‹ L'affaire marocaineChapitre 10 sur 26 · Voir la Revue de Paris du 15 avril · texte numérisé non relu

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« Afin de nous mettre à Tabri d'une de ces surprises trop fréquentes en des régions encore insuffisamment pratiquées » (comme disait le Ministre plus haut), il eût fallu, semble-t-il, réserver nos droits à une route vraiment praticable. Sur la Gambie, on nous permettra de descendre notre frontière jusqu'au point où les bateaux de mer peuvent remonter. Entre Niger et Tchad, il eût fallu ne fixer la frontière définitive qu'après là reconnaissance minutieuse du pays et la découverte d'une ligne de puits constants, abondants et rapprochés, surtout dans la partie désertique de l'Adar et du Sokoto qui va de Say jusqu'à Zinder.

Il est vrai que, dans la Convention même, certaines stipulations pourront — si les deux gouvernements gardent les mêmes dispositions équitables et conciliantes — prêter à un règlement définitif qui tiendra compte des intérêts et nécessités des deux contractants :

Il est convenu que, lorsque les Commissaires des deux Gouvernements seront revenus et pourront être consultés, les deux Gouvernements prendront en considération toute modification à la ligne-frontière ci-dessus qui semblerait désirable pour déterminer la ligne de démarcation avec plus de précision. Afin d'éviter les inconvénients qui pourraient résulter de part et d'autre d'un tracé qui s'écarterait des frontières reconnues et bien constatées, il est convenu que, dans la partie du tracé où la frontière n'est pas déterminée par les routes commerciales, il sera tenu compte des divisions politiques actuelles, de façon à ce que les tribus relevant des territoires de Tessaoua-Maradi et Zinder soient, autant que possible, laissées à la France, et celles

relevant des territoires de la zone anglaise soient, autant que possible, laissées à la Grande-Bretagne.

Il est en outre entendu que, sur le Tchad, la limite sera, s'il est besoin, modifiée de façon à assurer en toute saison à la France une communication en eau libre, entre ses possessions du nord-ouest et du sud-est du Lac, et une partie de la superficie des eaux libres du Lac, au moins proportionnelle à celle qui lui était attribuée par la carte formant l'annexe n<* 2 de la Convention du 14 juin 1898.

Il n'eût fallu en somme, — ou il ne faudra, — que stipuler expressément pour toute la frontière entre Niger et Tchad ce que Ton a stipulé pour ces rives du Tchad : « assurer à la France une communication avec eau douce en toute saison entre ses possessions » du fleuve et du lac. Sauf ce léger oubli, on doit reconnaître ici encore Futilité, sinon la grandeur, des concessions qui nous sont faites.

Ce sont là concessions actuelles, réelles, « sonnantes », que nous mettrons en poche dès que nous aurons au bas de cette Convention le visa de deux parlements. Mais le plus grand de nos bénéfices n'est pas là : c'est dans la Déclaration concernant l'Egypte et le Maroc qu'il nous faut le chercher. L'article II de cette Déclaration stipule :

Le Gouvernement de la République Française déclare qu'il n'a pas l'intention de changer l'état politique du Maroc. De son côté, le Gouvernement de Sa Majesté Britannique reconnaît qu'il appartient à la France , notam-

ment comme Puissance limitrophe du Maroc sur une vaste ('^ tendue, de veiller à la tranquillité dans ce pays et de lui prêter son assistance pour toutes les réformes administratives, économiques, financières et militaires, dont il a besoin. Il déclare qu'il n'entravera pas l'action de la France à cet effet, sous réserve que cette action laissera intacts les droits dont, en vertu des Traités, Conventions et usages, la Grande-Bretagne jouit au Maroc, y compris le droit de cabotage entre les ports marocains dont bénéficient les navires anglais depuis 1901.

La Dépêche aux Ambassadeurs dit avec raison :

La partie capitale de l'arrangement qui vient d'être conclu est relative au Maroc. De toutes les questions où sont engagés les intérêts de la France, aucune, en effet, n'a une importance comparable à la question marocaine ; il est évident que, de sa solution, dépendaient la solidité et le développement de notre empire africain et l'avenir même de notre situation dans la Méditerranée.

Le Maroc a une population de beaucoup supérieure à celles de l'Algérie et de la Tunisiie réunies, par conséquent une main-d'œuvre plus abondante ; il possède en quantité ce que n'ont ni la Tunisie ni l'Algérie : l'eau toujours. Placé sous notre influence, c'est notre empire du nord de l'Afrique fortifié; soumis à une influence étrangère, c'est, pour le même empire, la menace permanente et la paralysie. Or, l'heure était venue de savoir qui aurait au Maroc l'influence prépondérante. L'état actuel de choses n'y peut, en effet, durer qu'à la condition d'être soutenu et amélioré. Il incombait à notre diplomatie de faciliter à la France cette tâche que la nature et le voisinage lui attribuent : c'est à quoi elle s'est appliquée avec persévérance, mettant à profit toutes les circonstances favorables.

Durant plus de cinq ans, en effet, notre diplomatie essaya de toutes les circonstances favorables pour

amener TAnglelerre à cet accord marocain. Dès son arrivée au ministère, M. Delcassé avait fait entendre à Londres qu'il abandonnerait volontiers les tracasseries égyptiennes si Londres renonçait à toute prétention sur le Maroc. Durant la crise de Fachoda comme durant la crise sud-africaine, jamais notre ministre n'abandonna cette politique, que notre ambassadeur à Londres vient de faire aboutir; le nom de M. Paul Cambon était déjà lié à nos débuts à Tunis; le voici attaché de nouveau à nos vrais débuts au Maroc. La Dépêche continue :

En obtenant de TAngleterre, dont on connaît la forte situation aux portes mêmes du Maroc, la déclaration qu'il appartient à la France de veiller à la tranquillité de ce pays et de lui prêter son assistance pour toutes les réformes administratives, économiques, financières et militaires dont il a besoin, ainsi que l'engagement de ne pas entraver notre action à cet effet, nous avons obtenu un résultat dont il est superflu de faire ressortir la valeur.

C'est à nous maintenant, en nous gardant de tout entraînement, en tenant compte des expériences faites ailleurs, en nous montrant les meilleurs amis du Maroc parce que les plus intéressés à sa prospérité, de poursuivre avec méthode, avec esprit de suite, sans efforts et sans sacrifices inutiles, l'achèvement de notre œuvre civilisatrice qui fortifiera singulièrement la puissance française sans léser les droits acquis de personne et qui finalement sera un bénéfice pour tout le monde.

On ne saurait mieux dire. La question marocaine doit être en effet le nœud vital de notre politique, si, revenant à la Méditerranée, nous comprenons enfin que là sont nos grands intérêts, notre avenir en

même temps que notre sécurité. Et la question marocaine ne sera résolue que du jour où nous serons fermement décidés à ne léser les droits ni les intérêts de personne, mais à vouloir que notre propre bénéfice serve au bénéfice de tout le monde.

L'article IV de la Déclaration nous oblige pendant trente ans à maintenir au Maroc la « porte ouverte » :

Les deux gouvernements, également attachés au principe de la liberté commerciale, tant en Egypte qu'au Maroc, déclarent qu'ils ne s'y prêteront à aucune inégalité, pas plus dans rétablissement des droits de douanes ou autres taxes que dans l'établissement des tarifs de transport par chemin de fer. Le commerce de l'une et l'autre nation avec le Maroc et avec l'Egypte jouira du même traitement pour le transit par les possessions françaises et britanniques en Afrique. Un accord entre les deux gouvernements réglera les conditions de ce transit et déterminera les points de pénétration.

Cet engagement réciproque est valable pour une période de trente ans. Faute de dénonciation expresse faite une année au moins à l'avance, cette période sera prolongée de cinq en cinq ans. • .

Toutefois, le gouvernement de la République Française au Maroc et le gouvernement de Sa Majesté Britannique en Egypte se réservent de veiller à ce que les concessions de routes, chemins de fer, ports, etc., soient données dans des conditions telles que l'autorité de l'État sur ces grandes entreprises d'intérêt général demeure entière.

« Assurer le bénéfice de tout le monde », on ne saurait trop répéter que telle devrait être la règle, la devise de notre vie française, si nous voulons sauvegarder nos intérêts nationaux.

La nature et l'histoire ont ainsi disposé de nous

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que toujours et partout nos intérêts nationaux se confondent avec les intérêts des autres peuples ; partout et — quoi qu'en disent nos protectionnistes et distributeurs de primes et drawbacks — chez nous-mêmes, la concurrence d'autrui ne saurait nuire qu'à nos intérêts superficiels, apparents; nos intérêts profonds, durables, vraiment nationaux, nous devraient faire la plus accueillante des nations, car toutes les grosses besognes, que peuvent exécuter les autres, ne serviraient en fin de compte qu'à réserver notre main-d'œuvre à ces travaux d'art, de patience et d'ingéniosité pour lesquels nous sommes nés et qui « paient » au centuple.

J'insisterais encore davantage sur ces formules de la Dépêche^ si vingt fois déjà je n'avais eu l'occasion d'exposer ces idées mêmes. Et j'insisterais pareillement sur la méthode que le Ministre voudrait imposer à notre pénétration marocaine — « nous garder de tout entraînement, tenir compte des expériences faites ailleurs, nous montrer les meilleurs amis du Maroc, poursuivre avec esprit de suite, sans efforts ni sacrifices inutiles^ l'achèvement de notre besogne civilisatrice », — si je n'avais exposé déjà cette question du Maroc et, surtout, la méthode des Russes en Perse *.

Car il en faut toujours revenir à cette expérience d'autrui. L'établissement de Tinfluence russe en Perse restera longtemps encore un modèle : sans un

4. Voir dans mon volume La Révolte de VAsie le chapitre sur VExpansion russe.

coup de fusil, sans un meurtre, sans la moindre perte d'hommes, les Russes se sont installés à Téhéran. De tous points, nous avons au Maroc la même tâche à accomplir.

Il faut que nous suivions, étape par étape, — route, chemin de fer. Banque, — la progression russe. Calculons bien ce qu'il pourrait nous en coûter de recommencer à Fez nos conquêtes de la Khabylie ou cette expédition de Madagascar qui, mieux connue quelque jour, apparaîtra comme Tune des grandes fautes de la troisième République. Calculons bien aussi^ par l'exemple de Madagascar, les avantages du régime que nos accords franco-anglais nous font — et c'est là un de leurs bienfaits, — une obligation internationale de maintenir au Maroc : pas d'annexion directe ou déguisée; pas de partage; l'intégrité du Maroc; pas de révolution ni de brusque changement de régime; la réforme administrative, économique, financière, militaire, etc.

A cette condition seulement, le Maroc deviendra pour nous une source de bénéfices et de puissance. A cette condition aussi, nous pourrons loyalement remplir les clauses de notre accord avec l'Angleterre et — sans que jamais notre prédominance en Afrique puisse être menacée — faire à toutes les puissances, dans l'exploitation économique de l'empire chérifîen, la part qui leur est due. La Déclaration dit en son article VIII :

Les deux gouyernements, s'inspirant de leurs sentiments sincèrement amicaux pour l'Espagne, prennent en parti-

culière considération les intérêts qu'elle tient de sa posi* tien géographique et de ses possessions territoriales sur la côte marocaine de la Méditerranée; et au sujet desquels le gouvernement français se concertera avec le gouvernement espagnol.

Communication sera faite au gouvernement de Sa Majesté Britannique de l'accord qui pourra intervenir à ce sujet entre la France et l'Espagne.

Cet article a été vivement critiqué et pour la pari qu'il réserve à TEspagne sur le Maroc et pour le contrôle qu'il donne à l'Angleterre sur nos relations espagnoles.

On ne pouvait pourtant pas empêcher que, depuis deux cents ans, les Espagnols eussent à la côte marocaine des présides qu'ils possèdent, qu'ils occupent et qu'ils ont fortifiés. On ne pouvait pas empêcher davantage qu'une entente cordiale nous fût nécessaire avec l'Espagne, non seulement parce que c'est notre voisine et qu'un mauvais voisin (nous ne le savons que trop, hélas!) est le pire des fléaux, mais parce que l'Espagne est ou devrait être un de nos meilleurs champs d'affaires. Il nous fallait donc tenir compte des droits et des désirs de l'Espagne.

On ne pouvait pas empêcher davantage que l'Angleterre possédât Gibraltar et qu'elle voulût stipuler certaines interdictions touchant les rives du détroit. L'article Vil de la Déclaration dit :

Afin d'assurer le libre passage du détroit de Gibraltar, les deux gouvernements conviennent de ne pas laisser élever des fortifications ou des ouvrages stratégiques quelconques sur la partie de la côte marocaine comprise entre

Melilla et les hauteurs qui dominent la rive droite du Sebou exclusivement. Toutefois, cette disposition ne s'applique pas aux points actuellement occupés par l'Espagne sur la rive marocaine de la Méditerranée.

De la part des Anglais, — maîtres de Gibraltar, dont chaque année ils augmentent les fortifications, et où ils parlent encore de dépenser quelques centaines de millions pour créer un port militaire et un arsenal, — il y a quelque ironie à nous dire que le libre passage du détroit sera assuré du jour oii Ton •n'élèvera ni fortifications, ni ouvrages stratégiques sur la côte marocaine. Mais, de notre part, il y aurait eu quelque naïveté à ne pas savoir d'avance que toujours l'Angleterre a compris de cette façon la liberté des détroits (voyez Suez, Aden et Singapoure), et que jamais elle n'acueillerait une négociation marocaine sans réserver son monopole actuel sur la garde et surveillance du passage : si nous voulions aboutir, il fallait d'avance nous résigner à cette concession.

Et cette première concession entraînait la communication au gouvernement britannique de nos futurs accords avec l'Espagne : les Anglais tenaient à bien constater que rien dans notre accord espagnol ne peut entraver cette liberté du passage, comme ils disent, c'est-à-dire menacer leur position de Gibraltar.

L'Angleterre, par l'article VIII de la Déclaration, nous promet les bons offices de sa diplomatie, tant à Madrid qu'à Fez, pour l'exécution des clauses stipulées.

Voilà ce que nous cède T Angleterre et voici ce que nous lui donnons. Nos concessions portent sur Terre- Neuve et rÉgypte.

A Terre-Neuve, par l'article I" de la Convention ^ « la France renonce aux privilèges établis à son profit par Tarticle XIII du traité d'Utrecht et confirmés ou modifiés par des dispositions postérieures ». Cet article XIII du traité d'Utrecht, confirmé par le traité de Versailles (1783), avait réservé à nos seuls nationaux non seulement le monopole de la pêche dans les eaux occidentales de Terre-Neuve, mais encore le monopole des établissements sur la côte occidentale, sur ce Rivage Français, French S/zore, où seuls nous avions le droit de sécher le poisson, sans pouvoir, d'ailleurs, nous livrer à aucune autre exploitation permanente ou temporaire. On sait quelles disputes constantes mirent aux prises Français, Anglais et Terreneuviens sur ce French Shore :

Malgré les précautions prises, dit la Dépêche aux Ambassadeurs, on peut dire qu'au cours du siècle dernier il ne s'est pas passé d'année où l'exercice de notre privilège n'ait été la cause de réclamations ou d'incidents. La population de Terre-Neuve, qui comptait, à peine, à l'origine, 4 à 5 000 âmes, s'est accrue progressivement jusqu'à 210 000 habitants. Dans le désir de ceux-ci de développer les ressources de leur île, le French Shore leur apparaissait comme fermé à tout progrès; ils ne pouvaient tirer parti d'une région dans laquelle ils espéraient trouver des mines

et des terres favorables àTagriculture, et que nous-mêmes ne pouvions utiliser. C'est ainsi que grandit un mouvement d'opinion hostile à notre privilège. La pression irrésistible des nécessités de l'existence, sous un climat déshérité, vint ébranler chaque jour davantage les barrières des servitudes anciennes, et, malgré nos réclamations incessantes, les habitants de Tile s'établirent peu à peu sur une partie du littoral convoité.

Le maintien de nos privilèges sur le French Shore était une grave atteinte aux intérêts de Terre-Neuve et ce dommage d'autrui était de jour en jour moins compensé par les bénéfices que nous en pouvions retirer nous-mêmes :

Notre résistance à ces envahissements devenait d'autant plus malaisée, qu'en môme temps que l'île voyait croître sa population et ses besoins, le nombre de nos pêcheurs fréquentant le French Shore diminuait d'année en année. Du chiffre de 10 000 qu'il atteignait dans le milieu du siècle dernier, il descendait à 4 ou 500 à peine pour tomber même, l'année dernière, à 238. En faveur de ces rares équipages et pour les quelques semaines consacrées par eux chaque année à la pêche dans ces parages, les habitants du pays se voyaient ii^terdire l'accès et la jouissance de près de la moitié du périmètre de Pile.

Comme le dit encore la Dépêche^ les stipulations du traité d'Utrecht n'ont plus aucune raison d'être aujourd'hui. En ces temps lointains, le séchage du poisson ne pouvait se faire que sur la côte, et sur la côte la plus proche. On ignorait les moyens que nous avons aujourd'hui pour conserver le poisson quelque temps; en outre, le French SAore était alors la grande région de pèche : Tusage du French Shore

nous était donc nécessaire ; le monopole du French Shore nous était d'un grand profit. Aujourd'hui, le poisson semble avoir changé d'habitudes : c'est, non plus cette côte occidentale du French Shore qu'il fréquente, mais l'autre façade de Terre-Neuve, les parages orientaux du Grand Banc. Et le séchage du poisson ne nécessite plus de débarquement ni d'installation à la côte terreneuvienne : il se fait soit à bord des navires, soit dans nos lies de Saint-Pierre et Miquelon, soit môme, grâce à la rapidité des communications, en France.

Gênés par notre improductif monopole, les Terreneuvîens mettaient leur ingéniosité et leur point d'honneur à entraver, dans le reste de leurs eaux, notre pêche à la morue qui est notre intérêt principal en ces régions; facilement ils nous là rendaient impossible en refusant de nous vendre l'appât nécessaire, la boette.

C'est cet état de choses, impatiemment supporté, qui fit repousser par le Parlement de Terre-Neuve les arrangements négociés entre les cabinets de Paris et de Londres en 1857 et en 1885, en vue de réaliser un compromis entre la rigueur des traités anciens et les exigences de la situation présente. Le dernier de ces «accords contenait une stipulation, qui nous accordait la faculté de l'approvisionnement de la boette, c'est-à-dire du hareng, capelan, encornet, etc., nécessaire à la pêche de la morue : le Parlement de Saint-Jean rejeta l'arrangement. Dès l'année suivante, il vota même le Bait act dont l'objet était d'interdire la vente de la boette aux étrangers. Cette loi a cessé provisoirement d'être appliquée depuis 1893; mais le Parlement terreneuvien a établi en 1898 un impôt sur la vente

de la boette qu'à défaut de stipulation expresse on pouvait craindre de voir appliquer le long du French Shore.

Autre dispute : « Vous avez, nous disaient les Terreneuviens, le droit de pêcher et de préparer du poisson sur le French Shore. Mais vous y péchez aussi et préparez des homards. Or, le homard n'est pas un poisson, c'est un crustacé ». Depuis 1890, Londres et Paris discutaient le point de savoir si le homard est un poisson et si nous avions le droit de pêcher ou si nous commettions Tabus de prendre des homards au long du French Shore,

En 1890, un modus vivendi intervint sur la base de l'état de choses existant au 1" juillet 1889. Cet arrangement, essentiellement provisoire et limité d'abord à la campagne de d890, dut, faute de mieux, être renouvelé depuis lors, parfois a grand'peine. Il aurait suffi d'un refus du Parlement de Terre-Neuve pour susciter d'inextricables complications.

Dans cette situation, la nécessité s'imposait d'une façon pressante de chercher une solution définitive. Nos droits au Fnnch Shore se composaient de deux éléments : la pêche, c'est-à-dire l'usage des eaux territoriales, et le séchage du poisson, c'est-à-dire l'usage de la côte. Par son caractère exclusif, ce dernier principe était devenu insupportable aux habitants. Nous en consentons l'abandon. Par contre, notre droit de pêche dans les eaux territoriales reste intact.

L'article 2 de la Convention spécifie nettement le maintien de tous nos droits de pêche au French Shore^ en égalité complète avec les habitants ou sujets britanniques; le homard et la boëlte ne nous sont plus contestés :

Art. 2. — La France conserve pour ses ressortissants, sur le pied d'égalité avec les sujets britanniques, le droit de pêche dans les eaux territoriales sur la côte de Terre- Neuve comprise entre le Cap Saint-Jean et le Cap Raye ; ce droit s'exercera pendant la saison habituelle de pêche finissant pour tout le monde le 20 octobre de chaque année.

Les Français pourront donc y pêcher toute espèce de poisson, y compris la boette, ainsi que les crustacés. Ils pourront entrer dans tout port ou havre de cette côte et s'y procurer des approvisionnements ou de la boette et s'y abriter dans les mêmes conditions que les habitants de Terre-Neuve, en restant soumis aux règlements locaux.

Mais, dans l'intérêt de la pêche et de tous les pêcheurs, nous consentons d'avance à nous soumettre aux règlements que l'autorité locale jugera nécessaires pour empêcher la destruction des homards ou favoriser leur repeuplement : ces règlements devront nous être communiqués trois mois d'avance ; dès maintenant, quelques définitions précises sont posées, qui écarteront les discussions inutiles*. Et

1. Le homard, dit la Dépêche aux Ambassadeurs, étant devenu de plus en plus rare par suite de la pèche intensive dont il est Tobjet depuis quelques années, il a été convenu que des règlements généraux pourraient être édictés en vue de la prohibition de la pèche de ce crustacé, ou même d'autres poissons, pendant un temps déterminé. Ces règlements nous seront communiqués au moins trois mois avant leur entrée en vigueur. En vue de favoriser la reproduction, il a été stipulé que les engins de pêche flxes ne pourraient être utilisés sans la permission des autorités locales. Mais, afin de prévenir toute contestation à cet égard, nous avons prié le Gouvernement britannique de nous dire ce qu'il entendait exactement par engins fixes. Il résulte d'un échange de lettres entre notre Ambassadeur et le Principal Secrétaire d'État que, d'après la législation britannique, ces mots ne s'appliquent qu'à des établissements permanents.

pour clore sans récriminations cette querelle du French Shore^ TAngleterre, dont les sujets et ressortissants fondent de grands espoirs sur Touverture du rivage à leurs exploitations minières, l'Angleterre accepte le principe des indemnités à ceux de nos nationaux que le nouvel état des choses pourrait léser :

Outre la pêche proprement dite, dit la Dépêche, nous avions au French Shore des intérêts dont il devait être tenu compte, ceux des propriétaires de sécheries et de homarderies qui se trouvent dépossédés par le fait de la mise en exploitation de la côte. Il y a été pourvu par Tarticle III de la Convention qui assure aux propriétaires de ces établissements, ainsi qu'aux marins employés par eux, une indemnité dont le chiffre sera déterminé par une commission d'officiers de marine français et anglais, avec recours éventuel à un surarbitre.

Sur cette question du French Shore^ il semble que Topinion unanime, aussi bien en France qu'en Angleterre et à Terre-Neuve, ait reconnu Téquité et Tutilité de ces diverses clauses. La Dépêche aux Ambassadeurs résume fort bien toute cette négociation :

On voit que, pour écarter des risques de conflits qui menaçaient de devenir inquiétants, nous ne faisons qu'abandonner des privilèges difficilement défendables et nullement nécessaires, en conservant l'essentiel, c'est-à-dire

Ainsi nos pécheurs pourront continuer à faire usage des filets attachés à la côte pour la durée d'une pêche et qui ne constituent qu'un mode passager. Rien ne s'opposera non plus à ce qu'ils installent des casiers à homards, et la pèche de ce crustacé, qui nous avait été jadis contestée et avait donné lieu à de longs débats, se trouve définitivement admise en droit comme dans la pratique.

la pêche dans les eaux territoriales, et en mettant pour Tavenir hors de toute contestation possible un droit précieux, celui de pêcher librement, ou d'acheter sans entraves la boette sur toute l'étendue du French Shore.

Ce n'est pas à dire que la question de Terre-Neuve soit définitivement réglée, car Terre-Neuve n'est plus le French Shore, c'est à vrai dire le Grand Banc. Ici, pour le moment, nous n'avons aucune difficulté, et la Dépêche aux Ambassadeurs note avec raison que cette tt pêche sur les Grands Bancs, qui est infiniment plus fructueuse et par suite plus recherchée, sera facilitée par la faculté qui nous est désormais garantie de nous approvisionner de boette sur toute rétendue du French Shore. C'est précisément cette pêche au large que le gouvernement a toujours tenu à encourager comme une des plus utiles écoles de nos gens de mer et une préparation précieuse à l'entraînement naval ».

Mais dans quelle mesure cette pêche nous est-elle à tout jamais garantie? Dans quelle mesure, surtout, nous est-elle vraiment profitable?

Nous dépensons là-bas beaucoup d'argent et dévies humaines pour un très minime bénéfice pécuniaire : sommes-nous bien sûrs, du moins, que cette pêche au large reste encore aujourd'hui, avec nos marines nouvelles, « une des plus utiles écoles de nos gens de mer et une préparation précieuse à l'entraînement naval? »

C'est là, désormais, pour nous la question de Terre-Neuve. Elle vaudrait la peine d'être sérieu-

sèment considérée. Mais le seul énoncé nous montre que ce n'est plus une question internationale : à nous seuls de calculer et de décider si vraiment nous devons poursuivre à Terre-Neuve des sacrifices d'hommes et d'argent, que peut-être ne justifient plus les besoins de notre mari e transformée.

Reste le point le plus délicat : TÉgyple. L'article premier de la Déclaration dit :

Le gouvernement de Sa Majesté Britannique déclare qu'il n'a pas Tintention de changer l'état politique de l'Egypte. De son côté, le gouvernement de la République Française déclare qu'il n'entravera pas l'action de l'Angleterre dans ce pays, en demandant qu'un terme soit fixé à l'occupation britannique, ou de toute autre manière, et qu'il donne son adhésion au projet de décret khédivial qui est annexé au présent Arrangement, et qui. contient les garanties jugées nécessaires pour la sauvegarde des intérêts des porteurs de la dette égyptienne, mais à la condition qu'après sa mise en vigueur aucune modification n'y pourra être introduite sans l'assentiment des Puissances signataires de la convention de Londres de 1885.

Il est convenu que la Direction générale des Antiquités en Egypte continuera d'être, comme par le passé, confiée à un savant français.

Les écoles françaises en Egypte continueront à jouir de la même liberté que par le passé.

La Dépêche aux Ambassadeurs expose sans phrases, mais avec des chiffres, les principes qui ont dirigé notre Ministre en cette affaire : à l'heure présente, nous avons quatre sortes d'intérêts en Egypte : intérêts financiers, intérêts commerciaux, intérêts scientifiques, intérêts scolaires.

Il était facile de garantir les trois derniers. L'article premier de la Déclaration^ on le voit, nous assure la direction des antiquités et le maintien de nos écoles. L'article IV (que j'ai cité déjà au sujet du Maroc) nous promet la « porte ouverte » en Egypte aussi longtemps que nous la tiendrons ouverte au Maroc; pour commencer, les deux gouvernements fixent une période de trente ans pendant laquelle, « également attachés au principe de la liberté commerciale tant en Egypte qu'au Maroc, ils déclarent qu'ils ne s'y prêteront à aucune inégalité, pas plus dans l'établissement des droits de douanes ou autres taxes que dans l'établissement des tarifs de transport par chemin de fer ».

Le problème financier était beaucoup plus complexe :

Une grande partie de la dette égyptienne, dit la Dépécfie aux Ambassadeurs, est placée en France. Il s'agissait d'assurer à nos porteurs les plus larges garanties, tout en adaptant celles-ci aux conditions nouvelles résultant du relèvement financier de TÉgypte. Tout le monde connaît les origines du régime actuel : les prodigalités d'Ismaïl et ses énormes emprunts à gros intérêts (emprunts à 7 et même à 9 p. 100, avances contractées à 30 p. 100) ont, en quelques années, créé une dette de plus de deux milliards. Le crédit de TÉgypte fut bientôt ruiné. A la fin de 1874, le 7 p. 100 égyptien tombait à 54. En avril 1876, le gouvernement déclarait qu'il suspendait ses paiements.

C'est alors que, pour la sauvegarde des créanciers, fut créée la Caisse de la Dette. Des revenus spéciaux lui furent affectés. Mais les revenus ne suffisaient pas. La loi de 1880, qui fut l'œuvre de commissaires désignés par la France, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Italie,

fixa les affectations spéciales des dettes, Privilégiée, Unifiée et Daïra Sanieh, abaissa à 4 p. 100 Tintérêt de l'Unifiée et régla à nouveau les attributions de la Caisse. L'Egypte était mise en tutelle : son gouvernement ne pouvait ni réduire les impôts affectés, ni contracter d'emprunt sans Tautorisation de la Caisse, et il ne pouvait dépenser librement que la somme qui lui était attribuée par les Puissances sur les recettes de TÉtat. En 1885, garantissant un emprunt de 225 millions, jugé nécessaire, les Puissances resserrèrent une dernière fois les liens qui restreignaient la liberté d'action du gouvernement égyptien.

Quand la surveillance anglaise se fut installée, tout changea comme à vue d'œil. Les budgets de recettes montèrent d'année en année. Cette dette égyptienne, qui semblait énorme, eut pour le service de ses intérêts des revenus de beaucoup supérieurs à ses besoins véritables. Il devint certain qu'avec Tappui de Londres, rÉgypte pourrait, quand elle le voudrait, — c'est-à-dire dès que ses tuteurs anglais en auraient le moindre désir, — rembourser toute sa dette ancienne, quitte à contracter un nouvel emprunt où les financiers anglais fourniraient l'argent demandé.

Or, ce remboursement de la dette égyptienne, nous n'avions aucun moyen de nous y opposer : « tout débiteur, comme dit la Dépêche^ a toujours le droit de se libérer ». Et ce remboursement privait nos capitalistes et notre petite épargne d'un placement fort avantageux. Mais, surtout, il enlevait à notre gouvernement et aux autres Puissances leur dernier moyen de surveillance et d'intervention dans les affaires égyptiennes : seuls créanciers de l'Egypte

désormais, les Anglais pouvaient supprimer la Caisse de la Dette et les trois Administrations mixtes des Chemins de fer, de la Daïra-Sanieh et des Domaines. L'omnipotence anglaise serait pratiquement installée au Caire, sans que nous eussions pu tirer la moindre rémunération des droits que nous possédions là-bas.

La Déclaration et le Décret khédivial, qui y est annexé, ont pour premier effet de maintenir au taux actuel les rentes des créanciers de T Egypte pendant quelques années encore. La Privilégiée sera remboursable au plus tôt en 1910. La dette Garantie, dont la plus grande partie paraît être placée en Angleterre, pourra, comme la Privilégiée, être remboursée en 1910. L'Unifiée, ne serait pas remboursée avant 1912. La Domaniale, conformément à un accord conclu en 1900, n'est pas remboursable avant 1915.

Pour la Daïra, dont la liquidation est près d'être achevée dans les conditions établies en 1890, aucune prolongation ne pouvait être stipulée. Mais ses sucreries et son réseau de chemins de fer ont été achetés par une grande Société française, qui a presque entièrement concentré dans ses mains la fabrication du sucre en Egypte. Le gouvernement français stipule la confirmation des avantages faits à cette Société.

J'avoue que ce premier résultat ne m'enthousiasme pas outre mesure. Ce n'est pas que j^ méconnaisse l'importance de nos intérêts financiers ni l'impérieux devoir pour notre diplomatie de les défendre. Je fus au contraire le premier à déplorer l'inertie — • tran*

chons le mot : la désertion — de notre politique dans la récente affaire de Panama : s'il se fût trouvé à la tête de notre gouvernement un Ferry ou un Pal* merslon, si nos ministres des Finances ou des Affaires étrangères n'eussent pas reculé devant cette épithète de « panamiste », qui désormais ne rapportait que des insultes, ce n'est pas deux cents, mais trois ou quatre cents millions de francs que les États-Unis auraient dû rembourser à l'épargne française.

Mais à Panama il s'agissait de défendre un bien vraiment national, acquis par notre travail ; il s'agissait de récupérer des sommes effectivement et utilement dépensées, — car, en laissant de côté les gaspillages et malversations, c'est à cinq ou six cents millions pour le moins qu'il fallait estimer le capital employé là-bas à des travaux effectifs et subsistants. — Et il s'agissait de sauver la fortune de notre petite épargne...

En Egypte, l'opération est un peu différente. Ramenée à ses lignes maîtresses, elle se présente comme la prolongation d'un emprunt onéreux que nous imposons au peuple égyptien, par l'intermédiaire de l'Angleterre. Le peuple égyptien pourrait nous rembourser aujourd'hui et, au lieu de payer à notre argent 4 p. 100 d'intérêt, il trouverait prêteur à 3, peut-être à 2 i/2 p. 100...

Quel que soit le bénéfice passager, apparent, que nous puissions retirer de cette opération, j'estime que la politique française ne devrait jamais être en quête de pareils pourboires. Dans le monde entier,

l'appaire marocaine. 12

I7S L'AFFAIRS UAROCAVn

Doas derrions toujours saoTegarder notre renom de protecteurs — et non d'exploiteurs — des faibles. Ce n'est pas une vaine sentimentalité qui me fait parler ainsi. Je suis bien sûr que, pour nous, cette politique d'honnêteté est la seule qui « paie », la seule qui nous ait donné et qui puisse nous assurer une clientèle.

Prenons garde que, dans cette Egypte, qui malgré tout nous est restée reconnaissante et fidèle, on n'exploite bientôt contre nous nos exigences d'aujourd'hui. Pour conserver à nos financiers pendant cinq ou six années encore un placement avantageux, nous risquons de perdre à jamais le dévouement, Testime de ces clients qui devraient être les meilleurs correspondants de Marseille... Au moment où nous livrons rÉgypte à la tutelle anglaise, il eût été plus digne et plus habile en même temps de ne pas stipuler une « petite commission ».

Car il faut appeler les choses par leur nom : nous livrons TÉgypte à la tutelle anglaise. Que Ton puisse sans regret constater cet abandon ; que Ton ne tourne pas les yeux avec mélancolie sur ce que TÉgypte était, il y a trente ans encore; que Ton n'imagine pas sans colère ce qu'elle devrait être aujourd'hui : je doute que personne parmi nous puisse avoir ce détachement des gloires nationales. C'est nous qui avons ressuscité l'Egypte : de Bonaparte à Lesseps, c'est nous qui lui avons rendu sa prospérité et son rôle mondial...

Si nous savions du moins comment au juste nous

Favons perdue ! On a beau se dire que rignorance, la sottise et la lâcheté des politiciens sont presque sans mesure : on se prend encore à douter qu'elles puissent seules expliquer notre conduite de 1882; on se demande si, dans les mains habiles de nos adversaires, les Cornélius Herz et autres gens de couloirs parlementaires ne jouèrent pas un rôle aussi désastreux pour notre honneur que pour nos intérêts.

Mais c'est de 1882 que date, à vrai dire, cet abandon de rÉgypte. Si nous le ratifions aujourd'hui, c'est qu'une expérience de vingt années nous a clairement appris qu'il est des actes irréparables. Pendant dix ans, nous avons essayé les procédés diplomatiques (1882-1893) ; pendant cinq ans, nous avons pensé recourir à la manière forte (1893-1898); depuis cinq ans, nous n'avons plus — avec raison — songé qu'à tirer le meilleur parti de cette irrémédiable faute.

De 1882 à 1893, notre diplomatie fit les efforts les plus louables pour obtenir de l'Angleterre une promesse, puis un commencement d'évacuation. Récemment, un de nos anciens ministres des Affaires étrangères, M. René Goblet, résumait toute cette période de négociations * :

Nous n'avons pas à rappeler ici sur quels litres s'était fondée la situation occupée par la France en Egypte. De même, nous ne voulons pas insister sur les circonstances qui ont amené la diminution de notre influence lorsqu'en

1. Reoue Politique el Parlementaire^ 15 mai 1004, p. 230 et suiv.

1882 la Chambre repoussa la convention négociée avec TAngleterre et qui confiait aux deux puissances, avec des forces égales, la garde du canal de Suez. Bien qu'elle se retirât de l'Egypte, la France, en raison de ses traditions, des sacrifices faits et des services rendus, conservait avec ce pays trop d^attaches pour que TAngleterre, en s'installant comme puissance dominante au Caire, pût se dispenser de compter avec nous.

Le gouvernement anglais, après avoir triomphé de la révolte d'Arabi, avait déclaré que son intention n'était pas d'occuper indéfiniment le pays et qu'il en retirerait ses forces dès que le rétablissement de l'ordre, de la sécurité et de la régularité dans l'administration le lui permettrait. Tous les Cabinets anglais, conservateurs et libéraux, ont renouvelé les mêmes engagements. Il en est même qui ont fait de sérieux efforts pour les réaliser : en 1884, sous M. Gladstone, une convention, élaborée entre lord Granville et M. Waddington, consacrait la neutralisation de l'Egypte et fixait au l»"" janvier 1888 la date de l'évacuation. Malheureusement, ce projet était lié à un arrangement financier qui ne put aboutir.

Deux ans plus tard, lord Salisbury déclarait à M. Waddington * : V On se trompe grandement chez vous, lorsqu'on croit que nous voulons rester indéfiniment en Egypte, nous ne cherchons que les moyens d'en sortir honorablement. Nous sommes décidés à évacuer; mais nous demanderons à l'Europe de fixer un terme pendant lequel nous. aurions le droit de rentrer en Egypte, si de nouveaux désordres y éclataient. Il y aura nécessairement une période de transition à surveiller, avant que l'Egypte puisse être abandonnée à elle-même ».

A cette période de surveillance, le gouvernement français ne faisait pas d'objection en principe, pourvu que l'on commençât par fixer d'une façon précise la date de l'évacuation. C'est dans cette intention qu'à la fin de l'an-

1. Dépêche du 3 novembre 1886, M. Waddington à M. de Freycinet.

née 1886, sir H. Drummond WolfT était envoyé à Gonstantinople pour s'entendre directement avec la Porte au sujet de Tévacuation. Ces négociations aboutirent, en 1887, à un projet de convention qui fixait à trois années à partir de la signature la date du retrait des troupes anglaises. Mais la même convention prévoyait qu'en cas de dangers extérieurs ou intérieurs, le gouvernement britannique serait autorisé à envoyer des troupes en Egypte : le gouvernement anglais se réservait le droit de rentrer indéfiniment en Egypte après Tavoir évacuée, ce qui motiva l'opposition du gouvernement français et décida la Porte à refuser sa ratification...

Le rejet de cette Convention Drummond Wolff fut notre seconde erreur égyptienne : si TAngleterre, une fois, eût évacué PÉgypte, elle n'y fût pas rentrée, en usant des droits fixés par la Convention Wolff, sans que nous pussions lui imposer notre concours : notre reculade de 1882 eût été réparée. Mais la politique du « toutou rien » remporta. Nous voulions Pévacuation immédiate et définitive. L'Angleterre retira ses offres d'évacuation prochaine et conditionnelle. Pourtant les négociations continuèrent.

Mais bien des choses étaient changées ou changèrent de jour en jour dans les dispositions de PAngleterre. A mesure que Poccupation se prolongeait, PÉgypte recouvrait sa merveilleuse prospérité, et tous les partis anglais, sauf quelques radicaux, s'accoutumaient à considérer ce riche domaine comme une acquisition définitive. La mort de Gordon à venger et la sécurité môme de PÉgypte faisaient aussi un devoir à l'Angleterre de régler les affaires soudanaises, de reprendre Khartoum et d'abattre la

rébellion du Mahdi. Or, cette œuvre soudanaise coûtait de grands efforts et de grosses dépenses dont TAngleterre voulait être payée; qui pouvait, qui devait payer, sinon TÉgypte?

Les négociations, continue M. R. Goblet, furent reprises à rinstigation de la Porte. Lord Salisbury répondit au début de 1890 qu'il considérait la convention WolfT comme un minimum; notre ministre des Affaires étrangères, M. Ribot, faisait savoir à la Porte « que tout projet concernant rÉgypte ne rencontrerait pas d'opposition de la part de la France si une clause limitait à un délai raisonnable la faculté pour les Anglais de rentrer en Egypte ».

A ce moment, le gouvernement anglais semblait moins disposé à tenir ses promesses. La majorité conservatrice Tencourageait dans cette voie en accusant Topposition, notamment MM. Gladstone et Morley, d'avoir demandé l'évacuation de l'Egypte à bref délai ; mais M. Morley se défendait d'avoir réclamé un changement subit et radical de la politique anglaise en Egypte. A la fin de la même année 4890, M. Gladstone revenu au pouvoir, déclarait qu'il avait toujours amèrement regretté l'échec des négociations de 1884. Mais son ministre des Affaires étrangères, lord Rosebery, dans une longue dépêche adressée le 16 février à lord Cromer, rappelait les conditions dans lesquelles l'Angleterre, par suite de l'abstention des autres puissances, avait assumé le contrôle en Egypte et concluait que dans les circonstances présentes il ne pouvait être question d'y renoncer. Et comme sir Charles Dilke rappelait à la Chambre des Communes l'engagement solennel contracté vis-à-vis des grandes puissances, M. Gladstone lui répondait « que le cabinet libéral, pas plus que celui qui l'avait précédé, ne niait les engagements pris, mais qu'il était impossible de fixer une date pour l'évacuation ».

Dans une dernière conversation entre M. Gladstone et M. Waddington, ce dernier déclarait que la France ne pourrait pas accepter sans modifications la Convention

Drummond Wolff en ce qui touchait le droit illimité pour l'Angleterre de rentrer en Egypte après l'avoir évacuée, tandis que, si ce droit était limité à un petit nombre d'années, il y aurait peut-être moyen de s'entendre. On voit que si le gouvernement anglais, tout en reconnaissant rengagement pris par lui, en avait constamment ajourné Texécution, la France, sous tous les ministères qui se sont succédé de 1882 à 1893, n'avait pas mis moins d'insistance à la réclamer. Là s'arrêtent, du moins à notre connaissance, les pourparlers engagés au sujet d« l'évacuation. Dans les années qui ont suivi, le gouvernement français paraît avoir tenté de reprendre la question sous une autre forme par l'expédition qui a abouti à la déplorable aventure de Fachoda.

Cet exposé fort exact nous fait regretter que M. R. Goblet n'ait pas eu à sa disposition les dépêches et documents postérieurs à son passage aux àiTaires. Peut-être nous eût-il mis en état de juger équitablement et pleinement la politique qui, depuis 1894, nous conduisit à cette u déplorable aventure » de Fachoda. Car ce ne fut pas un accident, une rencontre imprévue qui nous mit en face des Anglais sur le haut Nil : ce fut un grand dessein, « la grande pensée » de quelques-uns de nos hommes d'État. Et ce dessein ne fut pas imposé par les circonstances ou par des nécessités inéluctables. On eut à choisir entre deux partis, avant d'adopter celui-là, et Ton put choisir en toute connaissance de cause.

A la fin de 1894, nos agents à Londres croyaient rheure favorable à de nouvelles négociations. J'ai pu me procurer à ce sujet la copie — que j'ai lieu

de croire très fidèle — d'un rapport qui parvint au quai d'Orsay vers le début de 1895; il faut le mettre, je crois, sous les yeux du public pour effacer les dernières rancœurs que nous pourrions garder contre TAngleterre ; il montre que notre responsabilité dans cette « déplorable aventure » fut la plus grande, et il laisse entrevoir aussi quel fut peut-être en toute cette affaire égyptienne le rôle des financiers, dont la présente Déclaration défend si tenacement les intérêts :

A Londres, depuis réchec de la Convention Drummond Wolff, la question d'Egypte était passée, si Ton peut dire, sous le régime du silence. Silence dangereux, équivoque, que les Anglais justifiaient vis-à-vis d'eux-mêmes par des arguments dont ils ne pouvaient nous faire part, et qui aggravaient par conséquent le malentendu entre les deux pays. Ils étaient convaincus qu'au fond nous ne tenions pas à l'évacuation. Les efforts par lesquels nous avions réussi à faire échouer à Constantinople leur projet de 1887, comme ceux que nous avions faits dans le même sens et avec le môme succès en 1884, les avaient complètement égarés. Leur personnel gouvernemental ne savait plus ce que nous voulions; bien plus, quand survinrent les embarras si graves de notre politique intérieure de 1887 à 1890, on fut convaincu h Londres que les influences financières s'exerçaient, malgré notre gouvernement, sur la presse et sur l'opinion française et qu'elles agiraient toujours pour rendre impossible l'évacuation. On se croyait aux prises avec des récriminations et non avec de sincères revendications. On ajoutait que certaines influences étrangères exaspéraient savamment ces récriminations.

On en était donc arrivé à penser que ne pas parler de l'Egypte, c'était encore le meilleur moyen d'éviter la querelle, puisque la discussion ne pouvait aboutir. Telles étaient les dispositions du gouvernement conservateur : non pas de la rancune, mais du dépit, et un peu de décou-

ragement personnel de lord Salisbury qui aurait voulu vraiment en 1887 préparer Tévacuation et qui était resté froissé de voir son intention non seulement combattue, mais méconnue.

M. Gladstone, un instant, dans son fameux discours de Newcastïe, fît naître en France Tespoir éphémère d'une reprise des négociations. Mais si les libéraux pouvaient désirer Tévacuation, la préparer même, elle ne pouvait être consommée que par un ministère solide, et celui de M. Gladstone ne Tétait guère. Il comptait en outre un ministre des Affaires étrangères qui ne ressemblait pas à son prédécesseur lord Granville, et dont les dispositions pour la France passaient pour être peu favorables, un ministre alors plein d'autorité et d'avenir, lord Rosebery, le représentant du parti colonial et impérial, Tespoir des chauvins, Thomme de l'Angleterre de plus en plus grande, ministre si absolu» si jaloux de son pouvoir, qu'il n'admettait pas qu'on parlât de l'Egypte au chef même du gouvernement. On se rappelle l'étrange querelle qu'il fit à M. Waddington à ce sujet, si étrange qu'elle ne s'expliquait de la part d'un homme de cette valeur que par un parti pris bien arrêté de laisser dormir la question. On pouvait se dire aussi que l'influence du groupe des Rothschild et des porteurs de fonds égyptiens pouvait s'exercer plus naturellement sur lord Rosebery * que sur tout autre homme d'État anglais et lui représenter comme les manifestations de l'opinion française les mouvements de la Bourse à Paris.

Faiblesse, embarras ou calcul, le ministère Gladstone, après quelques vagues paroles, observa, lui aussi, le régime du silence, avec cette difTérence toutefois que les conservateurs l'avaient obsei*vé par un mélange d'amour- propre froissé et de découragement, tandis que les libéraux s'y résignaient à contre-cœur, par la volonté seule de leur ministre des Affaires étrangères, devenu bientôt leur chef. A l'exception du Premier Ministre, il n'est pas un seul des

i. Lord Rosebery a épousé Hannah Rothschild.

i86 L'AFFAIRE MAROCAINE

membres influents du cabinet Rosebery qui n'ait avoué ou qui n'ait même exprimé hautement son profond désir d'une entente avec la France et qui n'ait pas appelé de ses vœux l'évacuation de l'Egypte.

Mais l'opinion française, comme de juste, n'avait pas à tenir compte de ces dispositions, dont la presse anglaise, généralement aigre et maussade, ne lui donnait d'ailleurs pas même le soupçon. L'opinion française s'en tenait à la lecture des journaux anglais et aux faits : voyant les libéraux imiter le silence des conservateurs, elle pensait que, sous tous les gouvernements, les Anglais étaient de mauvaise foi et qu'ils n'avaient au fond qu'un désir : gagner du temps pour échapper à leurs engagements.

Il est incroyable que les Anglais aient pu pousser la maladresse, le manque de netteté au point d'en arriver là. C'est ainsi pourtant que, malgré eux, contrairement à leurs désirs, suivant leur tempérament qui est simple, dépourvu de souplesse, de dextérité, d'abandon, ils en sont arrivés là par un mélange de fausse honte, de dépit, d'ignorance. Dire encore aujourd'hui que les Anglais ne veulent pas évacuer l'Egypte, c'est vraiment trop facile; non, ils ne savent paSy voilà la vérité ; ils ne savent pas comment s'en tirer. Aussi l'on peut imaginer leur état d'esprit en face du nôtre.

Cinglés continuellement dans tous nos journaux par des reproches qui leur paraissent injustifiés, — étant donné qu'ils ont tout fait pour que nous intervenions avec eux en 1882, — ils se sont roidis, butés devant nos accusations, et leur attitude, leur silence prolongé a fini par nous paraître non seulement de la mauvaise foi, mais du cynisme, et par provoquer dans toute la France une véritable réprobation, pour ne pas dire plus. Et cette indignation tout à coup a déterminé un courant nouveau en France, rouvert une source d'activité qui semblait tarie. Un désir général s'est éveillé dans notre, pays, puisque l'Egypte avait été accaparée par l'Angleterre, de prendre ailleurs notre revanche. Notre désir de conquêtes lointaines s'est avivé d'un besoin de représailles.

C'est alors que les Anglais ont commencé de contempler avec stupeur ce qui est en partie leur faute, car leur grande erreur initiale, leur vraie faiblesse a été de douter de nous, eux aussi, parfois même de désespérer de nous. Ils ont vu, tout à coup, en quelques années, dans cette nation qu'on avait pu croire abattue par ses défaites et qui semblait vouloir à l'intérieur se déchirer, achever de se détruire elle-même, ils ont vu qu'une nouvelle croisade s'organisait. Les meilleurs éléments do notre jeunesse se sont levés pour aller en Afrique devancer les Anglais. On a cessé de sourire de « nos récriminations volontairement stériles » quand on a vu comme par enchantement se répandre dans tout le continent noir l'incomparable pléiade de nos explorateurs, depuis l'Algérie jusqu'au Congo, de l'océan Atlantique jusqi^'iiux approches du Nil. Le gouvernement anglais a découvert son erreur et entrecoupé de réflexions émues son beau silence : nos explorateurs ont fini par parler plus haut à ses oreilles que les financiers. L'impression générale de tous les Anglais intelligents, c'est aujourd'hui que les choses telles qu'elles étaient jusqu'à ces derniers temps ne peuvent pas durer davantage.

Mais TAngleterre de 1894 avait une ambition ou un besoin qu'elle ne déguisait pas : elle avait commencé la reconquête du Soudan égyptien; à travers les anciennes provinces équatoriales de F Egypte, elle comptait bien pousser jusqu'à la région des grands lacs et, au delà, atteindre à travers tout le Continent Noir ses possessions du Zambèze et de TAfrique du sud, pour unir quelque jour les ports de la Méditerranée aux ports de TAfriquc australe par le chemin de fer du Cap au Caire qui devenait le rôve de ses impérialistes.

Un beau terrain de négociations nous était ouvert :

188 L'AFFAIRE BIAROCAINE

concédant aux Anglais dans TAfrique orientale ce qui leur semblait indispensable à la réalisation de leur Transafricain, nous eussions facilement obtenu tout ce que nous eussions demandé dans l'Afrique occidentale, au Maroc, sur la Gambie et sur le Niger... Une autre politique prévalut : on résolut de couper la route anglaise du Cap au Caire par une barrière française qui unirait le golfe de Guinée à la mer Rouge, Libreville à Obock; Marchand se mit en route; les Anglais activèrent aussitôt leur marche soudanaise; les deux expéditions se coupèrent à Fachoda.

Il faudra bien que nous sachions un jour (le règlement des affaires éthiopiennes nous forcera d'y revenir) comment et par qui fut conçue cette expédition. Après Téchec, tous ont rejeté la faute sur le principal auteur, M. Hanotaux, ministre d'alors aux Affaires étrangères; mais il est trop évident qu'à lui seul un ministre n'eût pas engagé la France. Dans le gouvernement et dans le parlement, dans la presse et*dans tout le pays, il eut des conseillers et des coadjuteurs qui, trop facilement aujourd'hui, oublient leurs réclamations et insistances. Il en est du moins qui se sont eîTorcés de réparer leur faute : ministre des Affaires étrangères aujourd'hui, c'est le ministre aux Colonies d'alors, M. Delcassé, qui signe nos accords franco-anglais...

Avant Fachoda, ces accords nous eussent été plus faciles et plus avantageux. A Fachoda, nous avons joué et perdu la lolle partie dont l'Egypte était

Tenjeu : il nous faut être beaux joueurs et payer sans récriminations.

Mettant nos acquisitions dans un plateau et nos concessions dans Tautre, il est des peseurs méticuleux qui voudraient nous dire si la balance est en parfait équilibre. Mais, confessant eu:K-mêmes qu'ils ont à peser des matières très différentes, ils semblent oublier qu'une tonne de charbon et dix grammes d'or peuvent avoir même valeur et que, suivant les besoins de chacun, un ruisselet d'eau pure a parfois plus de prix qu'une rivière de perles. Qui nous dira si rÉgypte que nous cédons n'était plus pour nous qu'une tonne de charbon? et si le Maroc doit ou ne doit pas être une tonne d'or? La seule expérience nous renseignera, je crois, sur l'équité de cet échange.

— Étrange marché! disent quelques ironistes : nous donnons à l'Angleterre l'Egypte qui ne nous appartient pas; elle nous cède le Maroc qui ne lui appartient pas davantage.

Les meilleures affaires se sont toujours traitées ainsi. Ce n'est pas une simple boutade que la définition célèbre : « Les affaires, c'est Targent des autres ». Un psychologue en pourrait donner maintes raisons valables. Mais il est un exemple fameux que les historiens connaissent : jamais les papes, — qui furent les meilleurs diplomates de l'Europe depuis douze

siècles, — n'ont conclu d'autres marchés. Ils donnèrent à Charlemagne la couronne impériale qui ne leur appartenait pas : ils acceptèrent de lui Rome qui ne lui appartenait pas davantage. Donnant à François I" et à Bonaparte la nomination des évêques, ils livrèrent à l'État français TÉglise de France qui ne leur avait jamais appartenu, — et ils acquirent, par l'institution canonique des évêques, la domination spirituelle sur l'Église de France, dont ni François ni Bonaparte ne pouvaient disposer...

Souhaitons que les accords franco-anglais durent aussi longtemps que le pacte entre le Sacerdoce et l'Empire ou, seulement, nos Concordats.

— Mais l'Egypte, disent quelques autres, c'est un bien de tout repos : les Anglais l'acquièrent sans dépenses. Le Maroc, c'est un bien à conquérir, tout au moins à acquérir au prix de grands efforts et d'une coûteuse mise de fonds.

Il faudrait ne pas oublier ce que l'Egypte et son annexe indispensable, le Soudan égyptien, ont coûté à l'Angleterre : les Anglais y sont entrés en 1882; c'est en 1898 que Kitchener, par la prise de Khartoum, supprima le danger du mahdisme toujours menaçant. Montrons dans notre entreprise marocaine la même persévérance, la même fermeté de dessein, la môme habileté d'exécution : avant seize ans, le Maroc sera aussi un bien de tout repos...

Et il faudrait ne pas oublier non plus que cette œuvre anglaise au Soudan fut un bienfait pour toutes les puissances africaines, pour nous en particulier

et, plus spécialement encore, pour notre œuvre future au Maroc : si le mahdisme était encore debout, TAfrique musulmane nous causerait de telles inquiétudes et, peut-être, de tels embarras, que nous ne pourrions pas risquer au Maroc le sort de toute notre France africaine; du jour où nous materions la fantaisie chérifienne, notre Algérie et notre Tunisie ne connaîtraient pas le repos que nous sommes en droit d'escompter aujourd'hui...

Laissons de côté les discussions oiseuses et réjouissons-nous de ces accords comme d'une excellente affaire. Si nous avions pu gagner en outre toute la Gambie anglaise et Sierra Leone et la Nigeria, il se trouverait encore des coloniaux chagrins pour réclamer la lune. Les intérêts coloniaux me touchent. Les intérêts métropolitains me semblent d'une importance supérieure : sans prospérité métropolitaine, je ne vois pas comment porter le fardeau colonial. Or, faut-il rappeler que la prospérité de la France, sa vie économique tout entière est liée aux échanges avec le marché anglais?

En septembre 1902, l'admirable rapport de notre consul à Londres me permettait d'exposer les bénéfices .toujours grandissants que nous tirons de ce marché. Le même consul nous donne aujourd'hui son rapport sur l'année 1903. Parcourez ce document et voyez ce que notre France industrielle et paysanne pourrait faire sur la place anglaise, si nous connaissions mieux les insatiables besoins de ce correspondant. Parcourez tous les rapports similaires de nos

consuls dans le Royaume-Uni : en Irlande même, voyez par Texposé de notre consul à Dublin quelles grosses et faciles et fructueuses affaires nous pourrions obtenir*. Il ne nous manque que de savoir et de vouloir ; mais nous voudrions sans doute si nous savions seulement...

Et c'est là ce que nos diplomates doivent maintenant entreprendre : nous renseigner, nous faire savoir. Il faut reconnaître que, depuis quelques années, il en est qui y tâchent de tout leur zèle : il faudrait que ce zèle fût encouragé. Je considérerai ces accords franco-anglais comme une grande œuvre, le jour où ils auront leur vrai couronnement dans notre commerce assuré et amélioré, — doublé, si nos diplomates le veulent. Notre ambassadeur à Londres, qui vient d'accomplir une "belle besogne politique, se rend compte exactement de ce qui lui reste à faire pour le commerce ; le rapport de son consul est un programme ; il faut qu'on lui fournisse les moyens de l'exécuter. La politique coloniale, c'est bien; la politique commerciale, c'est mieux...

Quel est le ministre, plein de sagesse, qui fera graver à la porte du quai d'Orsay le toast de notre spirituel attaché naval à Londres : « Je bois à l'Angleterre, à la plus ancienne, la. plus proche, la plus riche, la plus fidèle de nos colonies ».

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