‹ L'affaire J.J. RousseauChapitre 79 sur 200 · I.A CONDAMN \TI()i · texte numérisé non relu

I.A CONDAMN \TI()i

s'il M « acquis dos teiTes dans los pay de (îex »>, c'est parce (ju'il ])osséda,il déjii « du bien dans les provinc(»s voisines », et pour Tarrondii'. Libres de rentrer en France, il l'était anssi de retourner auprès du roi de Prusse: s'il ne Ta pas l'ait, ce n'est pas (ju'il ne pouvait le faire, c'est qu'il u'ji pas voulu. Comment peut-on lui reprocher d'intriguer à (ienève? il n'y a (( couché que deux fois depuis huit années », et ne sort pas de sa retraite. Quant à ses sentiments pour Housseau, ils ne sont point hostiles, au contraire :

'< Je n'ai vu qu'une seule fois le sieur Kousseau à Paris, il y a vingt-sept ans.

" Je suis si éloigné d'être son ennemi que je lui ai l'ail oIVrir, il y a t[uelques au nées, un(; de mes maisons pour rétablir sa santé '.

I. G(.'ttc assertion est exacte, mais elle corrige une légende un pou diirérente et fort accréditée, d après laiiuelle Voltaire, en apprenant la vondamiiaLion de Housseau, lui aurait aussitôt fait écrire pour lui otfrir riiospitalité : « Wagnière, dit M. Maugras après avoir reproduit le récit que fait Pougens de cet épisode, raconte la même anecdote, et il ajoute uiême que le patriarche, ignorant la direction qu'avait prise Rousseau, fit faire sept copies de la lettre, dans Tespoir qu'im des exemplaires au moins lui ])arviendrait. >> [Vollaire et Rousseau, p. 217.) 11 est déjà singulier qu'aucune de ces copies ne nous soit parvenue, alors que nous possédons tant de billets de Voltaire, dont il n'exista jamais qu'un seul exemplaire, et que seul le poète Chabauon ait cru se souvenir de l'avoir vue (Desnoiresterres, p. 322). Mais il le serait plus encore que Voltaire, s'il avait eu réellement ce mouvement de générosité, ne s'en fût tar<iué dans la note que j'ai sous les yeux, où il en invoque un autre, antérieur el moins méritoire. Nous pouvons donc croire (|ue, dans l'esprit des témoins qui l'attestèrent plus tard, il se lit une confusion entre la première otfre de Voltaire, qui est authentique, et la deuxième, qui ne Test pas (Voir aussi sur cette alTaire Desnoiresterres. Voltaire et J.-J. Rousseaii, p. .320 et suiv.). Peut-être iiicmc est-il possible de retrouver connnent se fit cette confusion: l'origine en serait une autre anecdote, postérieure en date, et plus

H Je n"ai point lu ses deux derniers livres; J'en ai parcouru un à la hàle, ayant des occupations plus pressées, qui demandent tout mon temps.

u II est impossible qu'on ait pu prendre dans mon château de Ferney la résolution de condamner le sieur Rousseau puisque J'habite depuis trois mois les Délices, où j'ai été malade à la mort.

(( J'ai été assez heureux pour rendre quelques services à des citoyens de Genève auprès du ministère de France. Voilà toute ma faction.

« Je respecte tellement le Conseil de Genève que je n'ai parlé à aucun de ses membres ni du sieur Rousseau, ni de ses livres, cela ne convient pas à un étranger; Je ne sais que révérer le Conseil et ses décisions, etje ne m'informe jamais de ce qui se passe à Genève.

« Il est faux que J'aie jamais rien écrit contre la religion chrétienne; J'ai toujours recommandé la religion et la tolérance. Je suis persuadé qu'un aussi honnête homme que

vraisemblable, encore qu'elle admette l'invitation à laquelle nous ne croyons pas, probablement par suite de la même confusion. La voici, telle que la raconte; Yauteur des Lellres sur la Suisse acb'essees à M"'" (le M... ])ar un voyageur franvois en 1781 (2 vol., iu-8", Genève, 1783) :

« Dans le temps où Rousseau étoit malheureux, persécuté, proscrit par Genève, qu'il appelloit son ingrate patrie, Voltaire lui avoit écrit qu'il le priait d'accepter pour sa vie le château de ïornay, habitation charmante située sur le lac, et qui est une dépendance de Ferney. La proposition n'étoit pas insultante. Rousseau lui répondit par une lettre pleine d'injures, et refusa ses otfres ohligeantes, en l'assurant qu'i/ n'accepterait jamais rien d'un homme qu'il méprisoil autant que lui.

« Peu de temps après cette belle épitre, un jourque nous causions ensemble dans son cabinet, son secrétaire vint précipitamment dans sa chambre, lui disant: « Monsieur, voilà Rousseau qui entre dans la cour, faut-il le recevoir dans le château ? » Ce nom ranima dans cet instant tout le courroux de Voltaire, qui, plus prompt que l'éclair, se leva furieux en s'écriant d'une voix de tonnerre : « ^'/Z a « Vaudace d'entrer, qu'on le jette par la fenétre.f> Et puis s'adoucissant avec la même promptitude : «}son, ajouta-t-il, // est malheureux, « qu'on le laisse entrer. » Malheureusement ce n'était pas lui. mais un honmie qui avoit toute sa tournure. (T. 1, p. 248-249.)

La « belle épître » est perdue aussi, comme les sept copies de l'invitation. Mais si elle avait jamais existé. Voltaire ne l'aurait-il pas

M. riclol, iï I;i famille (lin|iH'l je .suis lr<;s all.iclir, scia lïicli*'; (le m'uvoir rendu si peu de jusliec.

«( .!("! l'assure; <!(' uhîs r»'S[)«!cl,U(!Ux sonliuicnls. »

Voltaire, encore une fois, n'avait point riial)itude de répondre à des attaques par des compliments, et rendait à l'ordinaire le mal pour le mal, Tin jure pour l'injure, la calomnie pour la calomnie. On peut donc s'étonner de le trouver si courtois dans cette occasion : il l'eût été beaucoup moins, s'il se fût senti sur un meilleur terrain. Sanote, d'ailleurs, fourmille de contre-vérités : on sait si la seule considération du voisinage de Tronchin l'avait appelé d'abord à Genève; si le seul voisinage des terres qu'il possédait déjà l'avait décidé à acquérir le domaine

conservée comme un monument de la noirceur d'âme de son rival? Et Rousseau, si soigneux en ce temps-là de sa correspondance, si soucieux de laisser des documents sur son altitude, n'en aurait-il pas gardé le brouillon dans ses grands registres, comme il lit de tant d'fiutres lettres beaucoup moins importantes? — On voit donc très bien, nous semble-t-il, comment la légende so forma sur un fait vrai, dont il suffisait de déplacer la date pour en changer le sens. — Pour être à peu près complet sur cette question, il faudrait citer encore ici un passage du Discours préliminaire aux Lettres sur V histoire physique de la terre ^ de J.-A. De Luc, (CXI, p. H), dont Desnoiresterres fait grand état (p. 322 etsuiv.).Ge passage, très vague d'ailleurs, me semble plutôt infirmer la légende favorable à Voltaire. De Luc affirme, il est vrai, ciue Voltaire le chargea, avec un de ses amis, d'ofl'rirà Jean-Jacques un asile dans sa terre; mais il ne précise pas la date de cette invitation. 11 la place « dans le temps où le caractère soupçonneux de cet infortuné avait commencé de troid)ler sa retraite aux montagnes de Neuchàtel ». On voit donc qu'il ne s'agit pas de l'invitation dont parle Pougeus, puisque celle-ci aurait été faite au lendemain de la condamnation, avant que Rousseau fût tourmenté à l'excès par son « caractère soupçoimeux », et pendant qu'il se trouvait encore à Yverdon. 11 est donc probable que ce souvenir imprécis de De Luc se rattache à une autre invitation qui, postérieure au Sentiment des citoyens, n'était plus qu'une otlre de Gascon. — (Voir plus loin le récit concordant de d'Yvernois.)

de Ferney. Il se désintéressait si peu des affaires de Genève, qu'il y devait intervenir par des pamphlets. Et Ja Guerre civile de Genève donne la mesure exacte du respect qu'il avait pour les magistrats do cette république.

(^es dénégations ne convainquirent personne : on continua à voir en Voltaire l'instigateur des persécutions dont Rousseau était la victime. Plus elles s'aggravèrent, plus cette rumeur le gêna. Après la lapidation de Motiers, la fuite à Saint-Pierre, la deuxième expulsion du territoire bernois, il essaya d'en secouer la responsabilité. A cet eiïet, comme le raconte M. Maugras^, il demanda une attestation oflicielle de son innocence au secrétaire d'Etat de Genève, Pierre Lullin'^, et au banneret de Freudenreich. Celui-ci lui répondit par une déclaration aussi catégorique que possible''. LuUin ne se montra guère moins affirmatif, encore que sa réponse fût maussade^. Voltaire fut mécontent du ton, sans doute, plutôt que du fond, qui lui donnait satisfaction, et riposta par une lettre piquée : on en fit

1. Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, p. 436 et siiiv. '2. Correspondance, éd. Garnier, 6250.

3. La lettre do Freudenreich a été publiée partiellement par Desiioiresterres, p. 357, et complètement par M. Maugras.p. 440 et sniv.

4. Voici le texte de cette lettre. Elle se trouve aux archives de (îenève, et j'en dois l'obligeante eonimunication à M. Eufrène Ritter:

« M(»NSIEIJ1«,

« J'ai eu riionneur de mettre sous les yeux du Conseil la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 25 de ce mois, par laquelle vous souhaitez qu'il soit informé que le sieur Rousseau a répandu dans Paris que vous avez enf>airé le Conseil à le condamner, que la résolution en a été prise chez vous, que c'était la première cause de nos divisions.

« Je vous observerais d'abord. Monsieur, (]ue le Conseil n'a

LA CONDAMNATION 13îî

lecliirc ;m Conseil, ({ni ne s'en énnil jxjint <'l (Jécida do n'y pas répondre'.

Anciin t6inoii4na^(* oHicicI n'établit done que Voltaire ait ét(' l'initiateur de i'arrètdu W) juin 17()2, non plus que des arrêtés d'expulsion dont le (jouvernement bernois frappa par deux fois son mnllieureux rival. Mais son attitudes fut-elle tout à fait inolVensive? Il rafilrmait avec la dernière énergie. Ayant, au commencement de l'année 1706, attiré d'Yvernois à Ferney, il lui tint là-dessus les propos les plus catégoriques. «Il n'y a qu'un scélérat qui puisse dire que j'ai eu la moindre part à la condamnation de Rousseau, lui dit-il. J'aimerais autant qu'on dise que j'ai fait rouer Calas plutôt que de dire que j'ai persécuté un homme de lettres... // est faux et calomnieux que j'ai jamais écrit à Paris ou ailleurs contre M. Rousseau... M. Marc Chappuis est témoin que j'ai offert une maison à M. Rousseau. Ecrivez-lui, Monsieur, que je la lui offre toujours et que, s'il veut, je me fais fort, auprès des médiateurs, de le faire rentrer

point jugé la personne du sieur Rousseau; qu'il n'a jugé qu'Emile et le Contrat social.

« Je dois vous informer que Messeigneurs ont été étrangement surpris de l'imputation que vous dites que vous a faite le sieur Rousseau; cette calomnie retomberait plutôt sur eux que sur vous; et leur intégrité est trop connue pour qu'on puisse croire qu'aucun particulier influe jamais sur leurs jugements. D'ailleurs, Monsieur, vous connaissez mieux que personne ce qu'exige la l)ieiiséance, qui ne vous aurait jamais permis devons ingérer dans une aflaire qui vous est entièrement étrangère.

« J'ai l'honneur d'être, avec respect, votre très humble et très obéissant serviteui'.

Signé : Ll'LLin.

Genève, '2{i janvier 17GG.

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