PREFACE
Ensuite, sur les glaces et les neiges du nord, il avait bravé les morsures de Thiver, tenu en respect les armées germaniques en avant de Lille. Il était revenu de cette guerre sibérienne paralysé des jambes; il ne conservait que le mouvement des bras et, assis dans un chariot articulé qui lui servait de table de travail, il allait et venait dans son vaste cabinet du Palais de la Légion d'honneur. Il se donnait ainsi l'illusion du mouvement et sa grande intelligence était toujours en éveil. Il revoyait par la pensée son cher Sénégal, sa colonie de prédilection, son œuvre. Or, cette œuvre, il la savait incomplète et devinant l'avenir, penché sur une carte, il s'obstinait à montrer du doigt le tracé du chemin de fer qui devait relier le haut-fleuve au Niger. En quoi il était un précurseur. Ce chemin de fer qu'il voulait, il est aujourd'hui presque achevé. D'autres sont en construction ou en projet. L'Afrique est ainsi faite, avec son rebord montagneux et ses cours d'eau à cataractes, qu'elle ne peut être définitivement conquise que par les chemins de fer, ces premiers et nécessaires instruments de toute colonisation.
Conquise! Entendons-nous. Il n'y a de conquête durable que celle des intelligences et des cœurs, et c'est seulement par la communauté de langue qu'on peut commencer à se faire entendre d'autrui. Oh! je sais bien que cela fait sourire, de prétendre ensei-
i'RÉFACf Xï
giier le françslis à de pauvres ndir^. Souriez, messieurs, à votre aise. Nos voisins d'Angleterre, eux, se gardent de dépenser leur ironie mal à propos; ce sont des calculateurs positifs : aussi, partout où ils sont les maîtres, imposent-ils aux indigènes leurs missionnaires, leurs, écoles et leur parler britannique, et ils ne se sont pas trouvés jusqu'ici trop mal de cette métKode. Ils vont plus loin, par habitude d'empiétement; jusque dans nos propres colonies de Guinée, par exemple, ils nous inondent de trafiquants noirs éduqués à l'anglaise et parlant anglais. Messieurs, souriez-vous encore? Le général Faidherbe, sur ce chapitre, n'entendait pas raillerie et sur sa prière instante, ce fut un arrêté du gouverneur du Sénégal qui, dès 1884, institua à Saint- Louis un comité officiel de T Alliance française (1). A quand l'Université de Tombouctou?
Tout ceci, cher monsieur Lorin, était pour vous démontrer (vous le pressentiez) que votre beau livre arrive fort à point. J'ajouterai qu'il vous fait grand honneur. Vous avez ouvert une enquête appro-
(1) N'entamons pas ici cette question de TAlliance française, à propos de l'Afrique ; car j'en dirais trop peu ou j'aurais trop à en dire. Mieux vaut tout simplement renvoyer le lecteur au récent volume « La Langue française dans le monde » qu'a publié notre association à l'occasion de l'Exposition universelle de 4900. S'adresser à Paris, 45, rue de Grenelle.
XÏï PRÉFACE
fondie ; vous avez voulu nous montrer où en est l'Afrique actuelle, ce qu'on en connaît, ce qu'il reste à en mieux savoir ou à y découvrir encore et comment s'y distribuent les forces, les tendances des puissances rivales. Vous avez réussi. Vous avez assis cette large étude de géographie économique et politique sur la base solide de la géographie physique. Vous êtes de la bonne école. Nous le savions tous et vous voyez bien que ma préface était superflue. C'est ce que je pensais en commençant à l'écrire.
Pierre Foncin.