La copie de cette lettre est annexée au même recueil
n6 L AFFAIRE J.-J. ROUSSEAU
telle sorte, qu'ils ne soient pas tenus de l'exécuter, si par malchance le condamné se fait arrêter! Tronchin proteste encore qu'il n'a lui-même que de bons sentiments pour Jean-Jacques, et ne demanderait qu'à u pouvoir lui donner une admiration sans mélange » : il déclare que jamais les magistrats genevois n'ont songé à indisposer contre lui leurs alliés de Berne. — Sans doute : ils ne cherchaient qu'à lui fermer les frontières de leur propre république.
De leur côté, les parents de- Rousseau avaient essayé d'agir, avec beaucoup de timidité et de circonspection. Ce n'étaient pas des gens inQuents : atteints en même temps que celui dont jusqu'alors ils étaient fiers, ils n'auraient pas eu l'audace de discuter la décision du Petit Conseil. 11 se bornèrent à demander modestement une copie du décret ; et cette médiocre satisfaction leur fut refusée ^
1. «Les parens de Rousseau demandèrent au Sénat une copie du décret ; elle leur fut refusée, et l'on conçoit combien cette manière ténébreuse de procéder dut allarmer les citoyens. » Tableau Iiistor. et polit, des Rev. de Genève, p. 179, note. — Une lettre d'un des cousins de Jean-Jacques, Théodore Rousseau, en date du 29 juin, nous renseigne sur cette démarche :
« ... Autant le INIoj'en Conseil a-t-il prononcé un jugement violent et irrégulier contre votre personne, autant cela a-t-il révolté tous vos concitoyens. Nous avons cependant la satisfaction de voir que vos juges commencent à en revenir et à se repentir de ce qu'ils ont fait. Il paraît qu'ils y ont été portés par quelques familles peu favorables au bien réel de la République et par les préjugés de ceux à qui on avait confié l'examen de vos deux livres. J'ai eu à cette occasion une conversation avec M. Mussard, syndic régnant, qui est un magistrat extrêmement intègre et judicieux, mais dont la voix n'a pu emporter sur l'avis général 11 me charge de vous faire des compliments et de vous marquer qu'il reste toujours votre ami. Il m'a témoigné être sincèrement mortifié de ce qui est arrivé, il m'a assuré, et j'en suis poi-suadé, qu'il a fait tout son possible pour que ce jugement nait pas lieu, quil avait même été
\.\ CONDAMNATION ll7
C'(Hîiil uiK^ noiiv('ll(' laiilc : (;n cacluiiil Jiinsi sou (li'crot, le iV^it Conseil scinhlail eu reeormiMlr(; l<i l'aiblesse, laissait croin^ (|u'il se réservait lii l<«litiide (l(i l'interpréler à sa ^iiisc;, Ti^xposait ;i rtro coiuinenté à Taux ou (If-lbiiuc'' par les conversations, justiliait eu (juehjue sorte les iii(|iiiétu(Jes des citoyens jaloux de leurs droits, respectueux des lois. Aussi de légers symptômes d'agitation commencent-il à se mauHester : une c(iiinzain(i de personnes, suivant rcxeniple donné par Binet, se rendent auprès du procureur général, puis du premier syndic, pour s'informer de ce décret mystérieux et s'assurer qu'il a été authentiquement rendu ^ Ils n'obtiennent qu'une réponse embarrassée et dilatoire. Rousseau, à qui Moultou raconte cette démarche en la désapprouvant, la désapprouve
d'avis en conseil do m'accorder la copie que je demandais par ma requête au Moyen Conseil, en date du 23 courant, qui portnit en substance « que mon père et moi ayant un intérêt bien naturel « à connaître le jugement que le Moyen Conseil rendit, le 19 de ce « mois, contre vos ouvrages et voire personne, nous recourrions « humblement à lui aux fins qu'il lui plaise i)0ur faire expédier « copie autlientifiue dudit jugement ». Celle reipiôte lut décrétée, savoir : « qu'il n'y avait pas lieu d'accorder les fins recjuises ». Ce refus hors de règle ne m'a point étonné, je m'y attendais, je savais d'avance que le Conseil n'avait pas lardé à s'apercevoir qu'il avait rendu un arrêt et un jugement trop précipités. Tout ceci a fait grand bruit ici. Tout le monde vous aime et vous estime, et je suis persuadé, même ceux (pii ont opiné contre vous, tous désirent, tous souhaitent de vous voir et de vous connaître plus particulièrement. Mon père, ma mère el mon épouse vous assurent de leurs civilités et sincère amilié et vous remercient du cadeau que vous nous ave/, fait remettre du ConIraL social. C'est un arsenal des plus excellentes armes. Le jour que le bruit courut ici que vous étiez arrivé, tout le monde s'était figuré que vous étiez allé descendre chez mon père, aux Eaux-Vives ; il eut fi cette occasion beaucouj» de visiles de personnes (pii croyaient vous y rencontrer. » (Mss. de NeurliAtel.)
1. Moultou à Rousseau, 1" juillet 1"/G2. Amis et Ennemis^ I,p. 4!i,
aussi. A ce moment-là, quoiqu'il en dût dire plus tard, il ne desirait pas grossir son affaire: « Plus je pèse toutes les considérations, e'crivait-il à son ami ', plus je me confirme dans la résolution de garder le plus parfait silence. Car enfin que pourrois-je dire sans renouveler le crime de Cham ? » 11 ne s'était pas encore avisé que les droits de tous étaient lésés en sa personne, que son devoir de citoyen l'obligeait à protester contre l'arrêt, que même le devoir de tous les citoyens était de joindre leur protestation collective à la sienne, que son cas était une sorte de symbole, et que la solution en importait à l'éternelle Justice. Soit lassitude, soit crainte sincère de devenir un fauteur de discorde, il ne demandait que du calme et du silence. Mais le 10 juillet, il fut expulsé du territoire bernois : il crut, et ses amis crurent comme lui, que cette mesure venait de Genève-, où, dans le même moment,