CHAPITRE III Le pays du lac Victoria et du Haut-Nil
Les pays du lac Victoria et du Haut-Nil continuent les plateaux de l'Afrique orientale allemande, avec les mêmes manifestations volcaniques ; le lac Victoria est le fond du cirque, la cuvette où s'amassent les eaux tombées sur le plateau ; les lacs qui l'entourent sont d'une autre orig'ine, creusés dans les sillons du sol plissé par les soulèvements volcaniques : lacs Albert et Albert-Edouard à l'ouest, lac Rodolphe au nord-est.
Une falaise abrupte, haute de 250 mètres, se dresse à peu de distance de la côte bornant à quelques kilomètres le cours inférieur navigable des fleuves qui tombent des montagnes de l'intérieur ; celles-ci s'enlèvent sur un plateau lentement incliné vers la falaise littorale, et dont l'altitude est de 1700 mètres à SOO kil. de la mer ; les plus puissantes sont les cônes éruptifs, déjà décrits, du Kénia et du Kilimandjaro. La ressemblance est fidèle, entre cette partie du plateau et celle
que, plus au sud, Stanley parcourut entre Zanzibar et le Tanganika ; ce sont les mêmes steppes pauvres, avec quelques bas-fonds où poussent des bouquets de bois, des eaux rares et temporaires, des paquets de jongles formant barrière et servant de refuge à de nombreux lions; Stanley a coté 1702 mètres, ailleurs 1717, en des points d'où les vallées fluviales divergent vers la côte et vers le lac Victoria ; la même altitude (1702 mètres) était relevée par lui entre les lacs Albert et Victoria : le modelé général du sol est donc peu varié, et les hauteurs qui le diversifient prennent le caractère très net d'accidents.
De cet étage culminant de 1700 mètres, qui embrasse tout le pourtour du lac Victoria, le plateau s'abaisse d'un mouvement continu vers l'ouest ; mais il est traversé par des massifs volcaniques dont plusieurs encadrent le Victoria et ont sans doute contribué à le former, en attirant sur leurs pentes les pluies de l'Océan Indien : à l'est du lac Victoria, entre le Kénia et le Kilimandjaro surgissent deux escarpements rapides ; le plus oriental, dit des monts Kikuyu, monte à 2500 mètres ; celui des monts de Maou, séparé du précédent par une vallée à chapelet de lacs, dépasse 3000 mètres ; plusieurs cratères en éruption y ont été observés, et l'on doit sans doute rattacher à l'alignement des monts Maou, qui se tord vers le nord-ouest, la haute cime de l'Elgon (4260 m.) et les ressauts à travers lesquels le Nil se fraie un passage pénible, entre le lac Victoria et le lac Albert ; pour reprendre une comparaison employée dans le précédent chapitre,
le bras occidental des tenailles vient ici s'appuyer sur le bras oriental. Continués au nord, les escarpements Kikuyu et Maou se prolongent de part et d'autre du lac Rodolphe, et celui-ci peut être considéré comme faisant suite à la vallée lacustre qui se développe entre eux.
La connaissance de ces hauteurs est très récente, elles n'ont été étudiées en détail qu'en vue des fravaux du chemin de fer de TOug'anda. Les montagnes situées à l'ouest du Victoria ifigurent depuis plus longtemps sur nos cartes : là, le massif le plus considérable est celui du Ruvenzori, dont Stanley avait aperçu les hautes cimes, mais sans trouver des compagnons indigènes pour s'en approcher comme il l'aurait voulu ; nous savons aujourd'hui que les monts du Ruvenzori s'élèvent jusqu'à 5500 mètres, comparables par conséquent au Kénia et au Kilimandjaro, qui sont les géants de l'Afrique ; couverts d'épais glaciers, dressés majestueusement au sud du lac Albert, entourés par les indigènes d'une terreur superstitieuse qui explique les difficultés opposées à la curiosité de Stanley, ils s'abaissent au nordest, poussant des éperons qui se rapprochent de ceux de l'Elgon et ferment au nord le cirque du lac Victoria; la vallée du Nil, entre les deux lacs, est coupée deux fois par des rapides, la chute Ripon presque à la sortie du lac Victoria et plus bas la chute Murchison, qui tombe de 40 mètres d'un seul trait.
Les terrasses qui dominent le nor 1-ouest du lac sont l'Ouganda, région fertile et peuplée ; le pays plus accidenté entre le Victoria et l'Albert est appelé Ounyoro ; le
relief en est tourmenté, plusieurs cimes des monts Ru- L'Afrique. 10
Tun au-dessus de Tautre à 940 et 660 mètres, ils prolong'ent vers le nord lafailleoù coulent, en sens inverse, les eaux du Kivu et du Tanganika ; leur forme est analogue, sauf qu'ici les escarpements les plus abrupts sont ceux de la rive orientale ; le lac Albert repose au fond d'une déchirure de 500 mètres ; la plus basse falaise des monts Ruvenorzi le serre de si près que les indigènes hissent avec des cordes en haut d'une falaise de 20 mètres le sel recueilli par des piroguiers sur la lisière du lac.
Très vite à l'ouest réapparaissent les terrasses qui correspondent à celles du moyen Congo et se continuent vers le Tchad jusqu'aux sources du Ghari : le relief culminant porte alors le nom de monts Baghinzés qui s'entend moins d'une chaîne de montagnes que d'un plateau mamelonné à pente indécise vers l'Ouellé et le Bahr el Ghazal ; les Baghinzés sont une zone de savanes, avec des vallées à galeries forestières ; ils descendent par des gradins de 1300 à 500 mètres, vers le nord-est et le sud-ouest. Schweinfurth et Junker ont savamment exploré cette région, le premier surtout qui put profiter de ses excellentes relations avec les traitants musulmans de Khartoum, à l'époque où leur commerce était en pleine prospérité (1868-1871). S'il y eut là, jadis, des montagnes élevées, elles ont été nivelées parles érosions ; quelques cônes de gneiss, isolés, dressés de 300 à 400 mètres aù-dcssus du niveau moyen du sol, en portent seuls témoignage aujourd'hui.
Schweinfurth a établi qu'il n'y avait pas de communication eùtre l'Ouellé et le lac Albert, qu'il appelle lac
LES PLATEAUX DU CENXaE 173
de Baker ; s'il ig-nore que TOuellé finit dans le Con^s^o et Je représente comme la source du Ghari, il a du moins très exactement observé qu'il n'existe dans les monts Bag-hinzés aucun obstacle orographique, aucun faite de séparation entre les tributaires de TOuellé et ceux du Bahr el Ghazal ; il a passé de l'un à l'autre domaine sans même s'en apercevoir, cheminant toujours sur les mêmes croupes, entre lesquelles une hydrographie capricieuse distribue les eaux dans l'une ou l'autre direction ; les sources de l'Ouellé, dont la principale est la grosse rivière Kibali, sont à 1200 m. d'altitude, et c'est à peine si l'on trouverait des sommets de 1500 mètres dans la région des Baghinzés ; de là vers le lac Albert, il n'existe qu'un dos de pays ; du côté de l'ouest aussi la pente est très faible, puisque le confluent duMbomou et de l'Ouellé-Kibali, à 1300 kil. plus bas, est à 438 mètres, soit une descente moyenne inférieure à 60 centimètres par kilomètre.
Tandis que les pluies qui alimentent le lac Victoria viennent surtout de l'Océan Indien, les monts Baghinzés appartiennent à la zone des pluies atlantiques, apportées par les vents du sud-ouest ; l'hiver est sec et relativement frais (de 16» à 22°), l'été plus chaud (25®) et très pluvieux, avec une con&tance de l'humidité toujours plus grande à mesure que l'on s'approche de l'équateur; il souffle parfois, même en saison pluvieuse, des rafales de vent du nord-est, qui nettoient et rafraîchissent l'atmosphère. Ces observations s'appliquent au Bahr cl Ghazal comme à l'Ouellé, fleuves dont la
géographie fait un domaine unique, malgré les divl- L'Afrique. i 0.
sioDs imaginées par la politique suivant le système suranné des «lignes départage des eaux». La saison des pluies commence en avril ; alors la végétation, assoupie pendant les sécheresses de l'hiver, se réveille et la steppe se couvre de fleurs soudainement, comme par un contact électrique ; les rivières sont atteintes par la crue deux mois plus tard, et les eaux restent hautes jusqu'en novembre; il en est ainsi du Kibali, source de rOuellé, comme du Soueh et du Vaou, qui vont au Bahr el Ghazal.
Les terrasses marécageuses des monts Baghinzés sont un obstacle très difficile à franchir entre le Nil moyen et rOuellé ; c'est là probablement que durent s'arrêter les deux centurions envoyés par l'empereur Néron à la recherche des sources du Nil ; tout récemment, on n'a pas oublié au prix de quelles fatigues la mission Marchand put atteindre le Nil navigable vers Fachoda : le rapport du lieutenant de vaisseau Dyé est, à cet égard, très instructif : tous les fleuves sont encombrés d'îles flottantes^ de forêts de roseaux à travers lesquels les barques n'avancent que poussées à la perche, et menacent de s'envaser à tout instant; ces embâcles constituent le sett, barrière d'herbes aquatiques, assez solides parfois pour porter un homme, mais plus souvent trop molles et qu'il vaut mieux assurément essayer de tourner par la terre ferme que de couper par une navigation toujours précaire.
Les traitants arabes profitaient, pour remonter en barque jusqu'à Mechra-er-Rek, des hautes eaux qui entraînaient une partie du sett; de là leur commerce
se faisait par caravanes, et leurs zérihaSy entrepôts de munitions et de marchandises, étaient toujours posées sur des mamelons, hors de portée des inondations. Le sett a été reconnu sur le Bahr el Djebel ou Nil propre, en amont de Fachoda, comme sur le Bhar el Ghazal ; on Ta observé, bien qu'en moindres proportions, sur le Sobat, affluent de droite du Bahr el Djebel, c*est donc un trait général de toute l'hydrographie du Haut-Nil ; *a pénétration européenne ne peut pas n'en pas tenir g-rand compte.
Ces immenses marais, formant au nord des montagnes volcaniques qui enserrent la Victoria une régiô n à faible pente, où les eaux circulent mal, permettent l'hypothèse d'un ancien lac qui, par rapport aux terrasses de rOuellé et du Bahr el Ghazal, serait symétrique de Tex-lac congolais ; il se serait vidé par le nord, perçant une issue très élargie aujourd'hui et dont le cadre est encore visible, entre les plateaux du Kordofan et les hauteurs de l'Abyssinie ; mais, les pluies étant ici moins abondantes que sur le moyen Congo, la lutte se serait engagée, pour ainsi dire, entre la végétation et les fleuves, dont le cours n'est pas assez puissant pour emporter tous les débris et empêcher la croissance des plantes au milieu môme de leur lit.
La valeur économique des hautes terrasses n'est sans doute pas très grande ; les traitants arabes, chez lesquels séjourna Schweinfurth se plaignaient déjà que leur commerce devînt difficile ; l'ivoire se faisant plus rare, le transport aux points d'embarquement sur le Nil ne laissa presque plus de bénéfices du jour où, l'Egypte
interdisant la vente libre des esclaves, les porteurs d'ivoire n'étaient plus eux-mêmes une marchandise. La conquête égyptienne aggrava ces conditions ; Junker a pu (4875-1878) constater une réelle décadence depuis le passage de Schweinfurth ; les fonctionnaires égyptiens, se regardant comme des exilés en ces pays perdus, ne s*occupaientque d'amasser un pécule, sans souci de molester les habitants ; les commerçants arabes, qui résidaient de longues années au milieu des mêmes tribus indigènes, étaient plus intéressés à les ménager, afin d'en vivre plus longtemps.
Les peuplades nègres les plus importantes du Bahr el Ghazal, les Ghillouks, les Dinkas ont ainsi perdu beaucoup de leurs richesses. Les Ghillouks sont surtout des pêcheurs, ils habitent les bords du Bahrel Ghazal et du Nil en aval de Fachoda ; très nombreux et peu outillés pour se défendre, ils étaient sans cesse razziés, dans les débuts de la domination égyptienne, par des cavaliers baggaras, poussant des pointes depuis les limites du désert. Les Dinkas, nous dit Schweinfurth, sont une véritable race de marais, aux jambes longues et grêles, aux pieds larges et plats ; ils vivent entièrement nus, se couvrant seulementde cendres pour prévenir les piqûres des moustiques ; ils arrachent leurs incisives inférieures, de sorte que celles du haut croissent démesurément et donnent à leur visage une expression hideuse et féroce. Il n'y a pas, semble-t-il, beaucoup à espérer du bétail des Dinkas ; il est petit et maigre; les aliments dont il se nourrit, très aqueux et privés de sol, le prédisposent aux affections vermiculai-
res; il n'est employé ni pour les transports ni pour le travail du sol ; il ne sert même pas ordinairement pour la boucherie ; des soins prolongés, une sélection laborieuse seraient nécessaires pour régénérer cette race. Pour la subsistance des habitants le sol, en pays non inondé, offre plus de ressources: le maïs, le sorg-o y viennent très vite, ainsi que le tabac et les légumes d'Europe ; le blé remonte le long du Nil jusqu'à Facboda.
Lorsqu'on descend vers l'Ouellé, on rencontre des indigènes assez différents, les Mombouttous et les Nyamnyams avec quelques tribus de Pygmées ; ces noirs, les derniers atteints par la conquête arabe, sont encore païens pour la plupart; ils ignorent l'usage des céréales, n'ont pas de bétail et consomment surtout des ignames et du manioc ; les bananiers apparaissent autour de leurs villages, par grandes plantations et de même quelques élaïs, dont c'est là le dernier habitat vers le nord. Chasseurs, vêtus de peaux de bêtes, ces Nyamnyams sont anthropophages, comme tous les nègres de la forêt congolaise ; par leur pays se fait la transition vers les conditions des plaines équatoriales. Quelques sultanats, d'origine arabe, se sont constitués dans les hautes vallées de l'Ouellé : celui de Tamboura, laissé à la région d'influence anglaise parle traité de mars 1899, ceux de Rafaï, Zémio, Bangasso dont les territoires sont partagés entre la France et l'Etat indépendant du Congo ; ils ont encore de grandes réserves d'ivoire et d'immenses forêts à caoutchouc ; ce serait la seule partie de ces terrasses dont l'accès facile offrirait
des ressources à la pénétration européenne ; mais nous avons dit qu'ils paraissent, jusqu'à plus ample informé, relever des voies d'évacuation du Cong'o et non du Nil. Schweinfurth a bien aussi remarqué, sur l'étage supérieur des monts Baghinzés, des tribus, dites Djours, qui fabriquent des armes et ornements, avec le fer qui affleure à chaque pas ; mais on ne voit pas qu'il y ait là, de longtemps au moins, les éléments d'une industrie européenne.
Bien plus intéressants que ces plateaux de l'Ouellé et du Bahr el Ghazal sont, dans l'enceinte volcapique où s'étale le lac Victoria, l'Ouganda et l'Ounyoro. Speke et surtout Stanley nous ont les premiers décrit l'Ouganda comme un pays riche et déjà préparé par une civilisation assez remarquable, à solliciter l'elBFort des Européens. L'Ouganda et même plus à l'ouest l'Ounyoro ont reçu de la côte orientale d'Afrique les influences arabes d'abord, chrétiennes ensuite,leurs relations naturelles sont tournées vers l'Océan Indien, bien que le cours du Nil semble les rattacher à l'Egypte ; il a fallu, pour les lier politiquement au Soudan égyptien, des expéditions militaires venues du nord ; aujourd'hui l'Angleterre qui les a conquises, remplaçant à son profit la suzeraineté de l'Egypte, reconnaît cette vérité géographique et lui donne une sanction pratique, en construisant le chemin de fer de Mombasa au lac Victoria.
Stanley fut pendant plusieurs mois, en 1875, l'hôte du roi d'Ouganda Mtésa. Converti à l'islam, après un avènement cruel et quelques années d'un despotisme
sangiiinaire, Mtésa faisait alors fîg'ure de souverain très policé ; ses mœurs étaient adoucies, sa sobriété, digne d'éloges. Il était entouré d'une hiérarchie de dignitaires, sur lesquels son pouvoir était absolu ; il disposait d'une armée et d'une flotte ; les soldats armés de mousquets, môme de quelques obusiers, traversaient le Victoria sur de grands canots peints en rouge, et conduits par cinquante rameurs : dans une campagne contre ses voisins . de l'est, les Oussogas, Mtésa avait mis en mouvement, tant par terre que sur le lac, cent cinquante mille hommes, avec deux cent trente barques de guerre.
Ces chiffres indiquent que l'Ouganda est un pays dé population dense ; Mtésa aurait eu plus de deux millions de sujets ou tributaires, et l'aisance paraissait générale autour de lui ; tous les gens de l'Ouganda sont vêtus, et les principaux, avec recherche. Mtésa luimême habitait sur une colline une grande hutte en paille à toit conique, mesurant vingt mètres de long sur six de large et huit de hauteur au sommet ; il savait donner des réceptioas somptueuses, qu'il présidait non sans majesté ; des chefs vassaux, élevés par sa faveur, gouvernaient en son nom des provinces organisées ; tous les notables, autour de lui, parlaient et écrivaient l'arabe ; Tori, l'homme de confiance de l'empereur, était de Zanzibar.
Les naturels de l'Ouganda sont de beaux hommes, d'une taille moyenne supérieure à celle des Européens ; paysans vigoureux, ils vivent largement du produit dô leurs cultures ; des enclos palissades, autour de leurs
cases, sont plantés en lég'umes et en bananiers ; de ce dernier arbre, ils tirent une farine, une boisson, des médicaments, des cordag;;es, des matériaux de construction ; ils cultivent aussi, mais en moindres quantités, des céréales (riz et maïs) et possèdent de grands troupeaux ; leur nourriture est donc confortable et variée, leurs habitations sont aussi plus soignées que celles des peuplades africaines, ornées de trophées d'ivoire et tendues de peaux. L'Ouganda nous apparaît ainsi comme une exception de civilisation dans l'Afrique noire ; on pourrait peut être le comparer à PAbyssinie et, dès le retour de Stanle}^ l'attention des Européens s'arrêta sur ces régions dont il disait merveille. Les explorations postérieures ont confirmé en les précisant toutes les informations de Stanley ; non seulement l'Ouganda est un pays fertile, habité par une population dense et intelligente, mais c'était alors un état indigène, politiquement constitué; des expéditions avaient montré la valeur de ses armées contre les gens de rOunyoro,possesseurs de salines et ceux du Rouanda, leurs voisins du sud. Des missionnaires protestants, dès 1875, et des Pères Blancs, catholiques, depuis 1879, s'établirent dans l'Ouganda, où les uns et les autres firent de nombreux prosélytes ; Stanley déclare avoir converti Mtésa au protestantisme et rien n'est moins invraisemblable ; mais il est aussi notoire que le P. Lourdel,desPP. Blancs, acquit ensuite sur ce souverain, dont il devint le médecin, une très grande influence ; des chapelles des deux cultes s'élevèrent, et l'Ouganda fut bientôt partagé en deux factions chrétiennes, les
LES pLateaû^ Dû centre 181
protestants liant parti avec les musulmans de Zanzibar, parce que ceux-ci passaient pour les alliés de TAujo^leterre: en fait, de 1870 à 1888, le sultan Saïd Bargach fut étroitement surveillé par le consul anglais de Zanzibar,M. JohnKirk, et sa protection permit aux pasteurs de la London missionary Society de s'avancer jusqu'à Oudjiji sur le Tang-anika et jusqu'à Kag-éhyijau sud du Victoria qu'ils traversèrent ensuite pour gag-ner l'Oug-anda.
Nous n'avons ici qu'à résumer cespag-es de l'histoire contemporaine : la fondation, en 1885, de l'Impérial British East Africa G» (Ibea), dont sir William Makinnon était le président, livrait à l'Angleterre, sous le nom de cette société, tous les territoires du Haut-Nil. L'Ibea fit, avec la Société de g-éographie de Londres (aidée pour la forme d'une subvention du gouvernement égyptien), les frais du voyage de Stanley à la « délivrance » d'Emin Pacha. Ce savant allemand, devenu fonctionnaire égyptien sur le haut Nil, avait été en effet coupé de la basse Egypte par l'insurrection mahdiste^ et Ton pouvait craindre qu'il ne fondât au nord des lacs un Etat indépendant contre lequel la pénétration européenne viendrait se briser. Emin, sauvé peut-être malgré lui, descendit à Zanzibar, mais les Allemands de la côte orientale n'étaient pas restés inactifs. Peters était déjà parti pour l'Ouganda qu'il se proposait de placer sous le protectorat allemand, lorsque l'Angleterre et l'Allemagne signèrent le traité du 14 juin 1890, qui laissait à la première tout le nord et l'ouest
du lac Victoria, c'est-à-dire précisément l'Ouganda. L'Afrique. 1 1
Suivant Tusag'e, Tlbea, compagnie à charte, précéda le g-ouvernement anglais : avec des troupes commandées par le capitaine Lugard, elle établit violemment sa souveraineté sur les riches territoires de l'Ouganda; les catholiques furent décimés, mitraillés par des canons Maxim, et Lugard, malgré l'inutile cruauté de sa campagne, fut couvert d'éloges par l'Angleterre. Les Pères Blancs ont subi de ce fait des dommages considérables, leurs chrétientés dispersées, leurs champs ravagés, leurs maisons détruites ; on voudrait apprendre qu'ils ont été du moins indemnisés de cette violente expropriation. En mars 1893, la prise de possession par ribea était un fait accompli ; le gouvernement anglais accepta de se substituer à la compagnie, qui faisait valoir les sacrifices consentis pour asseoir sur le Haut-Nil la domination britannique. Sir Gerald Portai, nommé commissaire général extraordinaire de laReinè en Ouganda, s'occupa tout aussitôt de réorganiser le pays, où le pouvoir des anciennes dynasties était brisé ; il enrôla dans une nouvelle milice beaucoup des soldats d'Emin Pacha, et l'intention de l'Angleterre fut dès lors proclamée, d'outiller fortement l'Ouganda, région riche, assez élevée et tempérée pour que les Européens puissent y vivre, château d'eau qui tient à merci les inondations du Nil et forte citadelle sur la route future du Gap au Caire.
La question qui se posait dès lors la première était celle des voies de communication de l'Ouganda ; deux directions étaient possibles, celle du Nil et celle de la côte orientale. Les difficultés les plus grandes ont été
rencontrées du côté du Nil ; il a d'abord fallu soumettre lestribus belliqueuses de FOunyoro, contre lesquelles le colonel Colville a conduit plusieurs expéditions : ces indigènes pouvaient, en effet, descendre de leurs montagnes sur le Nil, entre les lacs Albert et Victoria, et paralyser l'essor de la colonie nouvelle vers le nord.
Mais, ceci fait, il reste à vaincre le Nil lui-môme : large de 500 mètres à la sortie /iu lac Victoria, le fleuve est, nous l'avons vu, coupé par deux cataractes jusqu'au lac Albert ; il tombe dans l'intervalle d'environ 300 mètres, et ne serait guère utile à la navigation. En aval du lac Albert, il a 2000 mètres de large, il est alors profond de 5 à 12 mètres, et son cours est libre de tous obstacles jusqu'à Doufilé. Ici commencent les rapides et les îles flottantes, qui interrompent la navigation : ces barrières végétales sont quelquefois assez solides pour servir de ponts aux caravanes ; les indigènes riverains campent alors sur ces radeaux naturels, dont ils creusent le sol pour pêcher ou pour puiser de l'eau. Deux expéditions infructueuses, aux ordres du major Martyr, ont essayé de débloquer TOuganda par le nord ; le concours des autorités de l'Etat indépendant du Congo, établies à Lado, n'a pas suffi pour en assurer le succès ; de même, le colonel Mac Donald, qui a tenté de pénétrer droit au nord au départ du lac Victoria, s'est heurté à des populations hostiles qu'il n'a pu soumettre.
Pour triompher de tous ces obstacles, le gouvernement anglais a résolu de renforcer le corps d'occupation
de rOuganda. Sir Harry Johnston a été nommé à la fin de 1899 au commandement général des troupes ainsi qu'à la direction administrative du protectorat. Le major Martyr a dû reprendre sa tentative pour descendre le Nil et joindre le lac Victoria à Fachoda; en même temps, d'autres officiers devaient balayer tous les pays de la rive droite du haut Nil, en s'appuyantsurce fleuve et suivre ainsi parallèlement, à Test, la marche du major Martyr; cette dernière campagne aurait pour but d'étudier le tracé d'un futur chemin de fer entre le lac Victoria et le bief facilement navigable du Nil (région de Fachoda), pour le cas où il serait reconnu qu'il est pratiquement inutile de s'entêter à percer le sett ; et si cette barrière s'étend sur 270 kilomètres, comme le croit sir William Garstin, ministre des travaux publics en Egypte, c'est évidemment au projet de chemin de fer qu'il en faudra venir.
Une telle voie, suppléante du haut Nil, serait en communications aisées, par les steamers du lac Victoria, avec le chemin de fer de l'Ouganda, dont les travaux sont dès maintenant (avril 1900) plus qu'à moitié achevés, il est vrai qu'on arrive seulement à la partie la plus pénible du tracé de ce chemin de fer, dont l'établissement est un des actes les plus importants de la pénétration européenne de l'Afrique. Il est construit par le gouvernement impérial, et l'on doit remarquer que la largeur adoptée est celle des voies de l'Inde (1 m.).
A la fin de 1899, le rail atteignait la station de Nairobé, par 1.700 mètres d'altitude, à. 525 kilomètres du port de Mombasa, son point de départ. La hauteur de
cette station est assez grande pour que le personnel européen ne souffre pas du climat équatorial et les ingénieurs étaient justement pressés d'atteindre ce point, car le bas pays est très fiévreux et manque d'eau potable ; à Nairobé, au contraire, Teau pure est abondante, des jardins potagers seront facilement créés et Tune des plus grosses difficultés, l'installation d'un sanatorium à portée des chantiers, se trouve ainsi levée. Les indig'ènes, après avoir énergiquement refusé de s'enrôler comme ouvriers, après avoir môme tenté des coups de mains sur les convois et les magasins d'approvisionnements, paraissent aujourd'hui domptés; ce sont des montagnards Massais, vigoureux et turbulents, qu'il a fallu manier avec beaucoup de prudence et que surveille efficacement aujourd'hui la garnison indienne du fort Smith, au delà de Nairobé.
La voie commence maintenant à gravir les escarpements des monts Kikuyu, sur lesquels elle doit atteindre 2366 mètres ; un peu plus loin, elle devra franchir les monts Maou à 2530, et l'intervalle entre ces deux crêtes, très abruptes à l'est, est un plateau marécageux de 1800 mètres; on voit que des travaux d'art multiples seront nécessaires, mais la hâte des Anglais à terminer est telle qu'ils ne reculeront devant aucune audace, devant aucune dépense ; le parlement avait déjà voté 75 millions de francs pour le chemin de fer de l'Ouganda ; tout récemment il adoptait aune très forte majorité un crédit supplémentaire de près de 50 millions (30 avril 1900) ; comme Nairobé se trouve à peu près à moitié chemin et que la traversée des monts Kikuyu et Maou
s'annonce très coûteuse, on peut prévoir que la carte à payer montera beaucoup plus haut. Le tracé n'est pas encore définitif à l'ouest des monts Maou ; selon les derniers renseignements, le lac Victoria serait atteint en un point appelé Port Florence, à l'extrémité orientale d'une baie rocheuse, aux eaux profondes, qui s'allonge vers l'est.
Les ingénieurs n'ont pu recruter sur place la maind'œuvre nécessaire ; mais l'Angleterre possède à proximité de ces chantiers un réservoir d'hommes inépuisable. L'Inde, surtout le Pendjab, a fourni au chemin de fer jusqu'à 13.000 ouvriers. L'entretien d'un tel nombre d'hommes en un pays pauvre et peuplé seulement d'adversaires a compliqué beaucoup les débuts des travaux ; la famine, en 1899, a désolé toute la contrée, et les constructeurs ont dû, pour éviter le pillage de leurs camps, nourrir en plus de leur personnel des tribus entières d'indigènes affamés ; les maladies, ulcères, dyssenterie, scorbut ont décimé les équipes ; plusieurs hommes, à l'approche des montagnes, ont été enlevés par des lions ; sur les nouvelles venant de leurs compatriotes, les terrassiers indous ne voulaient plus partir de chez eux.
Aujourd'hui, les convois circulent jusqu'à Nairobé, bien que la voie, trop rapidement posée, demande d'incessantes réparations ; les pluies de 1898 en avaient emporté plusieurs kilomètres ; les ponts sont encore en bois, en attendant qu'on les fasse en fer, mais ce provisoire suffit à une exploitation encore peu intense ; le bois est assez abondant sur le parcours pour qu'il soit
inutile d'importer du combustible ; les indig'ènes s'habituent peu à peu à le couper et entasser selon les indications qui leur sont fournies. Le matériel de traction, emprunté à l'Inde, est vieux et d'usag-e médiocre, mais il paraît économique de ne pas en affecter de meilleur à une lig'ne qu'il faudra retoucher en sous-œuvre avant d'en avoir fait un instrument définitif. La section Mombasa-Nairobé a coûté jusqu'ici à peu près 72,000 fr. le kilomètre; c'est un chiffre très bas, et dont il y aurait lieu de s'étonner si l'on ne savait que l'on a voulu passer d'abord, quitte à terminer ensuite. L'aménagement nécessaire du port de Mombasa viendra encore aug'menter la dépense totale. On a dit récemment au parlement ang>lais — il est vrai que c'était la préface d'un appel de fonds — que la section exploitée couvrait déjà ses frais.
Ceci d'ailleurs ne serait pas exact que les Anglais n'en poursuivraient pas moins avec obstination l'achèvement d'une tâche essentiellement impériale : depuis février 1900, le télégraphe atteint les chutes Ripon, sur le haut Nil ; par le chemin de fer de Mombasa au Victoria, toute l'Afrique orientale, et toute la haute vallée du Nil tombent dans la dépendance de l'Inde ; les troupes d'occupation sont indiennes ; là, plus encore que dans leur pays d'origine, elles sont bien en mains de leurs officiers blancs et capables de défier toute opposition des indigènes ; elles pourraient prendre l'Egypte à revers, dès que le réseau des communications rapides par le Nil sera lié à la voie ferrée de l'Ouganda. Plus de la moitié du commerce de l'Afrique
Orientale ang-laise se fait aujourd'hui vers Tlnde, grains (riz surtout) à l'importation, ivoire et caoutcliouc à Texportation. Enfin, il ne saurait être indifférent à TAng'leterre d'ouvrir des pays riches comme ceux du lac Victoria à ces commerçants de l'Inde, détaillants et banquiers, qui sont les agents les plus actifs delà transformation économique dans toute l'Afrique orientale. Le chemin de fer de l'Ouganda commandera l'exploitation des forêts côtières et des rives fertiles du lac Victoria, môme des parties que les traités ont dévolues à la domination politique de l'Allemagne ; il tiendra suspendue sur l'Egypte la perpétuelle menace d'une invasion par la vallée du Nil ; il assurera jusqu'au cœur de l'Afrique la pénétration du commerce britannique ; c'est une de ces œuvres dont la conception et la mise au jour forcent l'admiration des plus indifférents.