‹ L'Afrique à l'entrée du vingtième siècleChapitre 11 sur 23 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La région du Haut-Congo et du lac Tanganika.

Nous avons, dans un précédent chapitre, décrit la barrière montag-neuse qui, peu en arrière de la côte zanzibarite, oppose sa falaise aux vents et aux pluies de Tocéan Indien ; dans les monts Mambouas, qui dominent rOusagara, elle atteint 3000 mètres, chiffre sensiblement supérieur aux évaluations de Stanley. Plus loin vers Touest, se développent deux étages de plateaux, dont Tun embrasse tous les pays lacustres du Tanganika et des sources du Congo, et l'autre forme une terrasse moins haute qui encadre immédiatement, comme les gr.adins d'un cirque, la contrée du Congo équatorial antérieurement étudiée. La pente générale, inclinée d'est en ouest, est très faible, les plateaux s'abaissent vers l'ancien lac congolais plutôt par degrés abrupts que par une descente lentement ménagée.

L'étage supérieur porte différents noms : à l'est du

Tanganika, c'est l'Ounyamouézi, parcouru par Stanley, L'Afrique. 9

446 l'afrique a l^enthée du vingtième siècle

traversé depuis assez souvent jusqu'au jour où les routes de Touest, par le bas Congo, furent préférées ; à l'ouest de Tanganika, ce sont le Manyéma et le Katang'a, plus récemment reconnus, et qui viennent se souder aux régions du Lounda et du Barotsé, d'où partent les affluents du Kassaï et du Zambèze. L'aspect d'ensemble en est très uniforme, l'altitude peu variée ; ainsi Tabora, station étape entre la côte orientale et le Tanganika, est située à 1240 mètres; le lac Bangouéolo, que traverse le Louapoula, est à 1145 ; une légère remontée vers l'ouest, dans la direction des monts du Bihé qui bordent l'Atlantique, est indiquée par la hauteur des sources du Zambèze (lac Dilolo, 1445 mètres), et du Kassaï (1500 mètres). Et rien ne pourrait, mieux que ces chiffres, illustrer l'expression de Livingstone, qui qualifie l'Afrique centrale d'auge gigantesque ; ces plateaux sont inscrits en effet entre deux redressements littoraux, dont le commandement, de part et d'autre, dépasse 1000 mètres.

On aurait tort de croire, cependant, que le relief intérieur ne soit pas, çà et là, bossue par des soulèvements montagneux comme dans les pays du Zambèze, nous en trouvons ici deux principaux, grientés également du sud-ouest au nord-est et redressés au nord franc aux approches de l'équateur. Tous deux se déploient à l'est du Tanganika, les monts Mitoumbas venant se briser contre la faille elle-même où sont amassées les eaux de ce lac, les monts Bambarés marquant la limite où ce premier étage des plateaux tombe sur les terrasses inférieures.

L'Ounyamouézi est rhinterland de l'Afrique orientale allemande ; c'est une steppe dont le sol se compose de roches anciennes, granits et schistes cristallins, traversées en maints endroits par des percées basaltiques ; elle n'est pas fertile, encombrée seulement d'une végétation de hautes graminées à travers lesquelles la marche des caravanes ne serait signalée que par l'ondulation des tiges au spectateur placé sur un sommet découvert. Parfois un terreau noir s'étend sur le granit superficiel, qui n'apparaît plus qu'en buttes isolées et, protégeant les eaux d'infiltration contre la voracité du soleil, les garde à une faible profondeur pour des cultures de légumes et de sorgo ; ailleurs, au contraire, ce sont ces « plaines ardentes » dont parle Cameron, où des indigènes exploitent le sel déposé en efflôrescences comme sur les chotts d'Algérie et creusant des citernes pour ne pas laisser perdre une goutte des pluies très rares et vite évaporées.

La circulation fluviale est pauvre et irrégulière ; le climat est continental, et les pluies ne tombent qu'en été (austral), de novembre à mai ; elles ne sont précipitées que sur les sommets assez élevés pour participer, malgré l'obstacle du relèvement côtier, à la condensation des nuages venus de l'est ; ainsi sont déterminées les positions d'oasis de hauteur, qui surgissent en cônes de végétation plus fraîche au-dessus de la brousse pauvre des steppes ; entre ces mamelons se traînent des cours d'eau paresseux, enfouis sous des haies épineuses, pendant la saison sèche, bourbiers mouvants quand viennent les pluies : le Malagarazi, grossi du

Gombé, réunît ces misérables rivières pour les conduire au lac Tang'anika ; ce sont moins des fleuves que des marigots, hantés par les crocodiles et les hippopotames, d'autant plus difficiles à franchir que les limites en sont moins précises, car une éponge de plantes aquatiques en masque souvent les abords. Ces ravins sont creusés dans l'épaisseur des plateaux, l'air y est stagnant, la fièvre ordinaire, les indigènes eux-mêmes ne font que les traverser, sauf quand ils y trouvent du sel.

L'Ounyamouézi est peu habité ; les graminées grossières, les mimosées des jongles ne fourniraient à l'homme qu'une nourriture insuffisante ; les groupes de population, encore resserrés par la conquête arabe, sont donc peu nombreux et presque tout le pays est abandonné à la faune sauvage qui est riche et variée, antilopes, zèbres, girafes, éléphants et même lions dans les parties plus montagneuses ; c'est la chasse de l'éléphant qui attira les Arabes de Zanzibar de proche en proche dans l'intérieur ; mais quoiqu'on ait observé dans les dernières années une reprise du commerce de l'ivoire par les ports allemands de la côte, il est certain que la décadence en est profonde depuis l'époque des voyages de Stanley et de Gameron : la cause en est la disparition progressive de l'éléphant, ainsi que la concurrence des voies d'évacuation du Congo belge.

Quelques districts, parmi cette steppe sans avenir, se dressent comme des îlots de cultures et de population ; c'est là que les indigènes se sont rassemblés autour des traitants arabes et des centres urbains se sont ainsi

constitués, dont les explorateurs de rOunyamouézi comme ceux du haut Congo remarquèrent plus d'une fois la prospérité ; les Arabes avaient propagé derrière eux le figuier, le grenadier ; les nègres soumis et devenus leurs ouvriers agricoles avaient multiplié les champs de maïs, de millet et de sorgo ; le froment même ne leur était pas inconnu et des laboureurs de TOunyamouézi, formés dans les établissements arabes, avaient entrepris à leur compte le défrichement de quelques coins de la steppe. Déjà dégrossis par le contact des Arabes, convertis parfois à Tislam, ces noirs seraient, pour les Européens, des auxiliaires moins inhabiles que ceux du bas Congo. Mais il reste à déterminer ce que vaut exactement leur pays ; les apparences ne sont guère favorables, à part ces « oasis de hauteur » dont il faudrait restaurer la fortune, atteinte par la déchéance des Arabes, Tabora par exemple ou le Kondéland, au nord du lac Nyassa.

La Katanga est la région des sources du Congo, ou plutôt, si Ton se range àThypothèse de M. A.-J. Wauters, de fleuves que la dégradation des monts Mitoumbas annexa au domaine congolais, qui en était d'abord distinct. Les deux lignes montagneuses des Mitoumbas et des Bambarés dessinent à la surface du Katanga une double crête qui se réduit à une seule sur les bords nord-occidentaux du lacTanganika.il convient de rappeler ici ce que nous avons dit plus haut des monts Mouchingas ; ils viennent culminer entre les lacs Nyassa et Tanganika et rejettent vers Touest les sources du

152 l' AFRIQUE A l'rNTRÉE DU VINGTIÈME SIÈCLE

loirs analog'ues déversant comme le Louapoula d'anciens lacs maintenant épuisés ; plus au nord la Loukou^a par une autre faille peut-être plus récente, conduit les eaux du Tang-anika à Tartère maîtresse du Congo.

La vallée du Lubudi-Congo est un marécag-e où les confluents, en particulier, forment des deltas vaseux sur un sol à peine incliné ; après avoir longé les monts Mitoumbas, elle s'engage dans les replis d'un plateau dont le redressement au nord-ouest est la chaîne des monts Bambarés et qui forme près du Tanganika le pays mamelonné dit Manyéma ; les monts Bambarés opposent au Congo, grossi de tous ses tributaires des hauts plateaux, une résistance dont il a peine à triompher :' sur 125 kilomètres, le fleuve, coupé de nombreuses cataractes, est innavigable, tandis qu'en amont la navigation par pirogues et chaloupes à vapeur est possible sur 560 kilomètres ; dans les rapides, appelés chutes Hinde du nom de l'explorateur qui les a reconnus, le Congo est parfois rétréci jusqu'à cent mètres, les eaux se précipitent en un bouillonnement tumultueux, et creusent sans cesse leur lit à travers les roches ; la magnifique horreur de ce passage l'a fait appeler aussi la porte d'Enfer. Les monts Bambarés sont franchis de môme, mais au prix d'une lutte moins grandiose, par le Lomami né sur leur flanc méridional, et qui peu après les gorges de Zoungou pénètre dans la plaine équatoriale du moyen Congo ; vers le sud-ouest, ils s'écrasent s lir le plateau du hautKassaïet disparaissent dans le Lounda, région des sources de ce fleuve et du Zambèze.

Entre rOunyamouézi d'une part, le Katanga et leManyéma de Tautre, le lac Tanganika présente nettement les caractères d'un accident géologique; ce sont les mêmes forces qui ont dressé les sommets volcaniques des Viroungous et des Yomalenas et creusé cette longue faille, où s'étalent du sud au nord les eaux des lacs Tanganika, Kivou, Albert-Edouard et Albert; là est la ligne occidentale des actions volcaniques, une ligne plus orientale étant marquée par une série de petits lacs, du Nyassa au Rodolphe, et par les masses éruptives du Kénia et du Kilimandjaro : la figure d'ensemble de ces manifestations serait celle de tenailles dont le Nyassa serait le pivot et dont les bras, représentés par les deux lignes ci-dessus indiquées, enserreraient le lac Victoria pour se refermer vers le lac Albert.

Le Tanganika mesure 650 kilomètres en latitude, sur une largeur qui varie de 30 à 80 ; il est très peu profond (au delà de 600 mètres), et ses tempêtes sont redoutables. Livingstone croyait obstinément qu'il se déversait dans le Nil et, malgré toutes les probabilités recueillies en compagnie de Stanley, persistait à considérer la Roussizi qui arrive au nord dans le Tanganika comme un émissaire alors que c'est en fait (Stanley en fit la preuve irréfutable) un affluent. L'examen des rives du Tanganika fait supposer que le niveau de ses eaux a baissé très notablement au sud, tandis qu'il se serait relevé, au nord. Stanley a émis l'hypothèse qu'un effondrement, ayant beaucoup accru vers le nord les dimensions de l'auge à remplir, les eaux du sud s'y précipitèrent ; du même coup, la Loukouga,qui déversait jadis L'Afrique. 9.

le lac du sud dans le Congo devînt un canal à cours incertain, encombré de roseaux, et dont Tapparence paresseuse expliquait l'entêtement de Livingstone à chercher ailleurs l'émissaire du Tanganika. Depuis les observations de Stanley, il semble que la Loukouga ait creusé sa vallée,, et que son caractère de chenal de dé charge s'accuse de plus en plus nettement ; on connaît aujourd'hui les gorges de Mitouanzi par lesquelles elle franchit les monts Mitoumbas pour s'engager sur les plateaux du Manyéma.

L'embouchure de la Roussizi, à la pointe nord du Tanganika, est à demi dissimulée sous des papyrus; elle est donc difficile à franchir pour les bateaux ; en amont de cette barre végétale, la Roussizi est navigable sur une centaine de kilomètres, puis des rapides interdisent aux chaloupes le passage vers le lac Kivou; celui-ci est beaucoup plus élevé que le Tanganika (près de 1500 mètres) ; il est entouré de hautes montagnes, et ne reçoit que de minces affluents; il est reconnu que là s'arrête la ligne des eaux qui, par le Tanganika et le Congo, descendent vers l'Atlantique : le lac Albert- Edouard, tout proche du lac Kivou, dont le sépare la masse volcanique dès monts Viroungous, est tributaire du Nil. Les falaises qui bordent à l'ouest le lac Kivou, n'étant protégées par aucun écran de ce côté, sont atteintes par les pluies atlantiques ; sur leurs pentes inférieures commencent, avec la vallée de la Looua, les conditions équatoriales de l'ancien lac congolais et de la grande forêt.

Au delà des monts Bambarés, les plateaux forment un second étage, élevé de 500 à 1000 mètres et doucement raccordé à l'étage supérieur par un glacis relevé vers les sources du Kassaï; ce second étage est une savane, où la végétation diffère sensiblement de celle de Test ; il finit à l'ouest par une chute brusque d'une centaine de mètres, qui brise tous les cours d'eau affluents du Kassaï par une série de rapides ; au-dessous commence la navigation en plaine, qui n'est plus interrompue jusqu'à la traversée des monts de Cristal.

Redressées au nord, comme les monts Mitoumbas dont elles suivent la direction, ces terrasses encadrent le Lomami et le Congo, celui-ci depuis les chutes Hinde jusqu'aux Stanley-Falls (631 m.) ; il y a là un bief navigable de 530 kilomètres, le long duquel on observe la transition de la forêt galerie à la forêt dominante. A Nyangoué, qui était au temps des Arabes un marché considérable, le Congo peut porter de grosses chaloupes fluviales ; sa profondeur, qui atteint parfois8m. 50, ne descendrait pas au-dessous de 2 m. 50. Mais les Stanley-Falls arrêtent en aval toute navigation ; ils se composent de sept cataractes reliées par des rapides intermédiaires dont Stanley détermina la chute voisine de 3 mètres par kilomètre. Au pied de la septième cataracte, le fleuve est à 460 mètres et sa pente est dès lors insensible jusqu'au Stanley-Pool (0 m. 15 par kilomètre).

Tandis que le bassin supérieur du Kassaï est encore peu connu, les Belges ont exploré tous les pays du haut Congo, qui avaient été touchés par la conquête

arabe et qu'ils achèvent en ce moment de rattacher à la direction économique de l'Europe ; la traite a fait de g'rands ravages parmi les anciennes populations indigènes, et, comme dans toute l'Afrique noire, ce sont les tribus soumises les premières, armées ensuite par les envahisseurs, qui poussaient dans l'intérieur les expéditions d 'avant-garde : Msiri, qui fut roi de Katanga, venait de l'Ounyamouézi ; lui-même et ses lieutenants étaient convertis à l'islam . Avant cette transformation, qui leur coûtait cher, les naturels étaient très farouches ; autour de villages aux huttes coniques, entourés d'une fortification de plantes épineuses, les hommes se livraient à la chasse et à la pêche, les femmes cultivaient le sorgo ou fabriquaient avec le grain moissonné de la farine et de la bière ; quelques artisans, habiles, travaillaient le fer et le cuivre qui abondent de tous côtés. Pour tout vêtement, hommes et femmes portaient des peaux de bêtes, avec des colliers de dents; au contact des Arabes, ils apprirent à s'habiller davantage, et des ballots d'étofifes européennes, importés par Zanzibar,leur étaient vendus en échange de l'ivoire ou des esclaves qu'ils allaient enlever dans les villages voisins.

Les marchés arabes s'étendaient en une ligne d'étapes de Zanzibar au delà du Tanga'nika; Nyangoué sur le haut Congo, Kasongo plus à l'ouest encore étaient, au moment de l'occupation belge, les points d'appui extrêmes de l'expansion arabe; Tabora ou plus exactement Kouihara, dans l'Ounyamouézi, Oudjiji et Karéma sur le Tanganika, étaient les stations intermédiaires. De

Tune à l'autre, la circulation n'était pas toujours sûre, et les traitants se g'roupaient en caravanes armées : il arrivait en effet que des chefs vaincus, après une apparente soumission, tournaient contre les Arabes les armes reçues d'eux ou prétendaient razzier pour leur propre compte les malheureux habitants : c'est ainsi qu*à l'époque des voyages de Stanley, un certain Mirambo tenait la campag-ne contre les Arabes entre le Victoria et le Tang'anika ; après cinq ans de luttes et de pillages, il fit la paix avec ses adversaires, non sans avoir, par ses attaques sur les caravanes, fait doubler le prix de l'ivoire à Zanzibar; Stanley le rencontra, lorsque la paix était déjà conclue ; c'était, nous dit-il, un beau nègre de six pieds de haut, qui ne manquait ni d'allure, ni d'intelligence. A son exemple, beaucoup de roitelets indigènes s'embusquaient sur les routes des Arabes pour prélever des droits de péage, et nous avons vu que certains allaient s'établir au loin, avec quelques bandes de partisans, jusque dans le Katanga.

Le commerce arabe était donc grevé de frais de transport considérables, et ne pouvait s'intéresser qu'à des produits riches, c'est-à-dire, presque uniquement à l'ivoire ; de Zanzibar, le personnel des caravanes, diminué par la vente d'une partie des porteurs, rapportait dans l'intérieur des armes et des munitions pour ravitailler le§ étapes, quelques ballots d'étoffes et de bimbeloterie pour acheter l'ivoire aux chasseurs nègres. Autour des stations, les plantes vivrières étaient cultivées sans grands frais par des captifs : le gouverneur arabe de

Kouihara, Séid Ibn Sélim, logea, successivement dans sa maison, confortable et bien approvisionnée, Livingstone, Stanley, Gameron ; auprès, les lég^umes et même le blé poussaient en abondance ; Oudjiji était de même entouré de jardins, les notables Arabes y vivaient largement ; le pain de froment figurait à leur ordinaire, plusieurs maisons étaient ornées de solives sculptées et les magasins regorgeaientd*ivoire ; Stanley calcule que la fortune du plus riche de ces négociants en marchandises, esclaves et biens fonciers devait représenter sur place environ cent mille francs. De là le luxe de ces traitants arabes, leurs vêtements de toile fine ou même de soie, leurs armes rehaussées d'incrustations ; une quinzaine d'années après le passage de Gameron et de Stanley, le D' Hinde qui prit part aux « campagnes arabes » de l'État du Gongo constatait l'air d'aisance des villes arabes évacuées devant les Européens.

Tippo Tib fut, pendant des années, le type par excellence de ces chefs arabes ; sa résidence habituelle était Nyangoué, dont les maisons,posées sur deux collines de la rive droite du Gongo, étaient disposées entre des rizières. Très noir de peau, mais de belle prestance et de grand accueil, rompu aux raffinements de la politesse arabe, Tippo Tib vivait en sultan, très polygame, au milieu d'une armée d'esclaves cultivateurs ; la plupart de ceux-ci étaient originaires du Manyéma, région de bons paysans ; ils travaillaient la terre ou servaient de porteurs pour les caravanes ; rarement le maître les vendait ; il les nourrissait en fermier prudent, qui sait ce que valent ses bêtes domestiques, mais ne les dis-

pensait pas de porter autour du cou la fourche, insigne de leur servitude.

Le pays de Nyangoué était très populeux, le marché attirait deux à trois mille indigènes ; on y vendait des vivres, du sel, du cuivre, et les seuls produits de l'industrie indigène, des poteries et des instruments enfer ; dans le Manjéma, la houe en fer est encore aujourd'hui l'unité monétaire, tandis que dans le Katanga l'on se sert d'une monnaie de cuivre, petits lingots en croix de Saint-André. Tippo Tib était un négociant avisé, qui sut fort bien tirer parti du désir de Stanley de descendre le Congo en partant de Nyangoué : des populations belliqueuses avaient plusieurs fois, de ce côté, forcé les Arabes à la retraite et pourtant, comme on les disait très riches en ivoire, il eût été précieux d'entrer en relations avec elles : Tippo Tib se fit payer par Stanley pour lui faire escorte le long du fleuve ; il bénéficiait ainsi de l'exploration du pays par les blancs et de l'étonnement ou leur présence jetait les indigènes. Avant de se substituer aux chefs arabes sur le haut Congo, l'Etat indépendant a dû d'abord s'entendre avec Tippo Tib.

La prise de possession dé Tarrière-pays du Congo belge est encore à peine achevée ; en 1885, le lieutenant van Gèle avait fondé en aval des Stanley-Falls un poste de l'État, mais l'année suivante ce poste était pillé, deux Européens tués ; Tippo Tib fut d'abord déclaré responsable ; puis, comme il fallait temporiser, l'Etat l'admit à se disculper et l'institua son représentant aux Falls, en attendant de pouvoir l'en expulser. Les « campagnes arabes », dont le directeur fui surtout le baron

i(>0 l' AFRIQUE A l'eNTRÉE DU VINGTIÈME SIÈCLE

Dhanis, commencèrent en 1892 ; les Belges s'appuyaient à la fois sur le Congo (camp de Basoko, en aval des Falls) et sur le Sankouron (camp de Lusambo). En février 1894, après la prise de Njangoué et de Kasongo, les troupes de rËtatatteignaientleTanganika.Lescliefs arabes, parents ou vassaux de Tippo Tib, étaient vaincus, certains pris et fusillés comme rebelles, et Ton pouvait regarder comme close Tère de la domination arabe sur le haut Congo.

Ce n'est pas toutefois sans luttes que les Belges Font remplacée : leurs auxiliaires noirs, durement traités, lancés à la guerre de pillage par des chefs blancs qui ne les tenaient pas bien en mains, se sont soulevés dès qu'ils ont vu les campagnes arabes terminées ; peut-être eut-on le tort de vouloir les employer à de nouvelles expéditions loin de leur pays d'origine : ces Batétélas, nègres grands et vigoureux des environs de Nyangoué, ont tenu en échec pendant deux ans les troupes fidèles de l'Etat, entre le Tanganika et le Congo ; ils sont à peu près partout vaincus aujourd'hui ; mais leur soumission est encore précaire ; une politique prudente et souple fera seule du Manyéma le pays d'exploitation minière et agricole que ses ressources semblent promettre. Quant aux indigènes du Katanga, population moins dense que celle du Manyéma, leurs mœurs plus primitives assurent plus de facilités à l'établissement des Européens.

Quelles sont donc, dans ces régions du haut Congo et du Tanganika, les points vers lesquels doit se porter

l'effort de la pénétration ? Ni les savanes du Kassaï supérieur, ni les plateaux de Test, mais seulement le Manyéma et le Katang'a. Les Allemands de T Afrique orientale n*ont pas d'abord voulu se rendre à cette évidence, comme s'ils pouvaient ressusciter à leur profit le commerce des caravanes arabes, en poussant un chemin de fer de la côte vers le Tang'anika ou le Nyassa : de Dar-es- Salam au Tanganika, cette voie ferrée se déroulerait sur près de 1800 kilomètres, par Tabora et Oudjiji ; le g-ouvernement allemand, d'accord avec des sociétés de colonisation et de banque, avait fait procéder aux premières études de cette ligne ; les frais en furent évalués à 90 millions de francs, et Ton ne disait pas sur quel trafic local on pourrait gag'er l'emprunt de cette somme, qui serait sans doute beaucoup dépassée. Le désir de faire concurrence au^chemin de fer anglais de l'Ouganda n'excuserait pas une telle prodigalité. On agirait plus sagement en débroussaillant des pistes assez larges pour des charrois, surtout si la domestication de l'éléphant était en même temps étudiée pour en faire une bête de somme et de trait, et si l'on reprenait les tentatives de la London missionary Society pour diriger des chars à bœufs de la côte sur le Tanganika.

Au mois d'octobre 1899, le conseil colonial allemand pourtant émit un avis favorable à la construction d'un grand chemin de fer de pénétration : de Bagamoyo ou Dar-es Salam, il irait à Tabora, par les hauteurs de l'Ousagara et de Mpapoua, dont l'altitude permet le séjour des Européens ; à Tabora il se bifurquerait, d'une part sur Oudjiji, d'autre part sur Kamoga (sud du

lac Victoria) ; cette opinion lancée par des publicîstes et des coloniaux en chambre a été vivement combattue par des adversaires d'expérience, le D' Hans Meyer et Schweinfurth ; ils ont fort bien montré que l'idée n'avait rien de pratique ; si jamais un chemin de fer doit traverser de part en part l'Afrique orientale allemande, c'est celui qui relierait à la côte les districts houillers deLangenbourg", au nord du Nyassa ; le cours inférieur de la Roufidji se prêterait peut-être à des améliorations suffisantes pour un service de batellerie fluviale qui raccourcirait d'autant le tracé du chemin de fer, mais il resterait, et la dépense serait considérable, à entretenir un port dans le delta de ce fleuve. Sur le lac Nyassa, les Allemands ont trois barques à vapeur ; mais il ne faut pas oublier que la houille de Langenbourg serait économiquement amenée dans les ports de l'Océan Indien, si seulement un chemin de fer local, un simple Decauville, remplaçait le portage des chutes Murchison.

Depuis 1876, date de la conférence géographique internationale de Bruxelles, les pays qui forment aujourd'hui le hinterland allemand avaient été parcourus par les explorateurs de 1' « Association internationale africaine », et par des missionnaires français et anglais. En 1878, le pape y constituait des domaines spirituels pour les Pères Blancs du cardinal Lavigerie ; Wissmann, en 1882, trouvait ces Pères bien établis à Tabora ; de là, ils s'avancèrent sur Oudjiji, où l'un des leurs fut assassiné en 1881, et môme passèrent sur la rive occidentale du Tanganika. En même temps, le comité belge de l'Association internationale faisait fonder par le lieute-

nant Cambîer le poste de Karéma, sur le lac (1879) ; un riche industriel de Leeds, M. Arthington, donnait à la London Missionary Society 3.000 livres sterling* pour étudier la navigation du Tanganika ; dès 1880, les pasteurs de cette association y possédaient un canot en acier, et recevaient de la compagnie anglaise des Lacs, par la voie du Nyassa, les pièces d'une chaloupe à vapeur

Toute cette activité tomba, le jour où Ton put employer la voie du Congo découverte par Stanley : les Pères Blancs décidaient, en 1883, de ravitailler leurs postes du Tanganika par les routes congolaises ; le lieutenant Cambier ne touchait plus à Zanzibar que pour y recruter des auxiliaires destinés à l'exploration du bas Gongo ; il ne restait de tout le mouvement parti de la côte orientale que des stations mortes sur des routes abandonnées ; ce fut une délivrance lorsque les troupes de l'Etat indépendant rejoignirent sur les bords du Tanganika (février 1894) les miliciens de Storms et de Jacques, laissés là-bas en sentinelles perdues des sociétés antiesclavagistes. L'Allemagne n'a donc hérité que d'un pays pauvre, bloqué entre des routes qui échappent à son contrôle ; le chemin de fer qu'elle construirait vers le Tanganika serait pour elle une sorte de transsaharien, avec cette différence qu'il finirait en cul-de-sac au seuil de pays non allemands.

Les conditions seraient tout autres si, par un accord avec l'Etat in dépendant, l'Allemagne pouvait réserver à ce chemin de fer, prolongé vers Nyangoué sur la rive occidentale du Tanganika, l'évacuation des produits co-

loniaux et des minerais du Manyéma et du Katanga ; r Afrique orientale allemande serait alors un vestibule, et non plus une impasse ; déjà une entente de ce genre paraît établie pour une lig'ne télégraphique commune dontrimportance serait européenne, car elle pourrait,en s'augmentant de sections terrestres et de câbles de lon« gueur médiocre, soustraire au monopole des compagnies anglaises une notable partie de l'Afrique, du Sénégal à Madagascar. Mais il n'existe encore aucun indice qu'un tel projet soitàTétude pour une voie ferrée ; plus probablement môme, TEtat indépendant s'efforcera de conserver pour lui le monopole des transports sur toute l'étendue de son domaine.

Le Manyéma et le Katanga n'en sont pas l'une des parties les moins riches. Le Katanga est un pays minier, avec des gisements de fer, de cuivre, de sel, des sources thermales et minérales ; les érosions ont mis à nu des collines entières de minerai de fer, dont l'exploitation ne comporterait de la sorte qu'un travail facile, à ciel ouvert ; les principaux gîtes de cuivre (malachite) sont situés en arrière des monts Mitoumbas, dans les bassins où s'étalent la Loufila et le Nzilo ; les indigènes savent extraire ces minerais et fabriquer quelques objets : des anneaux d'ornement et des croix en cuivre, ces dernières servant de monnaie.

Une compagnie belge du Katanga fut constituée dès 1891 ; toutes les explorations ont démontré que les mines du Katanga seraient d'un rendement rémunérateur, si les voies d'accès en devenaient plus faciles ; quant au Manyéma, sur la surface duquel les pluies

ont étalé des alluvions volcaniques, précipitées des monts Mitoumbas, ce serait le grenier du pays des mines ; le recul des traitants arabes, la suppression des razzias, la pacification des Batétélas, qui sont une des races noires les moins grossières de l'Afrique centrale, rendront sans doute à ces champs fertiles leur population dense et leur productivité d'antan ; il nous paraît qu'il y a là une condition essentielle de la mise en exploitation des mines du Katanga.

Uneautre question, non moins importante, est celle des communications : les deux routes fluviales du Gongo- Lomami et du Kassaï-Sankouron-Lubefou convergent vers le nord du Batétéla, l'une au prix d'une courbe immense vers le nord, l'autre presque directement en suivant le 4^ parallèle: 300 à 400 kilomètres de chemin de fer relieraient le point extrême de la navigation du Lubéfou à Nyangoué, coupant le bief navigable du Lomami par un pont ou par un bac ; mieux vaudrait encore, de ce dernier point, l'incliner au sud-est, pour n'atteindre le Congo qu'en amont des chutes Hinde, et disposer ainsi au terminus du rail d'un bief navigable de plus de 500 kilomètres sur le Lubudi ; à supposer qu'on ne voulût ou ne pût sans frais excessifs tracer une voie ferrée à travers les monts Mitoumbas, les minerais se trouveraient à moins de 300 kilomètres de leur point d'embarquement sur le Lubudi, et le climat, du Katanga permettrait, sur ce dernier tronçon, d'organiser des charrois à bœufs.

Tous ces projets sont encore incomplètement étudiés, mais tout concourt à prouver que vers l'ouest, par des

compléments artificiels au réseau navigable du Cong-ô, on trouvera des voies d'accès vers ces plateaux du ceatre de TAfrique. L'État indépendant n'a rien à craindre de la concurrence de l'Afrique orientale allemande ; mais il ne doit pas oublier que l'Angleterre émit jadis la prétention de rattacher le Katanga à ses possessions du Zambèze, et là, le long de ces cours d'eau zambéziens mal connus encore dont les sources voisinent avec celles des tributaires du Congo, les ingénieurs pourraient bien découvrir un passage pour une voie ferrée affluents du Zambèze ; certes, la navigation de ce fleuve ne vaut pas celle du Congo, mais la moindre distance des ports maritimes, le nombre peut-être réduit des transbordements à l'intérieur seraient des arguments à discuter en faveur de cette route nouvelle ; l'hydrographie des pays entre Zambèze et Congo n'est pas tellement nette qu'elle réserve évidemment à ce dernier fleuve le commandement économique de tout son bassin supérieur.

Page 1