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GENERALITES. — DIVISION DE L'AFRIQUE EN GRANDES RÉGIONS GÉOGRAPHIQUES

Ce livre n*est pas une géographie de l'Afrique ; c'est une étude; fondée sur la géographie, des problèmes que pose l'appropriation progressive de l'Afrique noire par les puissances européennes ; c'est, si l'on veut, un manuel des questions africaines au début du xx® siècle.

J'en ai cherché les éléments, non seulement dans les récits des explorateurs, dans les dissertations des géographes, dans mes notes de voyages, mais aussi dans toutes les publications, livres, articles, correspondances où j'ai pu saisir quelques traits de ce tableau vivant dont les détails se précisent chaque jour sous nos yeux. Je ne me dissimule pas que ce travail doit présenter des lacunes; je n'ai pas la prétention, malgré tout le soin que j'y ai apporté, de n'avoir pas ignoré quelques documents ; j'espère cependant qu'ils sont en petit nombre et je remercie d'avance ceux de mes lecteurs qui voudraient bien m'adresser des corrections ou des additions. Mon sujet, par sa mobilité même, commanderait

d'incessantes retouches.

J'ai renoncé à chargcer le bas des pages (rindications bibliographiques ; une bibliographie générale à la fin du volume eût été trop longue ou incomplète ; je tiens mes références à la disposition de ceux qui désireraient les connaître. J'ai transcrit peu de citations, peu de statistiques, m'ayant paru meilleur d'en tirer les conclusions que de les reproduire. J'ai simplifié de mon mieux l'orthographe des noms propres ; j'écris résolument un Touareg, des Touaregs. Les puristes écrivent des Touareg, sans s, mais n'osent cependant pas dire un Targui, ce qui serait la vraie forme du singulier ; laissons donc aux grammairiens ces chinoiseries . — Le croquis sommaire qui accompagne le texte et qui est destiné à en faciliter la lecture ne saurait dispenser de l'usage de cartes plus savantes.

On le voit, c'est un ouvrage pratique que j'ai tenté d'établir; mon but serait atteint si je pouvais rendre quelques services à tous ceux, nombreux aujourd'hui, qui veulent se faire une idée des choses d'Afrique, mais n'ont pas le temps de remonter aux sources; à ceux aussi qui désirent, dans un cadre tracé d'avance, trouver des points d'appui pour inscrire des études plus particulières. Et j'ai déjà la confiance d'avoir fait œuvre utile, puisque mon livre a l'honneur d'une préface de M. Pierre Foncin, l'un des coloniaux français de la première heure. Nul patronage ne pouvait m'étre à la fois une meilleure recommandation et un plus précieux encouragement. Que M. Pierre Foncin me permette de lui en témoigner ici ma plus affectueuse gratitude.

Pour les Européens de la fin du xix^ siècle, c'est TAfrique qui mérite le mieux le nom de nouveau continent; à peine, il y a trente ans environ, le pays était-il reconnu dans le voisinag-e des côtes ; la pénétration progressive dans Tintérieur nous a révélé l'existence de populations indig-ènes ignorant TEuropéen, condamnées, par la g'éographie même, à des communications médiocres avec les côtes, par où arrivent les nouveautés, et certainement destinées, si l'Europe ne leur apportait du dehors le ferment d'une évolution nouvelle, à végéter aux plus bas degrés des types dé l'humanité.

Aujourd'hui, les puissances coloniales se disputent l'Afrique ; la possession diplomatique d'immenses territoires en a précédé la possession effective, on pourrait presque dire l'exploration ; la conquête s'achève seulement sous nos yeux, et beaucoup d'années ne sont pas écoulées, depuis que nous pouvons nous faire, des conditions générales de la géographie africaine, une idée conforme à la nature des choses. Il a semblé qu'il ne serait pas sans intérêt de marquer quels sont, au seuil du xx^ siècle, les débuts de la transformation qui s'annonce prochaine dans l'Afrique nègre. Gomment est constitué ce pays ? Quelles en sont les populations indigènes? Gomment l'Europe a-t-elle déjà tenté et doit-elle continuer de diriger leur progrès, telles sont les questions que le présent ouvrage voudrait contribuer à résoudre.

Telle que nous la voyons aujourd'hui, TAfriquc ne possède de sociétés européennes constituées qu'en son extrémité méridionale et sur les bords de la Méditerranée. Les g'roupcs du Cap sont les plus anciens; là, le climat est assez tempéré pour que Timmig-ré d'Europe puisse, non seulement séjourner sans esprit de retour, mais encore se livrer au travail de la terre. Des Hollandais, puis des protestants français ont abordé dans l'Afrique australe dès le xvii® siècle ; un élément nouveau a été importé, depuis le commencement duxix* siècle, par la conquête anglaise ; 1» race unifiée des premiers occupants, adaptée au sol par une hérédité déjà longue, fortifiée encore dans son individualité par les persécutions anglaises, est celle de ces Boers dont la résistance et les grandes qualités commandent l'admiration du monde. Ils sont si complètement acclimatés qu'ils peuvent impunément, en de longs treks qui durent des mois et des mois, pousser des colonies vivaces jusqu'à la lisière de la zone tropicale. Et, de leurs luttes récentes, l'idée serait venue à quelques-uns qu'ils seraient, au besoin, dans l'Afrique noire encore intacte, les organes les meilleurs de la pénétration européenne.

L'occupation française de l'Algérie-Tunisie a, elle aussi, provoqué rétablissement en Afrique de nombreux Européens, d'origines très diverses, Français, Espagnols, Italiens, Maltais, Grecs, etc.. Certains esprits s'affligent et s'inquiètent que les Français n'aient pas, dans ce total, une supériorité numérique décisive. Il est clair que la jeune société algérienne n'est pas purement française, comme celle de la métropole, mais

rêver d'une identité rig-oureuse serait le fait de cette funeste manie d'assimilation dont il faudrait une bonne fois nous vacciner. La race européenne de l'Afrique du Nord, la race yankee d'Afrique, si l'on veut, est modelée d'après les conditions ambiantes ; il n'est pas difficile d'assurer le bénéfice de sa croissance à la dififusion de l'action française hors d'Europe ; elle est, comme les Boers, armée pour la pénétration du continent noir, dès que la traversée facile de la « mer saharienne » permettra sa libre expansion vers le sud.

A l'ang-le nord-oriental de l'Afrique, l'Eg-ypte a toujours été liée à l'Europe : les vents étésiens la rapprochaient de la Grèce, et c'est à Alexandrie que les arts et la philosophie des Grecs brillèrent de leur dernier éclat. La conversion de l'Egypte à l'Islam, dès la mort du Prophète, la détourna quelque temps de l'Europe, mais bientôt, devenue l'entrepôt intermédiaire entre les Indes Orientales et les marchés d'Occident, elle intéresse de nouveau les Etats commerçants de l'Europe ; en 1672, Leibnitz proposait à Louis XIV d'attaquer en Eg-jpte les Hollandais, « rouliers des mers », et, l'ennemi seul ayant chang'é, mais non la raison de chercher à le vaincre, Bonaparte tenta de frapper l'Ang-leterre en Eg-ypte. Les événements contemporains ont d'ailleurs illustré cette vérité, et ceci malgré le percement de l'isthme de Suez, que l'Egypte tient la clef de la route maritime des Indes ; à ce titre, nous n'aurions pas à nous en occuper dans le présent ouvrage, mais comme elle est aussi devenue, plus récemment, l'un des fronts d'attaque de la pénétration en Afrique,

bt.

elle devra, d'autre part, solliciter notre attention.

L'Abyssinie, restée chrétienne depuis de long's siècles, constitue en Afrique la dernière exception d'une société tout au moins apparentée à celle d'Europe ; préservée par ses montagnes, elle a pu demeurer, sans grands changements, ce qu'elle devait être au mojen âge ; stimulée à l'envi, de nos jours, par le zèle concurrent des puissances coloniales, elle s'éveille maintenant à des idées et à des ambitions nouvelles ; elle revendique — et sans doute l'a-t-elle conquis, — le droit d'intervenir comme partie prenante dans la division de l'Afrique. Mais elle n'en est qu'à ses premiers eflPorts, et le rayonnement de son influence, économique et politique, est encore très faible.

Partout ailleurs, et sauf les enclaves côtières où vivent quelques Européens, l'Afrique est le domaine de tribus indigènes, toutes plus ou moins noires, et dont l'état social est très primitif, surtout pour celles que n'a pas touchées la conquête de l'Islam. Il faut avouer que, telle qu'elle s'est présentée à nos premiers pion, niers, l'Afrique indigène a paru n'offrir que peu de ressources, et même être défendue par la nature contre les tentatives de pénétration : les côtes sont d'un accès difficile ; le climat, chaud et humide, y rend le séjour pénible et même dangereux pour les Européens; le sol, envahi par une végétation puissante, forêt ou brousse, arrête la marche vers l'intérieur et l'on doit, avant d'en rien attendre, inventer une méthode non pas encore d'exploitation, mais d'études préalables. Quant aux indigènes, la première impression ne leur est pas

plus favorable ; ils n'ont pas de besoins qu'ils ne satisfassent aisément sans presque travailler : à peine vêtus, nourris de bananes et de manioc, cultivant tout juste le champ nécessaire à la subsistance de leur famille, ils ne sont, pour le commerce européen, ni consommateurs, ni producteurs ; je me trompe, ils sont consommateurs et même grands consommateurs d'alcools, mais les traitants qui les empoisonnent tueront euxmêmes leur clientèle, en même temps qu'ils empêchent l'éducation de ces indigènes, comme auxiliaires d'une mise en valeur scientifique de leur pays. Ajoutons que toutes les tribus voisines des côtes ont été, depuis le xvii^ siècle, épuisées par les commandes des marchands négriers ; l'alcoolisme et la traite, tels ont été les premiers cadeaux de l'Europe aux nègres de l'Afrique ; on ne saurait donc être surpris de ne rencontrer à la côte que des indigènes abâtardis par ces contacts morbides, et depuis peu d'années seulement, à mesure que la pénétration nous a révélé des races noires plus sauvages, mais moins corrompues, l'idée s'est fait jour que l'aménagement des points d'ajttaque, sur le littoral, comporte une transformation des indigènes, condition préalable d'une transformation du pays.

Ces dernières explorations européennes ont montré tous les groupes nègres troublés par une crise intense qu'a déterminée l'invasion des Arabes ou plutôt de rislam. Conquérants et prophètes, des chefs musulmans ont partout barré le passage aux Européens ; pendant de longues années, Tippo Tib fut le maître véritable des pays du Haut-Congo ; el Hadj Omar, que

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Faidherbe rencontra au Sénég'al, plus tard, Ahmadou, son fils, puis Samory dans le Soudan occidental, ont procédé de même que Rabah, le vaincu d*hier dans la région du Chari et les apôtres mahdistes sur le Nil moyen. L'Islam apporte aux nèg-res, avec une relig'ion très simple, le principe d'une org'anisation politique ; il s'est institué, en Afrique, fondateur d'états. Toutefois, ses créations portant la marque de ses orig'ines, ces états sont restés nomades et ne se maintiennent que par la violence : que l'on se rappelle les exodes d'Ahmadou, du Haut-Niger vers Say et de là vers le Tchad ; ou encore les marches incessantes de Rabah, du Ouadaï vers le Baghirmi et le Bornou. Si donc l'Islam inaugure un état social supérieur à l'anarchie des nègres, il apparaît presque partout belliqueux et oppresseur, et n'offre nulle part, s'il est libre de toute surveillance européenne, les garanties d'une force vraiment civilisatrice.

Les musulmans, initiés à une vie moins barbare que celle des nègres, conduits naturellement par leurs migrations à s'occuper de commerce, ont tracé, à travers la plus grande partie de l'Afrique, un réseau de routes de caravanes : ceux de l'Afrique orientale sillonnaient le pays entre le Tanganika et Zanzibar, longtemps protégés par le sultan de cette île ; ceux de Khartoum allaient, ainsi que le racontent Schweinfurth et Junker, chercher l'ivoire et les esclaves du Bahr el Ghazal et du Haut-Ouellé ; ceux du Ouadaï, des pays du Tchad, de la Boucle du Niger, franchissant les déserts sahariens, commerçaient avec l'Afrique méditerranéenne.

Ils assuraient ainsi des relais entre les Européens établis sur les côtes et les populations négroïdes de l'intérieur ; intermédiaires obli|^és des échangées, ils en tiraient les bénéfices et l'arrivée des Européens leur fut doublement dommag-eable, car ils perdaient la faculté tout ensemble de faire travailler pour eux les indigènes asservis et de trafiquer des produits acquis sur place à bon compte. Voilà pourquoi l'influence musulmane s*est partout dressée contre la pénétration européenne, contre les Français au Sénég"al, contre les Ang-lais dans le Soudan ég*yptien, contre les Belg'es au Congo. Le fanatisme religieux était sans doute exaspéré par les progrès des « infidèles », mais il trouvait son meilleur appui dans la rancune des intérêts menacés.

La conquête, politique et commerciale, de Tlslam a maintenant reculé devant les derniers venus, devant ces blancs qui ont la prétention de régénérer l'Afrique autrement que par la guerre ; le fait accompli s'impose au fatalisme mahométan avec une force chaque jour accrue; seul peut-être des grands chefs musulmans de jadis, Rabah possède encore un reste de puissance ; mais Ahmadou vit près de nos soldats, presque en captif, Samory est exilé (1), Tippo Tib mène à Zanzibar l'existence pacifique d'un commerçant retraité. L'Europe commence donc, sous nos yeux, à prendre un contact direct avec les populations noires, païennes ou islamisées, de l'Afrique intérieure ; mais le mouvement économique qui s'ensuit est fort peu de chose encore.

(4) Il vient (juin 1900) de mourir à Libreville. L'Afrique. i .

A Texportation, ce sont des produits du pays, cueillis ou ramassés plutôt que cultivés, le caoutchouc, Thuile de palme, l'ivoire. Le Sénégal, attaqué depuis plus long-temps, est entré dans Vàge de l'agriculture ; les arachides ont fixé et enrichissent sa population indig-ène, non moins que les importateurs européens, mais cette culture même est bien loin d'avoir atteint tout le développement qu'on en peut attendre, et partout ailleurs, on n'en est qu'aux essais agricoles, très près du littoral.

L'interdiction de la traite a porté un coup décisif au commerce musulman dont le noir était, dans toute l'Afrique centrale, à la fois la seule béte de somme et la principale marchandise ; successivement, toutes les routes de la traite ont été coupées, vers l'Inde et la Perse, par les croisières qui surveillaient Zanzibar, vers l'Eg-ypte, vers Tunis et Alger par la conquête européenne des côtes de la Méditerranée ; à peine conservet-elle quelques débouchés, de plus en plus précaires, sur la Tripolitaine et le Maroc : les chefs musulmans ont perdu, avec la suprématie politique, la liberté du commerce auquel ils se livraient le plus volontiers. Leurs marches à travers l'Afrique n'ont pas été, toutefois, sans utilité, car ils ont propagé à leur suite diverses plantes vivrières comme le riz et certainement étendu l'aire de l'élevage du bétail ; ils n'ont donc pas laissé aux Européens venant derrière eux seulement des ruines à relever, mais aussi des germes de progrès économique, par l'usage d'un vêtement moins sommaire, d'une nourriture plus variée, et plus encore

peut-être par la diffusion d'une religj-ion qui proscrit les boissons alcooliques.

Quant au commerce intérieur, entre les tribus indigènes, il est très peu actif ; les relations sont à courte distance, tant que chaque groupe vit aisément de ce que lui fournit la terre qu'il habite ; on a pu citer sur rOubanghi des populations de pêcheurs qui exportaient le poisson séché à quelques journées de marche du fleuve, dans la forêt ; ce sont là des exceptions. Comment une circulation commerciale intense serait-elle possible, entre gens que rien ne sollicite à modifier leur existence primitive, à travers un pays qui n'est pas frayé et qui, d'ailleurs, manque souvent d'animaux porteurs ; sans doute, cette restriction de la vie économique est plus absolue chez les peuples de l'Afrique équatoriale que chez ceux du Soudan, déjà modifiés par l'Islam ; mais, même pour ces derniers, les besoins sont médiocres, et, de longtemps encore, les marchés de leurs pays ne feront pas beaucoup monter la demande des produits européens.

Telle est la situation d'ensemble de l'Afrique contemporaine ; ce n'est pas beaucoup autre chose encore qu'une matière première, très rude, à peine dégrossie, et semblant parfois rebuter, plutôt qu'elle ne le sollicite, le travail de l'étranger qui la transformera. Ce n'est pas, nous l'avons dit, la conquête musulmane qui peut opérer cette transfiguration ; à l'Europe, si passionnée aujourd'hui des choses d'Afrique, en reviendra donc la tâche et plus tard le profit ; mais ce n'esta pas — et toutes les puissances coloniales l'ont compris, — en

semant sur les côtes quelques comptoirs de plus qu'elle pourra diriger ce mouvement ; la nécessité d'une pénétration rationnelle apparaît donc impérieuse ; pour vivifier l'Afrique, il faut l'atteindre dans ses parties les plus saines et les plus actives ; il faut donc l'étudier méthodiquement dans ses ressources naturelles, dans ses populations, dans son climat ; sans une connaissance géog'raphique préalable, on s'exposerait à tous les risques des essais empiriques condamnés à l'avortement. Il serait, pour le moment du moins, difficile aux Européens de s'établir à demeure dans la plupart des pays récemment découverts de l'Afrique ; certaines rég-ions privilégiées, comme le Fouta-Djalon, l'Adamaoua, le Ouadaï peut-être, leur seraient plus accessibles, mais les communications manquent encore pour les atteindre aisément, et cette pénétration doit être auparavant préparée par une action sur les indigènes, auxiliaires indispensables de toute amélioration à l'européenne. Initier les indigènes à une agriculture rationnelle, c'est les mettre à même de s'enrichir sur place, et par suite d'acquérir des facultés d'échange qui leur font défaut aujourd'hui. Le palmier à huile, les arbres et les lianes dont on tire le caoutchouc sont px^sque partout exploités par les nègres sans souci de sacrifier l'avenir au présent ; les Arabes, même des Européens, plus cupides que prévoyants, encouragent ces pratiques meurtrières ; d'autres font détruire par milliers les éléphants pour trafiquer de l'ivoire, alors que des efforts plus intelligents et moins coûteux sans doute auraient domestiqué cet animal, qui rendra peut-

être un jour les mômes services en Afrique que dans rinde. Des indigènes, convenablement dressés, sauront mieux ménager les ressources de la terre, ou encore ils aideront à la prospection des mines, et Tétude de leurs procédés d'exploitation, pour rudimentaires qu'ils soient, fournira parfois le moyen de les améliorer en fonction des conditions locales. Il est superflu d'ajouter que la vente aux indigènes des armes à feu et des liqueurs enivrantes sera sévèrement proscrite, si Ton veut écarter d'eux, autant que possible, les causes de dégénérescence et de desti*uction.

En même temps que seront élevés ces collaborateurs africains, des voies de pénétration seront lancées du littoral vers des points choisis de l'intérieur, soit parce qu'ils sont, dès maintenant, connus comme des centres de production indigène, soit parce que la nature, plus clémente qu'en d'autres endroits de l'Afrique, y laisserait vivre sans danger les Européens. L'idée qui se présente la première est d'utiliser pour la pénétration les fleuves, voies naturelles ; mais des explorations même sommaires démontrent que l'Afrique n'est pas, sous ce rapport, très bien partagée ; le Nil, qui est l'un des premiers fleuves du monde par sa longueur, est tantôt coupé de cataractes, tantôt encombré d'herbes flottantes, tantôt encore amaigri, au point de n'être plus navigable, dans la traversée du désert ; le Congo, le Niger, le Zambèze sont, eux aussi, barrés par des rapides et des voies artificielles devront relier les biefs navigables aux ports accessibles des côtes. Tandis que l'Amazone, pendant toute l'année, que le Saint-Lau-

rent, pendant six à huit mois, portent la grande navig'ation maritime jusqu'au coeur des deux Amériques, aucun fleuve d'Afrique n'ofifre de pareilles conditions ; pour les plus favorisés d'entre eux, le Nig'er-Bénoué par exemple, des transbordements sont inévitables, le cours n'étant pas assez rég-ulièrement profond pour les bâtiments de mer ; et d'ailleurs la plupart, divisés en biefs peu étendus que séparent des chutes, ne se prêteraient pas à des transports économiques.

Puisque les fleuves sont insuffisants, il faut y suppléer par des voies créées de toutes pièces, routes ou plutôt chemins de fer ; des combinaisons ingénieuses des chemins de fer avec les principaux biefs navigables réduiront les dépenses ; mais toutes les puissances coloniales sont aujourd'hui d'accord sur ce point que les chemins de fer sont une des pièces essentielles de l'outillage des jeunes colonies'; on a pu, jadis, reculer devant l'importance des fonds à engager ; personne ne nie plus que ce sont là des frais de premier établissement et que particulièrement en Afrique, des colonies bloquées à la côte sont condamnées à végéter, ne suscitant à la puissance souveraine que des occasions de conflits avec les indigènes de l'intérieur ; tel fut le sort des colonies portugaises du Zambèze, jusqu'au jour où, s'appuyant sur des voies d'évacuation déjà fort avancées, l'Angleterre les atteignit par le sud et s'en empara.

Les nations européennes se sont, à l'envi, précipitées sur l'Afrique ; chacune a pris sa part de côtes, se réservant ensuite de déterminer par une série de reconnais-

sances hâtives, puis par des traités, sa part d'arrière pays ; toutes également comprennent la nécessité de jeter, au plus tôt, des chemins de fer vers l'intérieur ; le morcellement des côtes, déterminé par ce rush, multipliera sans doute à Texcès les voies de pénétration, chaque colonie voulant avoir la sienne et devancer ses voisines ; déjà le chemin de fer anglais de TOuganda rend inutile un tracé allemand de la côte au lac Victoria ; les Belges, avec la voie ferrée du Bas-Congo, ne laisseraient qu'un rôle de doublure au chemin de fer jadis projeté du Congo français, de Loango à Brazzaville ; il semble, au contraire, que, dans l'Afrique occidentale, nous puissions, par la voie Konakry-Niger, enlever les meilleurs éléments de trafic au chemin de fer de Sierra-Leone. Mais, le fait seul que certains travaux seront peut-être entrepris en double montre quel est, pour la mise en valeur de l'Afrique par l'Europe, la nécessité de ces voies de pénétration. Un exposé général de la géographie africaine doit, avant l'étude plus détaillée des régions diverses, déterminer les conditions d'ensemble que la nature impose à cette prise de possession du continent noir.

Par sa position sur le globe, l'Afrique n'est isolée qu'au sud; 2,500 kilomètres seulement séparent les îles du Cap- Vert du Brésil et les vents alizés qui poussèrent vers l'Amérique les caravelles de Colomb diminuent encore, si l'on peut dire, la largeur de l'Atlan-

tique ; la Méditerranée est un grand lac, dont l'unité fit jadis celle du monde romain ; entre Tlnde et la côte orientale d'Afrique, les moussons établirent de toute antiquité des relations régulières ; les sultans de Zanzibar sont orig"inaires de Mascate. Lorsque Vasco de Gama, doublant le cap de Bonne-Espérance, eut atteint l'océan Indien par le sud, quelques points de relâche furent marqués sur la côte africaine, mais l'idée n'est venue que très tard, dans notre siècle, de s'appuyer sur ces ports pour s'avancer dans l'intérieur. Et de fait l'Afrique, massive, présentant à la mer, avec une surface triple de celle de l'Europe, un littoral cependant moindre, n'a rien qui attire d'emblée les explorateurs ; il a fallu toute l'âpreté des concurrences contemporaines pour provoquer les nations rivales d'Europe à lui arracher ses secrets.

Une « auge gigantesque »,aux bords relevés du côté de la mer, telle est la figure que Livingstone nous propose de l'Afrique, ayant le premier vérifié l'hypothèse, fondée sur quelques renseignements portugais, d'une zone lacustre centrale, d'où s'épanchent les principaux fleuves, qui forcent ensuite, pour arriver à la mer, une ou plusieurs séries de redressements côtiers. Cette zone centrale a l'aspect dominant d'un plateau, sur lequel s'est répandue en vastes nappes une latérite ferrugineuse ; elle se soutient à une altitude peu supérieure à 1,000 mètres, qui est celle du pays des Rivières, commun aux sources tributaires de l'Ouellé et du Bahr el Ghazal, celle aussi de la région marécageuse d'où sortent, embrouillés les uns dans les autres, les af-

fluents du Haut-Zambèze et ceux du Kassaï-Congo. Des mouvements volcaniques ont çà et là dressé des montag-nes qui commandent le plateau, ou creusé des effondrements où les eaux s'amassent en lacs.

Les côtes sont bordées de hauteurs qui limitent ordinairement près de la mer l'extension de la zone littorale : au nord, les montagnes de l'Afrique Mineure, Maroc, Algérie, Tunisie, celles du plateau de Benghazi (ancienne. Gyrénaïque) ne laissent à leurs pieds qu'une étroite lisière méditerranéenne ; la plaine saharienne atteint, il est vrai, la Méditerranée en Tripolitaine et l'Océan Atlantique, du Maroc au sud du Sénégal, mais dès la latitude des « Rivières du Sud », les relèvements proches des côtes réapparaissent : ce sont les monts du Fouta-Djalon, qui culminent vers 1,350 m., les montagnes de l'arrière-pays des Achantis, du Dahomey, de l'Adamaoua ; au fond même du golfe de Guinée, la pyramide du mont Cameroun (3,000 mètres) ; plus au Sud, les monts de Cristal, à travers lesquels coulent rOgooué et le Bas-Congo et qui se prolongent, en massifs posés sur des plateaux-steppes, jusqu'au cap de Bonne-Espérance.

Plus nettes encore sont les séries montagneuses de la côte orientale ; dirigées d'abord d'ouest en est, dans la colonie du Cap, elles tournent ensuite au nord, montent, sous le nom de Drakenberge, jusqu'à 3,000 mètres, et se prolongent par des alignements moins puissants jusqu'auprès de l'équateur; ici, l'action volcanique fut particulièrement vive : le Kénia, le Kilimandjaro sont assez élevés (5,600 et 6,000 m.), pour que tous les cli-

RiQUE A l'entrée du vingtième siècle

qu'aux glaces éternelles, s'étapcnt sur leurs nord, enfin, la mer Rouge s'est effondrée, 1 Tang-anika géant, entre des câtes abruptes, ief chaotique de l'Abyssinie et celui du sud- 'Arabie (Hadramaout) sont les parties culmi-

teurs littorales descendent dans la mer par logés et, la houle du large venant s'écraser mière marche immergée de cet escalier, un pétuel, improprement appelé barre, assiège irtoutla cAte d'Afrique. A l'ouest, la mer est , le mouvement des alizés l'entraînant vers la icaine, elle n'a quelque vivacité que dans la termédiaire du contre-courant équatoria), k orrcspondcnt le littoral plus dentelé et les les Rivières du Sud. A l'est de l'Afrique, Madagascar brise les courants d'est en ouest, ulent autour du cap d'Ambre pourse répandre nal de Mozambique; des coraux, annonçant ; nouvelle, celle des archipels intertropicaux ne et de l'Océan Indien, font à la cdte afris au nord, une protection presque ininter- Lisqu'au cap Guardafui. De ces conditions : caractère des embouchures, deltas aux bras et sans profondeur, du Niger, de l'Ogooué, ze ; celui du Congo seul, moins étalé, offre à ! navigation un accès relativement facile.

)us ces fleuves, peu en amont de leur cmbount coupés par des rapides à travers les s câtières.

L'Afrique n'est donc guère ouverte aux brises océaniques, qui agissent toujours dans le sens de la modération et de la multiplicité des climats; continent à peine ébauché, la monotomie de ses formes géographiques n'est pas moins caractéristique que la riche diversité de celles de l'Europe. L'équateur coupe l'Afrique en son milieu : le cap Bon, pointe la plus septentrionale de là Tunisie et le cap des Aiguilles, au sud du continent, sont presque exactement symétriques, aux environs de 35® N. et S. On doit donc supposer à priori que les mêmes dispositions générales se présentent dans l'un et l'autre hémisphère, en divergeant à partir de l'équateur; il est bon d'observer cependant que, la plus grande masse du continent africain étant située au nord de l'équateur, cette partie de l'Afrique échappera plus que toute autre aux influences océaniques ; dans le sud, l'amincissement progressif des terres les soustrait moins absolument à ces actions bienfaisantes ; aussi le régime désertique a-t-il moins de prise au sud qu'au nord de l'Afrique ; des deux côtés de l'équateur, aux forêts denses succèdent les steppes et les savanes, mais tandis que le Sahara interpose son immense obstacle entre les pays de colonisation européenne de la Méditerranée et le Soudan, il n'existe au sud de l'équateur qu'un Sahara réduit, en rigueur de nature comme en étendue, et les régions de produits tropicaux y sont liées, presque sans solution de continuité, avec les territoires déjà colonisés des républiques boers et du Gap ; la pénétration européenne et la mise en valeur de l'Afrique noire sont donc beaucoup plus

i l'hémisphère austral que dans l'autre, restrictions faites, la symétrie générale des graphiques n'en est pas moins apparente, ime au sud de l'équateur : au centre, c'est toriale, arrosée par des pluies presque pcrpuis viennent les steppes de la zone tropi- LD ré^^imc de pluies périodiques; au deli'i, scrtiqucs, où la pluie est très rare; plus es régions tempérées de l'Afrique Mineure où la modération du climat et la précipîsnne des pluies ont permis la constitution iuropéennes,

les plaines équatoriales est beaucoup plus à l'ouest qu'à l'est de l'Afrique : elle s'anla Haute-Gambie, par les forêts qui s'ac-

revcrs occidental du Fouta-Djalon ; elle ine région littorale, plus ou moins lar^c, le Guinée, et couvre la majeure partie du

Congo. Elle est arrosée par des pluies ve- Isnlique, poussées par les vents d'ouest qui mtre les alizés, suivant dans l'atmosphère 1 contre-courant équatorial dans l'Océan.

LvigateuFs qui vont du Sénégal au Congo qu'après les ciels clairs de Dakar, ils entrcrge de Sierra-Leonc, dans les brumes du ir 1).

e zone, le phénomène tout d'abord remarigeur est la fastidieuse égalité des jours et pas de crépuscule ni d'aurore, le jour natt t et disparaît en quelques minutes. La tem-

pérature se maintient aussi très constante : elle oscille peu autour de 28» à la Côte d'Ivoire, autour de 25»-26** sur le littoral du Cameroun et à Banana, sur les bouches du Congo. Les pluies tombent en toutes saisons, cependant le mois d'août en est à peu près privé, tandis que les saisons moyennes, aVril-juillet et septembrenovembre sont celles des plus grandes précipitations. La pluie ruisselle ordinairement en averses diluviennes, vers la fin de la journée ; on a relevé, comme hauteurs annuelles des pluies, 3"*30 à Freetown (Sierra-Leone), 2^40 à Libreville (Congo français) et seulement 0^726 à Banana, qui est à la limite de la région des savanes ; le maximum est atteint en territoire allemand, au pied du mont Cameroun, où l'on a coté 9 mètres d'eau ; la situation peut d'ailleurs en être comparée à celle de l'Assam, qui, placé au fond de l'entonnoir que forme le golfe du Bengale, détient avec 12 mètres le record du monde. Dans l'intérieur du domaine congolais, on pourrait prendre pour type le poste de la Nouvelle- Anvers (Bangala), où il tombe 1™70 de pluie par an. A noter que, quelle que soit la hauteur des précipitations, l'air des régions équatoriales est toujours très chargé de vapeur d'eau : la tension électrique y est très forte, sans rémissions fréquentes, et ce sont là, pour les Européens, de fort mauvaises conditions hygiéniques : l'organisme, afiFaibli par une lutte continuelle contre un milieu déprimant, ralentit toutes ses fonctions, les combustions sont incomplètes, une anémie générale s'ensuit, et rend impossible tout effort prolongé.

La zone équatoriale ne s'enfonce dans le continent

qu'à la latitude de rOgooué et du moyen Congo ; l'arrière-pays de la Côte d'Ivoire, du Togo allemand, inémc du Cameroun, appartient à la zone subsoudanienne des pluies périodiques et des savanes, et il en est de même du cours inférieur du Congo, depuis la percée des monts de Cristal. On pourrait limiter exactement la plaine équatoriale aux bornes de la forêt dense qui en est l'expression la plus caractéristique ; or, celle-ci ne forme sur la côte de Guinée qu'une bande d'une épaisseur très variable, et qui ne dépasserait nulle part 300 kilomètres ; elle est précédée, du côté de la mer, par une mince langue de sable qui tient emprisonnées des lagunes allongées, et ne livre passage à la navigation maritime que par des « graus » sans profondeur. La forêt dense accable le voyageur sous le poids d'une tristesse alanguie : le soleil perce à peine ses futaies toufiPues ; les grands arbres, enserrés dans l'assaut des lianes, poussent leurs troncs sans branchages très haut, jusqu'à l'air libre où ils peuvent épanouir leurs feuilles à la lumière ; le sol, spongieux et couvert de plantes en décomposition, oppose à la marche cette résistance molle, qui use les plus robustes courages ; la vie animale, insectes, oiseaux, singes, est active dans la forêt, mais silencieuse et comme frappée de mutisme par la puissance souveraine de la végétation. On comprend sans peine que la circulation à travers ces pays soit extrêmement difficile ; les cours d'eau tracent bien des allées que couronnent souvent des dômes de verdure, mais des ressauts montagneux les coupent de cataractes et leur valeur, comme voies de pénétration,

est à peu près nulle. Quant aux indigènes, ils sont farouches et belliqueux ; dans une clairière à demi défrichée, ils plantent des bananiers, dont la long-ue feuille annonce partout leur présence ; ou bien, ils élèvent auprès d'un rapide leurs misérables huttes en roseaux, et vivent du poisson que les rivières fournissent en aboadance ; ces populations de la forêt, presque toutes anthropophages, contribuent à rendre plus pénible encore la pénétration européenne dans l'intérieur.

A la côte orientale de l'Afrique, le climat équatorial n'est représenté que sur une lisière littorale : à peu de distance de la mer, le sol se hérisse de montagnes, bordures de plateaux peu arrosés. A la latitude de Zanzibar, l'alizé du sud-est amène des pluies d'automne (ou plutôt de printemps, car il s'agit de l'hémisphère austral) ; la mousson pluvieuse du nord-est souffle, au contraire, d'avril à juin. A Dares Salam,la température est, toute l'année, voisine de 25®, la plure atteint 1^03 de hauteur, mais l'élévation rapide du terrain en bonds successifs qui le portent au niveau de 1000 mètres, empêche l'extension des pluies vers l'ouest; il en est de même, symétriquement, à la côte occidentale de l'Indoustan, qui est bien arrosée tandis que l'écran des Gattes ne laisse passer à 100 kilomètres dans l'intérieur qu'une très faible quantité de pluie. La forêt n'est pas, à l'est de l'Afrique équatoriale, puissante comme dans l'ouest ; des bosquets de cocotiers se dressent au bord même de la mer, mais la végétation dense ne remonte que le long des fleuves, d'après le type dit delà « forêtgalerie », Tout le centre du continent africain, même

SOUS Téquateur, appartient donc au rég'ime tropical des steppes plutôt qu'à celui des plaines équatoriales ; il ne reçoit plus de pluies perpétuelles, et, dans la rég'ion « des Grands Lacs », la végétation forestière ne fait plus que dessiner en lignes sombres, tranchant sur une brousse plus claire, tout le réseau de l'hydrographie du pays.

Les plateaux du centre, de latitude équatoriale, mais de climat tropical, pourraient être appelés aussi le pays des lacs, du Nyassa au Victoria ; les forces volcaniques qui les ont hérissés de montagnes ayant atteint en Abyssinie leur efiFet maximum, il paraît logique d'y rattacher cet appendice un peu éloigné vers le nord. En remontant de la plaine congolaise vers les terrasses où se forment le Congo et ses grands affluents, on observe que la permanence des pluies équatoriales s'atténue graduellement: dans le pays des Rivières, aux sources de l'Ouellé, Tannée se divise nettement en un été humide et chaud, pendant lequel tombent les pluies venues de l'Atlantique, et un hiver sec et plus froid ; de la forêt dense, on passe à la forêt galerie, aux sa- , vanes à taillis, parcourues par des bandes d'éléphants ; là étaient jadis les territoires de chasse de ces traitants de Khartoum, dont l'amitié permit à Schweinfurth une des plus belles explorations scientifiques de notre siècle ; mais déjà, par les vents du nord-est, la transition s'accuse entre ces pays tropicaux et les steppes du Nil moyen.

Entre la lisière littorale qui fait face à Zanzibar, et les grands lacs, l'aspect général est très uniforme : un

plateau à gradins, troué çà et là par des cônes rocheux d'éruption ; peu de pluies, sinon sur les sommets qui peuvent condenser quelques nuées échappées à la consommation des montag-nes côtières, une végétation de mimosées, des étangs à efflorescences salines et, par endroits, de véritables coins de désert : tel est cet Ounyamouézi, dont Stanley, dans ses voyages de la côte aux lacs Victoria et Tanganika, nous a donné la première description. — Au sud, vers le lac Nyassa, la pénétration des pluies d'été de l'hémisphère austral (novembre-avril) n'est pas arrêtée si près de la mer par un relief côtier ; aussi voit-on réapparaître, dans les pays du Zambèze, la faune exubérante qui en fait l'une des régions les plus giboyeuses du monde ; c'est un véritable parc zoologique, un paradis pour le naturaliste et le chasseur ; pour le géographe, c'est un des châteaux d'eau de l'Afrique ; Gameron a traversé, le premier, en l'étudiant très judicieusement, cette zone semi-aquatique d'où naissent les tributaires du Haut-Zambèze et du Kassaï et qui forme, au flanc sud-ouest du domaine congolais, comme un pendant au pays des Rivières du nord-est ; là des fondrières bourbeuses subsistent même en saison sèche, et la pêche fournit aux indigènes, populations à moitié lacustres, un élément essentiel de leur alimentation. Mais déjà les pays du Bas-Zambèzc font transition vers un Soudan austral.

Quant à l'Abyssinie, elle doit à son altitude générale de condenser énergiquement les nuages venant de l'est et môme de l'Atlantique, et qui ruissellent le long de

ses montagnes chaotiq*ues en averses copieuses ; elle L'Afrique. 2

tient étroitement aux plateaux du centre africain, par sa structure g-éologique et la direction de ses principaux soulèvements ; elle tient non moins étroitement au système des montagnes d'e TArabie méridionale, contemporaines peut-être comme elle, dans son état actuel, du cataclysme qui a creusé dans le sol Tégratignure de la mer Rouge, et coupé la faille du détroit de Bab el Mandeb. L'étagement de ses plateaux et de ses montagnes montre rapprochées les conditions climatiques les plus diverses, depuis la vallée profonde, lourdement tapie sous un étoufiFant manteau de forêts, jusqu'aux pâturages alpestres des sommets, souvent couronnés de neige. Elle ofiFre un résumé, un raccourci des plaines et des plateaux de l'Afrique équatoriale ; par sa population plus civilisée, non moins que par sa nature J3;'éographique, elle se présente aux Européens comme un champ d'expériences où l'intelligence de son souverain actuel comprend l'intérêt d'une foule d'essais.

Une zone que l'on pourrait appeler du Soudan et du Sahara encadre, au nord et au sud, les plaines et les plateaux des latitudes équatoriales ; d'une altitude moindre que les plateaux du centre, arrosée par des pluies moins abondantes ou plutôt moins continuelles que les plaines du bas-pays équatorial, elle s'étend au nord sur tout le Soudan proprement dit, jusqu'aux limites sahariennes, et vient au sud du Zambèze se souder insensiblement aux parties les plus tempérées de l'Afrique australe. Les populations indigènes ne demandent plus seulement à la chasse mais au travail du

sol les vivres qui leur sont nécessaires ; des plantes annuelles, comme les céréales, sont cultivées autour des villages ; au nord de l'équateur, la conquête musulmane s'est propagée sur ces régions soudaniennes, où les horizons sont largement ouverts, où cependant le sol se prête à la fondation d'établissements moins primitifs que ceux des nègres de la forêt. Et, les mêmes conditions d'habitat se rencontrant sur les plateaux du centre, les Arabes de Zanzibar s'étaient, aussi, développés de ce côté jusqu'à la descente des terrasses au delà desquelles commencent la plaine équatoriale et la forêt.

Au nord de l'équateur, le Soudan et le Sahara sont juxtaposés en bandes parallèles, dirigées uniformément d'ouest en est : ce sont d'abord les pays du Sénégal, du Niger, du lac Tchad, du Nil jusqu'au confluent de ses tributaires abyssins; c'est, au-dessus d'eux, le Sahara dont les limites débordent même l'Afrique, puisqu'il se continue, par delà la mer Rouge, en Arabie et même, par delà le golfe Persique, jusque sur la rive gauche de l'Indus ; seules quelques masses montagneuses, comme l'Aïr et le Tibesti, dressent à travers le désert des îlots de climat soudanien.

Les pluies, au Soudan, viennent du sud-ouest, c'està-dire de l'Atlantique, elles pénètrent jusqu'au Darfour, et là sur Textrême limite orientale de leur domaine, se confondent avec celles issues de l'Océan Indien ; elles tombent en été, pendant une saison de plus en plus courte du sud au nord ; les fleuves, soumis à des alternatives de nourriture abondante et de diète rigoureuse, présentent donc des crues régulières, dont la hauteur

maxime est atteinte vers la fin de Tété ; ces alternatives des hautes et des basses eaux entravent sur les plus importants d'entre eux la constance de la navigation. Le Niger, dans la courbe immense qui le porte jusqu'en Sahara, s'épuise sous la chaleur du désert ; il peut heureusement, soutenu par les eaux d'amont, se replier jusqu'à une latitude tropicale où, ressaisi par les pluies périodiques, il greffe comme un rejeton- vigoureux sur un tronc affaibli ; de même, le Nil n'aurait pas la force de traverser le Sahara, si le puissant réservoir des lacs et de l'Abyssinie ne lui ménageait son tribut ; ainsi vivifié, il constitue, dans l'Afrique orientale, un véritable transsaharien fluvial, il féconde la longue oasis qui suit son cours, et, pour reprendre le mot bien connu d'Hérodote, « fait présent de l'Egypte » au désert qui l'enserre.

Le Soudan occidental ne touche guère à la côte atlantique ; les hautes terres du Fouta-Djalon reportent vers le nord la limite des plaines côtières qu'arrosent des pluies abondantes et que couvrent d'épaisses forêts ; sur le littoral, c'est presque aussitôt la nature saharienne qui succède à la nature équatoriale : Dakar a bien quelques bouquets d'arbres et le nom de cap Vert montre que les navigateurs, après les plages torrides du cap Blanc, avaient remarqué le renouveau de vég'étation qui annonce le Soudan, mais Saint-Louis est une ville sud-algérienne ; Podor est, par son climat estival, un des enfers du monde, et ce n'est pas sans motif que l'habitude populaire qualifie encore de « sénégalienne » une chaleur lourde et sèche. Le Soudan ne se révèle,

en effet, que sur les terrasses du moyen Sénégal ; à Kila, entre Sénég-al et Niger, les pluies commencent dès février, et donnent au pluviomètre une colonne annuelle de 1™274 ; plus on s'avance dans l'intérieur, et plus le pays apparaît arrosé, peuplé, cultivé ; de rares palmiers ne sont plus seuls à se profiler sur les lignes mornes du paysage ; dès que les pluies ont humecté la terre, un tapis de verdure ininterrompue repose Tœil des solitudes rougeâtres du bas fleuve.

Dans l'intérieur, au contraire, c'est par une gamme de transitions insensibles que, du nord au sud, on passe de la forêt côtière de Guinée aux sables arides du Sahara ; immédiatement au nord de la forêt, le pays, ridé, bossue de mamelons, n'a plus que dans les fonds une végétation arbustive touffue ; nous retrouvons dans les vallées la forêt- galerie, tandis que les croupes des collines ont l'aspect d'un parc, où les bosquets d'arbres alternent avec les cultures, où pointent parfois des rochers isolés, positions stratégiques qui commandent les alentours. Des massifs montagneux plus considérables dominent çà et là les formes plus adoucies du relief, le Fouta-Djalon et l'Adamaoua, par exemple ; l'altitude est alors suffisante pour que les plantes des pays tempérés soient cultivées avec succès et pour que des colons d'Europe puissent impunéinent — s'ils n'ont à craindre d'autre ennemi que le climat — fonder des établissements définitifs ; si ces montagnes s'élèvent plus au nord, en pays déjà saharien, elles formeront des oasis de hauteur, comme celles de l'Air et

du Tibcsti, étapes de la traversée du désert. Une im- L'Afrique 2.

mense étendue, d'ouest en est, se développe donc avec une monotone uniformité : les descriptions sont presque exactement les mômes, qu'il s'agisse des anciens états de Samory, découverts par nos officiers, du Haut-Chari, reconnu d'abord par Maistre, des bords du lac Tchad, étudiés par Barth, ou des pays du moyen Bahr el Ghazal où séjourna Schweinfurth.

Sur cette bande tropicale, une autre bande s'appuie, qui confine au désert : ce sont les pâturag-es à transhumance du Kaarta et du Mossi, le Zinder, où l'on chang-e pour des chameaux les bœufs amenés du sud, le Ouadaï et le Darfour, dont les eaux, raconte Nachtig-al, sont permanentes au sud, avec des galeries où vivent des éléphants, tandis qu'au nord les oueds succèdent aux fleuves, les. mimosées à la végétation des lianes et du caoutchouc, l'autruche à l'éléphant. Tombouctou, bien que tout proche du Niger, appartient à cette zone nouvelle ; l'élément nègre s'efface de plus en plus devant l'élément sémitique, venu du nord et du nord-est ; et l'ignorance de ces conditions a parfois coûté cher à des expéditions qui, parties du Soudan, n'avaient pas su changer de tactique au contact de nouveaux adversaires.

Quant au Sahara lui-même, il se déploie implacablement sur toute la largeur de l'Afrique, opposant l'aridité de sa nature aux communications entre le Soudan et le littoral méditerranéen : le désert libyque est aussi farouche que les pays « de la poudre et de la peur » du sud algérien ; la vie humaine y serait impossible, si

des oasis, où l*eau superficielle réapparaît, ne permettaient la culture du sol qui n'est tout autour infécond que parce qu*il n'est pas arrosé ; dans ces oasis, dont ils ont souvent asservi la population sédentaire, les Touaregs nomades viennent se ravitailler, et la soumission de ces vagabonds est certaine, le jour où quelques garnisons, placées dans les oasis, tiendront les clefs de leurs approvisionnements. Quelle que soit donc, au Sahara, l'hostilité présente de la terre et des hommes, on peut affirmer sans témérité qu'il n'y a plus là un obstacle absolu à la pénétration européenne par le nord.

Dans l'hémisphère austral, les conditions ne sont plus les mêmes ; la côte sud orientale de l'Afrique, bordée de hautes montagnes, arrête les pluies nées de l'Océan Indien ; le pays de Natal, par exemple, est très pluvieux ; les rivières, à la fin de l'été austral, sont des torrents bourbeux et dévastateurs; la terre, détrempée, s'oppose à la circulation et, dans les débuts de la récente guerre du Transvaal, autour deLadysmith, les Anglais en ont fait la dure expérience (fin de 1899). Mais, derrière ce rempart, les plateaux des Béchouanas, des Matébélés, etc. sont plus secs et plus sains ; c'est là que des missionnaires anglais, établis depuis les voyages de Livingstone, ont trouvé les conditions naturelles les meilleures pour la fondation de stations prospères, et leurs travaux d'évangélisation, politique autant que religieuse, ont dès longtemps préparé l'accaparement anglais de ces pays dont les Portugais n'avaient rien su faire. Sur ces plateaux, lentement relevés jusqu'aux

alignements montag'neux qui bordent l'Atlantique, la hauteur des pluies diminue d'est en ouest, à proportion que Ton s'éloigne du réservoir d'approvisionnement, qui est l'Océan Indien : tandis que Saint-Paul de Loanda, sur la côte angolaise, n'a que 0™20 de pluie par an, comme les ports Pacifiques du Chili septentrional, le Bihé, assez élevé pour rassembler de très loin les nuages qui ont franchi les plaines intermédiaires, émet vers l'est des sources nombreuses : les unes, tombant dans l'ancien lac du Congo moyen, sont devenues les affluents du Congo d'aujourd'hui et sont par lui ramenées à l'Atlantique ; les autres courent vers le Zambèze ou vers les bassins sans écoulement du Kalahari.

Au sud du Zambèze, en effet, la steppe est de plus en plus aride, à la fois vers le sud et vers l'ouest ; les terrasses du Transvaal et de l'Orange n'ont guère d'arbres qu'autour des fermes ; la circulation des eaux est incertaine et pas toujours superficielle : le fleuve Orange, très considérable par sa longueur, puissant encore jusqu'à sa sortie des républiques boers, n'est plus ensuite qu'un filet d'eau, sans cesse appauvri dans la traversée de plaines brûlantes ; c'est un cours d'eau grêle, comme la Murraj d'Australie ; près de son embouchure dans l'Atlantique, d'autres fleuves dont les sources sont moins profondément enfoncées dans le continent n'atteignent même pas toujours la mer, et ressemblent aux oueds de l'Afrique Mineure : il est arrivé qu'on dut importer de l'eau potable à Angra- Pequena. Le centre de ces plaines australes, entre le

tropique et 32<>, forme un véritable désert, le Kalahari ; les vents alizés et les courants marins conspirent à en écarter les influences océaniques ; c'est un petit Sahara.

La répartition des zones, tropicale et désertique, n'est pas ici tout à fait symétrique de celle de l'Afrique du Nord : tandis qu'au nord le voisinage de l'Asie étend le domaine du climat continental et laisse aux régions naturelles une rigueur presque mathématique, ici l'Océan Indien apporte le correctif de ses eaux : il refoule les limites climatiques vers l'ouest, et tord, en quelque sorte, les régions naturelles pour les appliquer contre la côte atlantique : un transsaharien qui partirait des régions soudaniennes du Transvaal et de l'Orange se dirigerait d'est en ouest, vers l'Atlantique, et non perpendiculairement à l'équateur, comme celui de l'Afrique septentrionale.

La présente étude n'aura pas à décrire les pays tempérés qui forment déjà, au nord et au sud de l'Afrique, des succursales de l'Europe ; il faudra montrer seulement comment la transformation de l'Afrique propre y trouve des points d'appui ; la colonie du Gap et les républiques boers sont, pour cette œuvre, plus favorisées que l'Afrique Mineure, puisqu'elles n'ont devant elles qu'une miniature de Sahara ; d'autre part, la proximité de l'Europe réserve peut-être à l'Afrique du Nord les perspectives d'un développement économique local plus aisé. Mais nous attarder sur ces régions de l'Afrique serait sortir du sujet que nous nous sommes

34 l'aphique a l'entrée

proposé ; aussi n'en faist pour mémoire, afin d'in<i nos raisons de n'en pas pt ment.

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