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LA ROYAUTÉ ESPAGNOLE

Le roi et la nation. — L'Espagne vivante et le désert de Madrid. — La théocratie madrilène. — La révolution napoléonienne. — Roi, clergé, politiciens et généraux. — L'exploitation des colonies. — La perte de Cuba. — Bilbao et le réveil de l'Espagne. — Renaissance industrielle, commerciale et agricole. — La paresse et la corruption madrilènes. — Barcelone et la révolution. — Unité et fédéralisme.

Le 17 mai 1902, Alphonse XIII, fils posthume d'Alphonse XI], ayant atteint sa seizième année, fut déclaré majeur et roi : la régence de sa mère Marie- Christine prenait fin. Conduit par douze sénateurs et douze députés, le Roi parut devant les Cortès : « Je jure par Dieu et sur les saints Évangiles de garder la constitution et les lois : si je tiens mon serment, que Dieu me récompense; si j'y manque, que Dieu me punisse ». Conduit par deux cardinaux et trente évêques, le Roi s'en alla chanter un Te Deum dans Téglise de Saint-François, le Panthéon de la catholique Espagne. Le 19 mai, conduit par la horde des maréchaux et des généraux, dont son royaume n'est

que trop bien pourvu, le Roi passa la revue des troupes. Enfin, le 21 mai, il présida la grande course de taureaux, la « course d'État», qui, seule, aux yeux de la populace madrilène, inaugure vraiment le nouveau règne.

Serment pour les politiciens; Te Deum pour les prêtres; revue pour les généraux; taureaux pour Madrid : désormais Alphonse XIII était en règle avec les quatre pouvoirs dont sa royauté n'est que la mandatrice. Et TEspagne? et son peuple? Un supplément de la Gazette Officielle leur avait porté, avec la première proclamation du nouveau roi, de cordiales salutations et de belles promesses : « En recevant le pouvoir des mains de ma mère, j'envoie mon cordial salut au peuple esp^ignoL... Avec Taidede Dieu, j'espère montrer à l'Espagne que je suis le premier Espagnol, non seulement par le rang, mais aussi par le dévouement à la patrie et par la poursuite de tout ce qui peut assurer son bonheur et sa grandeur dans la paix ».

Cette politesse un peu distante et ces messages un peu lointains traduisent bien l'état des rapports entre l'Espagne et sa royauté.

Car l'Espagne est fort éloignée de sa capitale et de son roi. Les statistiques et recensements mettent en lumière un fait qui domine toute la vie matérielle et mentale du royaume. Les plateaux des deux Castilles et la vallée de l'Èbre, qui occupent le centre du pays, sont presque déserts et déshabités. La vie n'abonde que sur le pourtour maritime de la péninsule. Les

régions qui ne touchent pas à la mer, les deux Castilles, la Navarre, TAragon, la Manche et TEstremadoure, semblent frappées de sommeil léthargique et de mort. Toutes les régions maritimes, au contraire, agissent, travaillent, vivent.

Sur l'océan Atlantique, au nord, sur le détroit de Gibraltar et la Méditerranée, au sud et à Test, c'est comme un collier de provinces riches et de villes prospères. Les provinces galiciennes, asturiennes et basques, andalouses, valenciennes et catalanes, bordent la mer de leurs grandes villes et de leurs bourgs étages. Les trois quarts des grandes villes espagnoles, Barcelone (510000 hab.). Valence (205 000 hab.), Séville (150000 hab.), Malaga (125 000 hab.), Murcie (110000 hab.), Carthagène, Grenade, Bilbao, Cadix, Jerez, Santander, Alicante, Almeria, Oviédo, la Coroghe, etc., etc., jalonnent les rivages ou leurs premiers abords, et font à la péninsule un cercle de ports maritimes ou fluviaux.

Par leur superficie, ces provinces côtières représentent à peine les deux cinquièmes du royaume et, si Ton tient compte seulement de leurs terres cultivables, elles n'en représentent pas le cinquième, à cause des montagnes qui les encombrent. Mais, si Ton considère la population, leurs 11 millions d'habitants en font la moitié de beaucoup la plus forte et la plus active de TEspagne : le royaume n'a que 18 millions d'habitants au total. Telle de ces régions côtières autour de Bilbao ou de Barcelone a 134 habitants par kilomètre carré : c'est dire qu'elle dépasse la

I9S l'affairk xarocaire

moyenne de la Grande-Bretagne elle-même (130 hab. par kilomètre carré) et qu'elle égale en densité nos départemoits les plus florissants de la Loire, du Pasde-^Ialaîs et de la Seine-Inférieure. Dans Tensemble, ces proTÎnces maritimes, malgré leurs chaînes et croupes de montagnes presque inhabitables, ont 60 habitants par kilomètre carré : la France, en moyenne, n'en compte guère que 72.

Quittez la mer ou les frontières continentales; pénétrez dans Tintérieur du royaume : tout aussitôt la population se fait plus rare et, de la périphérie vers le centre, de la mer vers la capitale, villes, villages et fermes s'espacent de plus en plus.

Une première zone est encore à demi vivante : TAragon et la Vieilie-Castille au nord, une moitié de TEstremadoure à Touest et les pentes de la Sierra Moréna au sud gardent encore 30 à 35 habitants au kilomètre carré; deux grandes villes s'y sont construites au croisement des routes septentrionales, Saragosse (98000 hab.) et Valladolid (68000 hab), et deux autres villes moins importantes font encore quelque figure dans les provinces du sud, Badajoz et Cordoue.

Puis il faut traverser une seconde zone presque déserte, morte : plateaux arides ou monts dénudés, landes incultes, steppes abandonnées à l'élevage des libres, taureaux ou à la transhumance des moutons, les sept provinces qui entourent Madrid et qui sont le cœur môme du royaume, Soria, Guadalajara, Téruel, Cuença, Albacéte, Ciudad-Réal et Cacerès, n'ont

pas seize habitants au kilomètre carré. C'est en ce désert que la monarchie castillane, ayant fait l'unité du royaume espagnol, planta sa capitale de Madrid.

Pour la monarchie absolue des rois catholiques, Madrid était une capitale à souhait. Loin des ports commerçants, loin des villes ouvrières, loin des communes turbulentes, à l'écart des mouvements populaires et des discussions d'idées ou d'intérêts, l'absolutisme ne pouvait gagner à ce recul que plus de grandeur mystérieuse et de solidité : un roi demi-dieu, pour garder longtemps son tonnerre, doit éviter le coudoiement des foules.

Durant trois siècles, de Philippe II jusqu'à nos jours, l'Espagne respectueuse se laissa gouverner par les solitaires de Madrid, qui, d'ailleurs, comblaient tous ses désirs et toutes ses ambitions. Au dedans, le service de la religion et l'unité de la foi; au dehors, la conquête des Eldorados et l'exploitation des terres nouvelles : durant trois siècles, moine ou conquistador^ l'Espagnol n'eut pas d'autre rêve ni d'autre besoin. Tour à tour serviteur ou maître de l'Inquisition, l'homme de Madrid pouvait donc, selon la formule d'Olivarès, disposer des corps puisqu'il abandonnait les âmes aux représentants de Dieu. Et possesseur, au delà des mers, d'un empire où jamais le soleil ne cessait d'éclairer les champs pailletés d'or, il pouvait aussi disposer des biens de son royaume.

puisque, au dehors, il ouvrait une carrière sans bornes et des trésors inépuisables aux coureurs de fortune.

Aussi, durant trois siècles, Fabsolutisme madrilène put se maintenir et, par son fonctionnement même, se faire plus rigide et plus étroit. Une sorte de sélection systématique retrancha de TEspagne tout ce qui n'aurait pas pu se prêter à Tobéissance passive : rinquisition brûla les hommes de tête et de libre esprit; les colonies enlevèrent les gens de cœur et de main; et TEspagne fut de plus en plus apte à goûter le bonheur de son régime théocratique.

A Madrid, le roi et les prêtres ; à la côte, les con-quisiadores et les marchands : entre les deux, le clergé régulier et séculier, la milice de Dieu qui était aussi la milice du roi et qui fournissait à Dieu ses évêques, ses prêtres et ses moines, au roi ses ministres, ses ambassadeurs, ses généraux, ses amiraux, ses policiers, tout son haut et bas personnel gouvernemental. Tant que TEspagne garda son empire colonial, rien ne pouvait détruire cette machine bien équilibrée, dont les seules colonies faisaient les frais.

Maîtresse des Amériques et coupée du reste du monde par la mer ou les Pyrénées, TEspagne eût pu vivre éternellement suivant son rêve. Mais un trouble-fête survint dans la personne de Napoléon *, qui brusquement supprima le roi. Alors toute TEspagne se leva pour réclamer son « Ferdinand

i. Il faut lire cette histoire politique de TEspagne dans Tadmirable volume de Ch. Seignobos, Histoire politique de l'Europe contemporaine , p. 269-300.

ridolâtré ». Le pays se couvrit de syndicats civils, juntes^ et d'armées volontaires, guérillas^ qui administrèrent le royaume ou guerroyèrent contre les Français impies au nom du maître légitime et sacrosaint.

Après six ans de luttes, TEspagne vint à bout de Napoléon et retrouva son roi. Elle reprit en 1814 sa vie traditionnelle. La révolte du Mexique, du Pérou, de toute l'Amérique du Sud, en troubla quelque peu le rétablissement parfait. Le champ d'exploitation se trouva réduit des trois quarts pour les conquistadores et marchands de la. côte. Pourtant les débris du gigantesque Empire pouvaient suffire à leurs besoins diminués, à leurs rêves rétrécis, à leur nombre décroissant : Cuba et les Philippines leur restaient, qui pendant tout le xix* siècle travaillèrent encore pour Tentretien et la fortune de la métropole.

Mais les guerres napoléoniennes avaient laissé derrière elles, à rintérieur du pays et dans la capitale même, à Madrid, des éléments de troubles ou des fauteurs de nouveautés qui, jadis, n'avaient pas leur place dans l'Espagne théocratique et qui désormais étaient de force à se tailler un rôle de premier plan dans l'Espagne restaurée. Contre Napoléon, la nation privée de son roi avait dû se choisir elle-même des chefs civils et militaires : en leur déléguant ellemême ses pouvoirs, elle n'avait nullement songé à empiéter sur l'absolutisme royal, dont elle se proclamait toujours l'humble et fidèle servante; mais en l'absence du roi et des mandataires de sa volonté, il

avait bien fallu que le peuple recourût à l'élection de ses chefs.

C'est malgré elle, à seule fin de défendre les droits de la royauté héréditaire, que l'Espagne avait dû s'éveiller à la vie politique des juntes et se plier à la libre discipline des guérillas. Par la seule force des choses, de Juntes cantonales en juntes provinciales et centrales, elle avait fini par réunir tous ses chefs civils, tous ses politiciens, en une assemblée de Cortès ; de bandes en régiments, elle avait aussi réuni ses guérillas en une armée nationale.

Après Napoléon, la royauté restaurée trouva donc à Madrid deux puissances nouvelles : les politiciens et les généraux. La nation ne les avait délégués que temporairement, pour tenir les intérêts du roi captif; mais, de leur propre force ou autorité, ils se maintinrent après le retour du roi. A côté du clergé qui jadis suffisait à traduire et à exécuter les volontés royales, la restauration fut donc obligée de faire à ces nouveaux venus une place dans ses conseils et dans ses fonctionnaires, une part dans son pouvoir et dans ses revenus. La vie politique, sinon de l'Espagne, du moins de Madrid, en fut entièrement modifiée.

Au cours des trois derniers siècles, en effet, Madrid ne dictait à l'Espagne que la volonté du roi, servante du pouvoir clérical. Au cours du xix* siècle, Madrid devient la résidence de quatre puissances rivales, — roi, prêtres, politiciens et généraux, — qui, tour à tour unies ou brouillées, se partagèrent ou se dispu-

lèrent Texploitation du royaume et les bénéfices matériels du gouvernement.

Durant soixante ans, de 1814 à 1876, chacune de ces quatre puissances rêva d'asservir les trois autres et chacune, à son heure, réussit à conquérir ou à capter le monopole. Royauté absolue de Ferdinand; gouvernement clérical d'Isabelle; dictatures militaires d'Espartero, de Narvaez, de Prim, de Serrano, etc. ; républiques parlementaires de Pi y Margall, de Salmeron et de Castelar : TEspagne connut tour à tour les quatre formes du gouvernement, que le triomphe temporaire de Tun des maîtres érigeait sur la faveur de la populace madrilène.

Mais aucune de ces formes exclusives ne pouvait longtemps durer : chacune succombait rapidement sous la coalition de ses trois rivaux évincés. La seule dictature militaire eût disposé de la force suffisante, si elle n'eût pas en elle-même contenu le germe de sa prompte mort : car, militaire, elle ne vivait que par l'armée, et, pouvoir d'un seul, elle avait aussitôt contre elle la majorité de l'armée conduite par les camarades et collègues du dictateur, par les généraux et maréchaux qui, ses égaux en grade, ne pouvaient pas longtemps supporter de n'être pas ses égaux en puissance.

Après soixante ans de révoltes, de révolutions et de guerres civiles, les quatre fermiers du pouvoir s'aperçurent un jour que leurs discordes ne ruinaient pas seulement la ferme commune et leurs revenus personnels : elles minaient encore les fonde-

menls mêmes de leur puissance, qui ne reposait que sur la patiente et indifférente résignation de TEspagne. Or la nation semblait se réveiller : par la porte do Barcelone, elle laissait entrer les mots et les idées de l'Europe moderne; elle commençait à discuter la tyrannie madrilène; les provinces cantonalistes ou fédéralistes penchaient à la révolte contre leurs exploitants. Le péril était imminent : encore deux ou trois ans de guerres civiles, et l'Espagne réveillée pouvait un beau matin mettre tous tes rivaux d'accord on les supprimant tous et en prenant elle-même la direction de ses propres affaires. L'alarme fut si chaude que nos quatre frères ennemis conclurent aussitôt la paix, en signant le pacte constitutionnel do 1870.

Cette constitution de 1876, qui régit encore l'Espagne, a su faire à chacun sa part équitable. Roi, clergé, politiciens et généraux, chacun a son morceau du gâteau gouvernemental et, si depuis vingt-cinq ans ce partage fraternel s'est maintenu, c'est que (il faut rendre justice à l'habileté castillane) la part de chacun, mesurée sagement, avait été rigoureusement proportionnée à ses appétits et à ses préférences, comme à son travail effectif et à son utilité. Du pouvoir mis en commun, le roi a le titre, les politiciens l'apparence, les généraux la réalité, et le clergé les bénéfices : tous en vivent lai^ment. Ce partage peut nous sembler

dérisoire : les parts du roi et des politiciens ne sont rien, à nos yeux, comparées aux parts du clergé et des généraux. En toute équité pourtant, roi et politiciens ne pouvaient pas, au partage initial, réclamer davantage et, à Tuser d'ailleurs, ils ont reconnu de jour en jour que tous leurs goûts et tous leurs besoins en avaient reçu pleine satisfaction.

Pour la royauté d'abord, ni l'un ni l'autre des deux rois, que l'Espagne a eus depuis 1876, n'était d'âge ou d'humeur à réclamer un autre destin. En 1876, le seul titre royal recouvré (avec la liste civile, la vie et les honneurs qui l'accompagnent) était une fortune inespérée pour Alphonse XII, pour ce jeune homme de dix-neuf ans qui, du vivant de ses père et mère, recevait ainsi le trône, après avoir connu la dépendance et la vie parcimonieuse de l'exil : de l'argent, des soldats, du galon, des chasses, des plaisirs et des fêtes, Alphonse XII fit de sa courte royauté un si joyeux usage que, malgré son incontestable désir de servir la patrie, il n'eut par malheur ni le temps ni le besoin d'être vraiment le roi. Après lui, le titre seul suffisait encore à encombrer le berceau fragile de ce fils posthume, qu'un souffle de vie semblait à peine animer; gardienne du titre royal, la mère d'Alphonse XIII fut, pendant seize ans, trop anxieuse de faire vivre son fils, pour songer à le faire régner et à régner sous son nom.

Quant aux politiciens, il ne faudrait pas prêter à l'Espagne des choses ou des hommes qu'elle ne connaît pas. Jamais à Madrid la politique n'a été une lutte

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de théories ou d'idées, et jamais le politicien espagnol n'a été un serviteur de principes ni même d'intérêts généraux.

Madrid a deux arènes, où, dès Tadolescence, rêvent d'entrer tous ceux qui, dans la péninsule, veulent vivre en artistes et gagner la renommée : son Parlement et sa Plaza de Toros. Ceux que leur force et leur agilité physiques désignent pour la noble carrière de maiadores vont à Tune. Tous ceux qui se croient en tête quelque valeur ou quelque souplesse intellectuelle, vont à Tautre. Mais, dans toutes les deux, le métier reste le même. Jouer un grand rôle ou, faute de mieux, tenir les utilités; guetter l'occasion d'étaler sa faconde et sa prestance; quémander les bravos du public et éviter les sifflets; garder bellement sa place et porter galamment la veste, la cape ou l'épée de torero parlementaire ; la course finie, recueillir la popularité et, en espèces sonnantes, le prix de son adresse : le politicien espagnol n'a jamais eu d'autre idéal.

Toute la troupe se recrute des mêmes hommes, dans les mêmes classes et dans les mêmes régions. Ce sont les grandes villes de toute la péninsule qui fournissent à Madrid, chacune son contingent d'avocats, de professeurs, de journalistes et d'anciens étudiants que l'habitude de la parole et le culte de la phrase ont dressés à ce jeu. Ândalous ou Catalans, Basques ou Valenciens, entre eux les différences ethniques disparaissent sous le même badigeon de culture littéraire et juridique, et le parler académique

de Gàstille remplace dans toutes leurs . bouches le patois du pays natal. La troupe est donc homogène.

A l'exemple des autres pays constitutionnels, cependant, et pour ne pas épuiser les forces des acteurs ni lasser la patience du public, la troupe madrilène s'est partagée en deux quadrilles qui, de l'étranger, ont emprunté les noms et livrées de conservateurs et de libéraux. Ces deux quadrilles se succèdent dans Tarène politique. Mais ne vous y trompez pas : sous Tapparence différente de leurs noms et de leurs costumes, tous ces politiciens se ressemblent et jouent la même pièce. En Europe, nous avons d'ordinaire deux troupes différentes — différentes d'origine, d'éducation, de langue même — qui tour à tour viennent offrir au public le spectacle de deux pièces très différentes aussi, la tragédie conservatrice et la comédie libérale. A Madrid, pièces, rôles, langue et jeu des acteurs, tout est presque invariable : libéraux ou conservateurs, il faut savoir quels sont les protagonistes en scène pour discerner une subtile variante dans leurs conceptions et pratiques du gouvernement. Un spectateur non prévenu, même quand l'un des chefs d'emploi, un Sagasta ou un Canovas del Castillo, prend la parole, serait incapable de dire lequel des deux quadrilles il a devant les yeux : ce n'est toujours que la même course espagnole, avec les mêmes feintes, les mêmes passes, les mêmes poses de bravoure et les mêmes prudentes esquivades, autour du même malheureux budget.

Il ne faut point outrer la sévérité. Ces politiciens

en somme gagnent honnêtement leur vie, en faisant tout ce qu'ils peuvent et tout ce qu'ils doivent. Car ils n'ont aucun autre pouvoir que de se représenter eux-mêmes, ni aucun autre devoir que de servir leurs propres intérêts. Ils ne sont pas les élus de TËspagiie ni les représentants de la nation. Ils ne sont pas même les mandataires d'une province, d'une ville ou simplement d'un comité. Si l'Espagne vote pour les élire, ce n'est que le ministère régnant qui les nomme. La nation n'a rien à voir dans ces scrutins, où Madrid a d'avance truqué les urnes : quand une ville ou une province ne prennent pas les armes pour imposer leur député, c'est le quadrille en scène qui recrute à son gré toute la troupe.

Aussi n'ayant derrière eux ni partis nationaux, ni comités locaux, ni convictions traditionnelles, ni intérêts particularistes, quel droit, quel titre pourraient avoir ces politiciens à parler au nom de la patrie, et quelle force leur permettrait de travailler au bien de la nation? Conscients de leur propre faiblesse, on comprend qu'ils aient dû se tenir satisfaits d'une constitution qui leur garantissait généreusement, avec de larges moyens d'existence, le libre et public exercice de leur art.

Mais, ayant reçu le monopole de la scène, les politiciens durent, en toute justice, abandonner à d'autres la régie des coulisses et le contrôle des recettes. Et, ici encore, il faut admirer l'équité de cette constitution : les généraux et les prêtres ont reçu d'elle tout ce qu'ils méritaient, tout ce qu'en justice ils devaient

avoir. Si leurs parts de profits nous semblent énormes, c'est qu'en réalité leur part de travail est considérable : c'est la police des prêtres qui assure encore la durée du régime; c'est la vaillance des généraux qui longtemps assura le pain quotidien de tous.

Car les prêtres ont raison de dire que, sans leur bon vouloir, sans l'appui de leurs évoques et de leur pape, cet édifice constitutionnel n'aurait pas tenu vingt-quatre heures. Madrid est sans cesse obligée de recourir à Rome pour mater les sursauts de la tradition théocratique. Des prêtres, il dépendrait de déchaîner demain dans la péninsule une nouvelle guerre carliste. Puisque le clergé daigne appuyer le trône constitutionnel, il est tout naturel qu'il en vive largement, comme il convient à des serviteurs indispensables. Les prêtres, d'ailleurs, ont été modérés dans leurs appétits. Ils ont bien voulu renoncer à leurs privilèges exclusifs d'autrefois : ils ont abandonné aux politiciens le ministère, les ambassades, la justice et les différentes administrations, aux généraux les commandements d'armée et les gouvernements de colonies.

S'ils se sont réservé le plus clair des richesses et, par l'éducation et la police intellectuelle du peuple, le plus gros de l'influence, ce n'est, en réalité, que pour remplir leur rôle constitutionnel. A défaut du sabre, comment tenir un peuple, sinon par la conscience et par l'argent? Il faut donc, pour le maintien du peuple sous la constitution, que les richesses du clergé croiasent de jour en jour, par les legs,

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dons, échanges et substitutions qu'il accepte, suggère ou impose, et il faut aussi que Tinfluence du clergé omnipotent surveille ou façonne les paroles et les écrits, les individus et les réunions, les vouloirs et les pensers de tout le royaume. Pour le maintien de la constitution, il faut qu'en fin de compte la puissance occulte ou manifeste des prêtres régisse toutes les affaires publiques et privées de la catholique Espagne.

Et quant aux généraux, comment refuser aussi la haute main à ces détenteurs de la force, qui pouvaient, du soir au matin, renverser le château de cartes et installer leur dictature? Comment surtout refuser leur juste salaire à ces glorieux héros, à ces pères du peuple et de la patrie, à ces sauveurs de TEspagne, sans qui, depuis vingtrdeux ans, la moitié du royaume serait morte de faim derrière ses comptoirs désertés? Car ces généraux n'étaient pas des oisifs, et nous touchons ici à la pièce maîtresse de tout l'engrenage. De 1876 à 1898, TEspagne continuait de vivre de ses colonies. Filateurs, manufacturiers et industriels de Catalogne; cordonniers des Baléares; épiciers et importateurs de la Corogne et du Ferrol; marins, sauniers et trafiquants de Cadix, de Séville et de Santander; maraîchers de Valence et vignerons d'Andalousie : tous, sauf Bilbao, Huelva et Malaga, tiraient du marché colonial leurs plus clairs revenus ; c'est le marché colonial qui nourrissait le commerce et l'industrie de presque toute la nation.

Par un système de douanes prohibitives, on empô-

chait les colonies de prendre aucun autre fournisseur que la mère patrie. C'est à la Corogne que les colonies devaient acheter leurs légumes, pommes de terre, oignons et pois. On les forçait d'acheter jusqu'à leur pain quotidien dans les ports espagnols, qui, important la farine étrangère (car l'Espagne ne peut même pas suffire à sa consommation personnelle*), la leur revendaient à des prix doublés : prenant sa part du bénéfice sous forme de droits de douane, l'État vint à tirer du blé importé l'un de ses plus forts revenus".

On forçait les Philippines de se vêtir à Barcelone et de se chausser à Mahon, afin qu'important aussi machines, matières et même manufactures étrangères, la Catalogne et les Baléares fissent payer leur travail

1. La culture espagnole est si peu soigneuse que 4 250 000 hectares ne lui donnent que 38 millions d'hectolitres de blé : TAngleterre en produit 33 millions sur un million d'hectares. La consommation annuelle de l'Espagne est de 40 millions d'hec« tolitres : il faut donc, bon an mal an, une importation de deux millions d'hectolitres.

2. Cf. Diplomatie and Consnlar ReporiSt Annual Séries^ n* 2065. Valeur en millions de pesetas des douanes levées sur les principales importations espagnoles, avant la guerre de Cuba :

Blés et grains 36,11 19,1 26,6 millions de pesetas

Pétrole 12,5 14,3 93,8 —

Morue 8 8,2 1,2 —

C'est à partir de 1869 que la douane du blé a commencé de fournir des revenus importants. De 1882 à 1890, les blés et farines paient les 10 p. 100 de la douane totale du royaume; de 1890 à 1894, ils montent à 19 p. 100; les années 1895 et 1896 sont déjà troublées par les premiers sursauts de Cuba; la douane du blé ne représente plus que 17 p. 100.

OU leur simple courtage par des surtaxes de 30, 40 et 50 p. 100 sur les produits similaires de Tétranger. Cuba devait acheter son riz aux cultivateurs de Valence (12 486 tonnes en 4897). Cuba produisait du sucre, et les terres voisines, du cacao : on empêchait les Cubains de fabriquer leur chocolat (denrée première dans la vie de tout Espagnol) pour réserver les bénéfices légitimes et frauduleux de cette fabrication aux villes de la Galice et des Asturies.

Or, les colonies n'eussent pas longtemps supporté cet inique régime ; leurs révoltes sans cesse renouvelées eussent abouti à leur indépendance et à la ruine de rindustrie métropolitaine, si la bravoure des généraux madrilènes n'avait pas, à intervalles réguliers, terrorisé les mutins et rétabli à Manille et à la Havane Tordre et l'exploitation régulière, par quelques belles tortures ou quelques grandes tueries.

C'est ce rôle utile, nécessaire, sauveur, des généraux espaghols dans la vie économique du pays, qui leur valut un rôle profitable et considéré dans sa vie politique. Madrid ne faisait que payer la dette de l'Espagne envers les Weyler, bourreaux de Cuba, ou les Polavieja, tourmenteurs des Philippines. Il était juste, il était constitutionnel, que l'influence d'un général sur le gouvernement de Madrid se mesurât à ses atrocités sur les dernières colonies du royaume.

Le système de 4876 reposait, en dernière analyse, sur ces atrocités. Car il est bien certain que l'Espagne n'eût pas toléré longtemps l'exploitation constitutionnelle de Madrid, si Madrid à son tour n'avait

pas imposé aux colonies Texploitation commerciale de TEspagne. Mais, pendanl vingt-deux ans, grâce à ce système admirablement agencé, le syndicat du roi, des politiciens, des prêtres et des généraux obtint de la nation une obéissance passive, muette, en échange de la vie paresseuse et de la fortune qu'assuraient au commerce les tarifs coloniaux de prohibition*.

Depuis 1898, par Tintervention des États-Unis, voici que la pièce maltresse de cet engrenage est faussée : plus de colonies à exploiter et plus de révoltes à éteindre; que va devenir le rôle des généraux dans Madrid, et de Madrid dans TEspagne? le pacte de 1876 entre les quatre fermiers, et le fermage même de nos quatre associés va-t*il se maintenir? un nouveau pouvoir, la nation, ne va-t-elle pas enfin prendre leur place?

t. Cf. Diplomatie and Consular Reports, Annual Séries, n** 2065. Tableau du commerce espagnol en 1896 :

Exportations. Importations. Total.

France 28,1 22,2 25,4

Angleterre 26,9 20,6 23,9

Cuba 2,9 16,2 10»

États-Unis 1,3 9,9 5,4

Portugal 4,2 4,8 4,S

Porto-Rico 4,6 3,8 4,2

Philippines 4,7 3,1 3,9

Part de ohaonne des provinces.

Catalogne 25,1 41,2 32»

Andalousie 28,1 13,4 20,9

Biscaye 11,6 14,5 12,8

Valence 14,3 7,7 12»

Le consul anglais * de Barcelone écrit en mai 1899 :

La guerre avec les États-Unis vient d'enlever à l'Espagne Cuba, Porto-Rico et les Philippines. Voici quelques remarques et des statistiques qui, pour les relations commerciales de la péninsule, feront comprendre l'importance de ces pertes. Notre province de Catalogne subira les plus lourdes, Barcelone étant devenue le plus grand port d'exportation vers les colonies. Car le tarif douanier de 1892 avait élevé les droits sur les produits manufacturés à un taux qui, pratiquement, donnait le monopole colonial aux industries métropolitaines. D'où l'énorme développement de l'industrie, l'accroissement en nombre et en métiers des usines, et la rapide progression de la richesse dans notre province de Catalogne. Les maisons étrangères, qui jadis avaient une clientèle dans les colonies espagnoles, ne j

purent la conserver qu'en venant fonder usines et comp> toirs dans la péninsule ou en ne se faisant plus que les commissionnaires de fabriques catalanes. De 1894 à 1896, les exportations espagnoles vers les colonies se chiffrèrent comme il suit :

Exportations de l'Espagne dans ses colonies

{en millions de pesetas).

Cuba. Porto-Rico. Philippines. Total.

Total . . 369,7 93,4 92,5 555 »

Dans ces exportations, les matières premières ne figurent annuellement que pour une somme minime : un million de pesetas à peine. Ce sont les produits manufacturés i

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