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LE DISCOURS DE TANGER

Les demandes de la France à Fez. — L'avertissement de M. de Kiihlmann. — Les discours de Guillaume II à Brème et à Tanger.

— Coalition franco-allemande. — Guillaume II et la Turquie.

— Le braconnage français. — Synchronismes turcs et marocains. — Les déboires de la Wellpolitik, — La conciliation franco-allemande.

Le 26 janvier 1905, M. Saint-René-Taillandier, ministre de France, arrivait à Fez. Le 29, il était reçu en audience solennelle par le sultan Mouley Abd-el- Aziz et lui remettait, disait-il, « de nouvelles lettres de créance qui attestent l'importance de la mission que je viens remplir auprès de vous » ; il avait « le ferme espoir de mener à bien cette mission, qui tend à consolider Tamitré établie entre les deux États, en assurant à leurs intérêts communs la satisfaction qu'ils réclament ».

M. Saint-René-Taillandier avait laissé à Tanger un secrétaire de légation, M. de Chérisey, comme chargé d'affaires : TAllemagne y avait M. de Kiihlmann,

jeune secrétaire aussi, comme chargé d'affaires. Le 11 février, le secrétaire allemand, au cours d'une conversation semi-officielle, semi-privée, déclarait à notre charge d'affaires que TAllemagne, n'ayant pas été tenue au courant de nos accords avec l'Angleterre et avec l'Espagne, ne se considérait pas comme liée par eux et qu'il fallait s'attendre à quelque « initiative souveraine ». Le secrétaire allemand faisait la même déclaration, sous la même forme ambiguë, aux ministres d'Espagne et d'Angleterre.

Aussitôt prévenu, Paris chargea son ambassadeur à Berlin, M. Bihourd, de demander au gouvernement impérial quelle était la signification de cette démarche et comment le ministre d'Allemagne à Tanger pouvait tenir un langage si contraire, en certains endroits, à la vérité.

Le 14 février, le gouvernement de Berlin répondait à notre ambassadeur que les paroles prêtées au ministre de Tanger étaient ou inexactes ou mal interprétées ; que le gouvernement allemand, n'ayant pris aucune part aux accords franco-anglais et francoespagnol, n'avait aucune raison de se croire lié par eux; mais que jamais il n'avait autorisé son agent à dire que l'Allemagne n'avait pas été tenue au courant de ces négociations. Et le gouvernement allemand rappelait, au contraire, les communications faites soit à son ambassadeur à Paris, soit par notre ambassadeur à Berlin.

L'accord franco-anglais et l'accord franco-espagnol, en effet, ont été officiellement connus de Berlin

avant leur publication, et Tun d'eux avant sa conclusion même.

Quinze jours avant la conclusion de Taccord francoanglais, en mars 1904, comme les journaux parlaient beaucoup de cet accord, le prince Radolin, ambassadeur allemand à Paris, prit, à Tune des réceptions de notre ministre des Affaires étrangères, la liberté d'une question indiscrète, disait-il. Il demanda si réellement cet accord était projeté et sur quelles bases. Comme les grandes lignes de Taccord étaient nettement tracées déjà et les termes presque arrêtés, notre ministre exposa point par point à Tambassadeur d'Allemagne les stipulations concernant le Maroc et TÉgypte, et l'ambassadeur le remercia de cette marque de confiance, en ajoutant qu'il allait aviser son gouvernement, mais qu'à son avis cet accord franco-anglais, en ce qui concernait le Maroc, ne pouvait que satisfaire les intérêts de l'Allemagne, puisque la liberté commerciale était garantie à tous et puisque l'Allemagne n'avait au Maroc que des intérêts commerciaux.

L'ambassadeur prévint aussitôt son gouvernement. Par nous donc, quinze jours avant la conclusion de l'accord franco-anglais, Berlin fut mis en mesure non seulement de préparer toutes les remontrances à faire après la publication du traité, mais encore d'essayer toutes les négociations secrètes, tous les efforts et toutes les combinaisons contre la conclusion même de l'entente franco-anglaise. La diplomatie classique n'a jamais usé de pareilles « cartes sur tables ».

L'accord, aussitôt signé, fut publié par Londres. Paris, que cette publication surprit un peu, chargea son ambassadeur à Berlin de communiquer officiellement le texte au gouvernement allemand et de donner, verbalement ou même par d'autres moyens, toutes les assurances que Berlin pourrait désirer touchant la liberté commerciale.

Par suite de circonstances indépendantes de sa volonté, notre ambassadeur fut empêché, trois semaines durant, de faire cette démarche. Mais à la première audience qu'il eut du secrétaire d'État allemand, celui-ci se hâta de reconnaître que l'accord était de tous points conforme aux indications données d'avance par notre ministre et que les intérêts de l'Allemagne étaient pleinement sauvegardés par la clause de la « liberté commerciale ». Berlin ne demanda même là-dessus aucune stipulation plus précise.

Dans rintervalle, M. de Bûlow disait au Reichstag, le 12 avril 1904 :

Le Maroc est la question principale de cette convention. Nous avons dans la Méditerranée en général et spécialement au Maroc un intérêt économique essentiel, avant tout des intérêts commerciaux. Nous avons donc un grand intérêt à ce que régnent au Maroc la tranquillité et Tordre. Nous devons protéger et nous protégerons nos intérêts mercantiles au Maroc; mais nous n'avons aucune raison de craindre qu'une puissance méconnaisse ou blesse ces intérêts...

Voilà pour l'accord franco-anglais.

Six mois se passent, durant lesquels Berlin, loin de

nous accuser de fourberie ou d'empiétements, dit au contraire que notre entreprise marocaine ne peut que favoriser les intérêts commerciaux, les seuls intérêts, de TAUemagne au Maroc. L accord francoespagnol survient. L'ambassadeur allemand est absent de Paris. Mais avant la publication de cet accord, — qui, celle-ci, dépendait de nous, — notre ambassadeur à Berlin communique le texte au gouvernement allemand, et Berlin, rappelant une fois encore la démarche du prince Radolin au sujet du traité francoanglais, déclare que ce nouvel accord franco-espagnol ne fait que corroborer les engagements pris par la France au sujet de la liberté commerciale.

Tels sont les faits. Ils sont connus de toutes les chancelleries puisque, au fur et à mesure de nos déclarations à Berlin, nos représentants dans le monde faisaient les mômes démarches auprès des autres gouvernements. Berlin avait donc cent fois raison de répondre à notre ambassadeur, le 14 février 1905, que l'Allemagne n'avait pas donné sa signature aux accords franco-anglais et franco-espagnol, mais qu'elle n'en avait jamais ignoré la teneur et que, surtout, la France n'avait pas omis de les lui communiquer avec pleine franchise et prévenances.

Pour être complet, Berlin aurait dû ajouter que l'Allemagne non seulement n'avait jamais protesté contre ces accords, mais qu'elle leur avait par son silence donné son tacite consentement et même qu'à plusieurs reprises, en des conversations et notes officielles, elle avait déclaré que ses intérêts com-

326 L'APPAIRB MAROCAINE

merciaux, ses seuls intérêts au Maroc, étaient entièrement respectés, sauvegardés par ces accords.

Le 31 mars i9fô, Guillaume II allait à Tanger uniquement pour faire pièce à nos demandes et pour encourager le sultan Mouley Abd-el-Aziz à repousser le plan de réformes que notre ambassadeur était en train de lui soumettre :

Ma visite à Tanger a eu pour but de faire connaître que je suis décidé à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour sauvegarder efficacement les intérêts de TAllemagne au Maroc. Je considère le Sultan comme un souverain absolument indépendant, et c'est avec lui que je désire m'entendre sur les moyens les plus propres à obtenir ce résultat.

Quant aux réformes que le Sultan aurait l*intention d'introduire dans ce pays, j'estime qu'il doit procéder avec beaucoup de précaution et en tenant si bien compte des sentiments religieux de ses sujets qu'à aucun moment l'ordre public ne puisse être troublé par le fait de ces réformes.

Voilà donc « l'initiative souveraine » que le ministre allemand à Tanger annonçait à notre chargé d^affaires le il février 1903.

Durant six semaines, Guillaume II a mûrement décidé et préparé cette démarche. Quelque motif puissant l'a sans doute entraîné : il est trop évident, après Texposé que je viens de faire, que « la sauvegarde efficace des intérêts allemands au Maroc » n'était qu'un prétexte, puisque Berlin déclarait ces intérêts efficacement et pleinement sauvegardés par les accords franco-anglais et franco-espagnol et puisque, en vérité, toutes les puissances industrielles

et commerçantes ne peuvent retirer que bénéfices et avantages de notre pénétration marocaine. Derrière ce prétexte, quel était le motif véritable?

On a fait remarquer un synchronisme entre la formation du ministère Rouvier (24 janvier) et la déclaration du ministre allemand à Tanger (11 février) : Guillaume II aurait voulu punir la France du maintien de M. Delcassé aux Affaires étrangères. On a dit que Guillaume II n'avait pas eu à se féliciter de la politique de M. Delcassé. Durant son long ministère, M. Delcassé a conclu des accords, beaucoup d'accords, avec l'Angleterre, avec l'Italie, avec l'Espagne, avec tout le monde. Il n'en a pas conclu avec l'Allemagne, — et le bon public de dire : « Voilà pourquoi Guillaume est mécontent; il prête à notre gouvernement des intentions hostiles que personne en France ne partage ni n'approuve ».

Mais Guillaume II, qui connaît ses propres affaires un peu mieux que le bon public, sait que, jamais, aucun de nos ministres des Affaires étrangères, — pas plus M. Delcassé que l'un quelconque de ses prédécesseurs, — n'a eu à repousser un accord franco-allemand : un ministre, quel qu'il fût, aurait été forcé de prêter l'oreille à toute proposition de Berlin, qui pût rétablir la paix et l'amitié des deux peuples sans rien sacrifier de leurs intérêts essentiels et de leur honneur.

328 L'AFFAIRE BIAROGAINE

Au commencement de la guerre du Transvaal, noire ambassadeur à Berlin transmit le résumé et certaines phrases textuelles de propos que TEmpereur et son chancelier lui avaient tenus, touchant « la grandeur des intérêts communs que la France et TAllemagne peuvent avoir dans le monde, en Asie et en Afrique surtout ». Comme ces propos revenaient avec insistance dans la bouche de l'Empereur et de son chancelier, notre ambassadeur fut autorisé à répondre, le 30 octobre 1899, que notre gouvernement ne méconnaissait pas ces intérêts et que, tout au contraire, ils lui semblaient mériter un examen commun. Berlin répliqua que Ton allait examiner, réfléchir. . .

Du 30 octobre 1899 au 11 février 1905, le gouvernement allemand ne nous a jamais communiqué les résultats de cette réflexion. Mais, à vingt reprises, chaque fois que Guillaume II rencontra quelque Français de marque ou mit le pied sur Tun de nos bateaux de guerre, je sais qu'il fît en termes très vifs, parfois violents, Texposé de ses conceptions fondamentales touchant cette entente franco-allemande.

Depuis dix ans que je suis professeur à TÉcole supérieure de marine, vingt ou trente de mes élèves, de promotions différentes, m'ont répété textuellement les mêmes phrases, non pas tombées de la bouche impériale dans le secret d'un entretien intime, mais prononcées tout haut, avec gestes à l'appui, dans le cercle de la présentation officielle ou de la réception publique.

A chacune de ses rencontres, Guillaume II exposa longuement les raisons impérieuses qui lui semblaient nécessiter une entente franco-allemande, les désirs sincères que lui et son peuple en avaient, Tadmiration et la sympathie que lui et son peuple nous gardaient au plus profond de leurs âmes. Il fut toujours muet sur les moyens de cette entente, sur le terrain, genre et mode de concessions ou de conciliations qu'il jugeait possibles. Par contre, toujours il montra le but de cette entente, avec une précision et une sorte d'allégresse mystique dont ses auditeurs les plus chauvins, les moins pacifiques, étaient un peu gênés.

Ce but, c'était toujours une croisade soit du continent contre TAngleterre, soit de l'Europe contre les États-Unis ou contre l'Asie jaune : contre la tyrannie anglaise, contre la concurrence américaine, contre le péril asiatique, toujours contre quelque chose ou contre quelqu'un, Guillaume II entreprenait de fédérer l'Europe entière ou une partie de l'Europe, en vérité (sa haine de l'Angleterre éclatant presque malgré lui dans ses moindres mots) l'Europe continentale.

Avec tout le monde, la France entière est disposée à tous les accords, pourvu qu'ils soient honorables et profitables aux deux parties. Contre quelqu'un, contre qui que ce soit, sauf contre le crime turc peut-être ou contre le mal physique et les injustices sociales, est-il quelqu'un en France qui signerait un accord avec qui que ce soit? Contre l'Angleterre surtout et contre

rAmérique, avons-nous un intérêt quelconque à partir en croisade militaire, économique, diplomatique ou commerciale?

Que chacun dans le monde fasse au mieux ses aflaires; que tous les peuples, et TAllemagne aussi, soient satisfaits de leur travail récompensé; que TAngleterre surtout et les États-Unis soient riches et prospères, toujours de plus en plus riches et prospères, assez riches pour nous acheter ces douceurs de la vie luxueuse, que seuls notre art et notre ingéniosité peuvent leur fournir : n'est-ce pas l'intérêt vital de notre France? Et n'est-ce pas aussi le premier devoir de notre république que tendre une main fraternelle à tous ceux qui dans le monde cherchent le bonheur par la justice et le progrès?

En chacune de ces rencontres, Guillaume II est beaucoup trop fin pour n'avoir pas noté le sursaut de tous ses auditeurs français, leur recul instinctif devant cette tentative d'embauchage « continental » ou « européen ». L'Allemagne a-t-elle son intérêt réel et voit-elle son avenir en cette fédération agressive, en cette croisade? Tout entière, partage-t-elle les idées de son empereur ou, dans son respect monarchique, est-elle prête à les subir?...

En France, Guillaume II est trop averti de notre vie nationale pour croire que jamais un ministre puisse imposer à la nation, au parlement, ses conceptions et préférences. Du 30 octobre 1899 au 11 février 1905, si les discours de Guillaume II n'ont jamais trouvé d'échos en ce pays, la faute ou le

mérite — et Guillaume II le sait bien — n'en est pas à M. Delcassé : de nos ministres présents et futurs, il n'en est pas un seul qui tiendrait une heure au fauteuil, s'il s'avisait de mettre l'intérêt de la nation ailleurs que dans la paix honorable avec le monde entier.

Peut-être M. Delcassé n'a-t-il pas eu Thabileté courtisane de cacher un peu la contradiction qu'il apercevait entre ces ambitions de l'Empereur et les intérêts, les besoins de la France. Peut-être — et ceux qui connaissent encore, dans l'histoire du Second Empire, certaine affaire du Luxembourg, n'en seront qu'à demi étonnés, — peut-être M. Delcassé a-t-il mis toujours trop d'affectation à ne pas même sembler compromettre la France dans un complot, dans une apparence de complot contre qui que ce fût. Guillaume II, assurément, est incapable des perfidies de Bismarck; mais si personne ne met en doute sa- loyauté, personne ne craint-il ses sautes de projets et d'humeur? Il vaudrait mieux, à coup sûr, qu'il n'eût jamais envoyé de télégramme au président Krûger; mais ce télégramme existe, et ce qui suivit est de l'histoire, hélas 1 et peut-on avoir une égale confiance dans les paroles et procédés de M. de Btilow?

Je doute que nos accords avec l'Angleterre, avec l'Italie et avec l'Espagne eussent jamais pu être menés à bien, si à la dernière minute on eût pu sortir contre nous le moindre papier, le moindre mot permettant de suspecter notre entière bonne foi, et notre désir de

faire une part fraternelle, sans réserve d'intentions, sans hypocrisie d'amitié, aux intérêts de tous nos partenaires.

Je ne dis rien du rapprochement que certains ont cru pouvoir établir entre la prise de Moukden (10 mars) et la visite à Tanger (31 mars) : sans aucun doute, les premières défaites russes avaient depuis longtemps incliné la diplomatie allemande aux espoirs de ne plus nous ménager; mais c'est le 11 février, un mois avant la grande défaite de Moukden, que le ministre allemand à Tanger annonce « l'initiative souveraine ». J'aperçois plus nettement un autre synchronisme. L'Information publiait, au lendemain du discours de Tanger, une note d'allure presque officielle, qui aurait dû attirer l'attention, diriger les négociations du gouvernement français. On lit dans te Temps du 6 avril 1905 :

Il convient de signaler une conversation qu'un représentant de l'agence de VInformation aurait eue avec une personnalité allemande qui n'est pas nommée. D'après celle-ci, les manifestations de l'empereur d'Allemagne au Maroc auraient pour objet principal d'obtenir une extension d'influence ailleurs, c'est-à-dire dans la partie orientale de la Méditerranée :

a L'Empereur ne s'est pas soucié d'apporter aux Marocains un espoir et \in appui chimériques, mais il a voulu donner un avertissement aux deux puissances intéressées dans l'accord anglo -français. Nous estimons en Allemagne que la France a chèrement payé à l'Angleterre ses coudées

franches au Maroc, par l'abandon de ses droits séculaires sur rÉgypte. Or, lorsque nous aurons laissé produire à l'accord anglo-français tout son effet, TAllemagne se trouvera avoir jusqu'à un certain point tiré les marrons du feu.

» L'Empereur regarde beaucoup moins à l'ouest qu'à l'est du bassin méditerranéen ; si sa venue à Tanger a paru contrecarrer les desseins de la France, en retour la' diplomatie allemande se heurte à chaque instant à l'influence française sur les rives du Bosphore. Tous les efforts de' l'Empereur tendent à établir la prépondérance allemande en Asie Mineure, et, sur ce terrain, nous rencontrons des obstacles sérieux qui proviennent presque exclusivement de l'Angleterre et de la France. C'est à l'instigation de l'Empereur que TAutriche-Hongrie et l'Italie revendiquent la protection de leurs nationaux en Orient; c'est dans ce but qu'il opère de plus en plus son rapprochement avec le Saint-Siège.

» La suprématie allemande en Asie Mineure, en regard de la suprématie anglaise en Egypte et en échange de la suprématie française au Maroc, tel est l'enjeu de la partie diplomatique que viennent d'engager l'Empereur et le chancelier. »

Cette note officieuse fait allusion au conflit, qui s'est élevé entre les ambassadeurs allemand et français à Consianlinople, autour d'une commande d'armes, que chacun d'eux voulait obtenir du Sultan. Sur ces choses turques, les lecteurs connaissent trop bien mes sentiments personnels pour que j'aie besoin de mêler le moindre jugement à l'exposé des faits. Que la France fournisse des armes à Abd-ul-Hamid contre ses peuples, c'est peut-être une opération qui relève de la morale... Mais ne voyons que « les affaires » en cette affaire.

Vers le milieu de janvier 1905, le Sultan avait besoin de quelques millions de livres turques pour comprimer — on dit en français : massacrer — la Macédoine. Sur la place de Paris, il avait des financiers tout prêts, dont le métier est d'ignorer où va l'argent d'un emprunt. Le Sultan et ses prêteurs s'accordèrent sur le total, les conditions, le taux et les garanties de l'emprunt, sur les remises des financiers, courtiers et autres intermédiaires.

Quant tout sembla conclu, notre ambassadeur, M. Constans, exigea qu'une partie de cet emprunt fût dépensée en France même et profitât à nos industriels français. C'est la mode actuelle : tous les gouvernements en usent ainsi. C'est au fond une exigence très raisonnable : le Sultan ayant à faire des achats avec l'argent que nous lui prêtons, il est juste qu'à conditions égales il donne la préférence à nos fournisseurs, et il est nécessaire qu'un ambassadeur défende âprement les intérêts de ses nationaux, — si les intérêts de ces particuliers ne sont pas contraires aux intérêts de la nation. Mais notre ambassadeur, parmi les achats du Sultan, réclame pour la France certaines fournitures d'armes et de canons.

Un homme s'est arrogé depuis quinze ans le droit, le monopole des fournitures à l'armée turque : l'empereur d'Allemagne. Depuis quinze ans, il a pu croire que ce « droit acquis » lui était reconnu par tous et par nous, en particulier; aujourd'hui, on semble entreprendre sur son monopole. Voici le résultat.

C'est à la fin de janvier 1905 que M. Constans for-

mule, puis presse ses exigences. Aussitôt le synchronisme s'établit entre les dépêches de Constantinople, touchant les commandes d'armes aux Français, et les dépêches de Berlin ou les nouvelles de Tanger, touchant les intentions allemandes sur le Maroc. On lit dans le Temps des 17, 18 et 21 janvier 1905 :

Constantinople, vid Sofia, 16 janvier, dix heures vingt.

La nouvelle que Tambassadeur de France, M. Constans, serait intervenu auprès de la Banque Ottomane pour avancer au Trésor cinquante mille livres est controuvée. La commission ministérielle, réunie au Palais, a commencé l'examen du projet relatif à un emprunt de cinq millions de livres avec le groupe financier français.

Constantinople, via Sofia, 17 janvier.

Le règlement de la redevance annuelle de huit millions de francs pour Tindemnité de guerre turco-russe est assuré. Le projet de nouvel armement comprend sept cents canons de campagne et de siège qui, avec leurs harnachements, munitions et autres accessoires, demanderaient quatre millions de livres environ.

Constantinople, via Sofla, 20 janvier.

Le Sultan a convoqué au Palais une commission ministérielle, avec ordre de ne pas se séparer avant d'avoir pris une décision sur les affaires de l'emprunt et des commandes d'armes.

L'affaire se noue. Le Sultan a besoin d'argent pour la redevance annuelle de Tindemnité de guerre à la Russie et pour l'armement de ses troupes en Arabie et en Macédoine. Les négociations avec un groupe de financiers français commencent : M. Rouvier est déjà

ministre des finances; il n'est pas encore président du conseil. Aussi quand le Temps annonce Tentrée en scène de notre ambassadeur, il ne s'agit alors, semble-t-il, que des finances macédoniennes :

Constantinople, via Sofîa, 24 janvier.

Hier, le ministre des Affaires étrangères a fait visite à l'ambassadeur de France, M. Constans. Outre que la Porte refuse d'admettre le principe d'un contrôle des puissances sur les finances de Macédoine, le gouvernement ottoman est encore décidé à faire une opposition absolue aux deux^ points principaux du règlement présenté par les ambassadeurs, savoir que les budgets des vilayets et la création de nouvelles taxes auront préalablement l'assentiment des puissances.

Mais le ministère Combes quitte les affaires ; M. Rouvier devient président du conseil et son influence directe ou indirecte sur notre diplomatie va pouvoir s'exercer tant à Paris, contre le gré peut-être de notre ministre des Affaires étrangères, qu'à Constantinople, suivant les désirs de notre ambassadeur. Bientôt les journaux anglais annoncent que l'ambassadeur de France et l'ambassadeur d'Allemagne sont en lutte auprès du Sultan pour obtenir tout ou partie de la future commande d'armes. Aussitôt Berlin fait publier dans les agences :

BerUn, !•' février.

Je crois savoir que le gouvernement allemand a décidé la pose d'un câble entre Vigo et Tanger et entre Âguadir et Tanger.

C'est le premier avertissement de représailles possibles au Maroc... La lutte entre les ambassadeurs à Constantinople devient aiguë :

Gonetantinople, vid Sofia, 5 février.

M. Gonstans a eu, après la solennité, une longue audience du Sultan. Hier, le Sultan a réuni sous sa présidence la commission ministérielle pour prendre une décision définitive sur les affaires de l'emprunt et des commandes d'armes.

De Berlin, second avis pour le Maroc :

Berlin, 8 février.

Le bruit s'accrédite que l'empereur commencera sa croisière de la Méditerranée le 23 mars. Elle durera de quatre à cinq semaines. L'impératrice accompagnera, l'empereur.

Mais à Constantinople Tambassadeur d'Allemagne l'emporte. On lit dans le Temps du 8 février :

Le correspondant à Constantinople de la Gazette de Francfort télégraphie que, dans la nuit du 4 février dernier, un conseil des ministres extraordinaire a été tenu sous la présidence du Sultan. Ce conseil a duré cinq heures. Un mazbata a été rédigé conformément à l'avis de la haute commission militaire, qui a proposé de faire à l'usine Krupp la commande totale de nouvelles batteries.

Le 5 février, le ministre des Affaires étrangères, Tewfikpacha, s'est rendu chez l'ambassadeur d'Allemagne pour lui déclarer officiellement que le Sultan a approuvé le mazbata. Le ministre ottoman a aussi informé M. Gonstans de la décision définitive prise par le conseil. La somme destinée à couvrir les nouvelles dépenses pour l'artillerie est de soixante-quinze millions de francs.

A la suite de cette communication deTewfik-pacha, M. Constans annonce la rupture des pourparlers d'emprunt :

Conslantinople, 8 février.

Tewfik-pacha avait proposé dimanche dernier à M. Constans de revenir sur la question des chemins de fer.de Syrie, de manière à satisfaire les réclamations françaises. Tewflk-pacha offrait, en outre, d'acheter à la France 11 500 000 francs de fournitures militaires.

M. Constans réclamait Tachât à des usines françaises de fournitures pour une somme de 30 millions de francs, c'est-à-dire du tiers des fournitures totales. La note, remise à la Porte dimanche dans la soirée, préconisait les demandes du gouvernement français.

Hier soir, ne recevant pas de réponse, M. Constans informa par écrit la Porte qu'il cessait les négociations, tout en maintenant ses droits, et que le marché de Paris était fermé à toute nouvelle émission turque. La Banque Ottomane notifia alors au ministre des finances que, n'ayant pas la cote au marché de Paris, elle retirait ses propositions concernant l'emprunt projeté. Un iradé a déjà été promulgué ordonnant l'achat de tous les canons à l'usine Krupp. Toutefois, le nombre des canons qui seront achetés est sensiblement réduit. Il s'agirait de 60 batteries, au lieu de 142. On dit que la Deutsche Bank a informé le gouvernement qu'elle était prête à venir en aide au Trésor.

On croit que M. Constans partira prochainement pour Paris.

Les menaces de M. Constans ont eu, comme on voit, un premier effet : le Sultan manque à la parole qu'il a donnée aux Allemands ; un iradé « ordonnait l'achat de tous les canons à Tusine Krupp » ; mais par un tour de passe-passe, on supprime quatre-vingtdeux batteries de ce Mal des canons; il ne reste aux

Allemands que soixante batteries à fournir au lieu de cent quarante-deux, — pas même la moitié. L'ambassadeur d'Allemagne et l'Empereur en personne font parvenir, dit-on, au Sultan des réclamations fort vives.

Mais le Sultan a besoin d'argent liquide et les Allemands n'en ont guère : on sait la crise financière où l'Allemagne se débat; les avances énormes de marchandises, qu'elle a faites à ses clients du monde, ont lourdement grevé son crédit et ses Bourses; la crise russe est venue compliquer ses affaires ; le même entrefilet du Temps du 3 février, qui annonçait la croisière de l'empereur, ajoutait :

Les capitalistes allemands, engagés pour plus de cent millions dans les entreprises industrielles de Sosnowice et des autres localités de la frontière russo-prussienne, subissent des pertes considérables du fait des tentatives de grève qui ont lieu depuis quelques jours en cette région. Les émeutiers ont forcé le personnel allemand des mines et des aciéries à prendre part à des démonstrations contre les autorités russes.

Aussi, malgré les offres de la Deutsche Bank, le Sultan sait bien qu'il ne peut plus se passer de la finance française :

Sofia, 9 février.

Après un conseil des ministres extraordinaire, tenu hier au palais, le Sultan a envoyé aujourd'hui le ministre des finances et le ministre des vakoufs chez M. Constans, avec de nouvelles propositions rédigées sur les bases indiquées par notre ambassadeur dans sa communication de dimanche dernier. Tewfik-pacha a rendu visite à M. Constans et lui

340 L'AFFAIRE KAROCAIMB

a fait une communication satisfaisante pour la France en ce qui concerne les chemins de fer de Syrie et les commandes d^armes. Les négociations avec la Banque Ottomane en Tue d^un emprunt ont été reprises.

Nous arrivons au 10 février. C'est la date décisive. Le correspondant particulier du Temps télégraphia de So&a le il février :

L'entente entre le groupe financier français et le gouvernement turc an sujet de Temprunt, des commandes d'armes et des quais est complète. L'emprunt sera de deux millions de livres, dont un tiers pour Tartillerie. Les Allemands feront aussi un emprunt de deux millions de livres dont la majeure partie sera affectée à des commandes d'artillerie et à solder les frais occasionnés par la fête du Baïram.

Ainsi M. Constans l'emporte : l'emprunt et les commandes seront coupés en deux. Les Allemands auron/ la moitié des commandes, s'iVs peuvent fournir la moitié de Temprunt (et ils ne pourront pas). Les Français, qui verseront Tautre moitié de l'emprunt, auront l'autre moitié des commandes. De Constantinople à Sofia, cette nouvelle a été apportée par une lettre ou par un exprès, non pas télégraphiée au correspondant du Temps qui la transmet de Sofia par le télégraphe.

Partie le il février de Sofia, elle date au moins du 10, du 9 peut-être, et Guillaume II a dû la connaître aussitôt (car il a un chiffre et la liberté du télégraphe). C'est le il février qu'il donne son troisième avertissement au sujet du Maroc : le secrétaire allemand à Tanger annonce « l'initiative souveraine ».

A Constantinople, Guillaume II insiste; le Sultan revient sur ses promesses à M; Constans ou en remet Texécution, essaie de payer en bonnes paroles et en décorations ; il semble que la Deutsche Bank rentre en scène. Alors notre ambassadeur renouvelle ses menaces de prochain départ :

Constantinople, via Sofia, 14 février.

Le ministère des finances, ayant réuni huit millions de francs environ avec engagement de les rembourser sur la prochaine avance à la Deutsche Banky a commencé hier le paiement des appointements et frais pour la fête du Baïram, après lequel le gouvernement ottoman compte reprendre et terminer les négociations des emprunts et des commandes. M. Constans compte partir demain mercredi.

M. Defîès, directeur général de la Banque ottomane, vient de recevoir le grand-cordon du Medjidié avec plaque en diamants.

Mais Guillaume II tient bon, sans doute, et le Sultan cherche un autre prêteur :

Constantinople, 15 février.

La grande maîtrise de l'artillerie continue à faire d'importantes expéditions de matériel de guerre en Macédoine où seraient également envoyés plusieurs bataillons du 4® corps d'armée du vilayet d'Erzeroum. Le gouvernement consacre 120 000 livres turques à la construction de routes stratégiques jusqu'à la frontière bulgare.

Le gouvernement a décidé la reprise des négociations avec le groupe français après les fêtes du Baïram qui commencent demain. Dans les milieux compétents, on parle de l'intention du gouvernement de contracter deux emprunts différents, chacun de 100 millions de francs.

Alors M. GoDstans quitte Constantinople. Le Temps du 19 février (paru le 18 au soir) annonce son arrivée à Paris. Le Temps du 21 février contient, en deux colonnes de Propos diplomatiques sur les Négociations franco-turques y un long exposé des affaires en litige, chemins de fer Damas-Mzerib et Hamah-Alep, quais de Constantinople, enfin l'emprunt :

Les négociations pour Temprunt venaient d'aboutir. On estima que les avantages attribués à la France en devaient être accrus. Et Ton demanda qu'en plus du règlement des trois affaires précitées, — garantie d'intérêts pour Mzerib, iirman pour Hamah-Alep, solution définitive pour les quais» — la Turquie fit en France une importante commande de canons. Il y avait à cette commande une double difficulté.

La première, d'ordre diplomatique, résidait dans les efforts inouïs du gouvernement allemand pour en empêcher l'exécution : lettres de Guillaume II au Sultan, démarches réitérées de son ambassadeur, le baron de Marshall, auprès du Grand- Vizir pour rappeler les services rendus et l'obligation qui incombait à la Turquie de rester en matière d'armement tributaire de l'industrie allemande.

La seconde, d'ordre militaire, avait pour origine l'embarras qui devait résulter pour les Turcs de l'achat d'un matériel différent de celui qu'ils avaient toujours employé et de la juxtaposition dans leur artillerie de batteries françaises aux batteries allemandes. Dès ce moment, l'affaire se gâta et l'ambassade de France sentit qu'il y avait contre elle partie liée par une cabale puissante.

Suit un rappel des hésitations turques, des promesses et refus du Sultan, et la colère légitime de M. Constans, et ses menaces de départ, enfin sa dernière visite au Grand-Vizir, qui brusquement lui annonce le règlement de toutes les affaires : pour les

chemins de fer et les quais, Tambassadeur reçoit des signatures, et, pour les armes, « la stipulation contractuelle à employer en commandes à Tindustrie française un tiers du capital emprunté ». Le rédacteur du Temps conclut :

Pouvait-on demander davantage? Sans formuler de réponse définitive, M. Constans se déclara ravi de trouver le Grand- Yizir dans ces dispositions. Il s'assura qu'effectivement l'afTaire des quais était réglée ; que, pour les autres, on prenait déjà des mesures en vue du règlement. Et cette vérification achevée, il s'en fut jeudi prendre le train pour Paris. Dans le court séjour qu'il y compte faire, il soumettra à M. Delcassé les résultats de la négociation qu'il considère cemme achevée. Après quoi, il retournera à son poste pour présider sur place à l'exécution des engagements.

Un mois se passe. M. Constans est à Paris et, durant un mois, fait attendre aux Turcs une réponse définitive. Il retourne à Constantinople et reprend la direction de l'ambassade le 12 mars :

Constantinople, via Sofia, 16 mars, 9 h. 10.

Les négociations pour l'emprunt et les commandes d'armes sont reprises activement. Après la séance de la commission financière, tenue sous la présidence du Grand- Vizir, le ministre des Affaires étrangères a fait visite à M. Constans.

Constantinople, 16 mars.

Un iradé ordonne l'appel de dix mille recrues dans la circonscription militaire du 4« corps, à Erzindjian. Ces recrues sont destinées à augmenter les effectifs des 2« et 3® corps d'Andrinople et de Salonique. Cette décision constitue une mesure de précaution pour le cas où les bandes

manifesteraient au printemps une nouvelle activité. Un autre iradé ordonne les préparatifs pour la convocation éventuelle de trois divisions de rédifs de Macédoine. Quatre transports, ayant à bord des troupes, ont quitté Akaba pour Hodéida, pour tenir garnison dans TYémen. Quatre bataillons sont partis de Médine pour Kassim, afin de coopérer, avec sept autres bataillons partis de Bagdad, aux opérations contre le cbeik Ibn Saïd dans le pays du Nejd. Les négociations ont été reprises entre l'ambassade de France et la Porte pour le règlement des affaires pendantes, notamment en ce qui concerne Tancien projet d'emprunt avec la Banque Ottomane.

Constantinople, via Sofia, 19 mars.

Le Sultan a reçu hier M. Constans, qui vient de rentrer, et M. Bapst, qui prend un congé.

Le Conseil des ministres a adressé au palais un rapport sur la question de Temprunt. Ce rapport conclut en donnant satisfaction aux deux groupes français et allemand.

La décision du Sultan est attendue aujourd'hui ou demain.

C'est le 22 mars que brusquement Guillaume II annonce sa prochaine visite à Tanger, et — comme pour éclairer le sens véritable de ce quatrième avertissement — le correspondant du Times à Tanger télégraphie :

Le rapprochement entre le makhzen et TAllemagne devient chaque jour plus marqué. Les intérêts commerciaux de TAllemagne au Maroc sont importants et ils exigent que le statu quo soit maintenu.

L'exclusion de l'Allemagne de toutes les négociations marocaines Ta naturellement blessée dans son orgueil, tout en lui laissant les mains libres pour jouer un rôle indépendant dans la politique marocaine, et malgré qu'il

soit désirable de voir l'Allemagne acquiescer à Faction de la France, elle se trouve dans la limite de ses droits stricts en poursuivant une politique personnelle. Avec ou sans intention, le ministre de France a donné à entendre au Ghérif qu'il représentait non seulement la France, mais en somme toute TEurope. Aussitôt après la conversation où cela fut dit, le Chérif envoya demander une explication au * consul d'Allemagne. Le gouvernement allemand fit répondre que non seulement l'Allemagne n'avait pris part à aucun des accords, mais encore qu'elle ignorait officiellement leur existence, et de plus qu'elle était résolue à maintenir l'intégrité de l'empire marocain.

Avant de partir pour Tanger, Guillaume II fait un dernier effort à Constantinople :

Constantinople, via Sofia, 23 mars.

Une note de l'ambassadeur d'Allemagne à la Porte oppose, dit-on, un veto aux commandes d'armes éventuelles à des manufactures françaises, avec menaces de sérieuses conséquences pour la Porte si elle passait outre. Cette note jette le cabinet ottoman, non seulement dans de graves embarras, mais aussi dans l'indignation de se voir dicter sa conduite. La question a dû être débattue dans le Conseil des ministres. En attendant, la Porte a fait à l'ambassade de France des propositions relatives à une commande d'armes; mais ces propositions, jugées insuffisantes, ont été rejetées.

Mais le Sultan a un pressant besoin d'argent pour la prochaine campagne contre les révoltés de l'Yémen et les Bulgares. Et M. Constans reste intraitable.

Guillaume II, à la veille de son embarquement, nous renouvelle, — pour la cinquième fois, — en son discours de Brème, des avertissements qui sont

encore tout pacifiques. Le Temps^ du 24 mars, donne le résumé de ce discours :

L'Empereur n'a jamais cherché la domination universelle. L'empire mondial qu'il a rêvé doit consister en un empire allemand jouissant de toutes parts de la confiance la plus absolue comme un voisin tranquille, honnête et pacifique, de sorte que si un jour on doit parler dans l'histoire de l'empire mondial allemand et de la puissance mondiale des Hohenzollern, on en parle comme d'un empire et d'une puissance fondés non sur des conquêtes, mais sur la confiance réciproque des nations s'efl'orçant d'atteindre des buts identiques.

Guillaume II s'embarque, M. Constans force le Sultan dans ses dernières résistances :

ConstantiDople, 27 mars.

Malgré la pression sans précédent de l'ambassade d'Allemagne exigeant que tous les canons soient commandés en Allemagne, le conseil des ministres a adressé hier un mazbata à Yildiz-Kiosk en faveur de l'achat en France des canons de siège, pour une valeur de deux cent mille livres, quoique recommandant l'achat des canons de campagne à tir rapide chez Krupp.

On assure que le Sultan a adressé une dépêche à Guillaume II l'informant de ce résultat.

Gonstantinople, via Sofia, 28 mars, 10 h. 35. Le conseil des ministres tenu dimanche, après de longues délibérations, a envoyé au Palais un mazbala concluant à l'acceptation des dernières propositions françaises concernant l'emprunt et les fournitures d'armes ou autres, sauf un point sur lequel l'entente est d'ailleurs probable lorsque le mazbata sera communiqué à l'ambassade.

« Le Sultan a adressé une dépêche à Guillaume II ». Guillaume II a dû connaître ces nouvelles à Lisbonne,

OÙ il s'est arrêté et d'où il ne repart que le 30 mars. Le 31 mars, Guillaume II fait à Tanger son discours. C'est le sixième avertissement : ce n'est pas le dernier. Tant que le mazbata des ministres n'est pas encore ratifié par un iradé du Sultan, la lutte à Constantinople se poursuit. Jusqu'au 5 avril, elle reste douteuse :

Gonstantihople, 31 mars.

Aucune décision n'a encore été prise au sujet de l'emprunt. Les négociations continuent.

Gonstantinople, via Sofia, 2 avril.

Les affaires de l'emprunt et de commandes de fournitures militaires restent toujours au même point que dimanche dernier après le mazbata du conseil des ministres, mais il y a espoir que l'audience de vendredi activera la solution.

Gonstantinople, vid Sofia, 4 avril, 9 h. 40.

Viradé approuvant le mazbata du conseil des ministres sur les affaires françaises est retardé par suite de négociations concernant le matériel roulant militaire dont la Société du chemin de fer de Syrie voudrait s'épargner les frais d'achat.

La décision définitive du Sultan est urgente. Alors le septième avis nous est donné par cette longue explication d' « un personnage allemand », que VFnformation télégraphie aux journaux du monde. Néanmoins, notre diplomatie presse l'iradé du Sultan :

Conslantinople, via Sofia, 6 avril, 10 h. 15.

En conformité de l'iradé souverain promulgué hier, le ministre de la guerre conclut avec la maison Krupp un

contrat de commande de canons pour deux millions de livres environ. Mais Tirade sanctionnant Temprunt y relatif ne sera promulgué que simultanément avec ceux concernant l'emprunt français, les commandes aux industries françaises et la convention du chemin de fer de Syrie, toutes choses dont la conclusion est attendue d'un jour à Tautre.

Constantinople, vid SoQa, 7 avril, 10 h. 30.

L'iradé concernant l'emprunt français de soixante millions de francs et les commandes de fournitures diverses en France, Textension de la ligne ferrée de Syrie et le règlement de Taffaire des quais de Constantinople est enfin promulgué; le texte en a été communiqué hier soir par le ministre des affaires étrangères personnellement à l'ambassadeur M. Constans. On espère que la légère difficulté qui avait retardé la conclusion de cette affaire aura été éliminée dans Tirade, rendant celui-ci acceptable.

Constantinople, vid Sofia, 9 avril, 6 h. 30.

L'iradé concernant les affaires françaises ne sanctionnant qu'un rapport incomplet du conseil des ministres, les négociations ont été reprises par M. Constans afin d'arriver à une entente satisfaisante.

Et Tirade complet est arraché enfin au Sultan; il consacre la défaite de Guillaume :

Constantinople, 14 avril.

Hier soir, M. Constans a reçu Tirade qui termine les affaires françaises et lui donne pleine satisfaction.

Annoncée au début de février, quand M. Constans attaque le monopole de Krupp en Turquie ; précisée

an milieu de mars, quand M. Constans rentre à Conslantinople; différée jusqu'au jour où il obtient gain de cause; exécutée quand le mazbata de la Porte semble consacrer les exigences de l'ambassade français; expliquée le jour oii Tirade du Sultan doit ratifier ou écarter le mazbata de la Porte : que penser de cette « initiative souveraine » sinon qu'en l'esprit de Guillaume II nos affaires de Tanger et ses affaires de Constantinople sont étroitement unies?

M. de Bùlow disait le 29 mars au Reichstag :

L'Empereur a depuis longtemps déclaré au roi d'Espagne que TAUemagne ne poursuit au Maroc aucun avantage territorial. Après une déclaration aussi nette, il est inutile d'essayer de prêter à la visite impériale à Tanger des intentions intéressées, dirigées contre l'intégrité ou l'indépendance du Maroc. On ne peut déduire de la visite de l'Empereur à Tanger aucun motif justifié d'inquiétude pour quelqu'un qui ne nourrit lui-même là-bas aucune intention agressive.

M. Bebel a laissé entendre qu'il croit que notre politique envers le Maroc a changé depuis un an ; je dois lui rappeler d'abord que le langage et l'attitude des diplomates et des politiques se règlent d'après les circonstances. Le moment que je juge favorable pour la production des intérêts allemands, je le choisis d'après ma propre estimation. Abstraction faite de cela, rien n'a changé dans les tendances de la politique allemande sur ce point. Celui qui cherche un fait nouveau ne le trouvera pas dans la politique allemande,

—r Mais nous, Français, avons bien le droit de vendre des canons aux Turcs : nos usines ont autant de besoins que Krupp, et d'aussi légitimes.

Assurément. Mais il faut que tout le monde vive.

Dans ce monde de Tislam, qui croule de toutes parts et qui tombe sous la conquête ou sous la « pénétration pacifique » de l'Europe chrétienne, la Russie, après avoir englobé les émirs de Bokkara et et de Khi va, englue le chah de Perse et guette Témir d'Afghanistan; TAngleterre, après avoir conquis rinde musulmane, met la main sur le khédive d'Egypte et compte bien l'étendre sur les sultans, cheikhs ou chérifs de l'Arabie; la France, enfin, après avoir annexé l'Algérie, « protège » le bey de Tunis et veut « conseiller » le chérif du Maroc... Guillaume II depuis quinze ans croit avoir « son » sultan de Turquie, dont l'Allemagne industrielle et commerçante a le plus grand besoin : la Turquie d'Asie est le dernier refuge peut-être de cette expansion mondiale que Guillaume II avait rêvée pour la fortune de son peuple.

Guillaume II disait à Brème qu'il n'a jamais voulu conquérir le monde; mais il a voulu l'exploiter. « Notre avenir est sur mer, Unsere Zukunfi liegi aufs Meer, » On ne va pas sur mer pour y rester. On ne s'embarque et on n'embarque avec soi des marchandises que pour débarquer soi-même et déverser son chargement quelque part. Quand l'Allemagne, voici tantôt quinze ans, se mit sur la mer, elle crut que le monde entier lui était réservé et Guillaume II promenait de l'Amérique à la Chine, en passant par l'Afrique et l'Océanie, son regard de futur propriétaire ou, du moins, de futur exploitant.

Dans l'Amérique du Sud, au Brésil et au Venezuela,

il se heurta à l'hostilité yankee : cette Amérique lui échappa. Tout pareil fut en Afrique le sort de ses espérances : depuis quinze mois, nous voyons les' millions de marks vainement gaspillés pour venir à bout de quelques sauvages en cette Afrique sud-occiden- . taie, improductive et déserte... Et le Cameroun cause les mêmes inquiétudes. On lit dans le Temps des !«' février, 8 et 27 mars 1905 :

Le Reichstag a discuté hier le projet portant ouverture de crédits supplémentaires au budget de Texercice 1904, destinés à couvrir les frais de l'expédition de l'Afrique sud-occidentale allemande. Comme ces crédits, qui atteignent soixante-quatorze millions de marks, ont déjà été dépensés, la Commission du budget avait invité le gouvernement à demander à la Chambre de couvrir par un vote l'irrégularité de ce procédé budgétaire.

Le Lokal Anzeiger croit savoir que les nouveaux crédits supplémentaires destinés au Sud-Ouest africain allemand, qui seront prochainement demandés au Reichstag, se montent à vingt-cinq millions de marks et prévoient rétablissement de camps de concentration pour enfermer les Hottentots et les Herreros faits prisonniers.

Nous avons publié les nouvelles pessimistes que donnait dernièrement la National Zeitung sur la situation au Cameroun. Ot, une note communiquée aux journaux dit que, d'après un télégramme du gouverneur du Cameroun, en date du 24 mars, la situation dans le protectorat n'a subi aucun changement et qu'on n'éprouvait pas de crainte immédiate. On envisage cependant l'éventualité d'une attaque des Bubi; en prévision, on a envoyé des renforts à Kribi.

En Océanie, mêmes désillusions. On lit dans le Temps des 26 février, 18 mars, 6 et 8 avril 1905 :

En frappant de taxes très lourdes les navires australiens qui font le cabotage avec les îles Marshall, les Allemands réussissaient à supprimer tout commerce entre cet archipel et l'Australie, mesure qui semblait rentrer dans le plan général de la politique coloniale allemande. Les Australiens invoquent le traité signé à Berlin le 10 avril 1886, qui assure Tégalité de traitement pour le commerce anglais et allemand dans le Pacifique, et réclament au gouvernement impérial allemand deux cent cinquante mille francs de dommages-i n térèts.

Les Australiens ont proposé, en guise de représailles, d'imposer une patente à tous les négociants allemands qui font des affaires dans les ports de la Nouvelle-Galles du Sud, de frapper d'un droit ûxe (une livre sterling par tonne) et d'un autre droit ad valorem les marchandises allemandes débarquées dans ces ports.

Le chancelier de l'empire a reçu une pétition de quelques maisons allemandes établies à Samoa, ainsi que de nombreux colons allemands, qui lui demandent d'envoyer une importante garnison. Les pétitionnaires motivent leur demande par la crainte d'actes de violence de la part des indigènes.

On signale en Austi^alie une recrudescence de mauvaise humeur et d'anxiété à l'annonce de négociations entre le Portugal et l'Allemagne au sujet de l'acquisition de Timor. L'Ile de Timor commande tout le nord-ouest de l'Australie, et est à quelques milles des principaux câbles qui relient l'Australie à l'Asie et à l'archipel de la Sonde. Le port de Dilli formerait une excellente base navale pour une flotte de guerre. L'île est, de plus, riche en sources de pétrole, et des mines de charbon y ont été récemment découvertes.

Les Australiens demandent que le gouvernement anglais use en toute hâte de sa situation privilégiée à la cour de Lisbonne pour acheter lui-même la partie orientale de Timor.

En Chine, du moins, dans son Chantoung, F Allemagne pensait avoir trouvé une « sphère d'influence »

LE DÉSACCORD FRilNCO- ALLEMAND 353

et de profits; mais aujourd'hui il est trop visible que les victoires japonaises viennent ruiner encore ce grand dessein ; Kiao-tchéou aura quelque jour le sort de Port-Arthur, si TAUemagne a jamais la mauvaise fortune ou Taudace de gêner les intérêts japonais et de contrecarrer la main bientôt mise du Japon sur la Chine du nord. . . On lit dans le Temps du 16 mars 1905 :

A une réunion de la Société asiatique allemande, M. de Krabner, directeur des mines du Chantoung, déclara que la japon isation de la Chine était inévitable et entraînerait la suppression de tout commerce européen en Extrême- Orient. Les Japonais ont l'intention de détrôner la dynastie actuelle pour couronner comme empereur Yilan Chi Kaï qu'ils tiennent sous leur influence. Les Allemands auront à lutter contre les Japonais pour Kiao-Tchéou. Il espère que TAllemagne pourra compter sur Tappui des États-Unis et de la France, dont les possessions aux Philippines et au Tonkin ne seront pas moins menacées.

Le docteur Vosberg-Rekow, président de la Société, pense que TAllemagne doit construire une marine assez forte pour lutter contre la marine japonaise en Extrême-Orient. Il accuse le Japon de répandre des publications antiallemandes en Chine. Les Japonais, sans souci pour leurs alliés anglais, chassent peu à peu le commerce britannique de la vallée du Yang-Tsé.

Le général de Gayl, de Tétat-major général, qui fut gouverneur de Pékin pendant son occupation par les alliés, croit inévitable la japonisation de la Chine. Il rend le plus grand hommage aux qualités militaires du Japon et avoue que la Chine ne peut trouver de meilleur éducateur pour réorganiser son armée et sa flotte.

Il faut avoir présentes à Tesprit ces déconvenues allemandes dans les cinq parties du monde... Pour écouler le trop- plein de la machinerie, quincaillerie

et camelote et des instruments de guerre dont TAUemagne s'est fait une spécialité, il ne reste à Guillaume II que la Turquie, surtout la Turquie d'Asie, surtout TAsie Mineure et les plaines mésopotamiennes, que traverse ou doit traverser la voie allemande Scutari*Bagdad. Et nous qui possédons notre grande part de l'Afrique, Madagascar et Tlndo- Chine, nous qui voulons en outre « pénétrer » le Maroc, nous venons disputer à Guillaume cette dernière « concession » allemande. Et derrière nous, il semble que les Anglais — qui sont nos amis maintenant et dont TAllemagne pense n'avoir rien de bon à espérer — veuillent chasser aussi en ces terres réservées. Dès le début de la lutte franco-allemande à Constantinople, on lisait dans le Temps du 23 février :

Le Globe de Londres commente la lutte qui s'engage en ce moment entre la France et T Aile magne auprès du gouvernement turc pour obtenir les commandes que celui-ci projette, moyennant un emprunt : « Nous avons vu plusieurs fois, dit le Globe^ au cours de ces dernières années, et particulièrement en Perse, combien la pénétration flnan> cière était un élément d'influence plus puissant que la pénétration par les chemins de fer. Si TAngleterre ne se sert pas de ce moyen, elle perdra nécessairement de son influence ».

Et dans le Temps du 13 avril, au lendemain de la victoire française :

Le correspondant du Times à Constantinople télégraphie à son journal : <( L'ambassadeur d'Angleterre a fait à la ' Porte de sérieuses représentations sur la façon dont on a agi avec les maisons anglaises qui, après avoir été invitées à soumissionner pour la fourniture de canons et de muni^

lions, reçurent avis, sans que leurs soumissions eussent été ouvertes, que les commandes avaient été faites à des maisons allemandes. »

Aucun traité, aucune parole échangée entre les nations européennes n'a jamais interdit aux Anglais et aux Français de venir en Turquie concurrencer rindustrie allemande : en droit strict, ce domaine appartient encore à tous, et il faudrait méconnaître les besoins et usages de Tindustrie contemporaine pour s'étonner que la concurrence internationale tende à s'établir ici, comme ailleurs.

Cette concurrence pour la vie a toujours présidé à rhistoire des peuples : ce n'est pas d'aujourd'hui que la question des « quatre épices » domine les relations de l'Europe et du Levant, ou la question du hareng, les relations des peuples bal tiques. Mais en ces dernières années, cette concurrence s'est aigrie : toutes les nations d'Europe s'étant faites industrielles, le marché mondial s'est engorgé de produits, et les manufacturiers ont eu chaque jour moins de clients à mesure qu'ils fabriquaient davantage...

Quel remède à cette situation? la guerre violente, comme autrefois? ou la guerre diplomatique, comme aujourd'hui? les coups ou les gourmades? Le monde est-il décidément trop petit pour l'humanité contemporaine et faut-il qu'une saignée vienne soulager les uns en supprimant les autres?... Qui donc, en Allemagne ou en France oserait prononcer un tel arrêt, proférer une telle sottise?

Le monde est immense, infini, — si nous voulons

en user habilement. 11 y reste tant de grandes et belles choses à faire, que la guerre ne peut que ruiner, que la paix seule peut accomplir I Quand Allemagne et France parlent, en toutes rencontres, de leurs désirs de paix, ce n'est pas mots de théâtre ou de convention pour la duperie du public : je ne crois pas que jamais le désir de paix réelle, profonde, durable, ait été plus vivace dans les deux peuples. Certains — mais si peu nombreux ! — aperçoivent déjà une solution trop conforme, peut-être, à Tidéal de justice qu'ils poursuivent de leurs vœux. On lit dans le Temps du 31 janvier et du 5 février :

Le docteur Molenaar, secrétaii^ de la Ligue franco-allemande, vient de faire, à Munich, une conférence sur la nécessité du rapprochement entre la France et TAUemagne. Il s'est efTorcé de montrer que ce rapprochement correspondait aux intérêts des deux nations, menacées par la puissance anglaise au point de vue économique. L'orateur, préconise pour la question d'Alsace-Lorraine un échange entre les territoires annexés et une colonie française. Le règlement de cette question faciliterait la constitution des États-Unis d'Europe.

Le docteur Molenaar, secrétaire de la Ligue franco-allemande nous écrit de Munich : Le petit compte rendu de ma conférence sur « la nécessité du rapprochement francoallemand », publié dans le Temps du 31 janvier, contient un malentendu qui pourrait porter préjudice à notre œuvre en Allemagne. La solution de la question d'Alsace-Lorraine que je propose est celle-ci :

1° Rétrocession de la partie de la Lorraine qui parle français, moyennant une compensation coloniale ;

2° Autonomie intérieure du pays d'empire de langue allemande ;

3*^ Démantèlement de toutes les forteresses allemandes et françaises situées à 30 kilomètres de la frontière (Metz et Belfort inclus).

Je sais que des années, des générations peut-être passeront... Les deux peuples ont la nette perception des obstacles qui les séparent et de la dificulté que leurs gouvernements peuvent avoir à concilier leurs besoins et honneur nationaux. Mais ceux-là seuls ne peuvent s'entendre, qui jamais n'ont l'occasion de s'entretenir. Et quand on voit le concert européen s'établir — malgré les gouvernements, pour ainsi dire — sur certaines questions, sur les questions turques principalement; quand s'impose à tous la nécessité d'une amitié paneuropéenne pour le salut des raïas massacrés et pour la mise en valeur de cet Orient désert, ne semble-t-il pas qu'une leçon pour nos diplomates se dégage des derniers événements?

Notre parlement leur dit : « Négociez avec l'Allemagne » . Le bon sens devrait leur indiquer le véritable terrain de négociations.

La tâche est compliquée de mille considérations accessoires. Le Sultan est un « Grand Seigneur » dont Tempire est le décuple au moins des terres marocaines... Le Sultan est le « Khalife », le chef panislamique : qui tiendrait le Khalife, pourrait avoir un instrument formidable contre les autres nations de l'Europe détentrices de populations musulmanes...

Je vois beaucoup d'autres difficultés encore.

Nous ne saurions renoncer, nous Français, à nos traditions, à nos devoirs envers les chrétiens de l'em-

pire ottoman, et nous avons un commerce et des entreprises pacifiques à défendre dans nombre de provinces et de villes turques, dans les quatre grands ports, Constantinople, Salonique, Smyrne et Beyrouth...

Nous ne saurions davantage oublier que des alliances, des amitiés ou des ententes cordiales nous font un devoir de consulter, de ménager certains intérêts qui ne sont pas les nôtres, mais qui doivent nous être sacrés. Et TAUemagne, dont les intérêts ou les ambitions tendent surtout vers TAsie Mineure, ne peut oublier, non plus, que son alliée, TAutriche, a des intérêts et des ambitions en Turquie d'Europe. Et TAUemagne, pour sa pénétration en Asie Mineure, a des hommes sans doute, des savants, des ingénieurs, et, peut-être, des colons ou, du moins, des chefs de chantier; mais elle manque de capitaux. Jusqu'ici, elle n'a pu réussir à parfaire sa grande voie Scutari- Bagdad, non pas (comme le disait ce « personnage allemand » à Vin for mat ion) parce que la France et l'Angleterre lui ont créé des embarras, mais simplement parce que le gouvernement de Paris n'a pas voulu meltre les capitaux français au service de cette entreprise allemande, sans avoir quelque garantie que cette coopération ne trahirait pas nos intérêts nationaux.

Les difficultés franco-anglaises étaient aussi compliquées, aussi irritantes : nos diplomates ont résolu ce premier problème; il leur faut maintenant envisager le second.

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