‹ L'Afrique à l'entrée du vingtième siècleChapitre 16 sur 23 · CHAPITRE IV Le Soudan occidental et le Sénégal · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV Le Soudan occidental et le Sénégal

Sous le nom de Soudan occidental, on peut comprendre les pays du Haut Nig-er et du Sénégal et la façade atlantique correspondante, c'est-à-dire la côte africaine depuis le fleuve Sénégal jusqu'au Cap des Palmes ; la succession des zones géographiques y est, du nord au sud, la même que dans la boucle du Niger : le Kaarta sur la rive droite du Sénégal, le Ferlo sur sa rive gauche, le littoral du Cayor jusqu'au Cap Vert appartiennent à la nature saharienne ; le Niger et le Sénégal, dans leurs vallées supérieures, arrosentun pays montagneux et pittoresque, dont l'expression la plus caractéristique est le Fouta-Djalon ; la côte enfin, dès l'embouchure de la Gambie, est exposée aux pluies équatoriales et tout l'arrière-pays se couvre de forêts, aussi denses en territoire libérien que dans la colonie française voisine de la Côte d'Ivoire.

Nous avons dit que le Niger, entre Ségou et Tombouç-

tou, poussait en plein désert une large oasis; on retrouvera donc, à Touest de cette plaine lacustre, les eaux temporaires, la végétation pauvre et la population nomade des frontières géographiques du Sahara. Le Kaarta servit de refuge aux Toucouleurs d'Ahmadou chassés de Ségou. La campagne du colonel Archinard, qui pacifia non sans peine ce pays inhospitalier fut une expédition de découverte en môme temps que de guerre; les steppes du Kaarta ressemblent à celles du sud algérien ; les cours d'eau sont des oueds, au lit généralement sec, mais raviné de loin en loin par des trombes diluviennes ; il faut des ponts fort élevés au-dessus des vallées pour en assurer le passage en toutes saisons. Quelques villages ou plutôt campements sont serrés autour des puits : celui d'Ouossébogou fut défendu avec acharnement par les Toucouleurs contre la colonne Archinard, qui avait dû emporter dans ses fourgons une provision d*eau potable (avril 1890).

Nioro, Tancienne capitale d*Ahmadou, est dans une oasis, un groupe de maisons à toits plats qu'entourent des champs de mil et des jardins potagers ; les Maures nomades tiennent leurs marchés au dehors, couchant pêle-mêle avec leurs chameaux dans des enclos qui rappellent les fondouks de l'Afrique du nord. Une ligne tirée de Ségou à Koniakary, au nord deKayes, marque à peu près exactement la limite septentrionale des eaux permanentes ; là finit l'Afrique noire, habitée par des cultivateurs bambaras. Les Toucouleurs sont des métis de Maures et de Bambaras, musulmans, guerriers et pillards ; les moins malfaisants sont des pasteurs, qui

à88 l' AFRIQUE A L^ENTREE DU VINGTIEME SIECLE

promènent selon la saison, sèche ou pluvieuse, des troupeaux de chameaux, avec quelques chevaux au voisinag'e du Sénég'al et du Niger. Depuis la conquête française du Kaarta, quelques-uns ont quitté ce pays pour les bords du bas Sénégal ou de la Gambie où ils sont bateliers et parfois cultivateurs ; d'autres s'eng-agent dans nos régiments de tirailleurs, et font de bons soldats.

Un plateau relevé d*ouest en est porte les nombreuses sources qui forment le Sénégal en amont de Bafoulabé (140 m.) ; il vient se terminer sur le Niger par une falaise dont ce fleuve comble le fossé extérieur, de Siguiri à Ségou ; il se diversifie vers le sud pour passer au relief de montagnes du Dinguiraj et du Fouta-Djalon. Bafoulabé, marché paisible aujourd'hui, est heureusement située au confluent du Bakhoy et du Bafing, sources principales du Sénégal ; elle a des paillottes indigènes et des maisons européennes, et tout autour une plaine d'alluvions produit abondamment le riz, le mil, le maïs, l'arbre à beurre ; elle reçoit aussi l'or du Bambouk et du Bouré.

La plaine au fond de laquelle coulent le Bakhoy et le Bafing est élevée de 350 mètres et dominée par des masses tabulaires, dont le meilleur type est celle de Kita (600 mètres) ; nous avons fait de Kita notre étape de repos, à mi-chemin entre le Sénégal et le Niger; un camp retranché y est établi, ainsi qu'un sanatorium, à côté d'une belle source jamais tarie. Le paysage est plus tropical que dans le Kaarta ; des bouquets d'arbres, des jongles parsèment le sol ; des élé-

t£ SOUDAN ET LE SlAHARA ^89

phants, des antilopes vivent autour des marigots ; çà et là, des forêts épaisses, sur un relief très tourmenté, entravent la circulation : dans Tune d'elles, la mission Galliéni fut attaquée en 1880 par les Bambaras du Bélédougou soumis depuis par la colonne Borgnis- Desbordes. Ces Bambaras comptent aujourd'hui parmi nos meilleurs auxiliaires ; paysans sédentaires, ils savent cultiver le coton et travailler le fer; ils sont assez réfractaires à la prédication de Tislam.

La falaise du plateau vient tomber très près du Niger, en deux ou trois bonds dont le dernier presque toujours brusque est de 20 mètres ; les pays qui bordent ainsi le fleuve, sur les hauteurs, sont le Bouré et le Manding dont les indigènes se livrent depuis longtemps à l'extraction de l'or : d'après les indications de leurs sorciers, ils creusent des puits de 25 à 40 mètres, d'où la terre aurifère est montée au jour par un système primitif de cordes et de calebasses ; des. lavages répétés isolent après un long travail quelques grains de poudre d'or. Les Mandingues ou Malinkés ne lavent pas l'or toute l'année, mais seulement dans l'intervalle de leurs travaux agricoles ; ils le vendent à des marchands musulmans, qui vont ensuite par caravanes de vingt à soixante, avec une centaine d'ânes, le revendre à Médine et à Bafoulabé, d'où ils rapportent en échange du sel, de la poudre, des étoffes, etc.. La teneur en or des alluvions exploitées ne serait pas suffisante pour rémunérer une industrie minière à l'européenne ; on estime que la production annuelle de l'or, dans le Bouré, ne dépasserait pas une valeur de 200.000 francs, L'Afrique. 17

âOÔ L*AFRIQUÉ A L*ENTR^E Dt) VINGTIEME SiÈcLË

correspondant à 500.000 francs après transport sur les marchés d'Europe.

Au pied de la falaise, dont il est éloig-né de 3 à 30 kilomètres, le Niger est large de 400 à 2000 mètres ; Siguiri, Kangaba, Bammakou, Koulikoro en sont les principales positions. Siguiri commande les confluents d'où Ton remonte soit vers les villes jadis occupées par Samorj, Kankan et Bissandougou, soit vers le Dinguirayet le Fouta-Djalon. Dans ce pays qui fut longtemps pillé par les sofas, la paix est aujourd'hui revenue, et l'abondance ; on exploite l'or, l'ivoire, et aussi le caoutchouc et la kola. Le Niger, qui déborde tous les ans, couvre et découvre alternativement de riches terres d'alluvions, où le riz et le mil viennent presque sans culture; les villages indigènes sont placée sur des monticules, hors de la zone d'inondation ; la vie animale est représentée surtout par d'innombrables hippopotames ; le fleuve est très poissonneux, des corporations de somomos pêcheurs existent dans tous les groupements indigènes.

Bammakou est le point où la colonne Borgnis-Desbordes atteignit le Niger, après de terribles fatigues, le i^"^ février 1883 ; un fort y fut rapidement élevé, pour surveiller la population assez dense et très mélangée qui occupe les deux rives du fleuve ; à ce moment, notre ligne de ravitaillement n'était même pas assurée, Ahmadou ni Samorj n'étaient vaincus et le raid du colonel Desbordes était d'une extrême audace. Aujourd'hui, le touriste le plus pacifique peut circuler sans crainte du Sénégal au Niger, sur

Lfi SOUDAN ET LE SAHARA 291

une route fréquentée et pourvue de gttes d'étape.

On espérait, en 1883, faire de Bammakou le point de départ de la navig-ation du Nig'er ; on s'était trompé : à 6 kilomètres plus bas, le fleuve tombe brusquement de plus d*un mètre ; puis il franchit d'autres rapides, rendus plus dangereux par les troncs d'arbres que son cours entraîne, et n'est définitivement libre qu'à Koulikoro ; ces rapides ne sont pas un obstacle absolu ; des piroguiers hardis peuvent les sauter aux hautes eaux, mais la circulation commerciale ne saurait s'accommoder de risques pareils ; il a donc fallu reporter à Koulikoro (70 kilomètres aval de Bammakou) l'amorce de la navigation sur le moyen Niger ; de là, on ne rencontrerait plus de barrière jusqu'à Ansongo, mais nous avons dit ci-dessus quel médiocre intérêt économique présentait le Niger au-dessous de Tombouctou. Quant au bief amont Bammakou-Siguiri, on ne peut affirmer qu'il soit en tout temps navigable, le fleuve est encombré d'îles boisées, de bancs de sable, sur lesquels les échouages seraient fréquents ; une flottille de remorqueurs et de chalands pourrait cependant s'en servir une partie de l'année ; certaines passes sont, de loin en loin, très faciles : à Touréla le fleuve est, aux basses eaux, large de 700 mètres et profond de 5 mètres, mais ce sont là des exceptions.

A Koulikoro, le Niger s'étend sur 2 kilomètres et forme une belle voie jusqu'aux marais du lac Débo ; la falaise de sa rive gauche s'efiFace insensiblement, la pente est réduite à 0"™06 par kilomètre, le pays est très peuplé surtout entre le Niger et son affluent de droite

â92 L^AFRIQUE A L*ENTREË DU VINGTIEME SIECLE

le Bani ; Nyamina, Ségou, Sansanding^, Djenné en sont les villes principales ; le Baninko, qui est la presqu'île entre les deux cours d*eau, est couvert de cultures, céréales, arbre à beurre, cotonnier; les indig-ènes ont de beaux troupeaux de moutons et élèvent des abeilles pour le miel et la cire. L'occupation française a brisé la puissance des Toucouleurs, qui s'imposaient par la force aux naturels bambaras ; ceux-ci firent le meilleur accueil, dès 1887, au lieutenant de vaisseau Garon, mais c'est seulement en 1890 que la colonne Archinard s'empara de Ség-ou, capitale des Toucouleurs d'Ahmadou. La France a remplacé ces maîtres brutaux par des chefs indigènes fidèles, dont plusieurs sont devenus d'excellents collaborateurs. Entre tous se distingue Mademba-Saye, fama de Sansanding, ancien télégraphiste militaire, qui a multiplié dans sa circonscription les essais agricoles (tabac, coton, caoutchouc) et dont les correspondances, écrites en fort bon français, sont accueillies avec plaisir dans les revues métropolitaines. Une expérience des plus intéressantes et qui a bien réussi est celle des moulins de Koulikoro.

Le Ouassoulou, situé entre le haut Niger et le Bagoé, fut longtemps le centre de la puissance de Samory; c'est un plateau ridé, aux mamelons verdoyants, un des coins du Soudan occidental qui paraissent promis au plus bel avenir; les sofas avaient bien souvent brûlé des villages du Ouassoulou, que nos colonnes trouvèrent en ruines et semés d'ossuaires ; mais les lougans ou champs du maître étaient habilement cultivés, et Samory tou-

chait en nature des rentes considérables. La prospérité agricole de cette contrée renaît sous nos jeux ; Kankan est maintenant un marché fréquenté par 5.000 indigènes. De là, nos postes se sont avancés vers la forêt qui sépare les prairies soudaniennes de la côte de Guinée, étendant à chaque étape nouvelle la zone régénérée par la paix.

Or il est aujourd'hui bien établi que les populations indigènes ainsi délivrées sont essentiellement agricoles; le Bambara surtout est un paysan qui aime la terre ; il sarcle ses champs, taille ses cotonniers, connaît des assolements et même Tusage des engrais ; les noirs de la haute Volta sont jardiniers plutôt que laboureurs, et leurs arbres fruitiers, manguiers, kolatiers, papayers, orangers, etc., sontbien soignés. Le Soudan occidental est donc un pays d'élection pour les cultures coloniales, et nous ne saurions trop encourager les essais qui en seront tentés. Le général de Trentinian, dont la mission a pris fin prématurément, mais dont les idées survivront sans doute, s'était entouré de spécialistes, dont le rôle était de dresser l'inventaire économique du Soudan et d'en préparer la mise en valeur, surtout par l'agriculture.

Tout le domaine du Niger, du Ouassoulou au Macina, produit du coton; des chambres de commerce de France avaient, en 1898, examiné avec intérêt des échantillons qui leur en furent soumis. Une expérience plus complète fut instituée en 1899 par MM. Fossat et Chevalier, membre de la mission Trentinian : elle établit que le coton indigène, très irrégulièrement cultivé selon les

districts, supporte mal le transport par les voitures Lefèvre dont il faudra bien se servir plusieurs années encore, jusqu'à Tachèvement du chemin de fer de Kayes au Niger ; de plus, il a les soies courtes, ce qui en diminue le prix marchand. Mais il n'est pas douteux qu'on ne puisse l'améliorer : les différences mômes entre les diverses variétés locales le prouvent, la main-d'œuvre ne demande qu'une éducation complémentaire, le sol étant certainement favorable. Il serait împrudentde risquer des chiffres, tout concourt cependant à démontrer que le colon français qui exploiterait au Soudan des plantations de cotonniers trouverait là un emploi très rémunérateur de ses capitaux. Le développement progressif des chemins de fer de pénétration sera le meilleur stimulant pour cette culture, car le coton n'est pas un produit riche comme l'ivoire et le caoutchouc, qui supportent des frets onéreux... Déjà le Soudan occidental est bien près de récolter les grains et d'élever le bétail nécessaires à la subsistance des résidents européens, dont le séjour est ainsi facilité ; la culture du coton, bien dirigée, lui donnera une puissance d'exportation toute nouvelle ; les indigènes, enrichis ainsi par le travail du sol, deviendront des consommateurs pour les denrées d'Europe.

Le pays, des sources de la Gambie, du Sénégal et du Niger, est montagneux, exposé aux pluies abondantes qui arrivent de l'Atlantique, et descend en gradins forestiers vers la côte de Guinée : c'est le Dinguiray et le Fouta-Djalon. Le Dinguiray est un plateau élevé de

500 mètres et très remué, d*oùles eaux ruissellent vers les brèches du Bafing" et du Tankisso, affluent de gfauche du Nigper ; les vallées sont encaissées et difficiles à franchir, les rivières souvent coupées par des chutes de iO à 15 mètres. Malgré les caprices de ce relief, le Ding-uiray est bien cultivé partout où la raideur des pentes ne s*y oppose pas absolument. La capitale, Dinguiray, est surveillée par un tata fortifié, à plusieurs enceintes, dont la construction remonte à El Hadj Omar. L'islamisme a été imposé aux indigènes par les Toucouleurs, aujourd'hui dociles sous les administrateurs français ; des Bambaras, des Malinkés, des Peuls se partagent le soi.

La vallée de la Falémé continue au nord-ouest ce pays de transition, première terrasse extérieure du Fouta-Djalon. La rivière, qui a creusé son lit de 5 à 6 mètres dans des alluvions, atteint en plaine une larg'eur de 300 mètres ; elle a peu d'eau en hiver, et se brise à plusieurs reprises contre des arêtes de grès rouge, mêlé d'oxyde de fer. En remontant son cours, depuis le Bondou, au confluent avec le Sénégal, on voit se succéder les arbres subsahariens, puis des espèces plus tropicales, les mimosées, les ficus, les fromag-ers ; sur ce revers nord-occidental du Fouta- Djalon, les eaux hésitent entre la Falémé et la Gambie, celle-ci constituant avec son affluent le Niéri-Ko la meilleure voie de pénétration directe de la coteau moyen Sénég-al. Petit à petit, la brousse à termitières et ruches d'abeilles devient la forêt, avec d'épais revêtements de lianes; la population est assez clairsemée, par

contre le gibier abonde, antilopes et même lions. Entre la Falémé supérieure et le Sénégal, les sommets culminants du plateau atteignent 700 mètres ; de là tombent de part et d'autre de petites vallées fertiles où se blottissent les villages de cultivateurs fétichistes, tandis que les routes des commerçants musulmans courent au-dessus des galeries forestières, sur le plateau. Les alluvions précipitées dans les fonds sont souvent aurifères, dans le Bambouk en particulier ; l'or, lavé par les riverains, est envoyé sur Médine puis sur le bas Sénégal, où des ouvriers indigènes en font, d'après des modèles qu'il serait aisé de varier, des bijoux appréciés même des Européens,

Ces pays accidentés, Dinguiray, Bambouk, Bondou sont disposés en couronne autour du Fouta-Djalon proprement dit. Une erreur ancienne portait jusqu'à 3.000 mètres l'altitude des montagnes du Fouta-Djalon ; ceci s'explique par ce fait que les massifs surgissant près de la côte, leur hauteur relative est presque la môme que leur hauteur absolue pour le voyageur qui les aperçoit de l'ouest. Mais en réalité les sommets culminants ne dépassent guère 4300 mètres. L'axe principal de soulèvement, orienté du nord-ouest au sud-est est sensiblement parallèle à la côte, dont la révolution est certainement en correspondance; les pointements sont granitiques, le reste composé surtout degrés éboulés et remaniés par des jaillissements pu des épanchements superficiels de matières ferrugi-

Page 1