVOIS AVANT LE CONTRAT SOCIAL · texte numérisé non relu

ROUSSEAU ET LES GENEVOIS AVANT LE CONTRAT SOCIAL

Contradictions et dantrers de la Constitution genevoise. — Sentiments des principaux groupes de la société pour Rousseau : l. Les pasteurs : Jean S-'irasin Taîné, Jacob Vernet, Jacob Vernes, Moultou, Houstan; II. Les savants : Abauzit, Charles Bonnet; m. Les gens du monde : le D'" Tronchin, le conseiller J.-L. Dupan ; IV. Les femmes : M""' Curchod, M""^ Marchinville, M"^ de Boiideli; V. Les bourgeois : Marcel, .l.-F. Do Luc. — La fête du o juin il6i.

Pour qu'une étincelli; provoque un vaste incendie, il faut qu'elle tombe sur un amas suffisant de matières inflammables : autrement elle s'éteint sans communiquer son feu. De môme, pour qu'un simple incident de la vie publique suscite dans un Etat des troubles graves, il faut que les conditions de cet Etat soient favorables à l'expansion du désordre et qu'il s'y trouve des éléments suffisants de discorde et de haine; faute de quoi l'incident s'arrange, vite oublié. Dans la seconde moitié du xviii'' siècle, les plus dangereux éléments se trouvaient réunis dans la petite république de Genève, bien qu'elle jouit alors d'une paix appnrente et d'une réelle prospé-

rite. L'équilibre entre les diverses forces constitutives du corps social y semblait assuré : il ne Tétait guère, puisqu'il devait se rompre après quelques secousses. Le gouvernement était mixte : c'est-à-dire qu'il se partageait entre le peuple, dont les édits consacraient la souveraineté théorique, et une aristocratie qui détenait de fait l'exercice de celte souveraineté : le peuple formant le Conseil Général, rarement convoqué, tandis que l'aristocratie s'était emparée des autres Conseils auxquels appartenait le pouvoir exécutif. Rien de plus difficile que démarquer les attributions de ces corps que leurs efforts respectifs tendaient à augmenter sans cesse aux dépens les uns des autres. Leurs luttes se poursuivent avec des alternatives de violence et d'accalmies pendant tout le siècle ^ Sans entrer dans le détail de ces mouvements, nous retiendrons que les tendances démocratiques s'affirmèrent dès 1707, dans l'essai de révolution dont Nicolas Le Maître et Pierre Fatio furent les chefs et les victimes; qu'un compromis entre les deux partis rétablit momentanément la paix; que, ce compromis ayant été violé ou faussé par les détenteurs du pouvoir, de nouveaux troubles éclatèrent en 1731, plus graves, plus prolongés; que, pour y mettre fin, il fallut l'intervention ou la <( médiation » de Berne, de Zurich et de la France; que cette médiation aboutit au Règlement de 173(S, qui détermina les attributions des divers corps politiques et les droits des Conseils. Les etfets en furent d'abord

1. Cf. H. Kaz}', les Constitutions de la Rrpuhlique de Genève. iii-l6. Genève et.Bàle, 1000, i). 9S et suiv.

excellents : les industries nationales lleurirent dans la tranquillité, la fortune privée et publique s'accrut dans de larges mesures, les mécontents firent silence'. Mais ce bien-ôtr(;, ce calme, cette prospérité n'arrêtaient point la sourde croissance d'une démocratie déjà formée, que les premiers gages reçus allaient rendre ])lus exigeante. Les initiateurs des troubles de 1734-38, qui n'avaient obtenu qu'une demi-satisfaction, conservaient intacts leurs principes et leurs espoirs. Les patriotes soutiraient de devoir la paix à rinllucnce étrangèie. La présence d'un Résident de France les humiliait : ses actes froissaient souvent leur sentiment national. Entre les deux partis, riiostilité restait irréductible. Les démocrates rêvaient de transporter dans la pratique le principe théoriquement soutenu de la souveraineté populaire ; les défenseurs de Tordre oligarchique tendaient à revenir le plus possible aux précédentes méthodes de gouvernement. Ces deux partis comptaient des représentants dans les diverses classes de la société: le premier se recrutant surtout dans la bourgeoisie, le second parmi les familles dirigeantes et les gens du monde, — sans que cette division fût absolue.

L'existence de tels courants, si opposés, explique les différences qui se manifestèrent dans les sen-

1. « Ledit de médiation inaugura pour Genève une ère de prospérité, de paix et de concorde qui dura près de vingt-cinq ans. L'industrie, notamment Ihorlogerie, prit un essor merveilleux, et Taisance se répandit dans toutes les classes de la société. Lorsqu'une population trouve dans un travail rémunérateur la satisfaction de ses besoins, elle est moins portée à l'opposition; elle <e résigne même à une certaine inaction politique. » (H. Fazy, ouvrage cite, p. 125./

* l'afFAIKE J.-J. ROUSSEAU

timeiits des (iénevois pour les œuvres de Housseau des qu'elles touchèrent à des questions de politique. Mais au début, ces sentiments furent confondus dans l'orgueil qu'inspiraient à tous les premiers succès de ce glorieux compatriote. A partir de la publication du Discours sur le rétablissemenl des Lettres et des Arts (1751) jusqu'à celle de /a Nouvelle Héloïse, malgré quelques défections que provoqua la Lettre à d'Alemhert parmi les gens du monde, ou qui correspondirent au séjour à Genève de M- d'Epmay, il est à peine excessif de dire que 1 admiration fut unanime. Nous allons essayer d'en examiner Jes principaux éléments, en marquant les exceptions qui se produisirent et les signes avantcoureurs de la Jéaction que provoqua r//r'A)/.s7-'.

Bien que l'unité religieuse ne fût plus aussi complète qu'au temps de Calvin, les pasteurs occupaient encore un rang prépondérant dans la hiérarchie sociale : leur autorité restait considérable, surtout dans l'ordre intellectuel. Voyons donc comment se comportèrent quelques-uns d'entre eux. dans leurs premières relations avec Jean-Jacques : Voici d'abord un des doyens de la Vénérable Compagnie. Jean Sarasin, dit l'aîné '. Né en 1698,

i' pÎ' ^^^.^'■e^^^^"^^^eaz^ et Les Genevois, in-12, Genève. J8o8.

-. U. GalKîe, Notices génëalogicjues sur les familles génecoises j H. Heyer, Catalogue des t/tèses de théologie soutenues à l' Académie de Genève; in-8", Genève, 1898. - A. Bouvier et H. Heyer Catalogue de la Bibliothèque appartenant à la Compaquio r/^v L^l teurs; m-8% Genève. 18%. " ■

ROUSSKAU HT LKS C.KNi; VOIS !i

il est pasteur à Saint-Pierre, où il a proche lors de la réouverture du temph*, ferme; longtemps pour réparations (1756). 11 n'a guère publié, outre ce sermon de circonstance, ((u'une « Méditation » et une thèse latine; mais il est un pri'dicateur éminent, dont l'autorité est considérable. Il a fait partie de la commission nommée en 1754 par le Consistoire, pour examiner la foi de Rousseau, qui demandait sa réintégration de citoyen, et lui épargnei* l'humiliante formalit(' de la comparution. Il a de plus avec le philosophe un lien, qu'ils ignorent sans doute l'un et l'autre : il est le fils de ce Vincent Sarasin, qui fit jadis une cour assez poussée h la mère de Jean-Jacques, la charmante et un peu coquette Suzanne F^ernard, ce qui leur valut à tous deux remontrances et citations du Consistoire ^

Rousseau, qui lui garde peut-être quelque reconnaissance de la façon discrète dont il remplit sa mission, en compagnie de deux autres pasteurs et de trois professeurs qui ne demandaient qu'à faciliter le retour de l'enfant prodigue, lui envoya un exemplaire de la Lettre à (T Alemherl. Ou peut juger de l'estime où Sarasin le tenait par les termes de la lettre qui le remercie de cet envoi : Rousseau vient de rendre c. un service signalé » à son pays ; Sarasin l'en félicite avec chaleur. Il se réjouit « de voir un illustre citoyen consacrer ainsi ses beaux talents au bien et à l'avantage de la patrie ». 11 « partage avec ses bons compatriotes la reconnaissance " que lui doit le public, pour un

l. E. liitlcr, la Famille el la Jeunesse deJ.-J. Roinseau. Paris. in-iS, 189C), p. 92 et suiv.

livre précieux à « tous ceux qui savent penser sainement et qui ne seront point livrés à l'amour de la frivolité et du plaisir ». — « Que j'ai de regrets, Monsieur, s'écrie- t-il en terminant, de n'être pas ;» portée de jouir de vos entretiens et de contempler de près cette vertu qui vous rend respectable et qui vo-us attire l'attention et les vœux de tous ceux qui vous connaissent de près *. »

Et Rousseau, très sensible à de tels compliments, (le répondre aussitôt que, de son côté, il regrette Fort de ne pouvoir plus écouter les éloquents sermons du prédicateur, « tels que celui Sf/r le Citoyen que j'eus le bonheur d'entendre, il y a quatre ans, et que je n'oublierai de ma vie ^' ».

A côté de Jean Sarasin, voici son contemporain .lacob Yernet^', tour à tour pasteur, recteur de l'Académie, professeur de belles-lettres puis de théologie; auteur d'ouvrages nombreux dont il augmentera encore la liste; poète quelquefois, non sans une certaine grâce; ami d'abord, puis adversaire énergique de Voltaire qui l'a bafoué, ridiculisé, calomnié,

1. Mss. de Neuchàtel, lettre citée en partie par Gaberel, liousseau et les Genevois^ p. 6;j.

2. Musset-Pathay, Œuvres inédiles de J.-J. Bousseau. in-8". Paris. 1825, t. I, p. 43-44*.

:{. Né en 171)8. — V. Senebier, Histoire littéraire de Genève, 3 vol. in-8°, Genève 1186, t. lll, p. 2;)-28. — A. Sayous. le XVIII" siècle à Vélranger, 2 vol. in-8% Paris, 1861, t. I, p. 312 et suiv. — G. Desnoiresterres. Voltaire et Genève, 2" édit., in-l8", Paris, 18~6, p. 73 et suiv. — IMi. Godet, Histoire littéraire de la Suisse française, in-8". xNeuchàtel et Paris. 1^(90, p. 230 et suiv. — V. Rossel, Histoire littéraire de la Suisse romande, 2 vol. in-8", Genève, Raie, Lyon, 1891, t. 11. — Ch. lîorgeaud, l'Académie de Calvin. in-4°, Genève. 1900, p. .".50-561. — E. de Budé. Vie de Jacob Vernel. in-18. Lausanne. 1893.

soloîi sa molliodo, dans iino polomirpic à laquelle plusieurs personnalités de la société genevoise ont é'ié mêlées. Le peintre danois Juel nous a laissé (le Ini un très beau portrait' : il nous montre une figure à grand caractère, plutôt laide, gonflée, bourrue, avec de minces lèvres au pli amer et deux grosses verrues. Tune entre les deux yeux, l'autre au-dessous de l'œil gauche. Elle n'est certes ni aimable ni sympathique; pourtant, les écrits de ce gros homme sont d'une bonne langue, témoignent d'un esprit solide, assez orné; ses lettres, celles du moins que j'ai pu lire, affirment une loyauté qui paraît incompatible avec les bassesses et les noirceurs dont Rousseau l'accusera, comme Voltaire.

Vernet fut un des premiers compatriotes de Jean- Jacques qui s'intéressèrent à lui-, et d'abord sans savoir qu'il était Genevois : ayant à prononcer, en 1751, le discours latin des Promotions, il choisit pour thème le Discours sur h rétablissement des sciences. Il n'en adopte point les idées ; mais il les discute avec courtoisie, en rendant hommage aux brillantes qualités de l'écrivain qui venait d'entrer si brusquement dans la renommée. Rousseau jugea sévèrement ce morceau 3, qui parut dans le Mercure helvétique de Zurich ; pourtant, il fit la connaissance personnelle de Vernet pendant son séjour à

\. Bibliothèque de Genève.

2, E. Ritter, Jean-Jacques Rousseau et Jacoh Vernet, dnns les Etrennes chrétiennes rie 1881. C'est dans cet écrit que s^nt publiées les lettres de Vernet dont il sera ici question. Cf. de liudé, loc. cit., chap. xii.

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