LIVRE JAUNE ET LIVRE BLANC
Berlin et les accords franco- anglais. — M. Delcassé et le prince lie Radolin. — Coloniaux et Pangermanistes. — L'accord francoespagnol. — La déclaraton de M. de Kûhlmann. — Notification et connaissance. — Relations franco-allemandes. — La politique mondiale. — La politique méditerranéenne. — La chute de M. Delcassé. — La politique de M. Rouvier. — Vers la conférence. — La dignité de la France. — Ports et emprunts. — La parole de M. de Bûlow. — Machiavel.
Nous avons, — enfin! — deux Livres pour juger ou comprendre tout le désaccord franco-allemand. Ouvrons-les et tâchons d'en tirer la simple histoire de nos relations avec l'Allemagne durant les années 1904-1905.
Répondant aux questions du Reichstag, le 12 avril 1904, M. de Bûlow déclarait que les accords franco-anglais ne portent aucun dommage, aucun ombrage aux intérêts allemands, mais tout au contraire les servent, particulièrement au Maroc :
M. Sattler a parlé d'une modification de la situation européenne. Cela ne peut se rapporter qu'à l'accord colonial anglo-français, rendu public il y a peu de jours...
M. Sattler comprendra que je ne peux m'étendre en détail sur ce traité, car, en ma qualité de ministre des Affaires étrangères, j'ai, lorsque je parle ici de politique extérieure, le devoir de ne dire que les choses qui, autant que possible, servent l'intérêt du pays et qui, en tout cas, ne peuvent lui nuire.
Mais je peux cependant, sur ce point, répondre à l'orateur que nous n'avons aucune raison de supposer que cet accord soit dirigé contre une Puissance quelconque. Ce qu'il paraît constituer, c'est une tentative de faire disparaître une série de différends existant entre la France et l'Angleterre, au moyen d'une entente amiable. Nous n'avons, au point de vue des intérêts allemands, rien à y objecter : nous ne saurions, en effet, souhaiter une situation tendue entre la France et l'Angleterre qui serait un danger pour la paix du monde, dont nous poursuivons sincèrement le maintien. En ce qui concerne spécialement le Maroc, qui constitue le point essentiel de cet accord, nous sommes intéressés dans ce pays, comme d'ailleurs dans le reste de la Méditerranée, principalement au point de vue économique. Nous avons là, avant tout, des intérêts commerciaux; aussi avons-nous un intérêt important à ce que le calme et l'ordre régnent au Maroc. Nous devons protéger nos intérêts mercantiles au Maroc, et nous les protégerons. Nous n'avons aucun sujet de redouter qu'ils puissent y être méconnus ou lésés par une Puissance quelconque.
Parlant d'accords rendus publics, parlant au Reichstag en sa qualité de ministre des Affaires étrangères, ne parlant que pour « dire les choses qui autant que possible servent l'intérêt du pays et qui, en tout cas, ne peuvent lui nuire », il est évident que M. de Bulown'a pas fait une déclaration aussi importante sans en avoir pesé les termes, surtout sans avoir étudié de près les accords franco-anglais.
Le public ne les connaissait alors que depuis « peu de jours » ; mais le Chancelier les connaissait depuis longtemps : avant même la conclusion de ces accords, M. Delcassé en avait entretenu l'ambassadeur d'Allemagne, le prince de Radolin. Le 27 mars 1904, — quinze jours avant la déclaration du Chancelier, onze jours avant la signature des accords, — M. Delcassé écrivait à M. Bihourd :
Je crois utile de vous rendre compte d*une conversation que j'ai eue avec Tambassadeur d'Allemagne, à ma dernière réception diplomatique. Le prince de Radolin a « demandé à me poser une question indiscrète ».
« Est-il vrai, a-t il dit, qu'un accord a été signé ou soit sur le point d'être signé entre la France et l'Angleterre? »
J'ai répondu :
— Rien n'est signé ni sur le point de l'être. Mais nous causons depuis assez longtemps avec le cabinet de Londres pour le règlement amiable des questions qui intéressent nos deux pays; l'entente a été reconnue possible, et il est probable qu'elle finira par s'établir.
— On dît qu'il est question de Terre-Neuve?
— Nous en avons parlé en effet.
— Et du Maroc?
— Aussi. Mais vous connaissez déjà notre point de vue à ce sujet ; j'ai eu l'occasion de vous répéter ce que j'avais dit précédemment à la tribune du Sénat et à celle de la Chambre. Nous voulons maintenir au Maroc l'état politique et territorial actuel; mais cet état, pour durer, doit manifestement être soutenu et amélioré Le Sultan a pu déjà
se convaincre de notre aide sur les points où il nous l'a demandée. Il s'agit de la lui continuer. Mais elle lui sera donnée de telle sorte que tout le monde en bénéficiera, notamment au point de vue des transactions commerciales que ne pourra que favoriser l'établissement de la sécurité, qui est un des premiers besoins du Maroc. Il est superflu
d'ajouter que, sous quelque forme que nous soyons ameDés à prêter assistance au Sultan, la liberté commerciale sera rigoureusement et entièrement respectée.
Le prince de Radolin a trouvé mes déclarations très naturelles et parfaitement raisonnables et m'a remercié vivement de les lui avoir faites.
Le Chancelier n'ignorait donc ni les accords francoanglais ni les principes et tendances de notre politique marocaine. Il n'ignorait pas davantage certaines résolutions des coloniaux allemands ou des pangermanistes, votées au Congrès d'Esslingen, le 20 mars 1904 :
<( Plaise au gouvernement impérial de mettre à proflt la situation actuelle pour développer les intérêts économiques de l'Allemagne au Maroc. Comme la plupart de nos colonies sont peu susceptibles d*extension, comme, au contraire, le Maroc peut devenir une colonie de peuplement et d'agriculture, en même temps qu'il serait un point d'appui des plus précieux pour notre Hotte sur une route de navigation des plus importantes, il est désirable que le gouvernement impérial fasse le nécessaire, au cas où le statu quo ne pourrait être maintenu au Maroc, pour s'établir dans la région ouest de ce pays. »
Ces ambitions coloniales n'étaient alors ni excitées ni approuvées par le gouvernement impérial. La presse allemande, — et Ton sait que la presse allemande, en matière de diplomatie, se fait toujours un devoir de suivre les conseils du gouvernement, — secondait les efforts du Chancelier. Dans cette même dépêche du 25 mars, M. Bihourd ajoutait :
Dans sa revue de la politique extérieure de la semaine, la Gazette de l^ Allemagne du Nord consacre, à propos des négociations franco-anglaises, les lignes suivantes à la ques-
tion du Maroc : f< Autant qu'on peut jusqu'à présent s'en rendre compte, les intérêts allemands ne pourraient être touchés par les échanges de vues relatifs au Maroc. En raison de l'assurance réitérée et donnée officiellement du côté français que la France n*a en vue aucune conquête, aucune occupation, mais poursuit bien plutôt l'ouverture du Sultanat du nord-ouest africain à la civilisation européenne, il y a lieu de croire que les intérêts commerciaux de l'Allemagne au Maroc n'ont aucun péril à redouter. »
M. Bihourd écrivait encore le 12 avril 1904 :
On peut dire que la presse allemande se montre, dans ses principaux organes, favorable aux arrangements francoanglais récemment conclus. L'entente entre les deux grands pays lui apparaît comme un nouvel et puissant élément de la paix générale, digne à ce titre du bon accueil de l'Allemagne.
Au point de vue exclusivement allemand, la presse n'a jusqu'à présent arrêté son attention particulière que sur celui des arrangements qui concerne le Maroc. Elle l'envisage avec un calme dont la Gazette de V Allemagne du Nord a donné, à deux reprises, l'exemple; elle reconnaît que la Franco, s'engageant à maintenir, durant une assez longue période, la liberté commerciale et se chargeant de faire régner en ce pays l'ordre, la sécurité et la régularité financière, les intérêts commerciaux de l'Allemagne n'ont rien à redouter de la réalisation de nos visées.
« En raison de l'assurance réitérée et donnée officiellement du côté français », écrit la Gazette de r Allemagne du Nord, au mois de mars 1904, alors que les négociations franco- anglaises ne sont pas encore terminées; « Vous connaissez déjà notre point de vue à ce sujet et j'ai eu l'occasion de vous répéter ce que j'avais dit précédemment à la tribune du Sénat et de
la Chambre », dit M. Delcassé au prince de Radolin,
quand les accords vont être signés.
Le gouvernement impérial a donc connu les accords franco-anglais et même les négociations préalables; il n*a pas été systématiquement tenu à Técart; il a, au contraire, reçu des assurances réitérées et officielleê. Le 12 avril et le 14 avril 1904, c'est en pleine connaissance de cause que le Chancelier a pris position contre les ambitions pangermanistes et parmi les approbateurs des accords franco-anglais.
Aussi, M. Bihourd est allé remercier le gouvernement allemand ; il écrit le 27 avril :
J*ai vu hier le baron de Richthofen ; je lui ai dit que j*avais apprécié le langage du Chancelier lorsqu'il a reconnu, devant le Reichstag, que Tentente franco-anglaise n'était dirigée contre aucune Puissance et ne menaçait aucunement les intérêts commerciaux allemands.
Voilà pour les accords franco-anglais. Cinq mois après, sont conclus les accords franco-espagnols (6 octobre 1904); le jour môme de la conclusion, M. Delcassë les fait communiquer à Berlin par notre ambassadeur, qui lui répond le lendemain :
Conformément aux instructions contenues dans votre télégramme d'hier, je viens jde faire connaître au baron de Richthofen notre accord avec l'Espagne au sujet du Maroc. Il m'a demandé si j'étais en mesure de prévoir la portée de cet accord au point de vue des intérêts commerciaux de l'Allemagne, qui le préoccupent particulièrement. Je lui ai répondu que la Déclaration franco-anglaise du 8 avril dernier offrait toutes garanties sur ce point, et que l'adhésion de l'Espagne ne pouvait les modifier.
M. Delcassé, le 8 octobre, télégraphie à M. Bihourd :
Vous avez eu parfaitement raison de dire que l'adhésion de l'Espagne à la Déclaration franco-anglaise du 8 avril ne peut modifier les garanties que cette Déclaration offre à la liberté commerciale. Ces garanties sont et demeureront intactes : vous pouvez l'affirmer.
Et quatre jours plus tard, M. Delcassé précise en une longue lettre adressée à M. Bihourd, qui répond le 14 octobre :
J'ai porté h la connaissance du baron de Richlhofen le texte de la déclaration franco-espagnole relative au Maroc. Le secrétaire d'État m'a marqué l'intérêt exclusivement économique que l'Allemagne attachait aux affaires marocaines. Je lui ai immédiatement répliqué que la déclaration franco-anglaise du 8 avril dernier stipulait la liberté commerciale et que la déclaration franco-espagnole ne pouvait, selon moi, modifier les garanties déjà offertes au commerce international, et je n'ai pas manqué, lors de la réception diplomatique suivante, de renouveler mes assurances en les fortifiant de votre autorité.
L'Allemagne, n'attachant aux alTaircs marocaines, suivant la parole officielle de son gouvernement, qu' « un intérêt exclusivement économique », a donc reconnu, déclaré à quatre ou cinq reprises, d'avril à novembre 1904, que les' accords franco-anglais ne peuvent en rien la gêner et, bien qu'elle ait accueilli plus froidement les accords franco-espagnols, elle ne leur a rien objecté, officiellement du moins. Or, le H février 1905, notre chargé d'aiTaires à Tanger télégraphie à M. Delcassé :
Je crois devoir rendre compte à Votre Excellence des déclarations que m'a faites mon collègue allemand, au
cours dun récent entretien sur Tattitude de rAUemagne dans les affaires morocaines.
« Après raccord franco-anglais, m'a dit M. de Kûhlmann, nous supposions que le Gouvernement français attendrait, pour nous mettre au courant d'une situation nouvelle, que Tentente franco-espagnole, prévue dans Tarrangement du 8 avril, fût effectuée. Mais aujourd'hui tout étant définitivement conclu et les ratifications parlementaires étant intervenues, nous nous sommes aperçus qu'on nous tenait à l'écart systématiquement. Nous avons donc fixé notre attitude en conséquence. N'allez pas croire que je me sois tracé une ligne de conduite de ma propre initiative. £n présence des interprétations contradictoires de nos journaux, j'ai cru devoir solliciter de mon Gouvernement des instructions formelles. Et c'est alors que le comte de Bulow m'a fait savoir que le gouvernement impérial ignorait tout des accords intervenus au sujet du Maroc et ne se reconnaissait comme lié en aucune manière relativement à cette question. »
Les termes de ce télégramme sont précis. Il ne s'agit pas, entre M. de Kûhlmann et notre chargé d'affaires, d'une conversation banale ou particulière; notre chargé d'affaires annonce des« déclarations », et M. de Kûhlmann spécifie : « J'ai cru devoir solliciter de mon gouvernement des instructions formelles ». C'est le comte de Btilow qui, par la bouche de M. de Kûhlman, fait savoir à notre gouvernement, que « le gouvernement impérial ignore tout des accords intervenus au sujet du Maroc ». M. Delcassé, dans une dépêche du 14 février 1905, a beau jeu de « rappeler les faits ». Aussi, quand le 15 février 1905 M. Bihourd est reçu par M. de Muhlberg, sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères, et lui rapporte
les « déclarations » de M. de Kûhlmann, M. de Mahlberg est visiblement embarrassé :
M. de Miihlberg m'a répondu qu'il ne connaissait que par ma démarche actuelle les paroles attribuées au chargé d'affaires à Tanger et qu'il allait l'interroger par la voie télégi aphique. Il s*est demandé si le propos de M. de Kûhlmann ne devait pas être interprété dans ce sens que le Gouvernement impérial, étant étranger aux deux accords visés plus haut, ne se croyait en aucune façon lié par eux. Je n'avais pas à contredire à cette interprétation, qui traduisait évidemment la pensée officielle, d'autant plus que j'avais été amené à indiquer, en passant, que le Gouvernement de la République avait fait connaître à celui de l'Empire les deux accords, sans être astreint bien entendu à une notification, et que sur ce point je n'avais pas pro* voqué de contestation.
Enregistrons simplement cette w ignorance » de M. de Mûhlberg; mais arrêtons-nous sur le mot de M. Bihourd : « Le gouvernement de la République avait fait connaître à celui de l'Empire les deux accords sans être astreint bien entendu à une notification. »
Faire connaître îes accords, c'était simplement mettre T Allemagne en état de juger que rien dans notre politique ne pourrait gêner les intérêts allemands. Notifier les accords, c'eût été pratiquement mettre l'Allemagne en l'obligation d'y souscrire ou de les critiquer. En droit strict et même en parfaite courtoisie, notre diplomatie était libre de choisir l'une
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OU l'autre méthode et de ne consulter en son choix que nos convenances et nos intérêts. Tout gouvernement, maître de sa diplomatie, a le droit d'en user à sa guise, pourvu qu'il ait le souci de ne violenter ni de méconnaître les intérêts et la dignité d'autrui.
Le Chancelier, d'ailleurs, a parlé comme si la « notification » avait eu lieu : en des circonstances publiques, en des discours officiels, il a donné son avis, un avis favorable sur les accords franco-anglais. Quand dix mois après ces accords, la diplomatie impériale prétend ne pas les connaître, elle parle contre l'évidence; quand elle prétend n'être point liée par eux, elle a pleinement raison; mais elle est liée tout de môme par les paroles qu'elle a prononcées ou données, et qu'officiellement, nous avons enregistrées.
En juillet 1904, le ministre d'Allemagne à Tanger demandait à son collègue de France si nous n'allions pas bientôt nous mettre à l'œuvre et « prendre des dispositions pour le rétablissement de la sécurité » au Maroc * : c'est « à titre personnel », il est vrai, que le ministre d'Allemagne posait cette question. Mais c'est officiellement que M. de Richthofen a marqué à M. Bihourd « l'intérêt exclusivement économique que l'Allemagne attache aux affaires marocaines* », et c'est officiellement que l'ambassadeur d'Allemagne a reçu à Paris « l'assurance qu'au point de vue des transactions commerciales, tout le monde bénéficierait du nouvel ordre de choses et que la liberté de