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Voir la Revue de Paris du 1" février 1899, p

sir Charles Dilke) d'arriver à l'apaisement, à la conciliation et à l'entente ».

Le lecteur peut aujourd'hui se reporter à cet article : il y verra, longuement exposés, bien des débats et arguments que je ne puis que résumer aujourd'hui; à la dernière ligne, il y trouvera ces paroles de M. Delcassé, prononcées au Parlement français dès janvier 1899 : « Toujours calme et tpujours digne, la France reste prête à tout examiner, à tout discuter, avec l'esprit de transaction qui est la loi même de toute politique prévoyante, avec la volonté de ne rien prétendre que son droit, mais avec la conscience aussi que son droit n'est à la discrétion de personne ».

Par bonheur, le ministre de 1899 est resté sept ans au quai d'Orsay : il a pu, au bout de cinq années, exécuter le plan que, dès janvier 1899, il exposait au Parlement. L'exécution nous en parait assez simple aujourd'hui. Mais reportons-nous à sept ans en arrière. La crise de Fachoda (octobre 1898) n'était pas fermée depuis quatre mois : il fallait un patriotique dédain de la popularité pour formuler en public, dès janvier 1899, cette politique de sagesse et d'intérêt vraiment national.

On nous parle souvent de la « chance » — « la veine insolente », disent certains de ses prédécesseurs — qu'aurait eue ce ministre inamovible. Il ne faut pas oublier que cette chance indiscutable fut toujours aidée — ou peut-être sortit — d'une fermeté de conception et d'espoir, d'une droiture de parole et d'intentions, d'une acceptation des responsabilités, et

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ministre n'eut à la fois ou successivement tant de graves affaires à étudier et, quand en six années il n'eût encore réglé que nos relations anglaises, on pourrait dire, sans rien exagérer, qu'il a bien mérité de la patrie.

Le mot ne semblera trop fort qu'à ceux qui n'ont pas mesuré le danger terrible que la guerre russojaponaise et la perfidie prussienne auraient pu faire courir à la paix du monde, si la France et l'Angleterre avaient conservé l'une pour l'autre les sentiments qu'elles nourrissaient il y a cinq ans encore.

Unies aux deux belligérants par des traités d'alliance ; formellement engagées à intervenir au cas où se produiraient des complications que l'antipathie des deux gouvernements ou le simple manque de confiance et de conversation n'aurait pas failli de créer, la France et l'Angleterre eussent lentement glissé dans les polémiques de presse, puis vers les notes, contre-notes, réclamations et protestations de cabinets, vers la rupture enfin. Dix occasions se fussent présentées pour que la bande des impérialistes anglais reprît sa musique de Fachoda : présence des canonnières russes à Obock, stationnement russe à Madagascar, affaires de Shanghaï, de Tchémoulpo et de Nioutchouang, dix casus belli fussent sortis sans peine de ces traités d'alliance franco-russe et anglo-japonaise.

Notre Parlement aurait eu beau mettre à la défense de la paix toute son ardeur démocratique : J. Chamberlain, escaladant le pouvoir suprême, eût réveillé

dans les foules anglaises ce besoin de lutte et de meurtre qui lui permit « sa » guerre du Transvaal.

Il s'est trouvé que le patient travail de notre ministre à Paris et de son ambassadeur à Londres avait depuis deux ans rétabli la facilité et la confiance des entretiens. On ne saurait trop admirer le rôle joué par Edouard VII et par son ministre des Affaires étrangères. Mais la bonne volonté du roi et les efforts de lord Lansdowne rencontrèrent heureusement chez nous des dispositions favorables, un désir d'entente et de négociations amicales, grâce auquel la guerre russo-japonaise ne fit qu'activer des deux parts l'empressement à écarter tout motif, tout prétexte de rupture... Examinons les accords.

La Déclaration concernant le Siam^ Madagascar et les Nouvelles-Hébrides ne change rien à l'état des choses. Au Siam, la vallée de la Meinam demeure toujours neutralisée et proprement siamoise; les deux façades orientale et occidentale de l'empire siamois sont abandonnées à l'influence de leurs voisines, Inde anglaise et Indo-Chine française. La Déclaration dit :

Le Gouvernement de la République Française et le Gouvernement de Sa Majesté Britannique maintiennent les articles 1 et 2 de la déclaration signée à Londres le 15 janvier 1896, par le Baron de Courcel et le Marquis de Salisbury.

Toutefois, en vue de compléter ces dispositions, ils déclarent d'un commun accord que Tinfluence de la Grande- Bretagne sera reconnue par la France sur les territoires situés à l'ouest du bassin de la Meinam, et celle de la France sera reconnue par la Grande-Bretagne sur les territoires situés à Test de la même région, toutes les possessions siamoises à Test et au sud-est de la zone susvisée'et les îles adjacentes relevant ainsi désormais de l'influence française et, d'autre part, toutes les possessions siamoises à l'ouest de cette zone et du golfe de Siam, y compris la péninsule malaise et les îles adjacentes, relevant de l'influence anglaise.

Les deux parties contractantes, écartant d'ailleurs toute idée d'annexion d'aucun territoire siamois et résolues à s'abstenir de tout acte qui irait à rencontre des dispositions des traités existants, conviennent que, sous cette réserve, l'action respective des deux Gouvernements s'exercera librement sur chacune des deux sphères d'influence ainsi définies.

Dans sa Dépêche aux Ambassadeurs de la République, que contient le même Livre jaune, le Ministre n'explique pas très clairement ce qu'il a voulu faire :

Aux termes de la déclaration de Londres du 15 janvier 1896, la France et l'Angleterre avaient en quelque sorte neutralisé les provinces centrales du Siam comprises principalement dans le bassin de la Meinam, de même que la partie formant le fond du golfe. A cet effet, elles s'étaient engagées à n'acquérir aucun privilège ou avantage particulier dont le bénéfice ne fût pas commun aux deux puissances signataires. Elles avaient en outre convenu de n'entrer dans aucun arrangement séparé qui permît à une tierce puissance de faire ce qu'elles s'interdisaient réciproquement par cette déclaration.

Toutes ces dispositions avaient un caractère plutôt négatif. L'arrangement, qui vient d'être conclu, tout en

maintenant les clauses qui précèdent, établit que les possessions siamoises situées à Test et au sud-est de cette zone, ainsi que les îles adjacentes, seront désormais considérées comme relevant de Tinfluence française, tandis que les régions situées à Touest de la même zone et du golfe de Siam relèveront de Tiniluence anglaise. Tout en répudiant ridée d'annexer aucun territoire siamois et en s'engageant à respecter strictement les traités existants, les deux Gouvernements conviennent que leur action respective s'exercera librement dans chacune des sphères d'influence ainsi déterminées, ce qui confère au nouvel accord une portée pratique.

La « portée pratique » de ce nouvel accord dépendra de notre volonté : à nous maintenant de traiter avec le gouvernement siamois et d'obtenir dans le bassin du Mékong et de son affluent, la Semoun, les avantages commerciaux et industriels que nous pouvons désirer.

La présente déclaration nous fait une obligation internationale d'une politique, que j'ai toujours défendue : pas d'annexion, si petite soit-elle; pas de conquête, si facile ou si avantageuse qu'elle puisse paraître ; influence pacifique, pénétration commerciale par les routes et les chemins de fer; bref, la méthode et la politique des Russes en Perse : heureuse Russie, si en Corée et -en Chine les Alexeieff et Bezobrasof n'eussent jamais rêvé annexions ni empiétements!

Au sujet de Madagascar, la Déclaration est formelle, mais peu explicite :

En vue de Taccord en préparation sur les questions de juridiction et du service postal à Zanzibar et sur la côte

adjacente, le Gouvernement de Sa Majesté Britannique renonce à la réclamation qu'il avait formulée contre Tintroduction du tarif douanier établi à Madagascar après Tannexion de cette île à la France.

Dans sa Dépêche aux Ambassadeurs^ notre ministre n'est pas plus explicite :

Les deux puissances ont tenu à profiter des négociations engagées pour régulariser la situation de la Grande-Bretagne à Zanzibar et celle de la France à Madagascar. C'était mettre fin aux réclamations embarrassantes qui, depuis plusieurs années, avaient gêné notre action dans la grande île de Tocéan Indien.

II semble, en vérité, que les deux gouvernements, Tamitié rétablie, aient eu quelque pudeur à se reprocher l'un à l'autre les peu honorables motifs de leur brouille en ce point. Au sujet de Zanzibar, l'Angleterre avait pris envers nous des engagements qu'elle « oublia », dit lord Salisbury, quand elle traita en juillet 1890 avec l'Allemagne : elle s'adjugea le protectorat de Zanzibar sans autre forme de procès. Au sujet de Madagascar, nous eûmes un pareil manque de mémoire : sans tenir compte de nos promesses, nous avons « annexé » la grande île et nous l'avons enclose de nos tarifs protecteurs, alors que nous devions la « protéger » seulement et la laisser ouverte au commerce de tous.

L'Angleterre, il est vrai, prétendait avoir réparé son oubli en se hâtant, au mois d'août 1899, de nous concéder ces « terres légères » de Say à Barraoua, dont lord Salisbury fut le premier à §e gausser. Le

môme lord Salisbury avouait non seulement le peu de valeur des terres concédées, mais encore Tinanilé de cette concession : l'Angleterre ne faisait alors que nous reconnaître ce que nous occupions ou pouvions occuper sans sa permission. « L'oubli » de Zanzibar donc n'était pas réparé. Aujourd'hui, les deux nations déchirent ces vieilles lettres de change protestées. Il eût mieux valu ne jamais les protester; mais, la faute commise, trouvez une meilleure réparation I

Quant aux Nouvelles-Hébrides, une promesse seulement est échangée : en cet imbroglio politique et juridique, les deux gouvernements s'engagent à mettre quelque lumière et quelque justice. La Déclaration dit :

Les deux gouvernements conviennent de préparer de concert un arrangement qui, sans impliquer aucune modification dans le statu quo politique, mette fin aux difficultés résultant de l'absence de juridiction sur les indigènes des Nouvelles-Hébrides.

Ils conviennent de nommer une Commission pour le règlement des différends fonciers de leurs ressortissants respectifs dans les dites îles. La compétence de cette Commission et les règles de sa procédure feront Fobjet d'un accord préliminaire entre les deux gouvernements.

La Dépêche aux Ambassadeurs explique :

La situation spéciale des Nouvelles-Hébrides avait donné lieu à des contestations touchant la validité des acquisitions de terrains faites soit par des sujets britanniques, soit par des citoyens français. L'absence de toute juridiction dans ces îles rendait insolubles les différends survenus à cet égard. Il a été convenu qu'un arrangement serait conclu pour mettre fin à ces difiicultés.

LES ACCORDS FRANCO- ANGLAIS ' 14i

En somme, cette première Déclaration concernant le Siam, Madagascar et les Nouvelles-Hébrides n'est qu'un apurement ou une promesse d'apurement, une équitable balance, une amicale annulation de créances périmées.

La Convention concernant Terre-Neuve et l'Afrique et la Déclaration concernant l'Egypte et le Maroc n'ont été rédigées en deux actes distincts que pour sauver les fictions juridiques.

Au. fond, elles convergent au même but et se complètent l'une et l'autre. Mais, dans la forme, les deux Puissances ne pouvaient se concéder ou échanger par une convention impérative que les terres et droits dont légalement elles sont souveraines : il fallait recourir au biais d'une déclaration anodine pour les terres et droits, dont elles n'ont pas la propriété ou la disposition légale, dont elles peuvent disposer cependant en vertu de privilèges ou d'usufruits que leur ont acquis une longue possession, de longs services ou, tout simplement, leurs ambitions proclamées et leurs forces déjà menaçantes.

Dans l'ensemble, c'est l'Afrique du nord que les deux gouvernements se partagent : l'est à l'Angleterre, l'ouest à la France. Nous voyons triompher ici ou, du moins, s'affirmer pour la première fois une conception de politique coloniale qu'il faut recommander aux méditations de l'électeur français.

Notre appétit de terres nouvelles nous avait entraînés aux quatre coins du monde, à déposséder des jaunes, des cuivrés, des nègres et des blancs, en ne rêvant toujours que d'agrandir la tache française sur la mappemonde, sans trop nous soucier de la façon dont cette tache française pourrait devenir un morceau de France en vérité, sans calculer quelle chance et quels moyens nous aurions de conserver ces acquisitions lointaines le jour où quelque guerre européenne viendrait à éclater.

Aujourd'hui certains de nos hommes d'État et de nos parlementaires envisagent et calculent enfin ces deux éléments de notre expansion coloniale. A côté de ceux qui poussent à la conquête indéfinie, il en est — enfin ! ~ qui se préoccupent d'un programme adapté à nos ressources pacifiques et à nos forces militaires, comme aussi à notre état social et à l'ensemble de notre vie française, et ces différentes considérations conduisent, semble-t-il, à une conclusion que tous n'osent peut-être pas encore avouer.

Notre natalité est très faible, et nous avons un amour un peu casanier du sol natal : résultat, une émigration très peu nombreuse et peu entreprenante. Nous n'aimons pas aller trop loin de chez nous. Peu à peu l'accoutumance et la distance supprimée par nos moyens rapides de communication mettent presque aux portes de Marseille l'Algérie, l'Afrique du nord. Nos populations montagnardes, qui seules émigrent en quête de « bons pays », apprennent lentement la route de ce pays du vin : Francs-Comtois et Auver-

gnats. Alpins et Cévennols vont aujourd'hui à ce « bon pays » d'outre-mer, aussi rapproché d'eux que pouvaient l'être de leurs pères les « bons pays » d'outre-Saône, d'outre-Durance ou d'outre-Loire. Nous pouvons donc espérer de coloniser, de franciser quelque jour cette terre voisine, grâce à la venue de nos vignerons et laboureurs...

Mais vous compteriez sans peine le nombre infime d'exploitants, de travailleurs, de colons véritables, qui n'écarteraient pas le rêve d'un exode vers Madagascar, vers la Nouvelle-Calédonie ou vers le Tonkin, même si la métropole leur assurait là-bas des jours de soie et d'or !

Et sans plus de peine, vous calculeriez les chances qu'en temps de guerre nous aurions de défendre nos possessions du grand large, au delà de Suez, d'Aden, de Singapoure, au delà de tous les guichets gardés par la force anglaise ! Si les expériences du Transvaal et de la Mandchourie peuvent enseigner quelque chose, c'est à coup sûr la difficulté, l'impossibilité de conserver des colonies aussi lointaines, quand on n'est pas assuré du libre usage de la mer.

Maîtres de l'Océan, maîtres absolus des communications par mer, les Anglais sont venus à bout du Transvaal : ils avouent pourtant aujourd'hui, dans leurs enquêtes officielles, qu'un poste de torpilleurs en quelque coude de cette route immense eût retardé durant des mois, durant des années peut-être, ou même à tout jamais empêché leur triomphe. Maîtresse de la Sibérie et du Transsibérien, voyez quels

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obstacles encore la Russie, la grande, la puissante, rautocratiqne* la militaire Russie, rencontra à défendre rextrémité de son empire !

Est-il inYraisemblable d'imaginer qu'une grande puissance d'Europe ou d*Asie, Japon, Allemagne, États-Unis ou même Angleterre, puisse tourner ses visées et ses plans de guerre vers le riche Tonkin ou vers la salubre Madagascar? sonmies-nous maîtres de rOcéan? disposons-nous du continent et de ses lignes ferrées pour secourir notre domaine?

Aux coupe-gorge de Suez, d'Aden et de Singapoure, notre flotte, si puissante que vous l'imaginiez, notre flotte arrêtée, torpillée, canonnée, mutilée, coulée, se couvrirait de gloire assurément; même victorieuse, un seul de ses bateaux arriverait-il au secours de notre colonie?

Je sais que nos stratèges et bâtisseurs d'empire ont remède à ce petit embarras. Il faut, disent-ils, que nos colonies se puissent défendre par elles-mêmes, que, ceinturées de forteresses, garnies d'arsenaux, de canons, de torpilles, de corps d'armée, de magasins, de bassins à flot, de murailles et de chevaux de frise, elles puissent casser les dents de quiconque voudra les mordre :

Henoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours Si terrible que rien ne puisse approcher d'elle. Bâtissons une ville avec sa citadelle !

Bâtissons une ville et nous la fermerons! »

Quand, à renfort de millions et de milliards, — car c'est par milliards que se chiffrerait la mise en

défense des vingt ou vingt-cinq mille kilomètres de nos rives et frontières coloniales, — nous aurions construit celte muraille énorme et surhumaine; quand, pour le plus grand risque de notre défense métropolitaine, nous aurions entassé là-bas des corps d'armée, — car c'est par cinquantaines, par centaines de mille hommes que nos troupes métropolitaines devraient fournir à Teffectif de ces garnisons : souvenons-nous des quatre cent mille soldats envoyés par les Russes en Extrême-Orient, — et quand nous aurions centuplé le budget de nos dépenses improductives en accumulant matériel, poudres et provisions à la bouche de toute rivière, à Torée de toute plage de débarquement : entre les créneaux, un soir, nous verrions encore surgir Tœil du Japon ou de TAngleterre. Or il faut bien savoir ce que nous permettraient alors les nécessités de notre vie nationale.

Que nos hommes d'État le veuillent ou le regrettent, nous ne sommes pas un empire militaire, ni une aristocratie marchande, mais une république populaire, assoiffée de réformes sociales et de bien-être démocratique. A cette république sociale, venez un beau matin annoncer qu'il faut se mettre en mer ou en campagne pour le salut de ces « arpents de marais » (il se trouvera, soyez-en sûrs, quelque élu du peuple souverain qui reprendra à son compte cette boutade de la France monarchique), pour le salut de ces arpents de marais ou de sables, que Ton ne peut pas voir du Palais-Bourbon !

Dénigré et calomnié de son vivant, voué aux

L'ArPAIRE MAROCAINE. 10

iusulies et aux attentats. Joies Ferry « le Tunisien », Ferry « le Tonkinois » est en passe aujourd'hui de devenir un demi-dieu : ses statues poussent à Tombre de nos palmiers et lauriers coloniaux. On ne saurait en toute justice refuser le bronze à cet homme qui eut le courage, la ténacité, Tabnégation, Thonnêteté, la puissance de conception et de travail, bref les grandes parties d'un homme d'État. Mais laissons venir dix ou vingt années encore et, dans le concert des louanges actuelles, les discordances reparaîtront : Ferry le Tunisien restera toujours un grand homme, un bon serviteur de la France et de la démocratie ; mais Ferry le Tonkinois excitera peut-être à nouveau les récriminations, les malédictions populaires; on dit que les femmes de Cadix lapidèrent en 1899 la statue de Christophe Colomb... Heureuse Espagne, si jamais elle ne fût sortie de la Méditerranée I

La petitesse de « notre mer » ne nous a pas semblé digne de tous nos efforts; il nous a fallu TOcéan, le grand large ! Avant dix ou vingt ans, Panama coupé refera de la Méditerranée le passage de toutes les flottes. La route des détroits, Gibraltar, Suez, Singapoure et Panama, cerclant le monde au long de Téquateur, ramènera les vaisseaux de Tunivers dans les eaux et les mouillages de « notre mer » : Alger et Bizerte deviendront les reposoirs des longs-courriers, les stations de charbon et d'aiguade; nous voyons déjà l'essor admirable d'Alger...

C'est entre Gibraltar et Suez que nous aurions dû placer toutes nos épargnes de capitaux et d'énergie.

Il y a vingt-cinq ans, Jules Ferry aurait encore pu orienter ainsi notre avenir : l'Allemagne n'avait pas encore mis la main sur la Turquie; TAngleterre ne tenait pas encore TÉgypte... Aujourd'hui, il faut du moins savoir gré à ceux qui, timidement encore, essaient de remonter le courant malgache et tonkinois et qui reviennent à la Méditerranée, à la bonne mer des aïeux, à la mer promise de notre race.

Aujourd'hui d'autres ambitions ont envahi déjà une moitié de ce domaine que nous eussions pu nous réserver : l'Asie Mineure et la Syrie sont entamées par l'Allemand ; l'Egypte a été abandonnée à l'exploitation des Anglais; il nous a fallu faire en Cyrénaïque et en Tripolitaine la part équitable des Italiens. 11 nous reste du moins l'Afrique occidentale. Le vrai mérite des Convention et Déclaration actuelles est d'avoir mis en première ligne ces intérêts africains.

Le vrai mérite de la Convention concernant Terre- Neuve et l'Afrique et de la Déclaration concernant rÉgypte et le Maroc est d'avoir choisi dans l'Afrique occidentale tous les avantages que l'Angleterre doit nous concéder en échange de nos sacrifices ailleurs. La Déclaration ne nous donne que des promesses, des espérances, dont la réalisation dépendra de nos efforts et de notre sagesse. Ces promesses nous sont faites par l'Angleterre sur un territoire qui ne lui

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appartient pas. où cependant elle pouvait entraver notre pénétration : le Maroc. La Convention nous livre, au contraire, des territoires anglais sur la côte de notre Afrique soudanaise ou dans la région saharienne entre Niger et Tchad.

Disons tout de suite que nos acquisitions présentes sont médiocres en étendue et, sauf une seule, médiocres en valeur. Elles ont leur importance néanmoins et peuvent acquérir entre nos mains une utilité commerciale et militaire que nous constaterons mieux à Texpérience.

C'est d'abord au long de la Gambie. On sait que la colonie anglaise^ de Bathurst sur la mer jusqu'à Yarboutenda, s'enfonce dans l'intérieur comme un long coin très étroit et, durant trois ou quatre^cents kilomètres, sépare nos possessions du Sénégal et de la Casamance. De Bathurst à Yarboutenda, la navigation fluviale est possible. Les Anglais avaient acquis, avec toute la basse vallée, le monopole de cette navigation. La Convention nous ouvre Taccès du fleuve par la cession de Yarboutenda :

Art. V. — La frontière existant entre la Sénégambie [française] et la colonie anglaise de la Gambie sera modifiée de manière à assurer à la France la possession de Yarboutenda et des terrains et points d'atterrissement appartenant à cette localité. Au cas où la navigation maritime ne pourrait s'exercer jusque-là, un accès sera assuré en aval au gouvernement français, sur un point de la rivière Gambie qui sera reconnu d'un commun accord comme étant accessible aux bâtiments marchands se livrant à la navigation maritime. Les conditions dans lesquelles seront réglées le

transit sur la rivière Gambie et ses affluents, ainsi que le mode d'accès au point réservé à la France, feront l'objet d'arrangements [ultérieurs].

La Dépêche aux Ambassadeurs donne un bon commentaire historique et économique de cette clause :

La rivière de la Gambie constitue une sorte d'anomalie heureuse dans le régime hydrographique de l'Afrique occidentale. Alors, en effet, que la plupart des cours d'eau y sont presque impraticables une partie de l'année, la Gambie peut, jusqu'à une distance de plus de trois cents kilomètres à vol d'oiseau de son embouchure, porter des bateaux de mer. C'est, dans cette région, Tune des principales voies de pénétration fluviale; nous en étions exclus jusqu'à présent.

L'établissement de l'Angleterre sur la Gambie remonte à l'origine même des entreprises coloniales. Dès 1588, la reine Elisabeth octroie une charte commerciale pour la Gambie; vers le milieu du xvii® siècle, Fort-James est construit à l'embouchure de la rivière. En 1783, la France reconnaît à l'Angleterre par l'article 10 du traité de Versailles la possession de Fort-James et de la rivière de Gambie. En 1816, Sainte-Marie-de-Bathurst est fondée, et dix ans plus tard des arrangements avec des chefs indigènes assurent à l'Angleterre les territoires adjacents au fleuve dans sa partie navigable. Enfin, nous-mêmes, en 1857, nous cédions le comptoir d'Albreda enclavé, en face de Sainte-Marie-de-Bathurst, au milieu des territoires anglais.

On vit, en 1882, se mettre en marche et remonter la vallée de la Gambie une mission anglaise dont le plein succès eût fait, de ce qui constitue aujourd'hui la Guinée française, une enclave des possessions britanniques; notre établissement dans le haut bassin du Niger eût été mis en question. Aujourd'hui, c'est notre Guinée qui, par derrière la Gambie et Sierra-Leone, s'est soudée aux autres possessions françaises, et c'est la Gambie anglaise qui se trouve enserrée dans nos territoires. Toutefois, l'arrangement

4^0 L'AFFAIRE MAROCAIKE

de 1899 assura an gonrememeat britanaîqne ane zone de •lix kilomètres de chaque côté de la rÎTÎère entre la côte et YarbonteDfia, en amont des rapides qui nous fermaient absoiament le bief narisabl»*.

Le fleuve nous est ouvert aujourd'hui : le territoire anglais s arrêtera désormais au-dessous de Yarbontenda; nous acquérons ainsi environ vingt kilomètres du cours de la rivière dans la partie représent/-e comme accessible en tout temps aux bâtiments de haute mer. Mais, aGn de nous mettre à Fabri de toute surprise dans ces régions encore insuffisamment pratiquées, il a été entendu que, dans le cas où la Gambie ne serait pas utilisable jusque-là pour la navigation maritime, un accès nous serait donné sur un point du fleuve accessible aux bâtiments de haute mer. D*ailleurs, nous nous sommes assuré sur la Gambie de la jouissance du régime prévu par l'Acte général de Berlin et par la Convention franco-anglaise du 14 juin 1898 pour garantir sur le Niger la liberté de la navigation.

Un peu plus au sud, sur cette même côte de TAtlantique, l'article VI de la Convention nous cède Tarchipel minuscule des îles de Los, en face de Konakry.

Nous avons installé à Konakry la capitale et le grand port de notre Guinée française, et Ton sait les notables progrès que notre commerce a faits en ces régions ; nous sommes en droit d'escompter des bénéfices bien plus grands encore le jour où toute cette Afrique soudanaise, plantée de coton, remplacera pour les tisseurs d'Europe les arrivages que FAmérique déjà nous mesure, que bientôt elle nous refusera. Au bout d'une pointe, sur un îlot, Konakry ne pouvait devenir un port commode que moyennant de gros travaux. Or, juste en face, à quelques kilomètres, le groupe des îles de Los est disposé par la

nature en forme de rade mi-circulaire où toutes les facilités pour la défense militaire et pour Texploitation commerciale sont réunies. Entre les mains des Anglais, cet archipel minuscule était peut-être sans valeur; mais, pour nous, il a son prix, comme l'explique fort bien encore la Dépêche aux Ambassadeurs :

Les îles de Los sont au nombre de six, trois grandes et trois petites. Situé à moins de cinq kilomètres de la côte, en face du port récemment fondé à Konakry, capitale de la Guinée française, ce groupe en commande immédiatement les accès. A la suite de traités passés en 1826 avec des chefs de la côte, TAngleterre s'était installée aux îles de Los.

A cette époque, le commerce européen s'établissait de préférence dans les îles voisines du littoral. Il y trouvait pour ses comptoirs plus de sécurité et de salubrité. Les îles de Los, comme station d'entrepôt pour le trafic du Fouta-Djallon et du haut bassin du Niger, offraient un mouillage profond et sûr, un terrain fertile et des ressources en eau potable. Aussi, lorsqu'en 1882 on voulut, à Londres et à Paris, substituer à l'ancien éparpillement des comptoirs des groupements homogènes, le gouvernement britannique excepta les îles de Los dont il se refusa catégoriquement à se dessaisir.

Dans les négociations franco-anglaises des vingt dernières années, l'Angleterre continua de refuser toute discussion au sujet de ces îles. Il semble qu'elle ait espéré longtemps que nos efforts sur la côte voisine et dans Thinterland de Konakry ne se soutiendraient pas ou avorteraient et que son archipel côtier reprendrait l'imporlance d'autrefois. Il semble aussi

152 l'affaire biarogaine

qu^au temps des « coups d'épingle », Londres ait considéré cet archipel comme Tun des points d'où Ton nous porterait les blessures les plus sournoises et les plus cuisantes, station de contrebande en temps de paix, relâche de torpilleurs en temps de guerre. La Dépêche ajoute :

Cet état de choses ne pouvait durer sans dommages pour nous. On sait Textension considérable qu*a prise depuis quelque temps le port de Konakry. C'est déjà l'un des points les plus fréquentés de la côte occidentale d'Afrique ; mais la voie ferrée actuellement en construction en fera le débouché de la vallée supérieure du Niger ainsi que des riches régions avoisinantes. Les îles de Los sont, par leur situation même, le complément indispensable de notre nouveau port.

Ce groupe borde, en effet, sur une longueur de plusieurs kilomètres et juste en face de Konakry, le chenal d'accès qu'il domine et auquel il forme comme une sorte de digue et de brise-lames naturel. C'est l'emplacement nécessaire des signaux d'éclairage et de balisage destinés à compléter ceux du port lui-même. Et si ce groupe avait perdu son importance comme station commerciale, il n'en avait pas moins conservé tous ses avantages maritimes. L'amirauté anglaise restait toujours maîtresse d'y créer en eau profonde une station navale. En outre, les hauteurs qui s'élèvent sur les deux îles principales de Tamara et Factory tiennent sous leur commandement la côte basse et marécageuse de Konakry. De ces sommets, on eût pu balayer sans risque tous nos établissements.

Nous avons fondé à Konakry un port qui, si l'avenir répond à ce que semblent promettre les résultats déjà acquis, sera un des grands entrepôts commerciaux de cette côte. La clef de ce port est, depuis hier, entre nos mains.

Enfin l'article VIII de la Convention rectifie entre Niger et Tchad la frontière franco>anglaise, et la

Dépêche aux Ambassadeurs s'efforce de nous prouver que, sur ce point encore, le gain de territoires est grand, le bénéfice appréciable : nous obtenons une route entre nos établissements du Niger et nos postes sahariens du Damergou et du Tchad. Voici le texte de la Dépêche :

Une partie importante de l'arrangement qui vient d'être signé est consacrée aux régions entre le Niger et le Tchad. Il ne s'agit de rien moins, en effet, que du remaniement, ou mieux d'une transformation à notre très grand avantage, de l'ensemble de la frontière déterminée par la Convention du 14 juin 1898. Une déclaration signée à Londres le 5 août 1890 donnait pour frontière une ligne de Say sur le Niger à Barroua sur le lac Tchad, tracée de façon à laisser à la Compagnie anglaise du Niger, « tout ce qui appartenait équitablement au royaume de Sokoto ».

A diverses reprises, le Gouvernement Britannique avait laissé entendre que la ligne Say-Barroua n'était pour lui qu'un minimum. Les pourparlers se poursuivaient lorsqu'un incident vint singulièrement compliquer la situation. Une mission française était partie, entre temps, pour reconnaître la zone litigieuse ; mais au lieu de se tenir, comme il avait été convenu, au nord de la ligne Say-Barroua; elle vint aux portes de Sokoto prendre la ville d'Argoungou. Cet incident eut son écho au Parlement britannique, et exerça une influence décisive sur la négociation alors en cours. La résistance des commissaires français se trouva entravée, et finalement on dut se contenter de conserver Zinder, et c'est ainsi que fut tracé autour de Sokoto l'arc de cercle de 100 milles de rayon dont il a été si souvent parlé depuis. On n'avait d'ailleurs, en 1898, sur les régions où passait la nouvelle frontière, que des notions encore vagues. Le chemin connu et pratiqué passait par Sokoto et Kano, c'est-à-dire par des territoires dévolus depuis 1890 à l'Angleterre.

154 L'AFFAIRE MAROCAOIE

Mais loraqn'ane fois la Convention signée, le 14 juin 1898, nous enToyâmes un détachement occuper Zinder, le passage an nord de la nouvelle frontière, et notamment au-dessus de Tare de cercle tracé autour de Sokoto, présenta des difficultés presque insurmontables. Il fallait traverser une région désertique et, au fur et à mesure de l'avancement de la colonne, creuser des puits qui se tarissaient presque immédiatement Force nous fut d'emprunter les territoires anglais pour les convois destinés au ravitaillement de Zinder. Mais l'autorisation était absolument précaire. A supposer même qu'au prix de lourds sacrifices nous eussions pu réussir à nous maintenir sur notre territoire, le résultat n'eût été qu'absolument insuffisant. Ce qu'il fallait réaliser, c'était la jonction de nos possessions du Soudan français avec celles du centre africain. Or, les mécomptes ne furent pas moindres pour la partie de la frontière de 1898 qui s'étendait entre Zinder et le Tchad. Là encore, la limite se tenait dans des régions désertiques impraticables.

Or, il est trop évident que par le Niger seulement nous pouvons relier à nos postes du Tchad et du Damergou le reste de notre empire africain. Quelque jour, peut-être, une route terrestre unira Zinder à l'Algérie à travers le Sahara, et une route fluviale unira le Tchad au Gabon à travers le Congo français. Mais ce ne seront jamais que routes lointaines, difficiles, sans utilité commerciale, sans commodités militaires. Il faut que nos convois et caravanes circulent aisément entre Tchad et Niger. Ici, la Dépêche a pleinement raison ;

Le désert séparait donc nos possessions du Soudan de celles du Tchad : rhomogénéité de notre empire africain, depuis si longtemps poursuivie, n'était pas obtenue. Sur le

Tchad lui-même, les reconnaissances ultérieures constataient que le contour de la nappe d'eau différait sensiblement de celui que prévoyait la carte annexée à l'accord de 1898. Un large passage en eau libre nous était notamment réservé à Test entre les parties inférieure et supérieure. Or, d'après les travaux les plus récents, un amas serré d'îles borderait toute cette rive orientale et viendrait en contact avec la limite anglaise. Nos communications par bateau entre les rives du nord et du sud ne pourraient donc se faire sans passer par les eaux britanniques.

En équité, on nous devait une route, et nous l'avons obtenue : une voie s'ouvre à nous désormais sans solution de continuité du Niger à Zinder et de Zinder au Tchad. Cette route, nous la connaissons; nos convois, nos missions l'ont parcourue, ils y ont trouvé de l'eau et les autres ressources requises pour assurer des communications régulières et normales. De plus, sur les eaux du lac Tchad, une clause spéciale nous garantit une situation proportionnellement égale à celle que nous donnait la Convention de 1898. Notre navigation en eau libre française est désormais assurée. Cette délimitation nouvelle comporte pour nous de notables agrandissements de territoires. La valeur économique de ces acquisitions est encore incertaine; mais il est entendu qu'on tiendra compte, pour le tracé définitif de la frontière, des États indigènes existants, et que, au-dessous de Zinder, la limite pourra, s'il est nécessaire, se déplacer à cet effet vers le sud. Il y a dans cette clause un élément important de bon ordre et de sécurité pour les relations des deux pays. Les frontières tracées arbitrairement à travers des groupements de populations risquent d'y aliéner du trouble et du malaise : la frontière de 1898 coupait en deux le Sultanat de Zinder, que le nouvel arrangement garantit contre un morcellement dont les conséquences eussent, à tous égards, été fâcheuses.

Cette vue des choses est fort encourageante pour la mise en exploitation de nos « terres légères » et

pour rétablissement de notre police entre Tchad et

Niger. Mais cet optimisme est-il entièrement justifié?

On en peut douter si Ton se reporte aux renseignements des derniers explorateurs, en particulier aux admirables descriptions du lieutenant-colonel Péroz ■ et à ses explications sur l'avancée constante du désert en ces confins de TAdar et du Sokoto. Il faut bien noter que la route décrite par le colonel Péroz, Say-Matankari-Dangarki, coupait déjà les territoires que l'Angleterre nous concède aujourd'hui : le colonel Péroz ne contournait pas, mais traversait le fameux arc de cercle du Sokoto anglais. Ses vues de lieux, en 1900-1901, ne concordent pas avec les espoirs du Livre jaune. Depuis lors, le désert continuant sa marche n'a pas dû rendre plus commode cette route que nous acquérons aujourd'hui; dans quelques années, n'aurons-nous pas ici les mômes difficultés qu'au nord de l'ancienne frontière? ne nous faudra-l-il pas, comme dit la Dépêche aux Ambassadeurs, « traverser une région désertique et, au fur et à mesure de l'avancement de la colonne, creuser des puits qui se tariront presque immédiatement? »

Pour cette route terrestre qu' « en équité l'on nous doit, si en droit rien n'y oblige » (comme dit encore la Dépêche), il est peut-être regrettable que nous n'ayons pas stipulé les mômes réserves que pour la route fluviale de la Gambie.

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