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CHAPITRE IV

La côte orientale et Zanzibar.

La côte orientale de l'Afrique, entre le cap Guardafui (120 lat. N ) et l'île de Mozambique (15<» lat. S.) n'est équatoriale que parsa position géographique ; le climat en est différent de celui des rég'ions précédemment étudiées, les pluies y sont périodiques et non perpétuelles, enfin l'altitude générale, dès que l'on pénètre dans l'intérieur, est trop considérable pour que la zone maritime soit autre chose qu'une étroite lisière.

La partie centrale de cette zone est bien connue, et depuis longtemps; les Arabes deMascate y ont été, dès le moyen âge, les précurseurs des Européens établis dans notre siècle ; plus tard, c'est autour de Zanzibar qu'ont évolué les escadrilles chargées de réprimer la traite. Mais nos connaissances sont beaucoup plus récentes et moins complètes sur les parties nord et sud : au nord, la presqu'île des Somalis reste un des coins mystérieux de l'Afrique ; elle n'a été traversée que par

de rares voyag-eurs, et Tannée 1896 vit le double assassinat, par les indigènes, du capitaine italien Bottego, près des frontières de TAbyssinie et du consul général d'Italie à Zanzibar, M. Gecchi, à vingt kilomètres à peine de la côte. Dans le sud, les Portugais sont demeurés longtemps inactifs ; le cours des rivières littorales qui coulent entre Mozambique et le lac Nyassa est encore incertain ; Mozambique entre leurs mains n'a été qu'une escale sur la route des Indes ; la pénétration de l'Afrique, au départ des côtes portugaises, est dans toute l'Afrique l'œuvre de sociétés étrangères ; ici, ce sont des capitalistes et même des soldats anglais qui se substituent au Portugal, et découvrent, à quelques étapes delà côte, un pays que l'indifférence de ses souverains a laissé jusqu'à nos jours inconnu.

Des bouches du Zambèze à la mer Rouge, la côte africaine est bordée, à distances variables, de hautes terres enserrant des lacs profonds ; ces massifs forment dans l'ensemble une longue falaise qui tourne vers la mer ses escarpements rapides et dont la direction est soulignée par celle des îles côtières, Pemba, Zanzibar et Mafia. Le relief intérieur a été remanié par une action volcanique puissante: le Kilimandjaro, gravi pour la première fois en 1889 parle docteur Meyer, s'élève, jusqu'à 6,130 mètres et présente nettement la forme d'un cône d'éruption ; le Kénia, qui culmine à 5,600 mètres, a été étudié par Mac Kinder en 1898, il a été, luiaussi, dressé par le jeu des forces souterraines ; l'altitude de ces deux géants est assez élevée pour que, presque exactement sous l'équateur, ils portent des

lU L^AFKIQUS A l'eSTIHÉB DU VINGTIEME SIECLE

glaciers: tons les climats du globe s*étagcnt sur leurs flancs, depuis les vallées chaudes à forêts touffues jusqu'aux déserts polaires.

Le Kéoia et le Kilimandjaro sont les citadelles maîtresses de la falaise qui borde la côte mais, de part et d^autre de Féquateur, d'autres sommets de haut relief accidentent le &ont des plateaux du centre africain : en arrière de Z&nzibar, les monts de TOusagara, proches de 3,000; entre Mozambique et le lacChiroua, les monts Namoulis, qui dépassent â,400 mètres. Au nord de Téquateur, des volcans encadrent la rive méridionale du lac Rodolphe ; ils portent le nom de l'explorateur autrichien Téléki, et ont au moins 3000 mètres ; des montagnes de même caractère surgissent entre le plateau des Somalis et l'Abyssinie, où l'action volcanique, particulièrement intense, a laissé un véritable chaos.

C'est donc une barrière, plus ou moins haute, plus ou moins continue, mais d*un aspect général très uniforme qui réduit à une expansion médiocre vers l'intérieur les influences de TOcéan Indien. La péninsule des Somalis est un empâtement isolé vers l'est, un triste pays « de discordes, de guerres et de razzias », dit l'Italien Robecchi-Brichetti, l'un des seuls Européens qui aient pu s'y aventurer sans dommage ; ces plateaux, tour à tour argileux et pierreux, annonceraient la nature de l'Arabie ; les populations, nomades sur ce sol ingrat, accueillent l'étranger avec la plus extrême méfiance ; très près de la côte, un régime semi-désertique de steppes à fleuves temporaires rendrait déjà, sans l'hostilité des habitants, la pénétration difficile ; on ne

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peut donc promettre un brillant avenir aux postes italiens de la sultanie d'Opia, bloqués sur cette côte peu hospitalière.

Toute Tactivité de relation est concentrée dans la région moyenne de ce littoral, dans les îles et les ports continentaux qui constituaient jadis la façade maritime des états de Zanzibar ; le courant équatorial du sud, qui s'est d'abord enroulé autour de la pointe nord de Madagascar, se divise au contact de l'Afrique : une de ses branches s'allonge entre Madagascar et la côte portugaise, formant le courant du Mozambique, qui a creusé le littoral jusqu'à la hauteur de Beira ; l'autre remonte au nord, vers Bagamoyo, et sans doute a contribué à détacher Zanzibar du continent africain, Les meilleurs ports seront donc ceux ouverts au nordest, protégés ainsi contre l'envasement par les courants marins dominants; d'ailleurs la mer n'est guère active-, autour de Zanzibar, la latitude de l'île correspondant exactement, entre les moussons et les alizés du sud-est, à la région des calmes équatoriaux.

La plage continentale est précédée de récifs de co- . raux ; elle s'allonge, en minces langues de sable, entre des lagunes sans profondeur ; des bosquets de cocotiers l'ombragent par places et dans le lointain, vers l'ouest, s'estompent les montagnes de l'Ousagara ; les facilités d'accès sont très médiocres, en face même de Zanzibar : la côte est basse, les coraux ne laissent entre eux que des chenaux étroits, et les ports de Bagamoyo et Dar-es-Salam ne sont que des mouillages ; il en est de môme à Zanzibar, capitale et port de l'île

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du môme nom ; les paquebots de mer jettent Tancre à près d'un kilomètre du rivage ; seuls les boutres arabes accostent à terre. Au nord, en face de Pemba, les conditions sont meilleures : ici en effet, les montag'nes de l'Ousambara sont toutes proches de la mer, et le relief littoral participe de leur structure plus variée ; Tang'a serait le meilleur port de TAfrique orientale allemande, avec une rade facile à défendre, accessible aux navires de guerre ; mais les Anglais ont pris une grande avance, au port voisin de Mombasa, tête de ligne du chemin de fer de l'Ouganda et qui paraît appelé à supplanter Zanzibar même.

Très vite en arrière de la côte, qui est appelée dans le pays Mvima, commence une steppe ondulée, montant par échelons jusqu'à 1000 mètres ; le sol est composé de roches anciennes, schistes et gneiss avec des affleurements granitiques ; les érosions, décomposant ces couches superficielles, en ont fait un manteau de latérite qui s'étend fort loin dans l'intérieur ; les fleuves se sont foré des vallées encaissées, où se réfugie la végétation forestière, car le niveau supérieur des plateaux est trop peu arrosé pour porter des bois touffus : on n'y rencontre que des bouquets d'arbres isolés, baobabs et manguiers ; de hautes graminées couvrent tout le reste, grillées en saison sèche, et d'une verdure molle pendant les pluies; autour des groupes de cases indigènes, un défrichement sommaire, par l'incendie de la brousse, a ménagé quelques clairières pour la culture du sorgo ; c'est en somme un pays tropical, plutôt qu'équatorial, dont toutes les conditions géogra-

phiques, économiques et même sociales sont réglées par la succession des moussons.

Les moussons soufflent rég'ulièrement entre l'Afrique orientale et Tlnde ; en été, TéchaufiFement des masses montagneuses de l'Asie centrale appelle les nuages de l'océan Indien, en hiver au contraire ces mêmes masses écrasent en quelque sorte et dispersent loin de l'Asie nuages et vents; la côte de Zanzibar reçoit alors la mousson du nord-est. Les moussons, plus encore que les courants de l'océan Atlantique, méritent le nom de vents commerciaux (trade winds); c'est parleur action alternative que se sont nouées, de toute antiquité, des relations entre la côte africaine, l'Inde et le golfe Persique ; la conquête musulmane qui, de Zanzibar, a rayonné jusque sur le Haut-Congo, partit de Mascate avec les ancêtres des sultans aujourd'hui vassaux de l'Angleterre ; sur l'océan Indien, régulièrement parcouru par les moussons, des bâtiments d'un faible tonnage, de simples boutres, pouvaient sans crainte renoncer au cabotage pour se lancer en haute mer.

Les vents qui dominent à Zanzibar viennent de l'est ; l'alizé de l'hémisphère austral, qui converge avec la mousson pendant l'hiver, arrive seul en été sur la côte, car la mousson qui alors a tourné combat et neutralise l'alizé de l'hémisphère boréal. La péninsule des Somalis échappe aux vents pluvieux, qui suivent une direction parallèle à celle de sa côte, et glissent sur elle, sans pénétrer dans l'intérieur. A la hauteur de Zanzibar, c'est l'alizé du sud-est qui amène les pluies prin-

cipales, pluies d'été austral, c'est-à-dire des mois d'octobre à mars ; la mousson n'est pas aussi pluvieuse que l'alizé, car elle ne traverse, entre l'Inde et l'Afrique, qu'une étendue d'eau trop médiocre pour s'y approvisionner comme l'alizé austral, qui arrive sans obstacle de la région la plus libre de l'océan Indien.

La saison des pluies, à la côte, est dite masika, Stanley, qui partit à la recherche de Livingstone en pleine masika (1870-1871), nous donne la description de cette période de l'année : les premières collines, jusqu'à l'altitude de 800 mètres, baignent tout entières dans la couche pluvieuse ; l'eau ruisselle et forme des marais, des fondrières où les bétes de somme s'enfoncent et disparaissent souvent ; à chaque pas, la route est coupée par des marig-ots où se roulent les hippopotames, ou par des jongles inextricables autour desquelles bourdonnent les tsetsés ; les chevaux réussissent rarement à traverser cette région dangereuse pour arriver sur les plateaux, dont l'altitude supérieure convient mieux à leur santé.

Gomme nous l'avons dit à propos des forêts de l'Afrique occidentale, ce n'est pas tant la forte précipitation des pluies, qui déconcerte l'Européen, que l'humidité constante et chaude de l'atmosphère : la hauteur annuelle des pluies, à Dar-es-Salam , est seulement d'un mètre; mais, outre qu'on peut la croire notablement supérieure sur le relief plus accusé de l'intérieur, la fatigue du voyageur s'aggrave du fait que la température oscille peu autour de 30° centigrades, sans repos pendant la nuit, avec maximum au mois de

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février^ La fièvre règne alors à Tétat endémique, les moustiques assaillent l'homme et le condamnent à d'atroces insomnies, tandis que la tsetsé fait disparaître les chevaux, les ânes et môme les chiens : malgré toute la vigueur de sa constitution, Stanley fut très éprouvé par la traversée de ce pays malsain.

La masika entrave donc les communications de la côte avec Tintérieur, les voies ferrées ne seraient pas à l'abri de ses ravages, si l'on en juge par l'expérience récente du chemin de fer en construction vers l'Ouganda : pendant les pluies du début de 1899, des infiltrations ayant ébranlé les terrains, la plate-forme a glissé sur plusieurs points et Ton s'est alors aperçu que les premiers devis, qui ne tenaient pas compte d'accidents de ce genre, devaient être beaucoup majorés. C'est pourtant pendant la saison des pluies que la mousson du nord-est amène à Zanzibar les barques de Mascate et de l'Inde ; quelque peu troublé maintenant par la concurrence européenne, ce mouvement était encore fort régulier, il y a quinze ans environ ; après avoir chargé l'ivoire et les esclaves arrivés, les uns portant l'autre, dans les derniers mois de l'année, les boutres relevaient pour la mer d'Oman dès la saute de la mousson, en avril ; ils étaient au nombre de plusieurs milliers.

- Au printemps, les pluies cessent ; la température s'adoucit, et le soleil n'est plus, voilé que de brumes, le matin et le soir ; le thermomètre tombe en juillet à 23**; les nuits sont relativement fraîches, la pureté

plus grande du ciel permettant un rayonnement plus

iiO L*AFIUQCE A L*ENTIŒE DU VINGTIEME SIECLE

actif. L'Earopéen n*en est pas moins astreint à des précautions tris strictes ; l'insolation est redoutable, même quand la brume tamise la lumière du soleil ; Zanzibar est, en effet, trop proche de l'équateur, pour que Toblîquité des rayons en diminue beaucoup la puissance. L*usage du casque colonial est indispensable, tant que le soleil reste au-dessus de Thorizon.

Sur les terrasses de plus en plus élevées de l'intérieur, les pluies sont, sinon plus fréquentes qu'à la côte, du moins mieux réparties ; dans les monta/ocnes de l'Ousambara, voisines de Tanga, dans celles de l'Ousagara, que deux cents kilomètres de steppes séparent de la mer, plus au sud dans les monts Namoulis en arrière de Mozambique, l'altitude et la meilleure distribution des eaux permettraient aux Européens non seulement un séjour de plusieurs années, mais encore des travaux agricoles ; il conviendrait toutefois de distinguer minutieusement les régions : cette zone littorale des plateaux est en effet remarquable par les caprices de son relief; derrière une colline très arrosée dont les dernières pentes orientales sont noyées pendant la masika, des bandes de désert altéré toute l'année, contrastent par l'aridité stérile de leur sol ; on n'y recueille que m. 30 de pluie annuelle, en un petit nombre de grosses averses ; la température y passe par tous les excès du climat continental, sautant de -f- ^° ^ + ^^ dans les vingtquatre heures ; Stanley comparait ces déserts à ceux du Colorado et de l'Utah ; l'analogie en serait plus remarquable encore avec la côte occidentale de l'Inde qui est symétriquement soumise au même régime de moussons:

à Tabri des Ghattes, dont les pentes orientales reçoivent 2 mètres d'eau, à 150 kilomètres dans Tintérieur, la chute annuelle des pluies n'est plus que de m. 40.

Ces caprices du relief expliquent ceux de la vég'étation : les terres sèches sont nues, sauf quand des pluies les raniment pour quelques jours ; les rivières inclinées vers rOcéan Indien coulent dans des ravins forestiers ; sur les mamelons bien exposés à Test, des villag'es indigènes se sont établis, après un incendie qui a détruit la brousse ; les arbres fruitiers de l'Afrique équatoriale, manguiers et bananiers surtout, entourent leurs cases ; les Arabes ont introduit quelques autres espèces, comme le figuier, le grenadier, le citronnier, qui les suivent partout ; la terre, rouge de débris volcaniques, porte de belles récoltes de céréales.

Mais les indigènes sont à la merci d'une sécheresse accidentelle : en 1898-1899, le long des travaux du chemin de fer de l'Ouganda, une famine cruelle a décimé plusieurs tribus et les autorités anglaises, loin de trouver sur place les auxiliaires dont elles avaient besoin, ont dû pourvoir à la subsistance de ces malheureux affamés. Sur ces premiers plateaux, trop souvent impraticables par la mauvaise répartition des pluies, quelques groupes de collines heureusement accessibles aux influenees marines seront les points d'appui de la pénétration européenne ; élevées au-dessus des steppes pauvres, elles constituent comme des oasis de hauteur, offrant à l'Européen le double avantage d'un sanatorium situé parmi des terrains de culture.

Les fleuves qui tombent dans l'Océan Indien sont des

cours d'eau médiocres et presque jamais navigables ; dans la péninsule des Somalis, ce ne sont que des oueds, comme en Arabie ; avec le Djouba commence- la région des fleuves permanents, dont les principaux sont, jusqu'au Zambëze, la Tana, le Pangani, le Roufidji et la Rovouma; la disposition générale du sol en gradins abaissés vers la mer, explique que ces cours d'eau sont coupés de rapides jusque très près de leur embouchure : Peters a signalé (1889) Jes chutes grandioses dans la haute vallée de la Tana ; la mer n'est pas assez forte pour disperser les alluvions qui se déposent en deltas et s'embrouillent autour de récifs corallifères, comme aux bouches de la Roufidji. La navigation maritime ne remonte donc nulle part dans les fleuves ; on ne peut compter davantage, pour guider la pénétration, sur les routes des vallées, qui sont encadrées de marécages et souvent dissimulées sous l'épaisse verdure des forêtsgaleries.

Le pays, dont la valeur économique était restée jusqu'en ces dernières années nulle pour les Européens, était cependant, par la conquête arabe, devenu le centre d'un mouvement commercial très notable et même d'une agriculture fort supérieure à celle des nègres de l'Afrique équatoriale ; la dynastie des sultans do Zanzibar, venue de Mascate, fondait sa souveraineté sur les bénéfices d'un commerce armé dont le pays intérieur faisait les frais ; des conseillers indous assistaient les Arabes, musulmans comme eux pour la plupart, banquiers et commissionnaires des sultans : Stanley fut très heureux d'obtenir, pour recruter sa première cara-

vane, la protection du ministre indou Tarya-Topan ; il remarqua que les forts du sultan, sur la côte du continent, étaient confiés à des garnisons de Béloutchis.

Zanzibar, transformée par ces apports étrangers dont la mousson assurait l'incessant renouveau, devint l'entrepôt du commerce entre l'Afrique et l'Inde ; comme Gorée, pour les convois d'Amérique, elle servait de prison d'attente aux nègres amenés captifs par les traitants et dont l'évasion était plus difficile dans une fie que sur la terre ferme. Et cependant, vivant d'un trafic brutal de chair humaine, la ville s'était parée de ce cachet de confort et d'élégance, qui distingue de loin toutes les agglomérations urbaines des Arabes ; elle forme un fouillis de maisons basses, à terrasses plates, blanches sous l'ardeur crue du soleil ou suintantes d'une moiteur grise quand viennent les pluies ; le mur mitoyen y est inconnu ; la plupart des habitations, surtout les plus riches, s'entourent d'un jardin, où l'on cultive les fruits chers aux Arabes, l'orange, la grenade, la figue; des palmiers poussent à l'air libre, dans les ruelles, l'ombrelle de leur feuillage, et c'est comme un compromis entre la ville et la campagne ; les Indous ont, sur le port, des magasins, anciennes geôles de nègres ; la vie extérieure est peu bruyante, ainsi qu'il est ordinaire chez les musulmans, et les portes se ferment jalousement sur l'intimité de la famille.

Le sultan die Zanzibar, aujourd'hui vassal de l'Angleterre, fut jadis un puissant souverain : les lettres dont il munit Stanley devaient recommander utilement l'explorateur jusque sur les bords du Tanganika ; mais,

avant même d'abdiquer son indépendance, il avait dû renoncer à la traite qui était la source la plus sûre de ses revenus. L'Europe avait déclaré l'immoralité de la vente des nègres, et le sultan de Zanzibar l'avait interdite dans toute l'étendue de ses états ; des croisières, anglaise et française, arrêtaient les capitaines négriers qui voulaient passer en contrebande ; le zèle des équipag'es était stimulé par une prime, à tant par tête de nègre affranchi. La tâche des stationnaires français ne laissait pas d'être délicate, beaucoup de marins arabes se réclamant de notre consul et naviguant sous notre pavillon ; cependant on n'a jamais sig'nalé de confit grave, et l'exportation des nègres, même clandestine, cessa peu à peu ; elle est nulle aujourd'hui : tout au plus peut-on supposer que certains nègres, domestiques prétendus libres à bord des boutres qui partent pour l'Inde, reprennent leur condition d'esclaves dès que les maîtres sont assurés d'en trafiquer impunément.

Zanzibar n'est donc plus un marché de « bois d'ébène » ; les convois d'ivoire, attirés vers l'ouest par l'Etat indépendant du Congo, se font chaque année plus rares, et cependant l'île garde quelque importance ; avant que les Européens aient songé à s'enfoncer au cœur de l'Afrique, ils ont tenté de partager avec les Arabes les bénéfices du commerce de ces pays, et c'est à Zanzibar qu'ils se sont établis. L'île compte 200,000 habitants, la ville en a 10,000, très divers d'origines; mais tous rompus aux conditions climatiques de la côte, parlant un dialecte appelé Kisahouéli, sorte de sabir qui est compris sur toutes les routes de com-

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merce de TAfrique orientale, instruits souvent ou du moins dégrossis par la pratique d'une vie assez large ; l'Européen trouve dans cette population de précieux auxiliaires pour pénétrer parmi les races noires de l'Afrique : pour fonder les postes du bas Congo, après avoir reconnu le cours moyen de ce fleuve, Stanley revint chercher des Zanzibarites, dont quelques-uns avaient été les compagnons de son premier voyage. On ne doit pas demandera ces indigènes un travail agricole assidu ; leur goût ne les intéresse qu'au jardinage et à la culture intermittente de quelques arbres ; mais ils n'ont pas leurs pareils pour encadrer des porteurs nègres, pour explorer, fusil en main, des districts peuplés deréfractaires, pour faire acte de commandement en sous-ordre ou d'énergie aventurière.

Les Indous et les Gomoriens sont surtout des courtiers ; très nombreux à Zanzibar, ils avaient jadis, à l'abri des postes arabes, des correspondants jusqu'au Tanganika ; leur rôle a été beaucoup diminué par l'intrusion des Européens ; aussi, de même qu'A la côte orientale de Madagascar, leur sont-ils peu favorables ; ce sont eux qui surexcitent chez les musulmans l'esprit de défiance et parfois d'insurrection ; le sultan de Zanzibar, depuis qu'il est asservi à l'Angleterre, n'a pas toujours été lui-même à l'abri de leurs rancunes. lisse font aujourd'hui les intermédiaires entre les importateurs européens et les indigènes ; ils se livrent au petit commerce de détail, pour lequel leur ingénosité vaut celle des Chinois, ils y joignent habituellement l'usure. Ce sont les juifs de l'Afrique Orientale.

Quant aux chefs arabes que la conquête européenne a dépossédés du droit de piller les pays des lacs, ils se sont assagis, par force, et vivent sans protestations, sinon sans regrets, de la fortune amassée jadis ; ils sont autorisés à garder auprès d'eux, sous le nom de serviteurs, des esclaves domestiques qui entretiennent leurs jardins ; Tippo-Tib, qui fut Tallié tout-puissant de Stanley et de Cameron, le maître de tout le haut Congo, mène aujourd'hui tranquille existence à Zanzibar. La richesse avait élevé ces marchands d'esclaves ; ils portaient des vêtements fins, s'entouraient de confort, presque de luxe, en des maisons spacieuses et bien meublées ; mais ils n'avaient pu répandre autour d'eux des habitudes d'hygiène et de propreté : la voirie, à Zanzibar, était si négligée que les épidémies frappaient sans merci dans les rangs d'une population entassée; les autorités du protectorat anglais ont dû réagir avec persévérance pour réformer des pratiques d'indifférence invétérée.

Le pouvoir politique du sultan de Zanzibar n'existe plus; ses états, après plusieurs mutilations préalables, ont été complètement partagés entre l'Allemagne et l'Angleterre, par le traité du 1" juillet 1890 ; il a gardé toutefois une certaine autorité religieuse et les Anglais tiennent à le montrer, en compagnie de leurs fonctionnaires, parmi les populations de la côte dont ils ne sont pas très sûrs. La convention dn l®' juillet 1890 a été jugée sévèrement par les coloniaux allemands ; elle laisse en efifet à l'Angleterre, non seulement le littoral au nord de Tanga, mais encore les îles de Pemba et de Zanzi-

bar ; T Allemag^ne n'a que la petite île Mafia, en face du delta de la Roufîdji, mais elle s'étend sur l'arrière pays assez loin pour atteindre les lacs Victoria, Tanganika etNyassa. L'Angleterre qui, en 1862, s'était engagée visà-vis de la France à respecter l'indépendance du sultan de Zanzibar, acquit en 1890 notre consentement, en reconnaissant notre protectorat sur Madagascar «avec toutes ses conséquences». Il est bon d'ailleurs de rappeler que le régime anglais a laissé subsister à Zanzibar le privilège des capitulations pour les sujets européens.

Nous avons dit que les Italiens sont établis, mais sans grandes chances de progrès, sur la côte orientale des Somalis ; les Anglais, dont le domaine s'étend des bouches de la Djouba au sud de Mombasa, font porter tout leur effort, aujourd'hui, sur la construction du chemin de fer de l'Ouganda ; nous parlerons plus longuement de cette œuvre considérable, lorsque nous aurons étudié les pays du lac Victoria, vers lesquels est dirigée la voie ferrée ; disons dès maintenant que Zanzibar n'est plus, pour les Anglais, le point principal de l'Afrique orientale ; d'après certains indices, ils ne seraient pas éloignés de transférer à Mombasa le siège de leur protectorat, ainsi que la résidence du sultan ; et peut-être la rétrocession éventuelle à l'Allemagne des îles Pemba et Zanzibar aurait-elle été déjà discutée, il n'est pas difficile de conjecturer quel genre de compensation l'Allemagne peut, à l'heure présente, offrir à l'Angleterre.

L'Allemagne, encore peu consciente de sa puissance I^'Afrique, 7.

hors d'Europe au moment où furent signées les conventions qui limitent ses possessions d'Afrique, est ici beaucoup moins bien partagée que l'Angleterre ; sa souveraineté politique est à peine établie au delà des côtes ; elle ne dispose pas, aux yeux des indigènes, de l'autorité que vaut à l'Angleterre le protectorat du sultan de Zanzibar ; elle a montré, dans les débuts de son administration, quelque inexpérience, quelque incohérence même, hésitant entre le régime militaire et le régime civil; des bandes d'indigènes révoltés tiendraient encore la campagne dans le sud de la colonie. Il est juste de déclarer, cependant, que depuis deux ans environ, le gouvernement et certaines sociétés particulières commencent à faire œuvre de colonisation effective. Mais la main-d'œuvre. est rare et maladroite : les nègres qui appartiennent aux races bantoues et sont peut-être au nombre de 3 millions, ont été longtemps chassés par les Arabes esclavagistes, et, dans la perpétuelle incertitude du lendemain, ont pris l'habitude de ne cultiver que selon leurs besoins immédiats; les Arabes, désœuvrés et ruinés depuis que l'Europe a frappé d'interdit le commerce qui les faisait vivre, refusent de travailler sur les plantations ; quant aux Indiens, ce sont des adversaires déclarés, contre lesquels il faut défendre aussi bien les Arabes que les commerçants européens ; ils forment un groupe très uni, de 8,000 à 10.000 personnes, et ne négligent aucunartifice pour drainer toute la fortune mobilière circulant autour d'eux. Faute de mieux, les Allemands ont essayé de fixer sur les plantations côtières des nègres amenés des

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tribus de Tintérieur ; l'expérience est trop récente encore pour qu'on en puisse jug'er les résultats.

Le trafic de l'ivoire, par la côte de Zanzibar, est aujourd'hui très compromis ; les gisements de houille que l'on croit exister vers les sources de la Roufidji sont encore à peine reconnus, et l'exploitation n'en serait possible qu'après établissement de voies de communication qui aboutiraient sans doute au Nyassa plutôt qu'à la côte ; les transports, du Tanganika à Bagamoyo coûtent, dans les conditions actuelles, plus de 3.000 fr. par tonne ; des produits très riches pourraient seuls supporter un pareil supplément sur leur prix de revient ; c'est donc à l'agriculture, pratiquée aussi près que possible de la côte, que les Allemands ont dû songer. Le nord-est de la colonie s'y prête heureusement : l'Ousambara, au relief varié, à la riche terre noire, possède déjà plusieurs plantations de café ; des coolies d'Extrême- Orient y travaillent à côté des nègres de l'intérieur (Ounyaouézi) ; les essais ont peu réussi pour le tabac et le coton, mais ont été plus encourageants pour la vanille et le cacao ; la culture du cocotier, très commun sur la côte et l'un des arbres les plus utiles des pays tropicaux, larécolte du caoutchouc font l'objet d'études incessantes; une station agronomique, spécialement destinée par le gouvernement à la région de l'Ousambara, a été fondée à Kouaï : les céréales, la pomme de terre y viennent bien.

On espère que, depuis 1.300 mètres d'altitude, le paysan d'Europe pourrait travailler aux champs, dans l'Ousambara ou surl« massif du Kilimandjaro, si les

communications étaient plus faciles avec la côte ; dès maintenant, une voie de pénétration est en construction, de Tangua vers Korogué, sur la rivière Pangani ; elle doit desservir les districts les plus riches de TOusambara c'est-à-dire le Handéï, et peut-être remonter jusqu'au Kilimandjaro ; mais on voit mal le succès de cette voie ferrée, trop près de celle de l'Ouganda qui est déjà fort avancée ; les quarante . premiers kilomètres ont coûté très cher et ne servent à rien, car le terminus est trop loin des plantations. Sans prétendre jamais faire de ce tronçon un grand chemin* de fer concurrent de celui de l'Ouganda, il est très désirable qu'un groupe décapitalistes, par exemple un syndicat des sociétés agricoles de Handéï, en achève l'établissement jusqu'àKorogué ; ce ne serait qu'une ligne d'intérêt local, mais probablement rémunératrice, sûrement utile, et pourvue d'un bon accès par mer, le port de Tanga.

La côte, en face de Zanzibar, est moins favorable au séjour des Européens; le gouvernement allemand y a créé cependant deux stations d'essais agricoles, l'une à Dar-es-Salam, l'autre dans le delta de la Roufidji ; c'est là, semble-t-il, que l'on étudierait avec le plus de chances de succès la domestication de l'éléphant d'Afrique ou l'acclimatation de l'éléphant de l'Inde ; l'échec lamentable de l'expérience tentée en 1879 par MM. Carter et Cadenhead ne saurait décourager de nouveaux efforts, car les éléphants alors importés de l'Inde avaient été, sans entraînement à la côte, dirigés sur l'intérieur du pays, à travers des steppes où ils ne trouvaient même pas leur ration de foin. Le zèbre, le mulet rendraient

aussi des services, si on savait les adapter au climat. De telles recherches, pour être moins ambitieuses, seront plus utiles à TAfrique orientale allemande que des travaux dispendieux pour un chemin de fer de la côte au Tanganika; nous reviendrons ultérieurement sur ces projets, dont l'exécution doit être tout au moins ajournée.

Au sud de la colonie allemande, les Portugais se sont enfin décidés à reconnaître Tarrière-pays de Mozambique ; mais ils n'ont pu se passer de concours étrangers : en 1899, sur l'initiative de la compagnie duNyassadont la charte fut signée à Lisbonne, mais dont les capitaux sont surtout anglais, une petite expédition aux ordres du major Spilsbury s'est enfoncée dans l'intérieur, entre les ports d'Ibo et de Mozambique ; le premier serait, d'après le major Spilsbury, le point de départ d'une route et plus tard d'un chemin de fer, vers le centre du lac Nyassa; on desservirait ainsi des pays accidentés, bien arrosés, assez salubres même pour des Européens, et dont l'avenir agricole serait assuré comme celui de l'Ousambara. Mais les indigènes ne sont pas encore soumis ; au mois d'août 1899, des contingents portugais et anglaisent brûlé plusieurs villages rebelles, à l'est du lac Chirona, mais ils n'avaient pas brisé la résistance d'un chef nommé Mataka; c'est d'ailleurs sur la voie du Chiré et non sur la côte que s'appuyait l'expédition. En somme, tout reste à faire au sud de Zanzibar jusqu'à Mozambique ; la côte est mal étudiée, et l'intérieur à peine exploré ; mais les Allemands s'informent et s'efforcent avec une intelligente persévérance.

iâ2 l' AFRIQUE A l'entrée DU VINGTIÈME SIÈCLE

tandis qu'à côté d'eux lesPortug'ais laissent à des étrangers tout le bénéfice de leur traditionnelle inertie.

Aussi bien, la côte orientale de l'Afrique ne peut-elle suffire à nourrir un commerce actif; elle est trop étroite, entre la mer et les falaises qui terminent les plateaux du centre, elle est trop peu saine pour comporter jamais une exploitation intensive ; il faut la considérer, sauf quelques districts plus favorisés, comme un obstacle à franchir entre la mer et les régions plus riches de l'Afrique centrale ; mais dans l'état actuel de nos connaissances géographiques^ on se demande si ces régions ne regarderaient pas plutôt vers l'ouest et le sud-est que vers la côte de Zanzibar ; leuressor profiterait surtout au Congo belge et aux colonies portugaises de Mozambique ; l'Afrique orientale allemande se trouverait donc devancée de deux côtés sur les bords du Tanganika, tandis que, par le chemin de fer de l'Ouganda, l'Angleterre se réserverait de desservir ceux du lac Victoria.

Cette évolution, que nous croyons probable, n'est pas encore consommée ; les Allemands, ne pouvant ruiner Zanzibar au profit de Bagamoyo, se sont établis dans rtle même capitale du protectorat anglais, et leur obstination ordinaire leur a déjà conquis une clientèle parmi les négociants au détail ; ils n'oublient pas qu'en 1874, leur commerce, à Zanzibar était triple de celui des Anglais, et que le sultan sollicitait leur alliance. Mais réussiraient-ils à restaurer leur situation, obtiendraient-ils môme de l'Angleterre la possession de Zanzibar qu'ils ne pourront empêcher la décadence écono-

LES PLAINES EQUATORIALES 123

mi que de cette place. Au temps des négriers arabes,

Zanzibar était prospère car, les voies de l'ouest africain

n'étant pas encore découvertes, elle était l'entrepôt

naturel d'un trafic par caravanes, s'étendant de proche

en proche vers les lacs et prolongé par les boutres de

la mer d'Oman jusque dans l'Inde. La voie ainsi tracée,

conforme aux indications naturelles des moussons, est

aujourd'hui déclassée; Mombasa, par le chemin de fer

de l'Ouganda, commandera des pays dont l'accès serait,

d'ailleurs, très difficile ; mais Bagamoyo, Zanzibar

même ne seront plus que les portes d'une impasse cô-

tière, confinant à l'ouest, par une zone mitoyenne de

valeur médiocre, avec les plateaux tributaires des routes

du Ghiré-Zambèze et du Congo.

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