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CHAPITRE IV L'Abyssinie

Les plateaux d'Abyssinie, que la région mal connue encore du lac Rodolphe rattache à ceux de l'Afrique centrale, sont une masse puissante de hautes terres, dont l'altitude plutôt que la latitude règle le climat et qui, par les formes tourmentées de leur relief, par la fertilité d'une partie de leur sol, par les qualités de la population qui les habite méritent d'attirer particulièrement l'attention de l'Europe.

On s'est demandé longtemps si le lac Rodolphe était en communication avec le réseau du Nil ; il est établi aujourd'hui, par les voyages de Téléki et von Hôhnel (1887-1888) et ceux deDonaldson Smith (1895-99), que cette communication n'existe pas : le lac Stéfanie, le lac Rodolphe, le lac Raringo et quelques autres moins importants s'allongent au fond d'une même faille volcanique, dont l'origine paraît être dans la plaine lacustre insérée entre les monts Kikuyu et Maou, par 1800 mètres ; L'Afrique. 11.

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le lac Rodolphe marquerait, par 400 mètres, le point le plus bas de cette dépression ; des eaux lui arrivent du sud et du nord, ces dernières en une grande vallée, celle de TOmo, dont les sources sont à 1800 mètres dans le pays galla. Cette coupure volcanique fait penser à celle de la mer Morte, dont on peut d'ailleurs remarquer la direction presque parallèle.

Les lacs Rodolphe, Stéfanie, etc.. sont évidés dans un plateau de 800 à 900 mètres, où les rivières s'eng-oufifrent en des cluses profondes; un redressement très abrupt les borde à Test, dominant la plaine compacte des Somalis, que parcourent des fleuves temporaires et des tribus nomades ; à Touest au contraire le pays g'alla descend en terrasses vers le Sobat et le Nil ; des populations chillouks apparaissent dans les vallées, de plus en plus denses à mesure que le sol s'abaisse et s'écrase ; le volcanisme a encore poussé, ça et là, des bastions isolés de g-ranit mais ce n*est plus une chaîne continue, comme à Test du lac Rodolphe.

Ces observations géographiques prendront toute leur valeur, si Ton se rappelle ce que nous avons dit dans le précédent chapitre de la navigation difficile du Nil moyen ; le chemin de fer de TOug'anda, les monts Kikuyu franchis, atteint Tamorce de la dépression du lac Rodolphe ; par là, il pourrait un jour émettre un embranchement qui tournerait tout le haut Nil et viendrait, par la vallée du Sobat, joindre à Fachoda des eaux plus navigables; le tracé paraît plus aisé que celui qui partirait droit au nord, des rives du lac Victoria. La question des frontières n'est pas encore réglée

entre l'Abyssiiiie et T Afrique orientale anglaise, mais il y a tout lieu de croire que l'Angleterre entendra se réserver la possession totale des régions qu'emprunterait cette voie nouvelle.

Dans le pays galla, sur les vallées tributaires du lac Rodolphe, le niveau général se relève ; l'une des capitales des Gallas, Bonga, est située à 1850 mètres, au milieu des pâturages qu'arrose le Godjeb, l'une des sources de l'Omo ; les Gallas sont apparentés aux nègres de l'Afrique centrale, ils élèvent de beaux chevaux et sont en général convertis à l'islam ; braves et belliqueux, ils sont très redoutés de leurs voisins ; bien qu'aujourd'hui le négus d'Abyssinie Ménélik ait placé dans le Choa, limitrophe des Gallas, le siège de son empire, ces populations ne lui sont pas absolument fidèles, ce sont des alliés plutôt que des sujets, et là peut être un motif d'intervention pour une puissance européenne qui voudrait, par exemple, tenir l'Abyssinie à l'écart des voies du Nil.

La bordure volcanique du pays galla est la même que celle qui, plus au nord se dresse sur la lisière orientale des plateaux abyssins, et vient butter ensuite contre la faille d'efiPondrement de la mer Rouge ; on y distingue des sommets très élevés, les monts Téléki près du lac Rodolphe (3000 m.), le Ouocho(4000 m.), le Sahalou (3900 m.). Un peu au nord de cette dernière montagne, la chaîne émet vers le nord-est un contrefort qui porte les plateaux de Harrar et paraît lié aux montagnes de l'Hadramaout (Arabie) : en vue même du marché de Harrar (1850 m.), se dresse le

mont Moulata, qui dépassse 3000 mètres ; la côte afri»caîne du golfe d'Aden est hérissée de falaises depuis la baie de Tadjoura jusqu'au cap Guardafui; celuici tombe presque directement dans TOcéan Indien d'une hauteur de 1520 mètres, les établissements anglais de la côte de Berbera sont bloqués contre la mer par la chute toute proche de ces falaises/, au lar^e môme du cap Guardafui, des fies étalées d'ouest en est continuent jusqu'à Socotora cette série montagneuse dont le relief disparaît ensuite sous l'océan.

La chaîne bordière de l'Abjssinie est séparée des monts du Harrar par la vallée longitudinale de rAouach, qui prolonge vers le nord la dépression du lac Rodolphe ; elle s'enlève au-dessus de cette vallée sous forme d'un talus compact, à peine ébréché par des ravins à cascades intermittentes ; elle atteint 2,700 mètres auprès d'Ankober, l'une des capitales du Ghoa, et ne présente pour descendre directement à la côte que des cols très peu creusés (2,000 m. à l'est de Magdala). Coupée en biseau par la côte de la mer Rouge, elle se brise autour de Massaouah en un nombreux archipel, et serre de très près le rivage, dans la colonie italienne de l'Erythrée ; les flots de la baie d'Adulis sont composés de roches volcaniques, avec une ceinture de coraux ; une plage de sable, étroite et brûlante, sépare la mer des premières falaises, sur lesquelles les Européens placent leurs habitations.

L'Aouach, né dans les montagnes bien arrosées du Ghoa, s'épuise en aval pour traverser un désert aride ; après 800 kilomètres, il finit par des chotts, sans même

arriver à la mer ; les eaux qu'il apporte du haut lui sont disputées pour Tirrig-ation de ses rives ; les commerçaiitsqui le traversent, venant du Harrarvers leChoa, sont montés à chameaux ; ces plaines dénudées, que tachent de loin en loin des paquets de g'enévriers, sont exposées à toutes les variations du climat continental : le thermomètre y saute de 20 et 25 degrés, entre le jour et la nuit. Les caractères désertiques s'accusent plus nettement encore au-delà des chotts qui terminent l'Aouach : les Danakils ou Afars, seuls habitants de ces sables, sont des nomades vivant de pauvres troupeaux et pillant partout où l'occasion s'en ofiFre ; leur sol, trop sec pour qu'ils se livrent jamais à une agriculture régulière, forme une zone d'isolement entre la mer Rouge et les plateaux plus sains et plus riches de l'Abyssinie ; les caravanes Tévitentetle tournent,gagnant de Djibouti ou de Zeila le Harrar et de là remontant au sud-ouest, vers les sources de l'Aouach.

Les Italiens ont tenu à pousser leur frontière sur la côte des Danakils jusqu'à l'îlot de Raheita ; ils y possèdent le petit port d'Assab, sur une baie où débouche un oued. Un différend s'était récemment élevé entre eux et la France, à propos de ces parages de Raheita ; s'il ne s^agit que de quelques lieues de côtes, l'incident peut être, sans inconvénient pour nous, réglé dans le sens des concessions les plus libérales, car aucun de ces ports n'a de valeur comme tête d'une voie de pénétration ; la seule question intéressante est ici de savoirdans quelle mesure la possession de tel ou tel promontoire faciliterait la surveillance du détroit de Bal el Mandeb.

Les plateaux abyssins sont, en arrière des montagnes volcaniques qui les bornent à Test, une haute forteresse dont le niveau moyen serait 2,500 mètres ; la connaissance en a été acquise par diverses explorations, mais surtout par celles d'Antoine d'Abbadie qui de 1837 à 1848 les sillonna de ses itinéraires. Des pâturages couvrent la plus grande partie de TAbjssinie ; les pluies, tombant avec violence sur cet empâtement montagneux dont Taltitude les attire ont raviné le sol. que des vallées profondes découpent en prismes de toutes tailles ; des éruptions volcaniques ont dresisé des relèvements puissants, et de toutes ces actions combinées résulte le relief confus et Taspect chaotique de TAbjssinie ; un seul trait géographique général doit être noté, c'est que la pente d'ensemble est inclinée à l'ouest et que, par conséquent, presque toutes les eaux de TAbyssinie vont au Nil.

Trois principaux massifs volcaniques s'alignent du nord au sud des plateaux abyssins : le Sémen ou Ras- Dachan, dont l'altitude moyenne est de 3000 mètres etle point culminant de 4,620 ; le Beghemeder, qui a 4,200 mètres et les monts du Godjam, qui arrivent à 4,100; plus à l'ouest, en descendant vers le Nil, des pitons granitiques et d'une hauteur beaucoup moindre indiquent cependant la continuité de l'efiPort volcanique ; les pentes supérieures^ de toutes ces montagnes sont très raides, la neige qui les couvre souvent ne peut s'y maintenir, et des torrents d'eau glacée ruissellent alors jusque dans les plaines. On doit observer d'ailleurs que la hauteur relative des plus fiers sommets del'Abyssi-

nie, posés sur un socle très élevé lui-même, n'est pas considérable; elle suffit cependant pour déterminer des zones climatiques tout à fait distinctes, et c'est la vég-étation des grandes Alpes que Ton trouve à 500 ou 600 mètres au-dessus de cultures presque tropicales.

Les montag'nes d'Abyssinie attirent de tous côtés les

nuag'es chargés de pluie : en hiver, ce sont ceux de la

Méditerranée, que les vents étésiens ont lancés d'Europe

en Egypte ; en été, arrivent ceux de l'Océan Indien, les

plus humides, et dont l'apport est le facteur principal

des crues de tous les tributaires du Nil ; il pleut donc à

peu près en toutes saisons, en Abyssinie, mais le régime

tropical l'emporte, par la plus grande précipitation

des pluies d'été ; le Nil, soutenu en tous temps par ses

affluents abyssins, leur doit ses premières crues de la

fin du printemps.

Deux cours d'eau lui amènent les eaux de l'Abyssinie : le Takazzé, qui prend en aval le nom d'Atbara et TAbaï ou Nil bleu, déversoir des plateaux amharas et du lac Tana. Les vallées de ces fleuves s'enroulent en sillons profonds autour des massifs volcaniques ; elles rassemblent ainsi les eaux tombées sur l'Abyssinie presque entière et n'arrivent sur les terrasses qui encadrent la plaine nilotique qu'après de longues courbes, par lesquelles elles plongent au cœur du relief. On pourrait soutenir qu'à l'origine elles étaient les vraies sources du Nil et que, postérieurement, un autre Nil se joignit à elles, celui du Victoria et de Fachoda, longtemps retenu sous forme de lac bien en amont de Khartoum.

Les vallés du Takazzé et de l'Abaï découpent le pays

en groupes isolés les uns des autres, et en expliquent ainsi le morcellement historique ; au nord du Takazzé, c'est le Tigré, avec Adoua pour capitale, le district le plus voisin de la mer Rouge et dont les relations avec la baie d' Adulis (Massaouah) sont certainement anciennes ; au centre, les sources de TAbaï convergent vers le lac Tana, qui est le lien des pays amharas et du Godjam ; Gondar en est la ville principale ; au sud de TAbaï enfin se développe le Ghoa, où réside actuellement le négus Ménélik, et dont les communications avec la côte orientale descendent, en tournant les steppes des Danakilssur Djibouti ou Zeila, Le Harrar, comme le Galla, est excentrique à TAbyssinie proprement dite ; mais, comme aussi le Galla, sa position le condamnait à reconnaître le pouvoir d'un état militaire, appuyé sur le Ghoa.

L'altitude permet d'établir quelques divisions climatiques dans ce pays si morcelé par la nature : les deux zones extrêmes, au-dessus de 2500 mètres et audessous de 1400 sont les moins peuplées et c'est la zone moyenne qui est celle des agglomérations principales et des cultures les plus importantes. Au-dessus de 2500 mètres, toute l'Abyssinie dut jadis être boisée, mais les forêts ont été dévastées pour les constructions ou même incendiées pour étendre les pâturages, elles sont donc réduites à des taches sporadiques, sur les pentes les moins accessibles ; on appelle déga cette haute région dont les plateaux portent quelques champs de céréales, orge et blé, mais servent surtout à l'élevag'e du bétail.

Entre 1400 et 2500 mètres, la voina-déga doit son cm à la culture de la vig-ne qui, naguère, y fut pros- ^^re, mais fut ensuite ravagée par Toïdium ; là, tous ï% fruits d'Europe viennent en abondance et, des mondes volcaniques, les pluies détachent sans cesse des lies qui font de la terre des bassins une des plus feHgi^^s du monde; autour du lac Tana, par 1900 mètres d'sHfe^de, les céréales viennent à côté du caféier et du jier ; la température est chaude, mais nullement ortable pour des Européens, elle oscille entre 14" avec un repos très marqué pendant les nuits. La -déga, balayée par des vents continuels, est saine ; ux, trouvant partout des pentes, s'écoulent régnent et n'empoisonnent pas l'air de miasmes pesels ; bien que la pluie ne manque en aucune saisi pendant l'été, période pluvieuse par excelue se développe plus vig'oureusement la végétahiver est relativement sec, et vers la fin de mars, ue les vents tournent du nord au sud-est, la vén altérée prend des teintes de roussi. Les races aux domestiques sont celles de l'Europe, chevaux, ns et bœufs ; l'élevage en grand serait facile en ant toutefois le soin d'amasser des fourrages pour enir une sécheresse excessive de printemps, es basses vallées, au-dessous de 1400 mètres, apparnent au climat tropical et forment la région appelée la. Ce sont des couloirs encaissés, où l'on ne respire 'un air chaud et saturé de vapeur d'eau ; la température constamment tendue, y arrive souvent à 40® ; aussi Ja faune sauvage s'y développe-t-elle librement, loin de

tout grouperaent humain. Dans l'épaisse g-alerie forestière qui accompagne les fleuves, on trouve des palmiers, des arbres et des lianes à caoutchouc; les hippopotames et les éléphants peuplent les fonds humides, et sur les pentes moins arrosées on rencontre des buffles, des sangliers et même des lions ; le léopard, très commun en Abyssinie, habite aussi bien la kolla que la déga, jusqu'à plus de 3.000 mètres. Les vallées de la kolla descendent jusqu'à la limite où s'arrêtent les pluies tropicales ; en se rapprochant du Nil, elles dépouillent insensiblement leur manteau de forêts, le sol s'écrase sous leurs rives, et l'aspect général du pays tend vers celui de la steppe. Les vallées tributaires du lac Rodolphe conservent sur tout leur parcours les caractères tropicaux, et quant à celles qui tombent sur la falaisB orientale, dans la direction de la mer Rouge, ce ne sont que des précipices où s'accroche une végétation de lentisques et d'acacias.

Lia population de l'Abyssinie, protégée par la nature même contre les invasions passagères du dehors, présente encore de nombreux types d'une race aborigène très ancienne, des nègres crépus d'un noir très foncé ; mais des éléments d'importation s'y sont mêlés ; le pays ne se prête pas à la circulation de tribus nomades, mais il invite, au contraire, à un établissement définitif les étrangers qui l'ont une fois connu. Les habitants du nord. Tigré et Amhara, seraient d'origine sémitique; les Ghoans, venus du sud, seraient plutôt de sanggalla; auprès du lac Tana, vitune nombreuse colonie de juifs appelés Felachas, qui s'adonnent non pas au commerce,

comme la plupart de leurs corelig'ionnaires, mais au travail des métaux et même à Tagriculture. Enfin des races mixtes vivent sur le pourtour des plateaux : à Touest, sur le Sobat, des métis de Tigréens et de nègres, acclimatés à la température étouffante des koUas ; au nord, vers le désert, des demi-bédouins, les Beni-Amers, parmi lesquels les chefs brigands ont toujours trouvé leurs meilleurs auxiliaires pour la chasse à l'homme dans les plaines du bas pays.

Les caractères de la race blanche, de même que le christianisme copte sont de plus en plus ordinaires à mesure que Ton s'élève dans les classes de la population; en sens inverse, ce sont les caractères négroïdes qui prévalent, avec la religion musulmane ; la majorité des sujets du négus appartiennent à cette dernière croyance, qui a été cependant persécutée naguère par l'empereur Théodoros ; l'islam arrive du sud, par les Gallas, qui l'ont sans doute eux-mêmes reçu par l'intermédiaire des Arabes de Zanzibar.

Quant au christianisme, il est fort ancien, et le souverain d'Abyssinie était certainement ce fameux prêtre Jean, chef d'une nation chrétienne, que des aventuriers du moyen âge cherchèrent jusque dans l'Asie centrale, pour collaborer contre les Turcs au mouvement des croisades. Le rite copte, qui est celui de l'aristocratie abyssine, se rapproche du rite orthodoxe grec ; l'Eglise d'Abyssinie est rattachée pour la forme à un patriarche d'Alexandrie, mais en fait ne relève que d'elle-même ; les pratiques religieuses, les coutumes de la vie monastique, Tart même dont témoignent en Abyssinie nom-

bre d'églises et de couvents s'inspirent de traditions byzantines. Les prédicateurs catholiques et protestants sont assez mal accueillis par les négus, qui semblent craindre en eux les précurseurs d'une prise de possession européenne ; mais la ressemblance des cultes favorise au contraire l'essor des relations avec les peuples orthodoxes, et ceci n'est pas ignoré en Russie.

L'Abyssinie, par sa géographie et son histoire, se divise en trois régions naturelles, le Tigré, l'Amhara et le Choa. Le Tigré, au nord, fut certainement connu des Grecs ou du moins des Alexandrins, comme le prouvent des inscriptions recueillies auprès d'Adoua ; des plateaux et des cîmes rocheuses du Ras Dachan^ le Tigré s'abaisse au nord-ouest par la haute vallée du Marcb, qui devient plus bas l'oued de Kassala. Adoua, Axoum, la cité du couronnement des empereurs, en sont les villes principales ; des falaises rapides tombent sur la plaine littorale de Massaoua, suivies à l'intérieur par une sorte de chemin couvert que gardent les positions de Sénafé et d'Asmara.De ce côté, l'accès desplateaux est très difficile, les troupes italiennes en souffrirent durement et cependant un établissement à la côte ne se suffit pas, car le sol n'est arrosé et fertile qu'audessus' de 1400 ou 1500 mètres, vers les sources du Marcb, dans le district appelé l'Oculé-Kousaï.

Le pays amhara commence au sud du cafion où coule le Takazzé ; c'est là que le négus Théodoros avait ses châteaux, au milieu des jardins qui entourent le lac Tana. Gondar est une ville aujourd'hui déclassée, un

ëparpillement de hameaux coupés de cultures ; elle pourrait reconquérir sa fortune si les vicissitudes de la politique ou de la guerre déplaçaient une fois de plus les capitales de l'Abyssinie ; les falaises qui se dressent au sud-est du lacTana, près du port de Korata, ont des assises de grès rouge qui furent jadis exploitées et permettraient de construire des palais à Teuropéenne. Magdala, sur le revers occidental de la chaîne bordière, garde Taccès de TAmbara, comme Asmara et Sénafé celui du Tigré. Le Godjam, aux riches alluvions volcaniques, est une dépendance méridionale de TAmhara ; il forme une presqu'île, entourée de toutes parts, sauf à l'ouest, par la courbe de TAbaï ; les vallées supérieures des affluents de ce fleuve seraient très fertiles, notamment pour le café et le coton ; les forêts en ont été moins décimées que celles de TAmbara.

Le Ghoa s'étend sur des montagnes au relief très accidenté ; parmi des cratères, des nappes de laves et des geysers, les rivières se sont creusé des sillons profonds de 400 à 500 mètres ; des pâturages couvrent les bassins et les plateaux ; des bois, encore très épais sur les pentes orientales, sont peuplés de grands animaux, antilopes, léopards, singes de taille presque humaine ; à 50 kilomètres d'Addis-Ababa, capitale actuelle de Ménélik, il est encore possible de trouver des lions. Aujourd'hui, le Choaest la province souveraine de. l'Abyssinie, parce que là réside le négus, qui paraît avoir lié partie avec ses voisins Gallas et s'appuyer sur eux, malgré l'opposition d'autres musulmans du Harrar, pour nouer des relations régulières avec la côte de la mer Rouge.

â02 L* AFRIQUE A L^EMTREE DU VINGTIEME SIECLE

Le commerce ne peut encore porter que sur des produits riches, car les communications avec Djibouti et Zeila sont longues et peu sûres ; le Ghoa exporte dès maintenant Tor, la civette, le café ; sur rinvitalion de Ménéliket les encouragements par lui prodigués à quelques résidents européens, le Choa devient un pays agricole, où sont pratiquées les cultures vivrières d'Europe, céréales, fruits de table, pomme de terre, celle-ci en rapide progrès. L'élevage fut compromis dernièrement par une épizootie violente ; il est en reprise aujourd'hui, particulièrement sur les chevaux ; les peaux brutes de bœufs et de moutons sont l'objet d'un commerce notable avec l'Europe.

Mais tout l'avenir des cultures est compromis par l'imprévoyante folie du déboisement : des montagnes entières ont été rasées, pour la construction des villes royales et pour les divers usages domestiques d'une population toujours nombreuse autour du négus ; c'est aux dépens de la forêt, et sans épargner les arbres en voie de croissance, que le cultivateur indigène agrandit ses champs ; il abat ou incendie au hasard, sans se rendre compte que la végétation arbustive est ainsi disqualifiée, car lesespècesqui revivent après ces épreuves sont de plus en plus inférieures. Dans l'entourage même du négus, on ne paraît pas comprendre les dangers du déboisetnent,et l'on bâtit sans cesse, déplaçant les maisons de proche en proche, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de bois dans le pays. Entotto, qui fut quelque temps la résidence de l'empereur, est aujourd'hui abandonnée pour Addis-Ababa, située un peu au sud, et qui n'était

ra éme pas portée sur des cartes récentes ; à l'exemple du souverain, les paysans abyssins ne vivent pas longtemps sur les mêmes terres; leurs groupes de paillottes, d'abord ramassés au pied des mamelons du plateau, remontent les vallées à mesure que la disparition des arbres livre les pentes déboisées aux ravages des eaux de ruissellement.

Le négus Ménélik est aujourd'hui populaire en Europe; on le sait très accessible à tous les progrès de la civilisation, curieux de toutes les nouveautés, sensible même à l'opinion des « occidentaux », surtout depuis que ses succès sur les Italiens l'ont classé parmi les souverains dont l'amitié n'est pas indifférente ; on le dit intelligent, actif, habile même en plusieurs métiers manuels, horloger, armurier à ses heures, comme Louis XVL était serrurier. Le régime politique de l'Abyssinie est celui d'une féodalité militaire, dont les chefs ou ras sont les vassaux du roi des rois, le négus. L'armée, instruite par des officiers étrangers, surtout russes et français, pourvue de fusils et même de canons modernes, serait capable non seulement d'assurer l'indépendance du pays, mais encore d'intervenir dans le règlement de toutes les questions est-africaines.

On peut craindre seulement que la cohésion politique de l'Abyssinie ne soit pas indissol<uble : l'union des ras ne repose que sur la puissance et l'autorité personnelle du premier d'entre eux ; des incidents récents ont montré que Ménélik lui-même devait parfois rappeler à l'obéissance quelques grands feudataires

trop indépendants. De là les principes qui doivent g'uider, en Abyssinie, Faction européenne : aider à la concentration de plus en plus énerg-ique de toutes les forces militaires et administratives entre les mains du seul négus ; dans ce dessein, le décider à maintenir le siège de son pouvoir rapproché de ports par où les communications avec ses alliés lui seront assurées, et ceci suppose rétablissement de routes de pénétration. Les rôles de conseillers, d'ingénieurs et de fonctionnaires ne sont pas les seuls que, dans le moment présent^ des résidents européens peuvent assumer en Abyssinie ; la population totale n'est pas telle (15 millions d'habitants sur une surface au moins quadruple de la France) que des terres fertiles ne soient vacantes pour des entreprises agricoles, cultures vivrières pour usages indigènes ou cultures riches pour l'exportation. Les procédés des paysans abyssins sont encore très rudimentaires, mais la civilisation ambiante est déjà suffisante pour leur faire apprécier des améliorations qui satisferaient des besoins supérieurs. Par contre, l'Européen n'aurait pas grandes chances de s'enrichir dans le commerce ; les trafiquants indigènes, caravaniers ou détaillants, dont il devrait faire ses intermédiaires, sont assez experts déjà pour se passer de lui ; c'est dans les ports seulement que des maisons d'approvisionnement, traitant directement avec des correspondants indigènes, établiront utilement des magasins de gros.

Le développement de ces relations de commerce,

comme raffermissement de Tautorilé du négus, n'est possible qu'à Taide de communications faciles avec des pays d'occupation européenne ; par où donc arriver en Abyssinie ? La voie du Nil ne saurait être recommandée : l'expédition Marchand, rentrant de Fachoda par l'est, a pu constater les difficultés de la circulation à travers les pays du Sobat, de moins en moins peuplés vers les plateaux ; de plus les Abyssins, habitués sur leurs hauteurs à un climat tempéré, résistent mal aux chaleurs humides des koUas inférieures. D'autre part les voies remontant de Berber ou de Khartoum, par l'Atbara-Takazzé ou l'Abaï traverseraient d'abord des steppes presque désertes, où les seules agglomérations, telle Kassala, sont des oasis, et n'arriveraient ensuite au Choa qu'au prix de travaux d'art considérables sur toute l'étendue des plateaux.

C'est donc par la côte de la mer Rouge que l'Abyssinie sera liée aux grandes routes commerciales indoeuropéennes; le Tigré serait peut-être desservi par Massaoua, ressortissant ainsi à l'Erythrée italienne; le Choa et plus tard l'Amhara seront atteints au départ de la baie de Djibouti. La côte italienne de Massaoua n'est plus ce qu'avaient espéré les mégalomanes de l'école de M. Grîspi, la façade d'une vaste colonie, englobant sous son protectorat l'Abyssinie tout entière, et pour laquelle on avait exhumé le vieux nom de la mer Rouge pour en faire 1' « empire d'Erythrée )).Les établissements italiens s'arrêtent en arrière de la plage de Massaoua» aux premières pentes des falaises abyssines;

la baie d'Adulis, dont cette ville est le port, fait quel- L'Afrique. 12

que commerce de corail, de perles et d'écaillés de tortue ; mais ce sont moins des Italiens qui en profitent, que des Grecs et des Banyans de Bombay ; les Européens se réfugient à Saati, qui est un sanatorium plus frais que rétouffante Massaoua, où il fallut quelques jours, au moment de l'occupation italienne, importer Teau potable. La construction d'un chemin de fer de Massaoua vers la passe d'Asmara, les territoires agricoles de rOculé-Kouzaï et les vieilles capitales du Tig-ré, Adoua et Axoum serait sans doute la meilleure revanche des Italiens jadis malmenés par les troupes du négus ; mais les frais en seraient assurément très élevés, et Ton s'est borné jusqu'ici à établir un tronçon de 27 kilomètres, entre Massaoua et Saati. Quant au port italien d'Assab, nous avons dit plus haut qu'il n'a aucune valeur pour la pénétration.

Il en est tout autrement de la baie de Tadjoura, colonie française dont la première capitale, Obock, a été transférée sur la rive méridionale, à Djibouti. Depuis plusieurs années, cette dernière position dispute au port anglais de Zeila le débouché du pays de Harrar, et semble avoir aujourd'hui résolument pris l'avance par la construction rapide d'un chemin de fer vers l'intérieur. Sur la route de Djibouti à Harrar, après une plaine côtière sans eau, le sol s'élève très vite jusqu'à 1000 mètres; il monte ensuite, plus lentement jusqu'à des cols situés à 2,300, d'où les caravanes descendent sur les plateaux bien arrosés de Harrar (1800 m^).

Le Harrar est une contrée fertile, peuplée de musulmans commerçants et cultivateurs ; la ville du même

nom est Tun des plus importants marchés de toute l'Afrique noire ; on y vend des bananes, du sucre de cannes, du café qui est importé en Europe sous le nom de moka ; des maisons à terrasses, appartenant aux principaux négociants, dominent les cases en chaume des travailleurs indigènes ; la population fixe dépasse 40,000 habitants. De là partent sur Zeila ou sur Djibouti des convois de mulets et de chameaux : la traversée du pays intermédiaire, parcouru par des Issas pillards, n'était pas sansdang-er jusqu'à ces derniers temps ; mais il en sera des Issas comme des Massaïs de l'Ouganda, transformés petit à petit par le chemin de fer.

Le Harrar, menacé par les Egyptiens, puis par les Anglais, a été conquis en 1887 par l'Abyssinie ; au commencement de 1900, le négus a resserré les liens de cette dépendance, en écrasant une insurrection de musulmans dissidents, au sud-est de Harrar (Ogaden). Les steppes de la vallée de l'Aouach séparent le Harrar de l'Abyssinie proprement dite, mais le chemin de fer aura bientôt assuré la traversée rapide de ces deux bandes désertiques qui encadrent à l'est et à. l'ouest les oasis de hauteur du Harrar.

Djibouti, née d'hier, a déjà 6000 habitants, sanscompter les ouvriers du chemin de fer, dont le nombre a monté jusqu'à 2000 ; des constructions de style arabe abritent le gouvernement, les divers services publics et des magasins dont certains représentent « l'article de Paris » et les modes françaises ; de récents travaux assurent l'approvisionnement en eau de source. Le chemin de fer, concédé par le négus Ménélik à une com-

pagnie française, doit atteindre Addis-Ababa en passant par Harrar ; le tracé est, au printemps de 1900, levé jusqu'à cette ville, et les études poussées beaucoup plus avant; lalong'ueur totale sera d'environ 1,000 kilomètres, et cette voie conduira facilement à la côte le café, le bétail, les laines du Ghoa. Le chemin de fer est précédé, vers la capitale de Ménélik, d'un service télégraphique et même téléphonique ; le rail est posé aujourd'hui (juin 1900) sur 100 kilomètres, l'inauguration d'un beau viaduc en fer (2 avril) a été l'occasion d'une fête où de riches Arabes, longtemps incrédules et enfin convaincus, ont offert du riz et des dattes aux guerriers Issas, fort assagis par ce spectacle qui prouve la puissance des blancs ; dès maintenant, ' l'exploitation peut être commencée et couvrira largement ses frais.

Une fois parvenu sur les plateaux, après avoir franchi les falaises de la chaîne bordière de l'Abyssinie, le chemin de fer pourra sans doute se prolonger au nord vers Magdala et le lac Tana ; il atteindrait ainsi le cœur môme de l'Abyssinie historique, et le rayon de commandement de la baie de Tadjoura serait augmenté d'autant. Tête de ligne d'un chemin de fer de pénétration, point de relâche, en face d'Aden, sur la route des Indes et de Madagascar, Djibouti doitêtreundes points d'appui de l'action française dans l'Afrique orientale ; un dépôt de charbon, un outillage de port y sont nécessaires ; il y faut un atterrissage pour un câble français, remplaçant le tronçon qui la relie au réseau sous-marin anglais à Périm,'et quelques défenses militaires. Toute l'Abyssinie méridionale aura ainsi sur la mer Rouge

un accès bien aménagé; ses relations toujours plus actives avec l'Europe empruntant le territoire d'une colonie française, on peut espérer que la France en retiendra pour elle la meilleure part.

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