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LA DÉCLARATION FRANCO-ESPAGNOLE

Une obscure déclaration. — Traité public et traité secret. — Le pain quotidien. — L'aventure coloniale.— Madrid et Londres. — Madrid et la Triplice. —Le travail national. — Les relations francoespagnoles et la richesse de TEspagne. — Ferme et usine espagnoles. — Les capitaux et la science. — Les Congrès des Chambres de commerce.

Le 6 octobre 4904, les gouvernements espagnol et français ont signé la déclaration suivante :

Le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de S. M. le Roi d'Espagne,

S'étant mis d'accord pour fixer l'étendue des droits et la garantie des intérêts qui résultent, pour la France, de ses possessions algériennes et, pour l'Espagne, de ses possessions sur la côte du Maroc,

Et le Gouvernement de S. M. le Roi d'Espagne ayant, en conséquence, donné son adhésion à la déclaration francoanglaise du 8 avril 1904, relative au Maroc et à l'Egypte, dont communication lui avait été faite par le Gouvernement de la République française.

Déclarent qu'ils demeurent fermement attachés à l'intégrité de l'empire marocain sous la souveraineté du Sultan.

Je crois comprendre que les deux Gouyemements ont d'abord étalé one carte do Maroc et que chacun d'eux, montrant ce qu'il considérait comme une dépendance naturelle et nécessaire de ses possessions, Tun rifaines, l'autre algériennes, a dit : « Ceci est à moi, voici l'étendue de mes droits, et voici le tracé des frontières que je revendiquerai au jour du partage ». Puis les deux Gouvernements ont dressé une statistique des richesses et entreprises que chacun d'eux convoitait au Maroc, et chacun d'eux a dit à l'autre : « Voici la garantie de mes intérêts ».

Ainsi expliqué, ce début entraînerait une conclusion inévitable : « Je prends, tu prends, nous partageons >t. Or, la déclaration conclut tout juste le contraire : « Nous maintenons l'intégrité de l'empire marocain : donc, nous n'établissons pas, ici une province espagnole, là une province française. Et nous maintenons la souveraineté du Sultan : donc, nous ne démembrons pas l'exploitation marocaine, et nos intérêts restent unis et solidaires ».

Pour éclairer sans doute le public, on le renvoie à la déclaration franco-anglaise, qui dit : « Il appartient à la France, notamment comme puissance limitrophe du Maroc, de veiller à la tranquillité de ce pays et de lui prêter son assistance pour toutes les réformes administratives, économiques, financières et militaires dont il a besoin ».

L'Espagne adhère à cette déclaration : elle nous abandonne donc le soin — et le profit — de toutes les réformes marocaines; nous devenons, de l'aveu des

Espagnols comme de Taveu des Anglais, les seuls administrateurs, les seuls économes, les seuls financiers, les seuls officiers de l'empire chérifien. Comme l'Angleterre, l'Espagne « n'entravera pas l'action de la France à cet effet ». Avec l'Angleterre, l'Espagne devra nous « prêter l'appui de sa diplomatie pour l'exécution des clauses de la précédente déclaration».

Les initiés prétendent, il est vrai, que cette déclaration publique n'est que l'enveloppe un peu nuageuse d'une grande pensée, clairement et lumineusement exposée dans un traité secret dont nos fils ou nos petits-fils verront le texte en même temps que les résultats. Pour une démocratie, que vaut un traité secret, signé par un ministre sans la ratification du Parlement? 11 n'engage assurément que ce ministre, et le Gouvernement espagnol, qui connaît les principes élémentaires de notre droit public, ne peut pas avoir eu d'autre opinion.

Néanmoins, il faut bien croire à l'existence de ce traité secret, puisque des gens « considérables » laissent entendre qu'ils l'ont vu et qu'ils l'approuvent. Le Temps du 9 octobre nous a livré une conversation « où M. Eugène Etienne a trouvé très ingénieusement le moyen de nous renseigner, sans commettre d'indiscrétions » : ainsi parlent les Questions Diplo. matiques et Coloniales du 16 octobre 1904, et ce m'est une occasion de recommander aux lecteurs cette excellente source de renseignements. Voici donc ce que nous révèle M. Etienne :

L'intégrité de Tempire marocain est proclamée : c'est parfait. L'Espagne adhère à Taccord franco-anglais : c'est parfait encore... Seulement, si nous avons obtenu cette précieuse adhésion de l'Espagne, c'est — relisez le texte — en conséquence de quelque chose. Ce quelque chose, c'est la fixation de « l'étendue des droits, et des intérêts qui résultent pour l'Espagne de ses possessions sur la côte du Maroc »; en d'autres termes, ce sont les concessions que nous avons consenties et qui f nt l'objet d'un arrangement non public.

Quelles sont ces clauses secrètes? quels droits — évidemment nouveaux — avons-nous reconnus à l'Espagne?... Je ne peux, et vous le concevez, répondre que par une hypothèse... Je suppose que ces droits et ces intérêts espagnols sont d'ordre exclusivement économique. Politiquement, pas de doute possible : notre situation privilégiée aux côtés du Sultan est acquise, incontestable, et, comme le Sultan est et reste souverain de son empire et de l'intégralité de son empire, il est évident que notre privilège politique subsiste tout entier. Par contre, il est juste que l'Espagne bénéficie, en y prenant part dans les limites géographiquement définies, de l'effort économique qui va se développer sur notre initiative.

Tout un programme est à établir. Il y aura des ports à creuser, des ponts à édifier, des chemins de fer à construire. Il est naturel que, dans la région où elle a des intérêts, l'Espagne ait sa part de tout cela. Il est naturel que, dans les conseils d'administration qui seront constitués pour l'exploitation de toutes ces affaires, l'Espagne soit représentée... Voilà quel peut être, quel doit être, selon moi, le sens des clauses secrètes.

Du coup, cette déclaration franco-espagnole devient parfaitement claire. L'Espagne, qui manque de capitaux pour mettre en valeur ses propres richesses, va participer à notre effort économique sur le Maroc. L'Espagne, qui hésite à creuser les ports de Tarra-

gone et de Santander, demande à creuser les ports de Tanger et de Tétouan. L'Espagne, qui depuis vingt ans rêve un grand pont entre Cadix et la terre ferme sans pouvoir, faute d'argent, le réaliser, va jeter des ponts et des passerelles sur TOued Sebou. L'Espagne, qui nous prie de Taider à percer les tunnels pyrénéens et catalans, va entreprendre seule les tunnels du Rif et de T Atlas...

Faut-il nous demander de qui Ton se moque vraiment et douter, sinon de Thabileté, tout au moins de la bonne foi et du patriotisme des négociateurs espagnols? Je sais bien que, dans les conceptions coloniales, on néglige presque toujours ces règles d'arithmétique courante qui font que deux et deux font quatre, et ces préceptes d'économie bourgeoise, qui ordonnent de ne jamais engager ce que l'on n'a pas et de chercher sa vie dans le travail, non « dans les conseils d'administration qui seront constitués pour l'exploitation de toutes ces affaires ».

Mais, si les Espagnols, peuple et gouvernement, ont leurs défauts, il est certain que leur bonne foi et leur patriotisme restent intacts, et je doute qu'aucun autre peuple et aucun autre gouvernement aient depuis cinq ans donné tant de preuves de sagesse. Voyez ce qu'ils ont fait depuis la guerre de Cuba : peut-être comprendrez-vous ensuite leur politique et leurs déclarations dans cette affaire marocaine.

Au lendemain de la guerre de Cuba, un grand problème se posa à TEspagne, le plus angoissant, le plus vital des problèmes : la question du pain quotidien.

Depuis quatre siècles, TEspagne vivait de ses possessions d'outre-mer. Jadis, elle en avait vécu royalement, impérialement, quand ses royaumes et fiefs d'Italie, de Flandre, des Amériques et des Indes lui faisaient un empire vingt fois plus grand que son territoire. Puis elle en vécut bourgeoisement, médiocrement, pauvrement enfin, quand lui restèrent les seules plantations de Cuba et des Philippines et les seuls nègres ou métis de ces îles toujours en demirévolte.

Pauvres restes de la grandeur castillane 1 TEspagne en vivota, de moins en moins riche, jusqu'à la fin du xix*" siècle. Elle négligeait ses propres terres et laissait le chardon envahir ou le mouton dévaster ses plaines. Elle abandonnait ses mines et ses chemins de fer aux ingénieurs étrangers, ses finances à la spéculation étrangère, son commerce aux navires et aux commissionnaires français, anglais et allemands. Elle n'exploitait que ses fiefs coloniaux, son commerce d'outre-mer, et toute son industrie n'allait qu'à fabriquer, pour l'usage de ses nègres et métis, quelques produits spéciaux ou, seulement, à transformer des matières et des manufactures, que lui fournissait l'Europe.

Son pain quotidien était la tranche léonine que, chaque jour, elle prélevait sur chaque miche coloniale. Et ce dernier mot n'est pas une métaphore : Cuba ne recevait son blé, sa farine, son pain, que de Santander ou de la Corogne, et ce blé, qui n'était pas produit par TEspagne, mais qui venait à grands frais de la Russie ou des États-Unis, devait traverser les quais et entrepôts métropolitains, à seule fin de payer sa taxe ou sa commission au douanier et au minotier espagnol...

Cuba affranchie et les Philippines américanisées, comment allaient vivre les ci-devant hidalgos? Deux théories et deux partis se formèrent sur cette question inéluctable.

Les gens de Madrid, civils et militaires, moines et « royaux », politiciens et généraux, étaient entraînés depuis des sièc]ps à la conquête et à Texploitation coloniales, qui leur livraient en môme temps TEspagne pieds et poings liés. Ils ne pensèrent donc qu'à réparer la vieille machine et à l'installer sur un terrain nouveau.

L'Amérique et les deux Indes du levant et du couchant échappaient aux héritiers de Christophe Colomb ; mais l'Afrique ne leur réservait-elle pas une revanche et un dédommagement? Sur le pourtour occidental du continent africain, de Mclilla à Fernando-Po, la vieille Espagne avait planté quelques jalons, ménagé et gardé quelques ouvertures : l'Espagne nouvelle n'avait qu'à transporter ici tout son effort. Juste en face de Cadix, à quelques kilomètres.

Tanger pouvait livrer la porte de ce continent mystérieux, presque vierge encore, où cependant d'autres Européens avaient trouvé déjà les Eldorados du Transvaal.

Refaire une flotte pour tenir le détroit, refaire une armée pour conquérir le Maroc, puis débarquer à cette côte prochaine et reprendre les traces des ancêtres sur les chemins de Fez et de Tétouan : pour les gens de Madrid, c'était le programme nécessaire, et ce programme leur semblait réunir tous les avantages.

Il continuait ce qu'ils disaient être la tradition nationale, puisqu'il promettait un nouveau terrain de croisade aux gens d'Église, de pillage aux gens de guerre, d exploitation aux gens d'affaires, de sinécures aux gens de plume et de bureau. Il consolait l'orgueil populaire, rénovait le prestige monarchique, assurait contre les fantaisies novatrices des alTamés la stagnation sociale et politique, et, surtout, il restaurait le pouvoir et les proflts de la camarilla madrilène. On avait, d'ailleurs, un personnel tout prêt pour cette tâche : les Weyler et autres bourreaux de Cuba brandissaient déjà leur grand sabre; dans leurs congrès de Saint-Jacques de Compostelle, les moines promettaient que la bonté divine allait rendre au roi très catholique cet empire colonial, si lâchement perdu — ou vendu — par l'impiété révolutionnaire.

On apercevait bien quelques difficultés dans l'exécution : la France ne laisserait pas faire sans rien dire. Mais on pensa d'abord que l'on pourrait obtenir

de la France une pleine liberté d'action, sinon dans tout le Maroc, au moins dans une partie. On espéra, on négocia un traité de partage et, en novembre 1902, on pensa même tenir ce traité. Certains vont jusqu'à dire qu'on Teut en mains et qu'on le garde aux archives espagnoles : en novembre 1902, les représentants de la France se seraient fourvoyés un instant en des plans et des cartes de partage, qui installaient à Fez môme le drapeau espagnol; si Madrid se fût contentée de cette part du gâteau marocain, la signature française, dit-on, eût été apposée à ces projets dangereux.

Mais Madrid eut des appétits insatiables et Paris s'aperçut que jamais l'opinion française ne ratifierait cette erreur trop évidente...

Alors Madrid essaya de se passer du consentement de la France. Les discours officiels exposèrent au peuple et à ses représentants que, toute seule, l'Espagne ne pouvait songer à prendre le Maroc malgré nous, mais qu'elle pourrait lier partie avec des associés qui feraient la moitié ou les trois quarts de la besogne : l'Angleterre d'abord, l'Allemagne ensuite, d'autres encore, pouvaient trouver dans cette croisade espagnole leur profit, la sauvegarde ou la garantie de leurs intérêts politiques et commerciaux, et, même, le complément ou l'adjuvant de leur propre conquête.

On disait à Madrid que Tanger semblait aux Anglais une utile dépendance de Gilbraltar, que Safi ou Mogador semblait aux Allemands une relâche

indispensable sur la roule de leur Afrique occideniale, une télé de pont vers cette Amérique du sud, en particulier ce Brésil qu'ils n'ont jamais cessé de convoiter, et un entrepôt pour leur commerce mondial de camelotes, sucres, alcools, armes et canons de contrebande... Se détournant de Paris, Madrid entama le dialogue avec Londres et Berlin.

Du côté de Londres, le dialogue fut court; ce ne fut même — et Madrid s en aperçut dès le début — qu*un jeu de propos interrompus par les échanges de trop bonnes paroles entre Londres et Paris, et brusquement clôturés par la publication de Taccord franco-anglais du 8 avril 1904. Cet accord ne lésait en rien les intérêts espagnols; il les reconnaissait au contraire et leur promettait une juste, une pleine satisfaction :

Art. 8. — Les deux gouvernements, s'inspirant de leurs sentiments sincèrement amicaux pour TEspagne, prennent en particulière considération les intérêts qu'elle tient de ' sa position géographique et de ses possessions territoriales sur la côle marocaine de la Méditerranée et au sujet desquels le gouvernement français se concertera avec le gou- f vernement espagnol.

Pour Madrid, c'en était fait des espoirs d'un accord ! avec TAngleterre aux dépens de la France et de nos j ambitions marocaines. .. i

Avec Berlin, le dialogue fut beaucoup plus long. j| Peut-être fut-il entamé dès 1899, dès la On de la guerre américaine, quand Madrid vendit aux Allé- | mands les derniers débris des Indes espagnoles, les 1

Palaos, les Mariannes et les Carolines, en réservant dans ces archipels trois dépôts de charbon et des points d'appui pour les flottes espagnoles, comme si quelque jour les flottes espagnoles devaient reparaître en ces eaux du Pacifique et user de ces relâches avec le consentement, la complicité amicale de TAllemagne.

Madrid pensa qu'en échange de ces îles lointaines, la reconnaissance allemande ne Tabandonnerait pas au Maroc. Une entente commerciale compléta cette première transaction : Berlin obtenait dans la péninsule un traitement de faveur pour ses manufactures. Cette alliance « hispano-allemande », comme déjà l'appelaient quelques prophètes, semblait donc dirigée contre le commerce anglais en Espagne et contre les prétentions françaises au Maroc.

Sur le Maroc, en même temps, les convoitises allemandes s'avouaient. Les journaux allemands prenaient un intérêt grandissant aux* affaires marocaines. La Posi de Berlin rappelait quelle importance cette contrée fertile, bien arrosée, bien pourvue de troupeaux, pouvait avoir comme marché de manufactures allemandes ou comme terrain de colonisation germanique :

Chacun sait fort bien ici ce que vaut le Maroc, qu'un grand nombre d'explorateurs allemands ont visité. L'impression qui se dégage de tous leurs rapports, c'est que le Maroc est un pays précieux et pourtant bien négligé. Le sol est d'une fertilité remarquable ; partout où il y a de Teau, tout réussit et prospère... Il n'y a dans ce pays ni chemins de fer, ni télégraphes, ni routes, ni voies quel-

conques de communication. Il n'y a pas de ports, pas de phares... Pourquoi l* Allemagne ne s'associerait-elle pas à r œuvre qui doit ouvrir le Maroc à la pénétration économique? Combien de paysans allemands pourraient, au prix d*un travail modéré, trouver une existence facile sur cette terre maintenant déserte... Au cas où TAllemagne voudrait maintenir lo $latu quo, pourquoi lui serait-il interdit de fortifler et d'étendre ses intérêts commerciaux dans le Maroc? Le comte de Bulow a su proléger les intérêts allemands en Chine : nous avons lieu (Tespérer que, dans la question du Maroc, F Allemagne n'a pas encore dit son dernier molK

Ainsi parlaient les journaux allemands durant Tété de 1902 et un Comiié pour la défense des iniéréis allemands au Maroc était constitué à Berlin. Dans toute r Allemagne, les sociétés de géographie ou les Vereine pour Texporlation appelaient sur le Maroc Tattention de TEmpercur. Le grand Comité de géographie commerciale et de défense des intérêts allemands à r étranger mettait cette question marocaine à Tordre du jour de ses séances (octobre 1903) : quand, au début de 1904, une escadre allemande apparaissait dans les eaux de Vigo et recevait la visite d'Alphonse XIII, les journaux madrilènes laissaient entendre que Guillaume II, après de longues hésitations, s'était enfin décidé et que TEspàgne pouvait compter sur une collaboration allemande.

C'était le moment oii les pangermanistes wurtembergeois, en leur congrès du mois de mars 1904«

1. Cité par les Questions diplomatiques et coloniales^ 1902 !•» septembre, p. 370«

invitaient le gouvernement impérial à développer les intérêts du commerce allemand au Maroc et môme à envoyer des missions et des expéditions scientifiques qui dresseraient le bilan de ce pays nouveau et étudieraient les voies et moyens de pénétration économique; un port marocain, disaient-ils, était nécessaire aux flottes allemandes pour le service des colonies africaines et chinoises, — TAllemagne mettait alors de grands espoirs dans le Chantoung; elle ne pouvait prévoir qu'une défaite complète de la Russie et rhégémonie du Japon en Extrême-Orient réserveraient un jour à Kiaotchéou le sort actuel de Port Arthur, — puisqu'en temps de guerre (les Allemands ne prévoient plus qu'une guerre prochaine : contre TAngleterre) les Anglais fermeraient le canal de Suez.

Il y eut assurément des négociations hispano-allemandes : de 1899 à 1904, elles furent longues, intimes, interrompues cependant, de loin en loin, soit par des tentatives de rapprochement entre Madrid et Paris, soit par les sautes d'humeur et de projets de Tempereur allemand. Mais toujours ces négociations furent secrètes, et le secret en demeure bien gardé; rien jusqu'ici n'en a transpiré, sinon les instances de la reine-régente d'Espagne auprès de Guillaume II et les supplications de cette archiduchesse d'Autriche à la cour de Vienne pour intéresser la Triplice tout entière au sort du jeune Alphonse XIII. La reine disait à ses parents de Vienne et aux souverains de l'Europe continentale qu'une intervention française

au Maroc pouvait, par un contre-coup du mécontentement espagnol, faire tomber son enfant du trône.

A certaines heures, la situation de cette mère fut tragique : une entente avec TÂllemagne lui semblait utile pour écarter la France du Maroc et conjurer la révolution que les affaires marocaines pouvaient amener à Madrid; mais la reine savait bien aussi qu'une entente avec la France est toujours la première nécessité de la monarchie espagnole : « Nul pays ne peut faire à la dynastie autant de mal ou de bien que la France », avait dit la reine elle-même lors de son passage à Paris, et elle avait alors chaudement remercié le gouvernement de la République qui, depuis vingt ans, ne prêtait la main ni aux mouvements carlistes, ni aux propagandes catalanes ou révolutionnaires.

Quelles furent au juste les pensées et les hésitations de Guillaume II? Durant deux ans, cet homme éloquent, dont jadis les discours de omni re scibili venaient périodiquement renseigner ou amuser l'Europe, parut avoir appris la valeur du silence. Dans cette discussion marocaine, qui mettait aux prises les coloniaux et les marins de TAllemagne, il resta deux années sans prononcer le moindre oracle ; mais peut-être a-t-il fait ou laissé parler des confidents de sa pensée. Le Comité marocain de Berlin essayait de rattacher le Maroc au grand plan de Tempire mondial et de Tavenir pangermanique ; la Kolonial Zeitung publiait au contraire les déclarations

d'officiers nettement hostiles à cette aventure marocaine :

Sur la côte atlantique du Maroc, disait le contre-amiral Rosenthal, il ne se rencontre aucun port dont il puisse être question soit comme point d'appui de la flotte, soit comme station de charbon. Quant à créer ce port en dépensant des centaines de millions, il est hors de doute que Ton n'a pas l'argent nécessaire et que, si on l'avait, il serait mieux employé à la construction de la flotte. Il faut d'abord avoir une nombreuse et puissante marine de guerre; on trouvera ensuite les points d'appui... La force sert à faire les conquêtes dont on a besoin, lesquelles ne sont pas précisément au Maroc *.

Et par la bouche du colonel Hubner, Tarmée allemande ajoutait : « Si le Maroc devait nous tomber dans la main comme un fruit mûr, alors peut-être devrait-on se tenir prêt à le saisir. Mais actuellement il faudrait secouer Tarbre, et fortement et longtemps encore... Employons notre force dans l'Afrique du Sud-Ouest, où elle est nécessaire ».

De ces déclarations d'officiers, il faut retenir deux choses qui ont dû influer grandement sur les décisions de Guillaume II. L'amiral dit : « On n'a pas l'argent nécessaire »; après les expériences africaines et chinoises, Berlin commence à s'apercevoir que l'expansion mondiale coûte fort cher et ne rapporte pas grand'chose. Et le colonel dit : « Réservons notre force pour l'Afrique du Sud-Ouest, où elle nous est nécessaire »; Guillaume II hésitait peut-

1. Cité par les Questions diplomatiques et coloniales du 16 septembre 1904, p. 344.

être sur le bord d'une aventure marocaine, quand la révolte des Herreros est venue accaparer toutes les réserves en hommes et en argent de TAllemagne coloniale ; depuis douze mois, quelques bandes de sauvages sud-africains apprennent à l'empereur ce que peut coûter de millions de marks et de milliers de vies humaines une petite guerre lointaine en pays inconnu ; qu'est, auprès des grandes et vaillantes tribus du Maroc, ce pauvre clan des Herreros?

Je crois que deux autres considérations déterminèrent l'empereur. « La force, disait encore l'amiral, doit servir aux conquêtes dont on a besoin : » l'Allemagne en ces dernières années a senti le besoin de conquêtes plus profitables que le Cameroun ou le Chantoung. Or, elle a sous la main une Hollande dont Tempire colonial et les ports européens lui seraient d'un immense service. Cette Hollande garde encore sa reine nationale et son indépendance. Mais elle subit déjà la surveillance d'un prince-consort allemand. Et qui sait quels hasards dans la vie publique de la nation ou dans la vie privée et la santé de la reine peuvent surgir demain et fournir un prétexte à intervention? Le Maroc vaut-il que Ton risque de n'avoir pas toutes ses forces disponibles au premier incident favorable?...

Autre affaire : la guerre russo-japonaise éclata, et Tempereur se donna tout entier à cette politique mystérieuse qui fit de lui le champion déclaré et le plus utile ou l'un des plus utiles collaborateurs de la Russie en Europe.

11 n'est pas douteux que, par la Russie reconquise à Tinfluence allemande, Guillaume II n'a jamais désespéré d'arriver quelque jour jusqu'à la France : il a dit tout haut, à plusieurs reprises, et clairement, et presque officiellement à des personnages et même à des officiers français, quel rôle il réservait à la marine et à l'armée françaises dans ses projets grandioses de croisade européenne contre les Jaunes d'Asie ou contre les Blancs du Nouveau-Monde, et quelle place aux industriels et commerçants français, surtout aux capitalistes français, dans ses rêves de syndicat continental contre les accapareurs de Londres ou de New- York... Le Maroc — semblait alors se demander Guillaume II — vaut-il pour l'Allemagne un renouveau de brouille avec la France?

En fin de compte, Guillaume II refusa de lier partie avec les gens de Madrid et, comme l'accord francoitalien et les visites échangées entre Paris et Rome enlevaient à ceux-ci leur dernière chance de trouver en Europe un allié contre nous, il leur fallut considérer en face la nécessité d'une entente ou d'une rupture, seuls à seuls, avec nous...

Entente ou rupture? Quelques facilités qu'il y eût à la première, quelques dangers qu'il y eût à la seconde, il n'est pas sûr que le choix des gens de Madrid n'eût pas longtemps hésité et ne se fût enfin porté, non sur le parti le plus sage et le plus utile à l'Espagne, mais vers celui qui, en servant leurs intérêts, flattait aussi l'orgueil national et — rendons

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pleine justice au caractère espagnol — faisait appel à la bravoure pour sauver le point d'honneur.

Après le refus anglais et la reculade allemande, il restait une dernière combinaison, bien chimérique peut-être, bien difficile à imposer au sentiment national, mais que Ton pouvait essayer en désespoir de cause : les Américains, qui commençaient à proclamer leurs ambitions mondiales, avaient au Maroc des sujets maltraités, des intérêts compromis.

Il n'est pas sûr que les gens de Madrid n'eussent rien tenté de ce côté-là. Mais, brusquement, ils trouvèrent en Espagne même des raisons de leur choix qu'ils n'avaient pas prévues : pour la première fois depuis longtemps, la nation prit la parole dans les conseils où l'on débattait son avenir, et la nation, par la voix de ses Chambres de Commerce en leurs congrès périodiques, imposa son avis, qui n'était point celui de la camarilla madrilène...

Madrid peut garder ses préférences coloniales; mais l'Espagne semble résolue à chercher désormais sa vie par d'autres moyens. Et ce n'est pas un mouvement d'humeur ou de dépit, ni surtout une défaillance d'énergie ou d'audace, qui désormais l'écarté des aventures. Après la guerre américaine, la nation céda quelques jours à ces sentiments enfantins : par la main des femmes de Grenade, elle lapida la statue de Christophe Colomb. Mais aujourd'hui ce sont les hommes de Bilbao, de Santander, de Malaga et de Barcelone, qui, délibérément, raisonnablement, courageusement, répudient les traditions- anciennes et

rêvent pour leur peuple une vie plus honorable et plus heureuse que le pillage philippin ou l'exploitation cubaine.

La guerre cubaine a été pour TEspagne un grand bonheur. Débarrassée de ses colonies, la nation a eu le temps de s'occuper d'elle-même, de faire son inventaire — qu'elle n'avait pas fait depuis quinze cents ans, — de s'étudier et de se connaître : depuis quinze cents ans, elle s'ignorait.

Il s'était passé dans l'histoire espagnole ce phénomène unique peut-être dans l'histoire du monde, que durant douze siècles tout un peuple, un grand peuple, avait dû vivre sans jamais une heure de loisir pour regarder son propre domaine et sa propre vie : depuis le jour où les musulmans, Arabes et Maures, passèrent le Détroit, l'Espagne, durant douze siècles, n'eut jamais une minute pour s'occuper d'elle-même; elle dut se donner tout entière, sans trêve, à la guerre de libération, puis à la croisade de revanche.

Il lui fallut d'abord, pied à pied, reconquérir sur l'islam d'Afrique ses propres champs et, des Pyrénées aux plages de Cadix, descendre par une série de luttes qui n'ont pas duré moins de huit siècles. Or, poussant toujours vers la mer du détroit, ces guerres musulmanes abandonnèrent derrière elles un champ de bataille ravagé, dénudé, déshabité, rasé jusqu'à la roche, où jadis, pourtant, de grandes cultures, de

grandes villes, de grandes richesses, une grande civilisation s'étaient épanouies. Car TEspagne romaine avait été le plus beau fleuron de l'empire de^ Antonins et l'Espagnol, entré dans les lettres avec les Sénèque et les Lucain, dans les armées et les prétoires et jusque dans le prétoire impérial avec les Trajan et les Hadrien, l'Espagnol, avait été le plus beau type de Latin impérial...

Sept ou huit siècles durant (700-1500 ap. J.-C), l'Africain, que le tourbillon musulman avait lancé jusqu'aux Pyrénées et même au delà, jusqu'aux champs de Poitiers, ne recula que pied à pied devant la revanche chrétienne. Quand le front de bataille atteignit enfin la mer du détroit, quand les derniers musulmans s'enfuirent des plages de Malaga, en ne laissant sur la montagne, sur le djebel de Tarik qu'un nom pour éterniser le souvenir de leur passage, Isabelle la Catholique n'avait pas achevé le siège de Grenade que déjà Christophe Colomb jetait sur le dos de l'Espagne ce « fardeau de l'homme blanc », que Kipling aujourd'hui exhorte les Anglo-Saxofts à revendiquer et que l'Espagne dut porter durant quatre siècles. '

Au delà des mers, l'Espagne dut poursuivre son avancée batailleuse, donner ses hommes et ses pensées, toute son énergie, toute sa vie à ces terres américaines, en continuant de négliger son propre domaine, en ne réparant jamais dans ses plaines ni dans ses villes les ruines accumulées par huit siècles de guerres nationales ou de persécutions religieuses. En retour,

ces terres conquises lui donnaient de Tor : nouveau facteur de décadence et de faiblesse.

Cet or venu des champs étrangers dispensait TEspagnol de retourner le champ paternel et l'incitait aux rêves impossibles, aux folles entreprises, aux Armadas contre l'Angleterre, à la monarchie universelle contre les nations du continent et de Tltalie. Il a fallu l'énergie, la valeur physique et morale du muletier espagnol pour porter durant quatre siècles, de 1492 à 1899, tout ce monde de colonies. Aucun autre peuple n'a jamais été capable d'une si longue endurance : les Grecs jadis flanchèrent, deux siècles à peine après qu'Alexandre leur eût mis sur le dos le fardeau de l'Asie levantine; les Anglais flanchent aujourd'hui, cent ans après que les Clive et les Cook les ont attelés à l'Inde et à l'Océanie, — et que serait déjà l'Angleterre si son étoile ne l'eût pas délivrée, voilà plus d'un siècle, de son fief américain?

C'est que ce fardeau de la conquête et de l'exploitation coloniales ne pèse pas seulement aux épaules qui le portent, ne courbe pas seulement la taille et les reins, n'épuise pas seulement la sueur et le sang de tout un peuple. A la longue, il est bien plus funeste encore à la souplesse intellectuelle et à la droiture morale. Il les écrase l'une et l'autre, les déforme si elles ne sont que de trempe médiocre, les brise si elles refusent de plier.

Au métier de conquistador, que devint cette Espagne chrétienne et chevaleresque, si respectueuse jadis des lois divines, et scrupuleuse jusqu'à

la mort de la vérité et des paroles échangées? La France de Pascal a stigmatisé les casuistes espagnols qui n'avaient entrepris, après tout, que de concilier les lois divines avec les nécessités coloniales : ces Jésuites connaissaient les Indes et la Chine et la vie qu'un conquistador est obligé d'y mener; par expérience, ils avaient appris que les commandements de Dieu, pris au pied de la lettre, et les réclamations de la conscience humaine, si on les écoutait toujours sans distinguer les cas, rendraient bien difficiles, impossibles même les entreprises contre les païens... La France depuis Pascal — et toute l'Europe avec elle — a fait quelque progrès. Notre compréhension s'est ouverte à courir le monde, et notre tolérance s'est faite admirable pour ceux qui nous prêchent aujourd'hui la morale des conquistadores : notre France démocratique confie sa destinée et sa signature à des coloniaux.

Par un singulier revirement, c'est l'Espagne qui, dans quelques années, stigmatisera peut-être nos accommodements casuistiques. Ce n'est pas qu'elle soit tout à coup devenue plus rigoriste à mesure que nous devenions plus tolérants : dans sa conversion, le désir d'une vie plus morale a eu beaucoup moins de part que le besoin d'une vie plus assurée et plus commode. Car brusquement, n'ayant plus à s'occuper de sa besogne coloniale, elle a eu le loisir de revenir à ses propres affaires et elle s'est aperçue que, chez elle, elle possédait certains moyens de vivre honnêtement que, depuis des siècles, elle négligeait : terres

à Tabandon, mines et canaux à la dérive, ports en ruines, chemins transformés en torrents...

Dans le court intervalle qui sépara les premières reculades musulmanes des grandes entreprises coloniales, il fut un temps où l'industrie et le commerce, Tagriculture et la science de TEspagne faisaient Tadmiration, Tenvie des Flandres, des Allemagnes, de la France et de TAngleterre.

En cette fin du moyen âge, durant les xiv* et XV* siècles, toute TEurope occidentale se bousculait sur les routes de Compostelle, pour vénérer sans doute les reliques et implorer les miracles du grand saint Jacques, mais pour visiter aussi les universités d'Âlcala et de Salamanque et pour achalander les fabriques de Burgos, de Valladolid, de Tolède et de Grenade, acheter les draps, les soies, les verres, les cuirs, les fers, les armes, les bijoux, tous ces articles espagnols de luxe ou de nécessité qui, dans l'Europe de ce temps, jouissaient de la même renommée que les articles anglais dans l'Europe actuelle.

11 fut un temps, — les choses ont tellement changé que nous Tavons presque oublié, — il fut un temps où TAngleterre paysanne s'approvisionnait de manufactures aux ateliers espagnols, où le tisseur des Flandres s'approvisionnait de laines aux troupeaux de la péninsule ; quand l'Angleterre commença de naviguer, ce fut à des armateurs et à des pilotes espagnols qu'elle emprunta leurs secrets de construction ou de direction des navires. L'Espagne passait alors pour la première nation du monde; toute la

chrétienté proclamait la supériorité de la race espagnole dans les sciences, dans les arts, dans les travaux de la terre et de la mer, de la guerre et de la paix, et la mode espagnole donnait à Paris le ton, à la France le Cid,

Depuis ces jours lointains, rien n'est changé dans ce pays, sauf le vouloir des hommes. Cette Espagne, qui jadis offrait des terres fertiles à toutes les cultures, des matières premières à toutes les industries, de la main-d'œuvre à toutes les entreprises et à tous les métiers, à tous les arts et à toutes les sciences, cette Espagne n'a rien perdu de ses avantages naturels.

Sol, sous-sol, climat, situation géographique, abondante et vaillante main-d'œuvre : l'Espagne est toujours outillée et disposée par la nature pour nourrir une grande communauté humaine. Aussi bien et même mieux que les autres contrées de l'Europe, TEspagnea tout ce qu'il faut pour assurer la richesse et le bonheur d'un peuple moderne, pour lui donner un rôle de premier plan sur le théâtre du monde, et peut-être, si Ton pouvait risquer une prophétie, peutêtre ne serait-il pas aventureux de prédire que demain ce pays sera l'un des mieux dotés de l'Europe pour satisfaire aux nécessités que créent à la politique des nations les exigences de l'industrie contemporaine.

S'il est une nécessité, en effet, qui désormais préside à la fortune des peuples, c'est le besoin pour le producteur national de posséder un consommateur national, et réciproquement : il faut à nos usines

leurs fermes, et il faut leurs villes ouvrières à nos paysans; un peuple ne peut aujourd'hui se suffire et demain ne pourra subsister que s'il réunit ces deux éléments indispensables.

Voyez la crise de Tusine anglaise et les efforts de rimpérialisme anglais cherchant par tout l'univers, à grands frais d'hommes et d'argent, cette ferme que les ouvriers anglais réclament, qu'ils possédaient jadis dans l'Amérique agricole, qui leur manque aujourd'hui et que M. Chamberlain pensait trouver dans les colonies d'outre-mer, pour consommer les manufactures de toutes sortes et fournir, en retour, le pain quotidien.

Aujourd'hui, les seuls États-Unis, occupant la moitié d'un monde, réunissent ces deux éléments. Demain, la Russie, occupant de môme un quart de Tunivers, remplira à son tour les mêmes conditions. Mais notre Europe, morcelée en nations minuscules, ne pourra vivre que par les syndicats internationaux de l'usine anglaise et de la ferme française, de l'usine allemande et de la ferme hongroise ou levantine.

L'Espagne peut-être sera capable de se suffire à <îile-môme : chez elle, sans avoir besoin de sortir de sa péninsule, elle peut avoir sa ferme et elle peut avoir son usine; pour l'une comme pour l'autre, la nature Ta merveilleusement dotée.

11 est à peine besoin d'énumérer les privilèges naturels de cette ferme espagnole. Aux plaines de l'Andalousie, de TAragon et des Castilles, elle unit les pâturages des sierras et des Pyrénées, aux moutons de TEstramadure les taureaux de Séville et les vaches de Galice, aux blés castillans les vignes andalouses et catalanes, aux pommiers de Biscaye les oliviers de Cordoue, les orangers de Grenade et les dattiers de Murcie, aux forêts des Asturies les jardins de Valence, tous les arbres et tous les fruits de la zone semitropicale aux animaux et aux cultures de nos pays tempérés, et le climat breton du golfe de Gascogne au climat africain des plages d'Alicante?

Et sur le pourtour de cette terre « de miel et de lait », la mer offre ses troupeaux de poissons océaniques et méditerranéens, ses bandes de sardines aux pêcheur de Vigo, ses armées de thons aux pêcheurs de Cadix, ses myriades d'anchois, de bromes et de rougets aux pêcheurs de Valence.

Il suffît pareillement de cataloguer les richesses minières que Tusine espagnole tirerait de « ce coffrefort de Téternité » (comme disait déjà te vieux Polybe), si elle voulait seulement se donner la peine de rouvrir les galeries arabes, romaines, grecques, phéniciennes. Si haut que nous remontions dans l'histoire de l'industrie humaine, toujours les différents âges trouvèrent en ce sous-sol espagnol les

métaux et les matières dont les civilisations diverses pouvaient avoir besoin.

Aux temps du bronze, le cuivre ibérique fit la richesse de la paradisiaque Tartessos, de cette fabuleuse Tarshish que les forgerons sidoniens vantaient aux pâtres d'Israël, et dont la renommée retentit dans les plus anciennes pages de la Bible et de TOdyssée... Aux temps du fer, Tolède vendit ses lames, et Cordoue ses armures, à toute la chevalerie d'Europe, d'Afrique et d'Asie, à tous les soldats du Christ ou du Prophète. Aujourd'hui encore, en notre âge de la houille, c'est le fer de Bilbao et le cuivre d'Huelva qui approvisionnent la fonderie anglaise... Et je ne parle pas des minerais plus précieux, d'or, d'argent, de mercure, de zinc, de cobalt, etc., qui suffiraient à la fortune d'un autre pays.

Pour l'exploitation de ces mines comme de ces champs, c'est un admirable réservoir de force, de ténacité, de sobriété, de valeur physique et morale, d'aptitudes variées et fécondes que peut offrir ce peuple bariolé, où toutes les races méditerranéennes et continentales se sont fondues ou syndiquées. Quelle abondance et quelles sources inépuisables d'énergie humaine dans ces villages de la plaine ou des monts, qui, n'ayant plus aujourd'hui à entretenir de victimes les sanglants autels du dieu colonial, continuent par milliers — quinze mille Galiciens, dix mille Valenciens chaque année — de s'en aller quérir fortune outre-mer et d' « hispaniser » Cuba, les Amériques du sud et la" France algérienne!

Si cette main-d'œuvre eût réservé sa vaillance et son habileté à la ferme et à l'usine nationales, le changement eût été grand dans le sort de T Espagne et dans toute l'histoire de la Méditerranée. Mais, depuis quinze siècles, tournée vers la croisade ou vers la colonie, cette énergie ravagea ou déserta le domaine des aïeux, l'abandonna aux forces brutes de la nature, aux empiétements de la ronce et de la ruine, ou aux entreprises de l'étranger. Et Tétranger exploita, dépouilla cette Espagne, parce qu'ellemême exploitait et dépouillait ses colonies.

La ferme et l'usine espagnoles, manquant de bras, virent le désert niveler leurs sillons ou les éboulements obstruer leurs galeries. La moitié des ressources nationales étant taries, l'Espagne dut acheter au dehors, non seulement presque toutes les manufactures que jadis elle exportait chez les autres peuples, mais jusqu'aux approvisionnements, jusqu'aux vivres, jusqu'au blé de son pain quotidien. A toute l'Espagne du xix® siècle, on aurait pu appliquer la boutade du vieil ambassadeur vénitien : « A Burgos, le soleil doit être importé, comme tout le reste ».

Importer à Burgos du soleil — voire du soleil anglais — n'eût pas été plus étrange, après tout, qu'importer de la morue norvégienne ou normande aux poissonneries de Bermeo et de Valence, du blé et du tabac américains aux halles et aux manufactures de Valladolid et de Séville, du sucre français aux confiseries de Grenade, des outils, des machines, des

fers anglais et allemands aux forges de Bilbao et de Catalogne, des navires écossais aux cales de Palos et de Carthagène, des draps flamands et des soies lyonnaises aux héritiers des tisseurs de Ségovie et de Grenade : Liège fournissait d'armes les ateliers de Tolède! et, dans les Alpes Cantabriques, Santander et la Corogne vendaient du fromage suisse et des bois de Norvège I

Jetez un coup d'oeil seulement sur le tableau des importations espagnoles, tel que le dresse notre ministère du Commerce en ses Annales du Commerce extérieur j faits commerciaux^ n' 21 :

Importations espagnoles

{En millions de pesetas).

Principales marchandises. . 1893 1896 1899 1901 1902

Produits alimentaires.

Bestiaux, chevaux, &nes,

mulets 6,2 23,1 20,5

Café 14,6 n,7 19,8

Cacao 13,9 11,9 13

Morue 24,8 24,3 25,6

Sucre 12,9 17,1 4,4

Froment 79,5 35,6 85,9 33,7 16,3

Autres céréales 2,8 22,3 11,4 14,1 4,1

Autres produits.

Produits chimiques 18,5 22,8

Houille et coke 49,4 50,8

Coton brut 76 68,8

Cuirs et peaux 15,9 22,5

Fer et acier bruts et

ouvrés 17,3 22,1

Machines et mécaniques. 20,3 26,8.

A reporter 352,1 366,8

Principalot marchandises. 1893 1896 1899 1901 1903

Report 352,1 366,8 470,1

Embarcations 16,9 13,1 59,6

Soie et bourre de soie... 8,9 7,5 12,9

Tissus de soie 10,5 10,7 16,3

Bois et matériaux de construction 36,7 36 48,4

Tabac brut et manufacturé 34,5 32,7 32,1

Laine et poils 13,9 12,8 17,3

Tissus de laine 10,2 8,8 13,2

Valeur totale de toutes — —

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