‹ L'affaire marocaineChapitre 8 sur 26 · Livre jaune, p · texte numérisé non relu

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égard et nos droits à sa reconnaissance, à sou

alliance exclusive...

Rencontre dans la terre labourable, où les « chapardages » et menus vols continuent, aggravés par la guerre civile entre le prétendant et les troupes du Chérif. Ici encore quelques sacrifices pécuniaires de notre part pourraient tout arranger. Lettre de M. Jonnart du 17 mai 1904, au lendemain des accords franco-anglais, alors qu'officiellement les intérêts du Maroc deviennent les nôtres :

Le protocole du 20 juillet 1901 stipule qu'à Tavenir nous n'aurons plus à présenter de revendications périodiques au Makhzen, dans le but d'obtenir des indemnités pour ceux de nos administrés qui seraient victimes de méfaits commis par leurs voisins de l'Ouest.

Un certain nombre de réclamations, antérieures à cet accord, ne sont pas encore réglées. Le montant s'élève à 400 317 francs. D'autre part, l'insécurité s'est encore accrue dans ces derniers temps, à la faveur des troubles qui agil<*nt l'Empire chérifien. De nombreux coups de main dirigés contre nos tribus ou contre des Européens n'ont reçu aucune sanction. Les réclamations adressées régulièrement aux autorités marocaines d'Oudjda et de Figuig sont jusqu'à présent demeurées letti^e morte. Le total des sommes figurant sur ces deux états se monte kii 015 francs pour le premier et à 805 341 francs pour le second.

Nouvelle lettre de M. Jonnart le 14 novembre 1904, au lendemain des accords franco-espagnols, qui achèvent de confondre les intérêts du Maroc et les nôtres : il faut « obtenir le règlement des méfaits commis au préjudice de nos sujets par les indigènes marocains...; il paraît désirable que le règlement

n'en soit pas différé plus longtemps » ; les goum de notre frontière sont astreints, par rinsécurité et Tanarchie marocaines, à de lourds services de garde; il faut « signaler à M. Saint-René Taillandier des revendications dont la légitimité me paraît hors de conteste ».

Cette « réalisation » algérienne des accords a, durant Tannée 1904, faussé toute notre politique, en créant entre le Maghzen et nous une atmosphère de querelles, de réclamations sans générosité, de mesquines criailleries. Les services rendus deviennent une semence de rancune, si on les entoure de pareils procédés, et très vivement le Chérif, alors même que nous lui sauvions son empire, ressentit les humiliations qu'Alger lui imposait, en lui donnant chaque jour la preuve ou en exigeant à plusieurs reprises l'aveu de son impuissance. La conduite du Maghzen était sûrement pleine de mauvaise foi : il ne voulait pas établir entre le Maroc et l'Algérie l'intimité que les accords avaient prévue. Mais quand il l'aurait voulu, il ne l'aurait pas pu sans la collaboration cordiale, effective, continuelle d'Alger, — et il ne semble pas que cette collaboration lui ait jamais été complètement assurée.

Un autre effet plus grave encore des querelles algériennes fut la disparition de la commission franco-marocaine qu'avait instituée le protocole de 1901. Durant Tannée 1902, cette commission avait siégé, et Guebbas, le commissaire marocain, s'était

donné tout entier à la politique d'alliance et d'amitié active : il ne voyait pas d'autre salut pour son maître et pour son pays. La démission de M. Révoil désorienta Guebbas. Le bombardement de Figuig n'était pas fait pour lui donner confiance dans le nouveau gouverneur général, même si ce bombardement ne valut pas au délégué marocain, comme Tout affirmé les journaux, d abord quelques mauvaises paroles, puis des excuses : deux moyens également mauvais pour réussir auprès de ce Maure courtois dans la forme, railleur dans le fond.

A la fin do juin 1903, Guebbas s'en va « temporairement » à Marnia, pour aider aux préparatifs militaires sur Oudjda ; mais il doit songer à ne plus revenir et il a dû prévenir le gouverneur général de ses intentions, car, le 9 juillet 1903, M. Delcassé rappelle à M. Jonnart « les considérations de politique générale [qui rendent] actuellement désirable de prolonger la mission de Guebbas en Algérie ».

M. Delcassé comprend bien que la présence de Guebbas en Algérie est Tune des conditions essentielles de Tentente franco-marocaine : Guebbas est auprès de nous Tavocat officiel, mais intime, des demandes un peu délicates que peut avoir à nous faire le Chérif, et réciproquement c'est avec Guebbas que nous pourrions officieusement combiner les étapes successives et la marche générale du « double et mutuel appui ».

Guebbas rentre d'Oran à Alger vers septembre 1903. 11 vient remercier le gouverneur général « du con-

cours que l'administration algérienne lui a prêté sur la frontière marocaine ». Lé/ gouverneur lui rend sa visite, et Guebbas « renouvello- ^es protestations' de reconnaissance et d'amitié pour -notre pays ». Réponse de M. Jonnart : ' '

J'ai donné à entendre à Si Guebbas, sans me départir du ton de cordialité qui a marqué cet entretien, que lit sntuation actuelle du Sud-Oranais ne nous laissait pas toute- Ia liberté d'esprit nécessaire pour entretenir des relationsétroites et suivies avec les autorités marocaines de la frontière, les agressions continuelles, qui nous viennent du côté de l'ouest et que les agents du Makhzen sont impuissants à prévenir, n'étant pas pour nous encourager à coopérer avec eux dans. cette région.

Nos relations avec Si Guebbas sont excellentes et l'agent du Makhzen en Algérie m'a exprimé l'intention d'en témoigner de nouveau auprès de son gouvernement; mais, puisqu'il se réfère volontiers aux accords franco-marocains, il est permis de remarquer que jusqu'ici nous avons été les seuls à les appliquer.

« Finies, les affaires », dit mélancoliquement Guebbas après cette visite, où il mesure combien le gouverneur général est loin de comprendre la vraie nature des accords franco-marocains. Guebbas rentre bientôt à Fez (fin de 1903).

Là, il devra se défendre contre les accusations de dévouement, de servilité à la causç française. Il assistera, impuissant, aux fautes que les « deux amis », qu'il voulait servir, commettront durant l'année 1904 contre l'alliance. A mesure que nous deviendrons plus impopulaires à la Cour, il devra mieux cacher ses sentiments et ses projets d'autre-

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fois..., jusqu'au jour oâ le comte de Tatieubach découvrira le merveilleux instrument que nous n*avons pas su employer...

Le départ de Guebbas nous enlevait tout moyen pratique de diriger les « réalisations » que le 'Maghzen à son tour entendait faire des accords, et qu'il avait commencées dès avril 1903.

En avril 1903, installé dans le pays de Taza, le prétendant — le Rogùi — veut atteindre la côte rifaine pour se ravitailler sans peine d'armes et de munitions. La ville d'Oudjda est menacée. Le Maghzen nous demande secours. M. Saint-René Taillandier écrit, le 26 avril et le 19 mai 1903 :

Ln Makhzen, ne doutant pas de notre assentiment, a décidé d'envoyer immédiatement en Algérie une mission spéciale, qui débarquerait à Nemours ou Cran, gagnerait aussitôt Lalla-Marnia, s'y installerait pour étudier la situation, tâcherait de négocier avec les tribus et de les ramener à l'obéissance. Pour faciliter les relations entre les autorités algériennes et ces délégués spéciaux, Mohammed Guebbas serait invité temporairement à se joindre à eux, à Marnia.

Ahmed Errekina, chef de la mission, m'a remis une lettre de Ben Sliman, qui exprime l'espoir que nous voudrons bien « assister ces commissaires d'avis utiles et de conseils fructueux » et que M. le Gouverneur général de l'Algérie ne refusera pas de les aider « en leur fournissant le concours des quelques personnes expérimentées dont ils pourraient avoir besoin, et en se prêtant à recevoir les

forces du Makhzen qui se réfugieraient dans quelque poste algérien ». Après avoir invoqué enfin « les engagements anciens et récents conclus entre les deux Gouvernements, pour la sauvegarde des droits de voisinage >, Ben Sliman émet le vœu « que nous étendions encore le cercle de notre concours et de notre bienveillance en considération des événements actuels ».

Nous nous prêtons aussitôt à ce désir. La mission marocaine s'installe sur notre territoire et télégraphie le 18 juin à son gouvernement : « Gens du Sultan sont très gênés. Occupez-voys d'obtenir une intervention des Français », et le représentant du Maghzen à Tanger « sollicite un secours des troupes françaises pour protéger Oudjda ». Nous ne refusons pas ce secours; M. Delcassé (19 juin 1903) demande seulement une lettre officielle, une requête écrite que nous puissions montrer aux puissances :

Nous ne pouvons répondre à la demande du Gouvernement marocain concernant Toccupation éventuelle d'Oudjda, avant d'en être saisis par écrit. Il importe que, si nous devons être amenés à occuper ce point de l'empire chérifîen, aucun doute ne puisse s'élever quant aux conditions dans lesquelles nous aurons pris ce parti et que l'on se rende compte que c'est à la demande expresse du Makhzen.

Mais le Maghzen, qui veut le bénéfice local de notre intervention en nous laissant les risques internationaux, fait la sourde oreille et demande autre chose, beaucoup d'autres choses :

Tanger le ^9 juin 1903, Mohammed Torrès me demande qu'un envoi de 500 fusils, 50 000 cartouches, 50 000 douros et 500 costumes destinés à la mission Rekina soit accueilli

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à Nemours. Votre Excellence jagera sans doute ntile de donner au GouTemeur général de rAlgérie des instructions dans ce sens.

Jfarnûi, le 24 juin 4903. Guebbas est venu demander que le Gouverneur général autorise et prescrive envoi immédiat à Mamia des soldats marocains, destinés à Figuig, actuellement à Oran, et en outre des armes déposées dans cette ville : dix-huit caisses de fusils et trentesix caisses de cartouches. Guebbas insiste pour que satisfaction immédiate lui soit accordée, soldats et fusils étant destinés à Oudjda dont la situation est très critique.

Tanger^ le 23 juin 4903. Torrès demande que nous permettions aux autorités marocaines de faire passer par le territoire algérien les fauteurs de troubles capturés en territoire marocain.

Torrès demande que nous permettions Tenvoi à Nemours ou à Oran d'une nouvelle troupe marocaine qui de là gagnerait Oudjda.

Sauf la demande pour les fauteurs de troubles (en droit international, elle ne semble pas admissible), nous accordons toutes satisfactions au Maghzen :

Alger j le 28 juin 4903. J'ai fait admettre en franchise 500 fusils, 50 000 cartouches, 500 uniformes et 50 000 douros adressés par le Gouvernement marocain à la Mission de Marnia.

Tanger f le 29 juin 4903. J'ai fait savoir à Torrès, sous les réserves indiquées par votre télégramme du 25 de ce mois, que les troupes marocaines destinées à secourir Oudjda seraient admises à passer par notre territoire. Torrès m'a dit que cette troupe, qui compterait environ 800 hommes, arriverait à Tanger nuitamment et qu'elle s'embarquerait sur le paquebot français du 8 juillet.

Nouvelles demandes du Maghzen : il a décidé <« qu'il n'y a pas lien pour le moment de confirmer

les demandes faites par Rekina et Torrès en vue d'une intervention de nos troupes à Oudjda »; mais il désire que « nous prêtions un concours direct à la troupe chérifienne chargée d'occuper Oudjda ». Lettre de Ben Sliman à M. Saint-René Taillandier {V juillet 1903) :

S. M. Chérifienne m'a ordonné (Dieu la fortifie !) de vous écrire pour vous exprimer sa gratitude envers le Gouvernement ami. Elle m'a ordonné également de vous demander encore de faire vos efforts pour obtenir que M. le Gouverneur général de l'Algérie et les autorités de la frontière reçoivent pour instructions précises de soutenir le délégué Si Ahmed Errekina en faisant venir pour lui, moyennant payement, tout ce qu'il demandera, comme armes, cartouches et même canons et munitions. De même s'il avait besoin de quatre ou six artilleurs expérimentés, on voudrait bien les lui fournir. Mais, à cet égard, il serait désirable que ces artilleurs fussent des musulmans instruits dans l'art de l'artillerie et dont le costume ressemblât au genre de costume des soldats marocains : s'il est indispensable que certains d'entre eux soient des Français, Je désirerais qu'ils portassent un costume de même genre et qu'ils parlassent l'arabe ; tout cela pour des raisons que vous connaissez.

Nous organisons l'expédition chérifienne sur Oudjda : le capitaine Larras, qui fait partie de notre mission militaire au Maroc, vient à Oran se mettre à la disposition des commissaires marocains, Guebbas et Rekina; il télégraphie le 24 juillet :

Guebbas voudrait deux canons pour se mettre en route; il y a urgence. Conformément aux lettres échangées entre Makhzen et Légation, pourrait-on céder, contre rembour-

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sèment, à Guebbas deux canons de quatre-vingts de montagne, avec deux cents coups environ, et tout le matériel correspondant, caisses, bâts, harnachements, mulets pour servir les pièces, dont je prendrai le commandement, (•uebbas demande Algériens pour encadrer artillerie marocaine.

Le 27 juillet, notre ministre de la Guerre ordonne aux autorités militaires de rAlgérie de mettre à la disposition de Guebbas, contre remboursement, le matériel et le personnel nécessaires. C'est grâce à nous que le Maghzen occupe Oudjda :

Tanger j le 44 août 4903, Le capitaine Larras me télégraphie que Uekina, avec les troupes du Makhzen, a occupé Oudjda ce matin. Guebbas, le capitaine Larras et la section frontière sont à Marnia où se concentrent les approvisionnements des Marocains et où doivent arriver demain les doux canons fournis par nous.

Le Maghzen installe à Oudjda une section de notre mission militaire; le capitaine Martin vient instruire les troupes chérifîennes. Mais la garnison est trop peu nombreuse, et un nouveau cyclone de tribus rebelles va s'abattre sur cette place sans défense.

De nouveau, les habitants et le commissaire marocain réclament instamment l'occupation française (19 septembre 1903) : « Fidèles à notre ligne de conduite, répond M. Delcassé, nous ne pourrions examiner utilement une pareille demande que si elle nous était adressée formellement par le ministre des Affaires étrangères du Sultan ».

De nouveau, le Maghzen refuse de collaborer avec

jQous : il veut bien profiter de notre appui; maïs il ne veut les profits que pour lui, pour nous les risques d'une situation fausse.

Néanmoins nous continuons de subvenir à tous les besoins de la campagne contre Oudjda. Le général André écrit à M. Delcassé le 14 septembre 1903 :

J'ai reçu du Creusot une communication d'après laquelle Si Mohammed El-Guebbas, délégué chérifien, désirait obtenir, d'urgence et dans les mômes conditions que la livraison précédente, la cession d'une pièce de 80 de montagne et ses accessoires et munitions, pour remplacer le matériel pris aux troupes du Gouvernement marocain par les partisans du Prétendant. En raison de Turgence et me basant sur l'adhésion que vous aviez donnée à la requête du même genre que Si Guebbas avait présentée antérieurement, j'ai donné tous ordres nécessaires pour que la livraison soit faite immédiatement par la Direction de rartillerie, à Oran, contre remboursement.

Sur un autre point, nous venons de rendre au Maghzen un service signalé. Le ministre de la Guerre, El-Menebhi, a conduit une colonne chérifienne vers Taza (juin-septembre 1903). Il a subi quelques échecs, qui se seraient changés en déroute sans la présence et le canon d'un officier algérien, le souslieutenant Ben Sedira :

Tanger, le 30 novembre 4903. Le lieutenant Mougin, commandant par intérim de la section-frontière de nos instructeurs à Oudjda, vient d'aller passer quelques jours au camp de la colonne chérifienne de Taza. Voici les renseignements qu'il m'a adressés au sujet du sous-lieutenant Ben Sedira :

« Dès mon arrivée, je suis allé voir les chefs de la

fOS L'AFFAme MAROCAUCB

eoIoDDe, accompagné par le sons-lieutenant Ben Sedira, qui vient de faire avec la mahalla une longue et dure campagne de sept mois. Ahmed el-Djai n'a pas tari d^éloges au sujet du sous-lieutenant Ben Sedira et des exploits de son canon : au cours de cette conversation, Si Rekina m*a prié de commander au représentant des établissements Gantsch cinq cents obus pour canon de 75 millimètres à tir rapide Schneider-Canet.

u Si El-Madani el-Glaoui nous a reçus admirablement; il n'a cessé d'exprimer sa reconnaissance pour le Gouvernement français, qui aidait moralement et matériellement le Makhzen, et prenait part aux malheurs et aux joies du Gouvernement marocain : u Nous ne saurons jamais trop de gré à votre Gouvernement, vous êtes nos alliés, nous marchons ensemble, etTaide de vous tous ici nous le prouve. Ben Sedira nous a sauvés à Taza; ce qu'il a fait en petit pour la mahalla, votre Gouvernement le fera en grand pour le Sultan. »

Si Ahmed el-Harrab et Si EMIamidou Gherradi, qu'on nous dit très hostiles aux Européens, reconnaissent cependant qu'on les a beaucoup aidés et que la présence d'un oHlcier français à Taza les a sauvés. Tous les qaïds, rahas ou mias que nous avons rencontrés font l'éloge du souslieutenant Ben Sedira, dont l'influence sur la mahalla tout entière est indéniable. Son oanon portait l'effroi partout, et les Hiata, après avoir mis la tête de cet officier à prix (800 douros), ont proposé de se rallier à la cause du Sultan, si on le leur livrait. « C'est notre sauveur; plus jamais nous ne voulons nous séparer de lui », nous disaient les qaïds.

Non seulement le Maghzen par la suite oubliera que nous Tavons sauvé du prétendant et que, seule, noire collaboration militaire a empêché Fez et Oudjda de tomber aux mains des rebelles. Non seulement, il oubliera que nous n'avons pas voulu occuper Oudjda,

alors que, par deux reprises, nous en étions officieusement priés et que, si nous avions voulu courir les risques minimes de cette occupation, nous tiendrions aujourd'hui le chemin de Taza, la Porte du Maghrib. Mais encore le Maghzen nous accusera de soutenir la révolte et il fournira aux espions allemands le moyen de dénoncer notre « mauvaise foi ». Dépêche de M. Rouvier à M. Jonnart :

PariSj le 42 juin 4905. L'Ambassadeur d'Allemagne m'a dit, au cours d'un entretien relatif au Maroc, que, d'après les renseignements fournis par un officier allemand qui revient de la frontière algérienne, on tient pour certain que le Prétendant reçoit d'Algérie des armes, des canons Maxim et des munitions. J'ai répondu à l'Ambassadeur que ces allégations étaient certainement inexactes. Je n'en crois pas moins devoir vous les signaler.

Réponse d'Alger :

Le Prétendant n'a jamais reçu d'Algérie, ni armes, ni munitions, ni canons. Je ne pense pas qu'on ait jamais accusé nos autorités de favoriser ces expéditions, qui ne peuvent guère se faire à leur insu en raison des difficultés de transport, l'accès de nos rivages étant extrêmement difficile dans la région qui avoisine le Maroc, tandis que, tout près, la côte marocaine est très abordable, notamment vers le cap de l'Eau. On ne voit pas l'intérêt qu'aurait un navire à venir toucher un port algérien pour aller ensuite faire la contrebande des armes dans l'Ouest marocain. Il est donc évident qu'elles sont envoyées directement au Prétendant des lieux de production, et de préférence par le Rif. En ce qui concerne les fusils, un des moyens les plus simples de s'en procurer^ pour les gens du Rogui, est d'acheter ces armes aux soldats du Makhzen. D'autres armes ont été prises par les troupes du Prétendant : le

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seul canon qui était anx mains des insurgés jusqu'à ces derniers temps avait été pris aux troupes du Makhzen, il y a deux ans. En terminant, je ferai remarquer qu'il est étrange de nous voir soupçonnés d'armer le Prétendant, alors que, par les services incessants que nous avons rendus au Makhzen en laissant passer sur notre territoire les troupes chérifiennes, les expéditions d'armes, de munitions, de vivres, d'argent destinées à ces troupes, nous nous sommes attiré Thostilité des insurgés.

Pour toutes ces opérations militaires, le Maghzen a trouvé dans M. Saint-René Taillandier le concours le plus dévoué : notre ministre à Tanger a fait aboutir toutes les demandes de secours; il a dû combattre les hésitations de Paris et, parfois, le mauvais vouloir d'Alger... C'est pour le remercier sans doute que, par la suite, les gens du Maghzen inventeront contre lui les calomnies dont la presse^ le Chancelier et le Livre blanc se font aujourd'hui les garants en Europe...

Mais en janvier 1904, après les secours militaires de la France, le Maghzen demande les secours financiers. Au mois de juillet 1903, il a trouvé en Espagne un emprunt, qui a été le corollaire de l'emprunt anglais du mois d'avril. En janvier 1904, il est à bout d'expédients :

Tanger^ le /«' janvier 4904, La crise financière dont souffle le Maroc prend chaque jour un caractère plus aigu. Elle préoccupe vivement le commerce, et le Makhzen lui-même parait s en émouvoir; il recherche les moyens de suppléer aux emprunts, devenus chaque jour plus diffi-

ciles et plus onéreux, mais les expédients apparaissent de plus en plus comme inefficaces et même dangereux.

Tanger, le 24 janvier 4904. Le Makhzen a réussi à se procurer les sommes nécessaires pour les échéances du l^"" janvier, mais au prix d'un expédient qui atteste son extrême dénuement et son désarroi. Il a dû, en effet, contracter auprès d'une maison de Tanger un prêt gagé par ses dernières livraisons de monnaie d'argent, acceptées pour la valeur du métal argent qu'elles contiennent.

Alors on s'adresse au « sûr et véritable » ami; le Sultan lui-même écrit à M. Saint-René Taillandier :

Tanger, le 29 janvier 4904. Ce matin, Bennis, le collaborateur de Si Mohammed Torrès, est venu me communiquer une lettre par laquelle le Ministre des Finances de Sa Majesté lui transmet Tordre du Sultan d'entrer immédiatement en pourparlers avec le correspondant à Tanger de la Banque de Paris et des Pays-Bas, en vue d'un emprunt. Il m'a, en outre, remis une lettre, à moi adressée, revêtue du sceau et du paraphe d'Abd-el-Aziz, et dont voici le paragraphe essentiel :

« Conformément aux liens d'amitié qui unissent notre Gouvernement à votre puissant État, nous avons autorisé notre serviteur à traiter cette question avec le correspondant de la Banque de Paris et des Pays-Bas par vos soins et par votre intermédiaire, jusqu'à ce que l'affaire soit conclue, en raison de l'appui et de la sollicitude que vous apportez dans tout ce qui intéresse nos affaires, en en aplanissant les difficultés, et cela grâce à votre bonne intervention, établie sur les principes de l'amitié et les liens de l'intimité. «

La portée de cette lettre est encore accrue par le fait qu'elle émane du Sultan lui-même, contrairement à l'usage que le Makhzen a adopté depuis un certain nombre d'années dans ses relations avec les ministres étrangers. Elle constitue donc la démarche la plus significative que le

il2 L AFFAIRE MAROCAINE

Makhzen puisse faire pour obtenir le concours du Gouvernement de la République.

Les négociations entre le Maghzen et les banques françaises durent quatre mois, mais aboutissent. Le !•' juin, un fîrman du Chérif ordonne « à nos deux serviteurs dévoués, Ben Sliman et Ben Abdesselamet-tazi, de conclure pour le compte du trésor chérifien (que Dieu le rende abondant I) un emprunt de 62 millions et demi de francs », gagé sur les douanes.

Les conditions des financiers sont dures : intérêt de 5 p. 100, prise à 80 p. 100, amortissement en trente-six années, prélèvement de 60 p. 100 sur les revenus des douanes, contrôle effectif sur les agentspercepteurs, remboursement immédiat des emprunts espagnol et anglais. Notre légation intervient pour éviter au Maghzen une dernière exigence des financiers au sujet du change :

Tanger j le 30 juillet 490^. Si Abdesselam Tazi, Ministre des Finances de Sa Majesté Ghérifîenne, m'écrit pour me prier de remercier Votre Excellence du concours que le Gouvernement a prêté au Makhzen en aplanissant toutes les difficultés relatives à l'emprunt. 11 ajoute : « En définitive, sans la présence de votre Délégué et [de votre in ter* prête], et sans Taide qu'ils nous ont apportée dans la révision et la rédaction claire et définitive du contrat, les j pourparlers avec les délégués des banques eussent échoué. | Comme l'affaire est terminée dans les meilleures conditions, Dieu soit loué! grâce à votre bienveillance qui est le résultat d'une amitié sincère et grande, nous prions Votre Excellence de nous continuer son concours et sa bienveillance à ce sujet, dans le présent comme dans l'avenir, afin que les clauses du contrat soient strictement exécutées.

Pour « continuer son concours et sa bienveillance, afin que les clauses du contrat soient strictement exécutées », le « sincère et grand ami » interpose encore ses bons offices entre les financiers et le Maghzen : M. Regnault, consul général en mission, est nommé délégué des porteurs de titres. Il vient installer le nouveau service dans les ports. Tout se passe le plus tranquillement du monde. Sans aucun trouble, sans la moindre échaulfourée, le Maghzen réalise, de ce côté encore, un nouvel accroissement de sa puissance financière. En vertu du « double et mutuel appui », ce bénéfice du Maghzen devrait comporter un profit pour notre influence; une Banque d'État, concédée au consortium français, nouerait officiellement les intérêts financiers du Maghzen et les nôtres :

Tanger, le 48 juin 490Â, Le mandataire de la Banque de Paris avait sollicité, au nom du consortium français, la concession d'une Banque d'État. Cette affaire a paru au Makhzen engagée prématurément; il a décidé qu'elle serait traitée, non avec le Syndicat des Banques, mais avec le Ministre de France. Si Abdesselam Tazi a confirmé les intentions du Gouvernement chérifien dans une lettre qu'il m'a adressée et dans laquelle il s'exprime ainsi, au sujet de la Banque d'État : « Nous avons répondu au Délégué des Banques que, s'il désire cette création, la demande en sera faite par votre intermédiaire, et vous êtes juge du moment opportun pour la formuler )>.

Je crois superflu d'insister sur l'intérêt considérable que présente l'engagement pris par le Makhzen à ce sujet.

Non seulement le Maghzen a renié par la suite cet engagement; mais il a encore violé une clause du

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contrai d'emprunt. L'article 33 de ce contrat réserrait au consortium français la préférence, à conditions et prix égauJLr de tous les emprunts futurs : sans prérenir nos banques, le Maglizen, au mois de juillet i9Ùô^ empruntera douze millions aux Allemands...

Mêmes procédés dn Magfazen dans sa réalisation diplomatique des accords, car, après nos services pour Tannée et les finances, il recourt à notre aide pour sa diplomatie :

Tanger y ie i9 mai 4904, Un des principaux notables de la colonie étrangère, M. Perdicaris, de nationalité américaine, et son beau-fils, M. Varley, sujet britannique, ont été enlerés hier soir, par le brigand Raissouli, dans leur maison de campagne, située à trois quarts d'heure de la TiUe, Sur une demande du ministre d*Angleterre et du consul générai des États-Unis, Si Torrès ne voit aucun autre moyen de sauver les captifs que de subir toutes les conditions du chef de bande.

Le ministre anglais à Tanger et l'ambassadeur américain à Paris nous demandent nos bons offices : au nom « de Tamitié que nous portons au gouvernement chérifien », nous intervenons. Nous envoyons notre protégé le Chérif d'Ouezzan chez Raissouli. Nous ménageons un acquiescement du Maghzen aux exigences du brigand. Nous délivrons les captifs. Les États-Unis nous remercient officiellement de cette délivrance.

Mais Raissouli bloque toujours Tanger, et « son

LA FRANCE ET LE MAàOG 115

succès, dit le Chérif d'Ouezzan, lui suscitera des imitateurs ». Tous les Européens de Tanger souhaitent que « nous prenions des dispositions pour le rétablissement de la sécurité. La plupart de mes collègues, y compris celui d'Allemagne, me posent à titre personnel des questions analogues, et je leur ai déjà dit que nous étudiions activement les moyens d'utiliser à cet effet, avec Tassentiment du Maghzen, les ressources spéciales que nous assure la possession de r Algérie », écrit M. Saint-René Taillandier le 2 juillet 1904.

Ici, comme à Figuig, comme à Oudjda, si le Maghzen voulait donner sa collaboration sincère à la politique des accords, il devrait nous proposer « des mesures propres à assurer la sécurité autour de la ville et sur la côte ». Par cette loyale application de la politique d'assurances, le problème de la police maritime serait résolu comme celui de la police-frontière.

Mais le Maghzen n'a besoin que de tranquillité provisoire à Tanger et dans les environs : sans nous donner pour contre-partie la promesse d'une organisation générale de la police dans les ports, il nous demande le service d'une organisation précaire à Tanger, et nous lui rendons encore ce service : un officier français du grade de capitaine et trois sousofficiers algériens réorganisent ou réforment la garnison de Tanger; le lieutenant Ben Sedira, — le héros canonnier, — est chargé d'une section d'artillerie. Lettre de Ben Sliman à M. Saint-René Taillandier (26 juillet 1904) :

J'ai pris bonne note de votre lettre, que j'ai portée à la connaissance de notre Maître (Dieu le fortifie !). Sa Majesté s'est pénétrée des explications bienfaisantes et amicales que vous lui avez données, ainsi que des explications complémentaires dont vous avez chargé pour nous votre Secrétaire. Ce dernier n'a pas manqué de fournir les preuves de votre préoccupation touchant les intérêts du Gouvernement Ghériiien et de votre désir de sauvegarder son prestige. Sa Majesté sait que le mobile le plus puissant de votre insistance particulière dans cette question, c*est la communauté des intérêts que possèdent les Gouvernements des deux pays voisins et aussi la communauté des préjudices qu'ils peuvent subir.

Cette dernière phrase ne devra pas échapper à Tattention de ceux qui nous représentent à la Conférence d'Algésiras. Aujourd'hui, le Maghzen a oublié cette reconnaissance formelle des droits que nous donne le voisinage : il a fait appel à F Allemagne, pour le plus grand préjudice de la « communauté ».

Il a mieux fait encore : alors que nous l'avions aidé en juin 1904 à délivrer les sujets américain et anglais, alors qu'en octobre 1904, nous lui avions donné Taide de notre marine pour prévenir une affaire toute pareille à Larache, en août 1905 il a arrêté l'un de nos sujets algériens, Si Bouzian el-Miliani, et ne l'a délivré qu'après une menace de démonstration navale.

En cette affaire de Larache, c'est encore une demande anglaise qui nous a fait intervenir, pour protéger la vie des Européens et le commerce des Allemands :

Tanger, le 29 octobre 490^, La ville de Larache se trouve menacée par les indigènes du Sahel. D'après un rapport du

Vice-Consul anglais que me communique Sir À. Nicholson, les gens du Sahel tirent des coups de fusil sur la ville et sur un bateau de commerce allemand, Nord See, mouillé dans le fleuve. Les colons européens de Larache réfugiés à l'Agence consulaire de Belgique, qui a paru le lieu le plus sûr, réclament de Taide. J'ai aussitôt averti le Commandant du Kléber, le priant d'envoyer le Linois à Larache. Le Linois va partir à une heure pour Larache où il doit arriver cet après-midi. Sir A. Nicholson ne m'a pas caché qu'à défaut du Linois, la Diana serait partie pour Larache. Au besoin, notre croiseur offrira un refuge aux personnes qui voudraient quitter la ville.

Est-ce par hasard seulement qu'au lendemain des accords franco-espagnols, les sujets du Chérif en tirant sur un bateau allemand risquaient d'amener une démonstration allemande, une intervention peutêtre?... L'arrivée de notre Linois rétablit la paix.

Dans l'affaire de notre sujet Si Bouzian el-Miliani, — 11 août 1905, en pleine crise franco-allemande, — le Maghzen viole et même nie officiellement les droits reconnus par les traités à tous les Européens : Si Bouzian, « un de nos notables sujets algériens », est arrêté par un caïd qui le fait conduire enchaîné à Fez, où le Maghzen l'emprisonne. Nous ne mettons d'abord en cause que le caïd, « de manière, écrit M. Saint-René Taillandier, à ménager au Maghzen la possibilité de rejeter sur l'agent local toute la faute commise ». Mais enhardi par la présence à Fez du nouvel ami, M. de Tattenbach, le Maghzen dénie à tout musulman établi au Maroc la situation de sujet français, et le Chérif lui-même refuse de délivrer Si Bouzian, alors qu'il reconnaît n'avoir même pas le

droit d'arrêter sans notre assentiment l'un de nos protégés marocains.

Il faut que nous annoncions à TEurope (21 août 1905) notre ferme propos d'exiger complète satisfaction, et que l'Europe entière, l'Allemagne elle-même, « approuve toutes les mesures que la France jugera bon de prendre»; il faut que M. de Tattenbach « mette à notre disposition ses bons offices » et intervienne auprès de Ben Sliman (26 août 1905); il faut que M. Saint-René Taillandier demande une audience de congé et menace de partir, pour que nous obtenions enfin pleine satisfaction (7 septembre). En vue de cette audience de congé, M. Rouvier écrivait à M. Saint-René Taillandier le 25 août 1905 :

Vous exprimerez au Sultan les regrets que votre misâion n'ait pas obtenu les résultats que permettaient d'en espérer les intérêts communs et permanents des deux pays et les preuves d'amitié que le Gouvernement de la République n'a cessé de donner au Sultan et à son peuple.

Le Maghzen a eu, de 1903 à 1905, une singulière façon de pratiquer l'alliance et la pure amitié et de comprendre « les intérêts communs et permanents des deux pays ».

Il faut reconnaître qu'un représentant de la France, plus rompu que M. Saint-René Taillandier aux fréquentations marocaines, moins confiant dans les paroles et les usages de la grande diplomatie, aussi

courtois et généreux, plus énergique et matois, bref « plus africain », n'eût peut-être pas laissé le Maghzen nous gagner ainsi à la main. Toute stipulation publique sur la réforme du Maroc nous était difficile à exiger avant la conclusion des accords anglais et espagnol; mais rien n'eût empêché peut-être de mieux marquer chacune de nos étapes dans le service du Chérif et d'obtenir, à chacune d'elles, quelque engagement ou quelque preuve d'inaltérable alliance* Il faut reconnaître aussi que nous aurions été plus aptes à diriger la « réalisation » du Maghzen, si notre légation eût été plus proche du Chérif, si, dans un contact journalier avec l'entourage et la personne même d'Abd-el-Aziz, le ministre de France eût pu démontrer le désintéressement de notre amitié, mais aussi témoigner notre désir d'influence. Dès le 12 avril 1904, M. Saint-René Taillandier parlait de son prochain voyage à la Cour; le 27 août 1904, il annonçait que le Chérif lui-même désirait cette ambassade ; il n'est monté à Fez qu'en janvier 1905 .

Pour achever, notre diplomatie entreprit de « réaliser », elle aussi : Paris signa ses accords avec l'Angleterre (8 avril 1904) et avec l'Espagne (6 octobre 1904) ; Tanger proposa la réforme intégrale du Maroc.

Nous allons étudier ces accords franco-anglais et franco-espagnol. Le Livre jaune nous apprend l'effet de ces négociations sur l'esprit du Chérif. Sans avoir notifié d'abord au Maghzen nos intentions irrévoca-

blés d'alliance, et non de protectorat, d'amitié, et non d'annexion, sans avoir pris l'Europe à témoin de nos promesses d'intégrité territoriale et politique, nous semblions, par la Déclaration franco-anglaise, ne garantir que « l'état politique » au Maroc, comme en Egypte : terme vague, que nos adversaires pouvaient traduire par tunisiftcation; terme incomplet, où le Chérif ne trouvait pas la garantie de son intégrité territoriale.

Un mois après les accords franco-anglais , nous donnions au Maghzen des explications qu'il eût mieux valu présenter beaucoup plus tôt. Lettre de M. Saint-René Taillandier à Ben Sliman :

Tanger, le 4 8 mai / 504. J'ai appris que l'accord récemment intervenu entre les gouvernements français et anglais, sous la forme d'une déclaration concernant l'Egypte et le Maroc, était interprété par certaines personnes d'une manière qui pourrait inspirer des inquiétudes au Gouvernement chérifien. Peut-être même certaine traduction inexacte, dont j'ai eu connaissance, vous sera-t-elle parvenue.

Notre diplomatie s'efforce de détruire les « inquiétudes » du gouvernement chérifien; elle insiste sur l'intérêt qu'a la France « à l'indépendance et à la souveraineté de l'empire marocain qui est contigu à nos possessions africaines », sur notre désir de réformes qui, « en respectant les coutumes et en tenant compte des traditions, sans froisser en rien les sentiments de la population, augmentent l'autorité du gouvernement chérifien dans tout l'empire et la consolident efficacement dans notre voisinage ».

Comme à ce moment-là nous lui rendons les plus grands services militaires, financiers et diplomatiques, le Chérif est bien obligé de ne rien contredire à nos explications. Mais il est visible qu'elles ne calment pas ses inquiétudes.

Ben Sliman répond « en des termes qui constituent une acceptation implicite de la déclaration du 8 avril», écrit M. de Saint-René Taillandier le l*"" juillet. Au bout de deux mois d'hésitations une acceptation implicitel Dans sa réponse même, Ben Sliman parle encore « des points difficiles de Taccord », dont « les termes, pris d'une façon générale, pourraient présenter [quelque chose] d'ambigu et de contraire à son objet ». Il fallait une acceptation formelle. Un voyage de notre ministre à Fez dès avril 1904 aurait prouvé l'importance que nous attachions à l'assentissement complet du Chérif.

Le traité franco-espagnol est conclu Ie6octobrel904. Les gouvernements de Paris et de Madrid, « s'étant mis d'accord pour fixer l'étendue des droits et la garantie des intérêts qui résultent pour la France de ses possessions algériennes et pour TEspagne de ses possessions sur la côte du Maroc, déclarent qu'ils demeurent fermement attachés à l'intégrité de l'empire marocain sous la souveraineté du Sultan ».

Bien expliqué et commenté aux gens du Maghzen et au Chérif lui-même, ce traité pourrait ne pas augmenter leurs craintes : si notre ministre fût aussitôt monté à Fez et si une lettre autographe de

122 l'affaire MAtlOCAINE

M. Loubet eût donné à Abd-el-Aziz la garantie formelle d'intégrité territoriale et politique, que Guebbas voulait obtenir en avril 1903, il est probable que les « inquiétudes » marocaines auraient encore pu se dissiper, — d'autant qu'en ce mois d'octobre 1904, nous rendions les plus grands services à Larache et sur la frontière algérienne.

Rien dans le Livre jaune n'indique que notre légation ait seulement fait part au Maghzen du traité franco-espagnol.... C'est en ces conditions que, le 15 décembre 1904, M. Delcassé trace le projet complet des réformes à obtenir : cinq pages du Livre jaune! D'un seul coup, il faut tout réaliser : armée, justice, administration, routes, frontière, banque d'État, bureaux de douane, instruction, médecine, police... Alors tout craque.

Le 17 décembre 1904, M. Saint-René Taillandier écrit que « pour des motifs d'économie, S. M. Chérifienne » congédie notre mission militaire. Ceci est la rupture du dernier lien d'alliance entre les deux gouvernements : le congé, que Guebbas a pris d'Alger, a été le début de la mésintelligence ; le congé, que notre mission militaire reçoit de Fez, en est le terme; ici commence la brouille déclarée. Une menace française obligera le Chérif à revenir sur ce congé. De bonnes paroles seront échangées de nouveau. M. Saint- René Taillandier montera à Fez au milieu de janvier : après un mois d'attente, il commencera, le 22 février, à étaler son bagage de programmes et de protocoles... Mais la partie est jouée : dans cette alliance intime

qui aurait dû lier le Chérif à notre seule amitié, voici que le couteau allemand va tomber. M. de Kûhlmann, le 11 février 1905, annonce l'arrivée de l'Empereur; Guillaume prononce, le 31 mars, son discours de Tanger.

Liquidation partielle : Congo, Abyssinie, Yunnan. — Déclarations et Conventions. — La dépêche aux ambassadeurs. — Un apurement : Siam, Madagascar, Zanzibar et Nouvelles Hébrides.

— Terre-Neuve et TAfrique. — Ambitions mondiales et politique méditerranéenne. — La France africaine. — Gambie et îles de Los. — Entre Niger et Tchad. — Le Maroc : pénétration pacifique et porte ouverte; la liberté des détroits. — French Shore et poisson. — Les pèches de Terre-Neuve et la marine nouvelle.

— L'Egypte. — Le pourboire des financiers. — L'affaire égyptienne. -* La réconciliation.

Les accords, conclus le 8 avril 1904 entre la France et l'Angleterre se composent de trois actes diplomatiques : une Déclaration concernant fÉgypte et le Maroc; une Convention concernant Terre-Neuve et l'Afrique; une Déclaration concernant le Siam, Madagascar et les Nouvelles-Hébrides, Cette seule énumération montre déjà que le règlement n'est pas complet. Les deux gouvernements semblent n'avoir pas encore osé mettre ordre à certains différends qui, pour l'heure, sont obscurs, mais qui pourront éclater

demain : on n'a traité ni du Congo, ni de TAbyssinie, ni du Yunnan.

Le Congo pourrait être cependant une cause de graves revendications. Nous autres Français, nous avons interprété d'une façon un peu singulière — disent les Anglais — les droits que les actes internationaux nous donnaient sur ce pays : les gens de Liverpool nous accusent d'établir des monopoles en ces régions où nous avions juré, disent-ils, de respecter la liberté commerciale. Il vaudrait la peine de savoir qtii de nous ou d'eux a raison. A l'heure présente, la querelle est encore limitée aux bourses de commerce. Avant peu, elle sera portée devant les parlements.

Du train dont va la crise cotonnîère, en effet, — réunis aux Congrès de Zurich et de Bruxelles, Anglais, Suisses, Belges et Allemands ont cherché quelques remèdes à cette crise, — les gens de Liverpool et de Manchester doivent se préoccuper de leurs approvisionnements. Les États-Unis, qui, jusqu'ici, fournissaient le monde de coton brut, se mettent à filer et à tisser la majeure partie de leur récolte : la disette de coton, qui déjà se fait sentir en Europe, deviendra plus dure d'année en année.

Les « cotonniers » anglais doivent donc chercher de nouveaux fournisseurs, et la seule Afrique tropicale et équatoriale semble pouvoir remplacer les plantations américaines : elle a le climat convenable, la chaleur et l'humidité nécessaires; elle a cette main-

d'œuvre noire qui cultive aussi les champs du Mississipi. C'est vers le Niger et vers le Congo que Liverpool et Manchester tournent leurs espoirs, puisque le Mississipi leur est fermé désormais.

Si les plantations de coton réussissent là-bas, il est trop évident que les « cotonniers » anglais réclameront avec instance l'exécution stricte et loyale de ce qu'ils appellent déjà nos engagements formels... Que les amateurs de querelles se consolent : voilà déjà un premier sujet de belles disputes à venir!

En Âbyssinie, nul ne sait au juste ce qui se passe depuis cinq ans bientôt. Notre gouvernement ne juge pas utile de nous renseigner sur le sort des capitaux que nous avons engagés là-bas en constructions de lignes ferrées. De loin, nous assistons à une tragicomédie entre les fondés de pouvoir de nos compagnies, le représentant officiel de la France et les agents du Négus. Il semble que les questions de personnes aient gravement compromis nos intérêts nationaux et presque ruiné notre influence.

Il semble aussi que les menées anglaises n'aient pas été pour rien dans cette ruine : notre prestige et nos chances d'avenir ont diminué là-bas à mesure que la domination anglaise s'installait dans le pays des Somalis et que le voisinage anglais approchait du Harrar. Ici encore, il faudra quelque arrangement. Mais nous ne pourrons parler à l'Angleterre que quand, nous-mêmes, nous saurons au juste ce que nous voulons.

l'affaire marocainb. 9

130 L*AFTAIRB MAROCAINE

Au Yuunan, peut-être savous-nous mieux ce que Ton a voulu pour nous : notre ligne ferrée du Tonkin vers ces montagnes chinoises avance par étapes. Mais ici les Anglais ne savent plus au juste ce qui leur est nécessaire.

Longtemps ils avaient proclamé et peut-être formé le projet d'un grand Transchinois entre Tlnde et Pékin : partant de Calcutta et remontant le Brahmapoutre, leur ligne ferrée devait atteindre dans les gorges du Yunnan la vaDée supérieure du Yangtsé; dès 1885, les gens de Manchester réclamaient la construction de ce chemin de fer qui mettrait au contact de linde et dans la clientèle anglaise les meilleures provinces de la Chine. Il semble que Londres ait reconnu Timpossibilité de Tentreprise : du Brahmapoutre au Yangtsé, il eût fallu couper en travers quatre ou cinq massifs d'Alpes birmanes, tibétaines et chinoises.

On se rejeta plus au sud vers les Valtelines birmanes et Ton pensa que les gorges et cluses parallèles de riraouaddi, de la Salouen ou du Mékong permettraient une trouée moins coûteuse. Aujourd'hui encore, on nous parle de cette ligne qui prolongerait en Chine la montée anglaise à travers la Birmanie... Mais les Anglais commencent à peine l'exploration systématique de ce haut pays. Ils ne peuvent savoir ni en quel point devra s'ouvrir le passage ni même si cette ligne sera jamais possible, et Ton dirait à certaines heures qu'ils vont renoncer encore à ce second tracé.

Si pourtant ils devaient réaliser cette entreprise, il faudrait bien que leur chemin de fer coupât le nôtre : ils veulent aller d'ouest en est, de Flnde ou de la Birmanie en Chine, de Calcutta ou de Mandalay vers Hankéou et Pékin; nous irions, nous, du sud au nord, du Tonkin vers le Yunnan, vers* le Sze-tchouen, qui sait même? vers la Mongolie, car, une fois en route, Dieu sait où Ton nous mènerait! Sur la carte déjà, on nous montre que nos derniers postes tonkinois ne sont pas si loin, après tout, des premiers postes mongols des Russes, — quelque trois ou quatre mille kilomètres à peine : la distance de Paris à Astrakan.

Les mômes trancheurs de continents, qui, du golfe de Guinée à la mer Rouge, voulaient par Fachoda couper l'Afrique et barrer la route anglaise du Cap au Caire, nous parlent aujourd'hui de couper la Chine et l'Asie, par une route franco-russe qui, du Tonkin au lac Baïkal, barrerait la route indo-chinoise des Anglais... En quel point et comment se fera la rencontre? Sera-ce une pacifique jonction? Par ses déclarations touchant le Sze-tchouen et par ses traités avec la Chine, l'Angleterre nous a loyalement prévenus qu'ici encore elle considérerait comme « non amicale » toute tentative en travers de sa route : tiendrons-nous compte de ses besoins? recommencerons-nous au contraire le petit jeu de Fachoda?

Mais si les accords actuels n'embrassent pas tous les litiges présents et futurs, ils règlent du moins les vieilles querelles; ils tarissent, sinon toutes les causes de brouille, du moins toutes les sources de rancune : ils ferment les multiples abcès que, sur Tépiderme des deux nations, avait créés la fameuse politique des « coups d'épingle ».

En cela, on ne saurait en exagérer Timportance : ils rétablissent vraiment entre les deux peuples, comme entre les deux 'gouvernements, une communauté de sympathies qui désormais rendra faciles les discussions et transactions diplomatiques. Est-il besoin de souligner la grandeur de ce changement?

La Revue de Paris fut la première peut-être & souhaiter, à réclamer un pareil règlement. Les lecteurs n'ont pas oublié le dialogue entre sir Charles Dilke et M. Lavisse, qui, dès février 1899, faisaient appel à l'opinion des deux pays, « au seul juge international qui existe aujourd'hui, en attendant l'encore invraisemblable tribunal où se jugeront les procès de peuple * ». Point par point, en répétant les paroles de sir Charles Dilke, M. Lavisse exposait tous les griefs de l'Angleterre contre nous et, sur chacun des points, mettait en regard nos raisons et nos griefs, « avec un désir aussi sincère, aussi vif que le vôtre (disait-il à

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