CHAPITRE 1er
Les pays du Zambèze.
Le centre de l'Afrique a la forme générale d'un plateau à étages, qu'une barrière de hauteurs volcaniques précède à Test, du côté de l'Océan Indien, tandis qu'il encadre, au sud et au nord, l'ancien lac du Congo ; le plateau est traversé de chaînes de montagnes, dont la direction apparaît sud-ouest nord-est dans la région du Zambèze, puis se redresse vers le nord en remontant jusqu'à l'Abyssinie ; ces montagnes entravent la circulation des eaux, qui s'amassent souvent en lacs ; à la hauteur de Zanzibar, elles arrêtent près de la mer la pénétration des influences océaniques ; plus au sud leur barrière n'est pas assez continue pour intercepter toutes les nuées venant de l'est ; l'alizé austral, s'enfonçant profondément au-dessus des plateaux du Manicaland et du Barotsé, va condenser ses pluies sur les monts du Bihé, à quelques étapes de l'Atlantique, et contribue à
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nourrir en même temps que le Zambèze les affluents de gauche du Kassaï-Congo. Pour la clarté derexpositioa, nous diviserons ces plateaux du centre- Afrique en trois parties, pays du Zambèze, pays du Congo et du lac Tanganika, paysdu lac Victoria et du haut Nil. Un quatrième chapitre rattachera TAbyssinie à ces plateaux, dont elle est le bastion avancé vers le nord.
Les sources les plus occidentales du Zambèze sont proches de TOcéan Atlantique, dont moins de quatre cents kilomètres les séparent ; elles se développent sur un plateau lacustre, où elles s'embrouillent avec celles qui vont au Congo par le Kassaï ; un versant montagneux, la chaîne des Mouchingas, forme le rebord oriental de ce palier supérieur. Le cours moyen du Zambèze, entre ces monts et les hauteurs des Matoppos, de direction semblable (sud-ouest nord-est), est le lien d'une deuxième région naturelle de niveau inférieur ; une troisième comprendrait les pays du bas fleuve, à Test des dernières chutes du Zambèze et de son grand affluent leChiré.
L'étage des sources du Zambèze n'a été pénétré que récemment ; les Portugais de la côte du Mozambique avaient bien recueilli des renseignements indigènes, signalant des lacs intérieurs, mais c'est seulement à la fin du siècle dernier que LaCerda s'avança jusqu'au lac Banguéolo (1798) ; quelques voyages ultérieurs ont mené des Européens dans le pays de Lounda, vers les sources du Kassaï ; ce fut par Livingstone, puis par Gameron,de 1867 à 1875, que des connaissances précises nous furent
d'abord communiquées ; depuis, la région a été plusieurs fois traversée, mais ces deux explorations restent fondamentales et nous ne pouvons ici donner Ténuraération de celles qui les ont complétées ; disons seulement que le conflit anglo-portugais de 1891, suivi par la renonciation du Portugal à toute prétention de joindre à travers le continent le Mozambique à TÂngola, ouvrit les pays du haut Zambèze à des expéditions anglaises appuyées sur le Gap.
Il est probable que cet étage supérieur du plateau fut jadis le fond d'un lac, qui se serait ensuite épanché par une brèche à travers les monts Mouchingas ; l'altitude, très peu variée, se soutint à 1,000 mètres environ ; le sol est couvert de coquilles fluviatiles, parsemé d'étangs sans profondeur à la surface desquels, en fin de saison sèche (août-septembre), Cameron vit parfois une feuille de glace. Le voyageur chemine à travers de vastes plaines coupées de jongles et de bouquets de bois, partiellement noyées pendant les pluies de l'été austral. En descendant vers le Kassaï, on rencontre des forêts à essences odoriférantes, d'abord attachées aux rives des fleuves, puis s'emparant de plus en plus du pays intermédiaire.
Sur ce plateau presque horizatal, les cours d'eau se traînent, incertains de la direction qu'ils doivent prendre ; il est tout à fait impossible de tracer une frontière réservant à tel pays les sources qui vont au Zambèze, à tel autre celles qui vont au Congo ; même des rivières communiquent tantôt avec l'un de ces fleuves, tantôt avec l'autre, et quand, pendant la saison des pluies.
rinoadation est tendue à grande distance, des lacs temporaires s'écoulent à la fois dans les deux ; plus bas seulement sont formés les cours d*eau distincts, qui constituent les groupes du JCassaï et du Loualaba au nord, du Kouang'o ou Tchobé et du Zambèze, au sud, enfin, vers le sud-est, du Koubango et des rivières tributaires du bassin intérieur appelé lac Ngami.
La principale source du Zambèze ne viendrait pas, comme on Ta cru longtemps, du lac Dilolo mais recevrait, déjà considérable, le débit de ce marécage ; en saison sèche, le fleuve creuse son cours dans un tuf calcaire ; pendant les pluies, il déborde au loin et couvre d'immenses prairies ; les crues ont lieu de décembre à mars, à la suite des pluies abondantes de Tété austral, qui arrivent avec Talizé de TOcéan Indien. Le pays est donc semi-aquatique et d'une traversée toujours difficile: des fondrières, jamais tout à fait asséchées, obligent à d'incessants détours ; les populations indigènes vivent dans des habitations surélevées que l'inondation transforme en flots temporaires. Dans la brousse, si souvent envahie par l'eau, une faune particulière, tout amphibie, s'est développée et par le nombre des espèces, au dire des voyageurs portugais Ivens et Gapello, ces plateaux africains sont un véritable jardin zoologique : les poissons pullulent, dans les étangs souvent rattachés aux fleuves ; des bandes d'oiseaux aquatiques, des aigles pécheurs en font leur nourriture, les crocodiles et les hippopotames se jouent sur les rivages fangeux ; dans les parties généralement émergées, vaguent de grands troupeaux d'éléphants et d'antilopes.
Les indigènes vivent d'agriculture et de pèche : le sol, comme en Gochinchme, porte successivement deux récoltes, Tune de riz et l'autre de poisson ; tous les villages possèdent des engins de pêche ou, plus simplement divisent le sol inondé par des levées de terre, contre lesquelles le poisson s'accumule à la baisse des eaux ; au nord-ouest, sur le Kassaï, à Touest, au pied des monts du Bihé, au nord-est dans leKatanga, le relief est plus varié, la vie économique moins étroitement liée au jeu de l'inondation ; là des indigènes travaillent le fer, très abondant sous forme d'affleurements d'hématite ; dans le Balounda, le cuivre paraît commun, tous les naturels portant, aux bras et aux jambes, des ornements parfois très lourds en fil de laiton ; une autre industrie locale est celle de la cire d'abeilles, qui est exportée vers la côte d'Angola ; nous quittons ici les plateaux de l'Afrique centrale pour nous rapprocher de la lisière atlantique.
Les villages sont de deux types : sur les mamelons, ils se tapissent au milieu d'une jongle, protection presque inexpugnable contre les ennemis du dehors : une allée coudée, fermée par des palissades mobiles, est la seule issue par où le village communique avec l'extérieur. En pays d'inondation, les cases sont lacustres, montées sur pilotis, avec une barque pour assurer la circulation en tous temps. Ces groupes lacustres sont sans cesse déplacés, selon les besoins des cultures ou les caprices de la crue annuelle : Livingstone parle de certains villages que, dix ans plus tard, Serpa Pinto ne signale même plUs.
La traite a décimé ces populations indigènes, chez lesquelles venaient se ravitailler des négriers portugais de l'Angola , comme les avant-gardes des Arabes du haut Congo. Cameron rencontra des traitants portugais à partir de Kasongo, c'est-à-dire des plateaux du Loualaba supérieur ; il cite le cas de Tun d'entre eux qui, pour s'emparer d'une cinquantaine de femmes, n'avait pas détruit moins de dix villages, tuant certainement plusieurs cei;itaines d'individus. Ces chasseurs d'esclaves ne sont d'ailleurs portugais que de nom ; métis nés k la côte et non créoles, ils sont à peine touchés par les mœurs européennes et, tout en faisant profession de catholicisme, ne se séparent pas de leurs féticheurs ; ils sont connus sous le nom de Pomheiros et sont les commissionnaires des commerçants de la côte, qu'ils approvisionnent de cire et d'ivoire comme naguère de «bois d'ébène ».
De même que les Arabes Zanzibarites, les Pombeiros s'adjoignaient pour leurs expéditions des auxiliaires pris dans les premières tribus rencontrées, qu'ils armaient de fusils et dont ils soldaient les services par une participation au pillage ; les indigènes, païens, n'avaient aucune cohésion politique pour résister à ces envahisseurs; les villages vivaient en luttes perpétuelles et Ton ne doit attribuer qu'une civilisation toute relative aux Barotsés, venus du sud, ainsi qu'à ce royaume nègre de Monta- Yanvo dont le souverain ne fut sans doute jamais autre chose que les Makokos et autres potentats noirs du Congo. Il n'est pas invraisemblable qu'un chef indigène, plus intelligent, ait entretenu avec
LES PLATEAUX DU CENTRE i3i
les Européens de la côte des relations régulières par caravanes, l'idée a pu naître ainsi de la richesse de ses états, mais l'imagination des traitants en aura faussement conclu trop vite à l'existence d'une société noire, org'anique et policée.
Les pays du haut Zambèse nous apparaissent donc fort pauvres et, sauf le cas de la découverte de mines considérables, ne méritent pas que l'Européen s'acharne à y pénétrer ; la population indigène en est peu nombreuse et misérable ; quelques postes de Pombeiros, telles les zérihas du Bahr el Ghazal, sont épars à travers cette immensité dont la faune animale demeure la souveraire ; ils vivent d'un commerce médiocre et de cultures imposées aux naturels des alentours. Les Jésuites voulurent jadis fonder une mission sur le Zambèze, en amont des chutes Victoria : après quelques mois d'expérience, ils l'abandonnèrent. Nous verrons plus bas que des missionnaires protestants ont mieux réussi dans le pays des Barotsés.
On se demande par où les colonies côtières atteindraient la région de l'Afrique centrale : il existe sur le Zambèze supérieur deux biefs navigables, de 400 et de 200 kilomètres, séparés par les rapides de Gonyé ; mais comment arriver à ces routes naturelles ? Pourquoi môme s'en préoccuper, puisque les ressources du pays ne commandent pas cet efiFort? Une large bande de steppes et de montagnes se déploie à l'ouest du Mozambique et des républiques sud-africainës, elle n'a jamais été traversée que par quelques explorateurs ou par de lents convois de colons boers ; vaut-il la peine
qu'on tente de la couper par une voie artificielle, utilisant ensuite les sections navigables du haut Zambèze ? Cela paraît douteux.
En remontant par le Kassaï ou par son affluent de gauche le Kouango, l'entreprise serait sans doute moins coûteuse ; on peut craindre qu'elle ne fût pas plus utile; l'arrière-pays d'Angola n'est pas une des zones de l'Afrique vers lesquelles la pénétration européenne doive pour le moment se hâter ; toutefois, et pour réserver un avenir très éventuel, l'Allemagne a voulu donner à sa colonie du sud-ouest africain un point d'appui sur le Zambèze : un mince ruban de territoire allemand s'allonge, entre l'Angola etlaZambézie anglaise, vers le bief navigable de Séchéké ; de ce point, on pourrait lancer un chemin de fer dans le pa3^s des Barotsés, où des oasis de hauteur sont fertiles et saines ; mais ce ne sont là que des perspectives très lointaines.
Les monts Mouchingas commencent au sud du Zambèze dont ils retenaient jadis les eaux en amont sous forme de lac; le fleuve, grossi sur sa droite du Tchobé ou Kouango, s'étale sur une largeur de plus d'un kilomètre, lorsqu'il se heurte à la barrière des monts Mouchingas ; Livingstone nous a décrit la chute à laquelle il donna le nom de la reine Victoria : les eaux resserrées entre des rocs abrupts, en un couloir de quelques mètres, se précipitent avec un fracas de tonnerre dans un entonnoir qui les étrangle encore ; un immense nuage de vapeur s'élève en permanence au-dessus des cataractes ; on l'aperçoitde l'ouest,
à plus de 30kilomètres ; autour des chutes, le sol, imprégné d'une poussière d'eau toujours renouvelée, porte une épaisse végétation forestière, dont la verdure tranche sur la pauvreté des steppes ambiants. Le Zambèze, après la chute Victoria, coule du sud-ouest au nord-est, au pied de la falaise orientale des monts Mouchingas ; ceux-ci se prolongent jusqu'au nord du lac Nyassa, où ils atteignent leurs hauteurs culminantes (Mont Waller, 1660 m., Monts de Livingstone, 2700 m.). Leur pente orientale est abrupte, tandis qu'à l'ouest, ils descendent en plaines ondulées appelées pays des Barotsés.
Le Barotséland est composé de savanes, très souvent coupées de fondrières, où cependant des missionnaires protestants français ont créé la station de Léalouyi ; Serpa Pinto trouva l'assistance la plus précieuse auprès du révérend Coillard, qui vivait avec sa femme dans ce pays sauvage ; une curieuse observation de ce pasteur est relative à la mouche tsetsé, dont le domaine diminuerait chaque jour : ce redoutable insecte suit les buffles traqués par les chasseurs dans les bois où ils se réfugient ; la plaine cultivable et qui paraît salubre en certains points bien aérés devient donc de moins en moins hostile à l'établissement de colons ; peut-être des Boers, fuyant la souveraineté anglaise, se fixeraientils sur la rive gauche du Zambèze, qui appartient au Portugal, mais, jusqu'à présent, l'œuvre des missionnaires de Léalouyi n'est qu'une exception, et les Européens qui ont traversé le pays ne s'y sont pas arrêtés.
Plus voisin de la côte orientale, l'étage moyen du L'Afrique. 8
Zambèze est dès à présent mieux reconnu que celui des sources, et rentre dans le domaine atteint par la pénétration européenne ; il est limité à Test par la chaîne des monts Matoppos, d'où partent en sens inverse des affluents de droite du Zambèze et des tributaires directs de rOcéan Indien, réduction du fleuve Limpopo. Ces monts s'élèvent de 150 à 300 mètres sur le plateau dit des Matébélés, du Machona, du Manica et, passant sur la rive gauche du Zambèze après avoir coupé la vallée d'une série de rapides, déterminent sur le Chiré la chute Murchisonet s'étalent au delà entre les lacs Nyassa et Chiroua ; c'est la rég-ion que l'Angleterre acquit du Portugal, non sans menaces de guerre, en 1891. Les sommets, granitiques, atteignent, auprès du fort Salisbury, 1,500 à 1,700 mètres ; comme pour les monts Mouchingas, leur escarpe est tournée vers l'est, tandis qu'une pente plus douce s'incline à l'ouest jusqu'au niveau du Zambèze (300-400 mètres) ; le versant oriental, exposé aux pluies de l'Océan Indien, est bien arrosé ; mais dans l'intérieur, les affluents du Zambèze appauvris par la disette de la saison sèche, ne roulent au début des pluies qu'un mince filet d'eau ; l'air est calme et le climat sain sur les parties les plus hautes du plateau ; dans les vallées, la forêt couvre les cours supérieurs, mais s'étiole jusqu'à disparaître dans les steppes découvertes et desséchées que traverse plus bas le Zambèze; la faune sauvage est, ici, des plus variées ; non seulement les antilopes, les zèbres, les girafes parcourent les prairies, mais aussi les lions, contre lesquels les chasseurs n'ont pas encore été nombreux.
La falaise orientale des monts Matoppos nous a été dernièrement révélée comme riche en alluvions aurifères ; des ruines considérables y ont été découvertes, en 1871, par TAllemand Garl Mauch, puis long'uement étudiées par divers arcliéolog'ues,et surtout par l'Angolais Th. Bent, en 1892. Il y a là, près du fort actuel de Victoria, toute une ancienne cité, Zimbaboué, bâtie en blocs de g*ranit; on reconnaît encore un templie,les tours robustes d'une forteresse et, fait plus caractéristique, des fours qui étaient vraisemblablement destinés au travail de l'or ; sur les collines avoisinantes, des fortins couronnaient les sommets, et l'on a lieu de croire que d'autres ruines, dressées entre Zimbaboué et la mer, jalonnaient une route commerciale par où l'or était acheminé sur la côte. Beira ou Sofala marquerait l'emplacement du port correspondant.
Les procédés de construction de ces édifices ne permettent pas de les attribuer aux races noires, qui n'ont jamais soupçonné la géométrie ; l'opinion la plus vraisemblable leur assigne une origine arabo-phénicienne , Cari Mauch parle à ce propos des états de la reine de Saba, contemporaine deSalomon; quoi qu'il en soitde ces origoines, les mines d'or de Zimbaboué restèrent inconnues des Européens pendant tout le moyen âge et jusqu'à nos jours ; sur des renseignements non vérifiés, des cartes du xvii® siècle indiquaient bien des g'isements aurifères dans l'arrière -pays de Sofala, mais on n'y prêta pas plus d'attention que les Portugais du xvi*^ siècle à la rencontre par Vasco de Gama, dans ces mers de l'Afrique centrale, de boutres arabes transportant de
la poudre d'or. Très récemment, l'antique pays deZimbaboué s*est éveillé à Tespoir d'une nouvelle fortune.
Les Portugais n'avaient jamais song'é à l'exploration de ces plateaux ; à peine avaient-ils remonté le cours du Zambè2^ jusqu'à Zoumbo, poste où s'arrête Aujourd'hui leur domination politique et où le gouvernement de Lisbonne ne fut longtemps représenté que par une escouade de miliciens noirs ; ils ne s'occupaient que de traite, leurs agents, indigènes ou métis, s'enfonçaient seuls dans l'intérieur et ramenaient à la côte, vers Sofala, les convois de bétail humain que les négociants dirigeaient ensuite sur les Indes.
Les monts Matoppos leur auraient été, d'ailleurs, disputés par les habitants : une race belliqueuse, les Matébélés, s'était en effet emparée de ce pays ; apparentée aux Zoulous, elle était fort supérieure aux nègres indigènes machonas et manicas ; ceux-ci furent violemment soumis et devinrent les esclaves, les paysans de leurs conquérants : tandis que les Matébélés, armés de longues lances, pillaient les tribus rebelles à leur domination, les Machonas cultivaient pour eux le maïs, le millet et le riz ; le grain n'était pas toujours consommé, on en tirait encore une sorte de bière, boisson forte et enivrante, qui coulait à flots au moindre prétexte ; dans les ruines de Zimbaboué, des pans de vieilles murailles, épaisses de deux à cinq mètres, sont aujourd'hui la palissade géante qui protège des champs de céréales. Buluvayo fut la dernière capitale des Matébélés : le chef Lobengula y possédait un camp fortifié dont il ne reste aujourd'hui que des ruines.
Ce que les Portugais n*ont pas su faire, en partant de la côte orientale d'Afrique, d autres Font fait pour eux et à leurs dépens : les pionniers anglais venus du stid ont atteint les plateaux aurifères et vaincu les Matébélés. L'histoire est d'hier et peut être racontée en quelques lignes : sur ces monts Matoppos, que l'indifférence des Portugais abandonnait comme terres vacantes, deux forts anglais étaient construits, en septembre 1890, par de hardis aventuriers qui les appelèrent Charter et Salisbury ; inquiet trop tard, le Portugal ne trouva que des raisons de sentiment pour protester contre le fait accompli ; la clairvoyance de quelques coloniaux n'avait pu secouer l'apathie de son gouvernement et la conquête anglaise, avant d'être proclamée par un acte diplomatique, avait été préparée sur place par les chercheurs d'or et les missionnaires. Mais les Matébélés refusèrent de céder leur territoire, abandonné par le Portugal aux revendications anglaises ; ils se soulevèrent et plusieurs rencontres furent défavorables aux Anglais ; on montre encore près de la rivière Changani l'endroit où fut surprise et massacrée la troupe du major Wilson. Cependant le fameux docteur Jameson vint à bout des indigènes, qui ne purent résister aux mitrailleuses Maxim ; en 1893, la paix paraissant assurée, des sociétés minières étaient fondées à Buluvayo, qui devenait la capitale administrative de ces districts miniers ; une révolte indigène, vite réprimée (1895), n'a pas arrêté l'essor de cette jeune colonie, très confiante dans la grandeur de ses destinées. Elle est
aujourd'hui comprise dans ces vastes territoires de la L'Afrique. 8.
138 l' AFRIQUE A L*ENTRÉ£ DU VINGTIÈME SIECLE
Rhodésia qui doivent leur nom à Gécil Rhodes, le « Napoléon du Cap ».
L'établissement des Anglais dans la Manicaland a été favorisé par la douceur du climat ; la température, chaude pendant le jo\ir, tombe pendant la nuit à 8° ou même 6°, dépression très utile au repos de Torganisme, qu'éprouve la constance plutôt que l'intensité de la chaleur ; le plateau de Salisbury, rafraîchi par la brise, est d'un séjour agréable ; des Jésuites français ont une mission à Buluvayo qui, comme il arrive souvent en pays miniers, s'est donné en quelques années des monuments de grande ville ; la célèbre Chartered Compor ny a concédé des lots de colonisation à des pionniers, autour du fort Salisbury sur la rivière Mazoé ; les indigènes sont employés aux travaux des mines et bien changés depuis l'époque du raid de 1890, où ils voyaient pour la première fois des blancs montés à cheval ; les lions qui étaient alors très nombreux dans le Manica, se sont peu à peu réfugiés dans des steppes plus désertes et l'on ne parle plus couramment, comme au début de la conquête, de chevaux emportés ou de dormeurs attaqués par eux.
L'arrivée des Européens par le sud a été comme une violence à la géographie de ce pays, dont les relations naturelles sont avec la côte de Beira ; entre le fort Salisbury et Mafeking, le chemin de fer encore inachevé ne comptera pas moins de i.500 kilomètres de rails, à travers un plateau sans eau, sans bois, piqueté çà et là sur les fonds plus humides de bouquets de baobabs et de cocotiers ; déjà cependant le télégraphe a été lancé jus-
qu'à Salisburj^ pénétrant à 3.000 kilomètres de Capetow^n ; mais la voie ferrée Mareking-Buluvayo-Salisbury serait un tronçon bien peu fréquenté de la route « impériale » du Cap au Caire.
On peut même douter qu'elle soit utile à la fortune de laRhodesia; celle-ci ne manque pas, en effet, de facilités pour communiquer avec l'Océan Indien ; déjà la compagnie à charte possède un wharf à Beira,et le chemin de fer qui part de ce port vers l'intérieur, utile aux seuls Anglais du Manica, vient (mai 1899) d'atteindre le fort Salisbury. Les Portugais (de récents événements l'ont prouvé) sont sans rancune et n'ont rien à refuser aux ((anciens amis > qui les ontsi prestement dépouillés en 1891 ; on peut donc affirmer que dès maintenant le chemin de fer consacre l'annexion par rAngleterre,efifective sinon officielle, de toute la province de Beira. Celleci n'a guère d'autre valeur que d'être le vestibule d'une contrée plus riche; elle est médiocrement arrosée, peu habitée ; la côte est basse et sablonneuse ; Sofala n'est plus même accessible aux bâtiments de mer, et quant à Beira, ce n'est qu'avec d'infinies précautions que les paquebots y prennent leur mouillage, dans une baie qu'encombrent les alluvions ^e la rivière Pangoué ; le point de départ du chemin de fer n'est pas encore à Beira même, mais à une trentaine de kilomètres en amont, au point où cesse la navigation sur la Pangoué ; mais cette pauvre ville deviendrait riche, le jour où elle commanderait un transit facile avec les districts aurifères de l'intérieur. On sait comment les Anglais, lorsqu'ils réglèrent le conflit de 1891 avec le Portugal, im-
posèrent à leur faible adversaire Tobligation de leur laisser le libre usage de toutes les voies de pénétration, et comment ils ont libéralement interprété ce texte, pendant la g^uerre du Transvaal, en empruntant le chemin de fer de Beira pour les troupes et le matériel militaire du général Carrington.
Après les rapides qui marquent son passage au travers des monts Matoppos, le Zambèze entre dans la plaine alluviale de son cours inférieur; il est à 160 mètres d'altitude, lorsqu'il passe devant le poste portugais de Tété ; son confluent avec le Chiré n'est qu'un vaste marécage, annonçant les coulées paresseuses et mobiles de son delta. Les deux fleuves, réunis, sont encombrés d'îles et bordés de roseaux, ils s'étalent sur plusieurs kilomètres de large, mais le chenal de navigation, très peu fixe, n'a guère que deux mètres de profondeur ; la barre n'aurait jamais moins de trois mètres d'eau, mais elle est changeante et dangereuse ; aussi le port de Quilimané^ entouré de lagunes pestilentielles, n'a-t-il que peu de valeur ; il suffisait jadis aux boutres arabes qui venaient y chercher des esclaves, mais la navigation moderne ne s'en accommode plus, et de grands travaux seraient nécessaires : le Zambèze, qui finit dans l'Océan par un delta mal frayé, apparaît donc très inférieur au Congo ; les produits naturels de ses rives ne sont pas assez riches pour que les Européens s'intéressent à les recueillir; on a jadis tenté d'y cultiver l'opium, mais sans succès.
Malgré ces obstacles littoraux, la voie du Chiré est
intéressante parce que sauf Tinterruption des chutes Murchison, elle ouvre Taccès du lac Nyassa dont les bords sont plus fertiles, doués d'un climat meilleur, et déjà parsemés d'établissements européens. Le lac Nyassa, sorte de boutonnière d'origine volcanique, s'étend sur 600 kilomètres en latitude, et sur 50 environ en longitude ; comme forme et direction, il ressemble au Tanganika; sa profondeur serait pourtant moindre (150 mètres) ; il a été longuement exploré par Livingstone en 1859, et depuis lors des missionnaires écossais se sont installés auprès ; il est encadré par des montagnes dont l'escarpement est accusé surtout au nord et au sudest ; celles du nord sont le prolongement des monts Mouchingas ; celles du sud, moins abruptes, continuent les monts Matoppos et se soudent aux monts Namoulis; elles sont entaillées par la vallée du Ghiré et de leurs pentes orientales s'échappent de grosses rivières, encore mal connues, qui finissent dans l'Océan Indien entre Mozambique et les bouches de la Rovouma ; nous avons, dans le précédent chapitre, indiqué les tentatives coloniales dont ces pays sont aujourd'hui le théâtre.
Des pointements de grès carbonifères ont été relevés sur la rive o^ccidentale du Nyassa : s'ils recelaient des mines exploitables, ce serait une bonne fortune exceptionnelle par toute l'Afrique centrale, qui manque de combustible minéral : ces gisements, proches d'une voie navigable que des compléments artificiels rendraient l'une des meilleures de TAfrique, seraient appelés à ravitailler tous les pays du Zambèze et sans doute
une partie de ceux du Gong'o : la navigation du Chiré n*est entièrement arrêtée que par les chutes Murchison; en aval de ce point, le fleuve entre dans la plaine du bas Zambèze, le cours tranquille de ses eaux n*est précipité que dans la traversée d'un massif forestier isolé, mais il n'y a pas là de rapide infranchissable.
La Gompa/w^nie anglaise des Lacs, fondée en 4878, a pris possession du pays, qui était alors portugais, mais qui fut annexé aux territoires anglais du Cap en 1891 ; il est intéressant de remarquer que la nouvelle frontière, abandonnant au Portugal la zone de steppes pauvres où coule le Zambèze, ainsi que les marais du confluent du Chiré, englobe dans la zone anglaise, au nord et au sud du fleuve, tous les plateaux plus élevés et plus sains ; toutle cours du Chiré, jusqu'au moment où il débouche dans les alluvions, est ainsi réservé à l'Angleterre, dont le domaine pénètre comme un coin dans les terres laissées au Portugal. C'est dans cette enclave que les missionnaires écossais ont fondé leurs stations les plus prospères ; ils ont trouvé là un climat chaud, mais salubre par suite de la grande pureté de l'air; une population indigène docile et pacifique, les Manyangas, qu'ils ont aussitôt formés à la culture des plantes vivrières, du tabac et du coton. Leur capitale, Blantyre, est située à 1,000 mètres d'altitude, c'est en même temps le centre administratif de la compagnie des Lacs. On y a heureusement introduit diverses cultures tropicales, notamment celles du sucre et du café ; les Européens vivent facilement sur ces plateaux ; la voie d'évacuation Ghiré-Zambèze étant toute voisine,
on doit considérer que ces bords méridionaux du lac Nyassa sont une des régions d'avenir de la colonisation européenne dans l'Afrique tropicale.
Le Nyassa occupe la partie centrale d'une route mixte, terrestre et navigable, de la côte africaine de l'est au lac Tanganika ; une route charretière, appelée Stevenson du nom du riche donateur qui en paya les frais, le relie à la pointe méridionale de ce dernier lac ; plus bas, les chutes Murchison sont tournées par un portage bien établi ; des chaloupes à vapeur sont à flot dans le bief intermédiaire puis, en aval des chutes sur le Ghiré et le Zambèse ; par cette voie, très sûre, le Tanganika n'est qu'à 40 jours de Londres.
Ainsi est-il établi que l'Angleterre, à l'exclusion du Portugal, dont elle ne fait que traverser les territoires, est maîtresse de la pénétration vers les plateaux cultivables du Nyassa comme vers les districts miniers du Manicaland. Un chemin de fer, remplaçant la route Stevenson, longerait au sud la frontière assignée entre l'Afrique orientale allemande et les pays protégés de l'Angleterre ; ce serait alors l'annexion économique aux pays du Nyassa de ceux du lac Tanganika ; c'est dire que l'Afrique australe anglaise atteindrait de sa concurrença une région considérable de l'Etat indépendant du Congo. On s'étonne que de pareilles ressources soient restées ignorées des Portugais, ou du moins qu'ils n'aient jamais rien fait pour en tirer parti ; mais qu'attendre d'un gouvernement qui jusqu'en 1878 a toléré dans ses colonies d'Afrique l'exercice à peine clandestin de la traite des nègres, sans penser à y encoura-
^erd*autres commerces, et pour lequel, jusqu'en 1752, le Mozambique releva de Goa, dans Tlnde ? Une telle inertie condamnait à la stérilité les travaux de quelques explorateurs portugais contemporains, gens d'audrxe et de clairvoyance, que Ton a cru suffisamment honorer à Lisbonne en associant les souvenirs rapportés de leurs voyages aux trophées des temps héroïques de Vasco de Gama.