‹ L'affaire J.J. RousseauChapitre 90 sur 200 · Publié par Alexéieff, U. Appendices, p. xcv-cviii · texte numérisé non relu

Publié par Alexéieff, U. Appendices, p. xcv-cviii

il conclut qu'il est nécessaire que le proscrit, rentre dans sa patrie « sans autre formalité », et que le Gouvernement doit favoriser ce retour puisque les u formes essentielles » n'ont pas été observées dans l'arrêt du 19 juin de l'année précédente. Cramer, — qui avait pris les instructions du Conseil avant de venir au rendez-vous, — répond presque aussi longuement, par un discours en quatre points, dont il a d'avance arrêté dans son esprit le plan et la marche : il s'efforce de montrer que le Conseil est resté dans la légalité comme dans la justice, et que si Rousseau veut mettre fm au scandale dont il est l'objet, il faut qu'il commence par rétracter ses opinions. Quand il a fini. De Luc se recueille un moment, pour peser ces arguments ou pour en chercher d'autres. 11 faut croire qu'il n'en trouve pas : car il dit que sa proposition étant mal accueillie, il n'en sera « plus question » ; et il en est « bien fâché, à cause des suites que cela pourrait avoir » ; puis il s'anime, il élève la voix, en déclarant que les objections de son adversaire seraient « de quelque poids », si la sentence prononcée contre Rousseau n'était entachée de partialité et d'irrégularité ; et, citant l'article 88 des Ordonnances ecclésiastiques^ il oppose à la procédure suivie contre Rousseau une autre procédure suivie en 1576 contre un nommé Morelli, qui aurait dû servir de modèle, et à la sévérité qu'on a témoignée à Emile et au Contrai social l'indulgence dont on use pour les ouvrages de Voltaire, celle qu'on a tout récemment encore gardée au Sermon des Cinquante. Cramer réplique que la dialectique de Jean-Jacques est beaucoup plus

LA CONDAMNATIDN 11)3

(lîinj^c relise (jiie les malices de NOlliiire; (jiie le (îoiiscil n'a pas hcsoiii de recourir îinx lumières du (Consistoire pour « compr(uu]re le veuin » des ouvrages incriminés; (jireii les rra[)paul, il n'a « fait que suivre l'usage de tous les pays où la lihert«; de la presse a quelques bornes ». Mais il sent bien qu'il euesl pour ses frais d'éloquence. De Luc répète que l'arrêt était « contre les formes », que les magistrats sont tenus d'observer ces formes, que les citoyens et bourgeois ont le droit et le devoir de veillera ce qu'elles soient observées. Sans illusion sur les dispositions de cet homme intraitable. Cramer essaye pourtant, en terminant, de l'exhorter « à deux choses, l'une à employer son crédit auprès du sieur Rousseau pour qu'il remplit complètement et à temps son devoir de véritable chrétien et de bon citoyen ; l'autre, à ce que lui-même laisse tomber toute cette affaire et ne s'en môle plus ». ¥A ils se séparent, ayant plaidé chacun sa cause avec rigueur et méthode, sans être ébranlés ni l'un ni l'autre.

En réalité. De Luc avait compris la force révolutionnaire que recelaient l'œuvre et la personne de Rousseau. Aussi va-t-il s'efforcer de l'attirer à sa cause en l'exhortant, l'excitant, l'irritant. Sa solennité, sa pédanterie, sa certitude en toutes choses, sa médiocrité d'esprit produisent sur Jean-Jacques un effet d'irritation et d'énervement qui pourrait nuire à sesargumentset qui, au contraire, leur profite. De Luc, insupportable, trouve pourtant toujours la parole qu'il faut. Rousseau, agacé, exaspéré, furieux, proteste, déclare qu'il ne bougera pas, — et va

quand môme. Impossible d'imaginer un duo plus singulier: le grand homme, en grondant, finit toujours par faire ce que veut l'autre ; et ce chef, d'intelligence moyenne, d'esprit assez vulgaire, n'a cependant pour lui qu'une habileté retorse et un robuste entêtement. Ainsi, quelques jours après l'échec de sa démarche auprès de Jean Cramer, De Luc écrit à Rousseau, le 19 février i :

(( ... Vous ne pouvés demeurer tranquille spectateur d'une scène dont vous devés être le principal acteur : vôtre patrie a les yeux ouverts sur vous et vous réclame ; vos concitoyens disent tous : Que fera Rousseau? Les uns, il est vrai, le demandent en tremblant; leur plus ardent désir est qu'on réponde, il ne fera rien ; parce qu'il n'aime ni sa religion ni sa patrie : mais heureusement c'est le petit nombre, et ils trouvent des citoyens qui leur répondent, avec fermeté ; noire concitoyen se fera connoitre... Cette réponse suffit seule pour les atterrer: Rousseau connu, ils le seront aussi; quelle catastrophe !... »

Et il lui envoie le dessin d'une déclaration d'orthodoxie qu'il voudrait bien que Rousseau signât, pour augmenter les embarras du Conseil. Pourquoi ne la signerait-il pas ? N'est-il pas « chrétien réformé »? ne peut-il pas regretter d'avoir écrit des choses que la malignité interprète contre sa religion ? — Rousseau n'entre pas d'abord dans ces vues, refuse de signer la déclaration, parait résolu à rester en dehors du conflit, répond avec aigreur : « Vos Genevois, dites-vous, se demandent : Que fera Rousseau ? Je trouve que ceux qui disent : // ?ie fera rien^ parlent très sensément. Quant à ceux

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