‹ L'Afrique à l'entrée du vingtième siècleChapitre 6 sur 23 · CHAPITRE 1er Les Côtes de Gainée · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1er Les Côtes de Gainée

Dès Tembouchure de la Gasamance, la nature équatoriale s'annonce à la côte d'Afrique ; les lianes et arbustes à caoutchouc couvrent le sol d'une vég'étation serrée, mais la grande forêt n'apparaît cependant souveraine que depuis la hauteur de Libéria ; là, sur les plaines qui s'allongent au pied du Fouta-Djalon, les vents d'ouest et de sud-ouest déversent des pluies presque continuelles ; ce n'est pas tant la hauteur absolue des précipitations annuelles qu'il faut considérer, que leur répartition très peu variable selon les saisoni^; l'air étant en eflfet saturé d'humidité sans repos, la végétation prend une vigueur toujours renouvelée ; elle s'empare du sol entier avec une ardeur telle que les plantes les plus fortes montent sur les autres pour s'ouvrir un chemin vers la lumière, et qu'un sentier qui n'est pas sans cesse battu s'efiFace en quelques jours.

6 L*AFRIQqE A l'eNTRÉE DU VINGTIEME SIECLE

Les missions Eysséric et Blondiaux (1897), plus récemment celle de MM. Hostains et d*011one ont, dans cet arrière-pays, déterminé Texacte étendue de la forêt: elle est larg-e de 300 à 350 kilomètres, et sa frontière septentrionale est sensiblement dirig-ée dans le sens de la côte et des soulèvements du Fouta-Djalon.

Une autre masse forestière intense se développe dans le pays anglais de la Gôte-d'Or, et correspond à une élévation notable du relief intérieur : une série montagneuse, orientée du sud -ouest au nord-est, accidente cette côte, où elle forme les falaises d'Accra et du cap des Trois-Pointes ; elle remonte ensuite vers la moyenne Volta, coupe ce fleuve de rapides infranchissables et va s'écraser dans Tarrière-pays soudanien du Dahomey. Un troisième ressaut montagneux, celui du Cameroun allemand qui se prolonge jusqu'en Adamaoua, livre un autre domaine à la forêt dense ; toutes ces hauteurs sont exposées aux vents atlantiques, et leur altitude arrête au voisinage de la côte des pluies très fréquentes.

Entre ces groupes forestiers dont la localisation exprime les diversités de l'orographie intérieure, le Soudan, avec sa nature de savane, pousse des pointes vers la mer : le Bandama coule dans un parc ondulé jusqu'à la hauteur de Thiassalé, la forêt se réduisant ici à un simple rideau littoral ; de même, dans le Togo allemand ou le Dahomey français, elle ne dépasse pas 7^ N., et la plaine alluviale des bouches du Niger n'a d'arbres serrés que le long des bras du delta. Cependant, l'aspect de la côte, vue de la mer, est partout le même ; qu'elle soit plate comme à Grand-Bassam ou

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redressée comme à Accra, que la forêt couvre une bande large de 350 ou seulement de 60 kilomètres, le voyag'eur aperçoit toujours une mince ligne de sable jaune, puis une teinte verte assez claire, celle des papyrus et palétuviers qui descendent au bord de la mer et, par derrière, une teinte sombre, presque noire, qui est celle de la grande forêt. Il n'estdonc pas téméraire d'affirmer que la traversée de la forêt s'impose, sur quelque point de la côte que l'on s'appuie pour percer vers l'intérieur.

La forêt guinéenne est bien la même que celle de TArouhimi, sous laquelle Stanley marcha trois mois sans revoir librement le soleil ; elle est, au progrès des explorations commerciales et scientifiques, l'un des obstacles les plus résistants que puisse dresser la nature ; il faut frayer un chemin à la hache, parmi des lianes géantes et des troncs d'arbres qui entravent tous les pas; les porteurs indigènes ne sauvent leurs charges, sans cesse fouettées par des branches, qu'au prix d'une gymnastique infatigable. L'humidité suinte de partout ; elle imprègne les vêtements et tout l'organisme, flotte sous bois en une buée tellement épaisse que, môme aux rares moments où l'on aperçoit les astres, elle empêche toute observation précise ; les armes se rouillent, la gélatine des plaques photographiques se fond dans la moiteur constante de cette étuve ; plusieurs explorateurs racontent l'impression de soulagement et comme de délivrance qui les envahit lorsque, sortant de ces profondeurs forestières, ils retrouvèrent

dans les savanes la lumière du soleil.

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if.

Un pays aussi sauvage se défend de lui-même contre toutes les incursions ; il n*est habitable que pour des populations très primitives, vivant sur elles-mêmes, et sans communications avec les tribus plus civilisées de la côte ou du Soudan, et c'est un fait que les indigènes, découverts dans celte nature inclémente, ignoraient tout des régions les plus voisines de T Afrique : Samory, arrivant du nord, n'a pu entamer la forêt; ses Sofas étaient déconcertés par la rencontre de cette végétation traîtresse, dans laquelle ils ne trouvaient pas leur subsistance, tandis que d'invisibles ennemis les criblaient de flèches ; et si nos colonnes du Soudan ont réussi à les cerner, sans l'aide de troupes venant de la côte, c'est que la forêt elle-même, bien plus sûrement que n'eût pu le faire une petite armée, s'opposait à leur fuite vers le sud. Les naturels de ces régions habitent des cases rondes, dans des clairières sommairement défrichées ; l'Islam ne les a pas plus touchés par le nord que la civilisation européenne par le sud, ils parlent une langue particulière, et ne connaissent pas l'alcool ; ils sont anthropophages, non pas, semble-t-il, que ces pratiques se rattachent à des rites religieux quelconques, pas davantage par cruauté instinctive, mais simplement parce qu'ils n'ont d'autre chair comestible à portée que celle de leurs semblables ; tels ces barbares du moyen Congo, dont les pirogues poursuivaient au cri de « viande, viande ! » Stanley descendant le fleuve.

Cependant, pressés de tous côtés, il faudra bien que ces indigènes livrent passage à travers leur pays ; déjà de petits marchés se sont constitués, sur la lisière nord

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de la forêt, et les négociants bambaras viennent y chercher la kola qu'ils échangent contre de la poudre et des fusils grossiers ; mais les naturels sont très méfiants, et jusqu'ici personne n'a pu les amener à composition : MM. Hostains et d'Ollone ont dû se battre contre eux pendant six étapes, pour gagner nos postes les plus méridionaux du Soudan ; ceux qui ont appelé nos soldats contre Samory voyaient en nous, pour cet objet précis, des auxiliaires inespérés et sans doute ne doiton pas accepter sans prudence leur apparente soumission.

Ce que nous avons dit ci-dessus de la répartition des forets indique d'ailleurs qu'il ne faut pas juger de tout l'arrière-pays d'après celui de Libéria ou de la Vol ta moyenne ; on pourrait sans doute assez facilement déblayer et maintenir libres des couloirs de pénétration, là où la bande forestière est large seulement de quelques dizaines de kilomètres ; au lieu de forcer dès maintenant, dans leurs sous-bois dangereux, les indigènes qui paraissent encore irréductibles, il faudrait seulement les écarter des avenues choisies pour les communications avec l'intérieur ; on les concentrerait ainsi dans des sortes de réserves, et l'appropriation progressive du pays les contraindait peu à peu à sortir de leur isolement ; mais on devrait aussi prendre garde de les consigner aux marabouts musulmans, qui s'insinuent dans les villages comme féticheurs et finiraient par substituer à l'impuissante anarchie des anthropophages une cohésion défavorable aux Européens.

On ne peut compter sur les fleuves pour faciliter la

mise en valeur du pays ; les plus petits sont, pour ainsi dire, envahis par la végétation, les plus grands ne sont navigables que par biefs peu longs, entre des rapides : les chaloupes à vapeur remontent 70 kilomètres sur le Bandama, 60 sur la Gomoé ; une exception doit être faite, cependant, pour le Bas-Niger et la Bénoué, qui offrent à la navigation fluviale près de 1,500 kilomètres en communication avec la mer; mais le delta du fleuve est sans profondeur, et les bâtiments de mer n'y peuvent pas pénétrer. De plus, quoique la libre navigation de tout le réseau du Niger ait été stipulée par des actes internationaux, cette voie est pratiquement monopolisée par les Anglais ; on se rappelle les mauvais procédés de la Royal Niger Society, naguère concessionnaire de cette partie de l'Afrique, envers notre explorateur Mizon ; la Royal Niger a été, l'an dernier, rachetée par le gouvernement anglais, qui voudra bien, peut-être, indemniser les ayants-droit de Mizon pour les pertes qui leur furent alors infligées, et l'on veut espérer que les garanties inscrites dans les traités seront mieux assurées par lui que par une compagnie à charte ; en attendant, la voie du Niger ne sert qu'aux Anglais de Lagos et d'Akassa, et les autres cours d'eau côtiers, dont on a reconnu l'importante extension vers le nord, ne paraissent pas utiles à la pénétration au delà de la forêt. Le problème de l'accès du Soudan par le sud est donc encore à peu près intact ; nous verrons mieux, dans un chapitre ultérieur (1), comment les diverses puissances

(1) Voy. livre lll, chap. m.

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qui se partag'ent la côto en préparent la solution. Dès maintenant, et avant que les travaux entamés en aient fait le débouché du Soudan, la côte de Guinée est le centre d'un commerce de plus en plus actif avec l'Europe, et même des tentatives agricoles y ont été commencées ; que doit-on penser de ces débuts ? Les ports sont rares et médiocres sur ce littoral ; aux falaises d'Accra et de Cape Goast Gastle (Gôte-d'Or anglaise) correspond bien une mer plus profonde et moins agitée par le ressac : mais Accra môme ne vaut pas grand chose, et tout dernièrement (1899), sur un discours de M. Chamberlain qui faisait briller la perspective d'atteindre plus facilement les mines d'or de l'arrière-pays, des fonds ont été votés par le Parlement anglais pour l'améliorer; à Grand-Bassam, sur la Côte d'Ivoire française, à Kotonou, au Dahomey, le débarquement est dangereux, la « barre » bordant le rivage d'une ligne ininterrompue de brisants ; il faut lancer jusqu'au delà de cet obstacle des digues à claire-voie, des wharfsj pour que les allèges des bâtiments de mer puissent prendre contact avec la terre sans exposer passagers et marchandises à des bains très peu agréables dans des eaux infestées de requins. Le wharf de Kotonou, construit à l'occasion de notre guerre du Dahomey, celui de Grand-Bassam, qui est postérieur et que d'ailleurs un ras de marée a fort endommagé dans l'été do 1899, n'ont pas eu tout le succès qu'on en pouvait attendre, les tarifs d'usage étant beaucoup trop élevés. Le débarquement à la côte de Guinée reste donc encore fort difficile; d'après les travaux de la mission Hou-

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daille (1899) il serait possible d'aménag'er, sans trop de frais, un port à la Côte d'Ivoire : un canal de 2 kilomètres, creusé à travers le cordon littoral, se jetterait dans la mer au lieu dit « Trou sans fond » (petit Bassam) et les lagunes intérieures seraient ainsi ouvertes aux bâtiments de mer.

Accra et Cape Coast Gastle, qui sont des ports relativement accessibles, sont, semble-t-il mal placés pour commander un chemin de fer de pénétration : leurs environs immédiats, par suite d'un relief assez accusé, sont envahis par la forêt qui s'étend au loin dans l'intérieur ; il vaudrait mieux outiller comme ports des villages situés à proximité des lagunes, à des longitudes où la forêt est moins large, où Ton pourrait, par conséquent, susciter dès maintenant une certaine activité commerciale par la navigation intérieure et préparer tout ensemble une base d*opérations pour ouvrir le passage vers l'intérieur. Ces lagunes forment, de part ot d'autre des hauteurs qui accidentent la Gôte-d'Or anglaise, deux longs chapelets dont l'un appartient presque en entier à notre colonie de la Côte d'Ivoire, tandis que le plus oriental touche le Togo allemand, (i averse notre Dahomey et, par Lagos, se prolonge jusqu'au delta duNiger; Grand-Lahou, Grand-Bassam, Assinie pour le premier, le Petit-Popo, Kotonou et surtout Lagos, pour le second, commandent les étroits passages ou « graus » par où les étangs communiquent avec le golfe ; malheureusement, ces graus débouchent on face de la barre, et la mer n'est assez calme, d'après los observations les plus récentes, qu'en deux points où

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le cordon littoral est fermé, au Petit-Bassam relevé par la mission Houdaillc, et à Palma, à Test de Lagos. L'idée la plus pratique (et c'est probablement celle qui sera adoptée pour notre Côte d'Ivoire) serait de creuser artificiellement, à travers le cordon et les lag'unes, un chenal donnant accès à un port intérieur bien abrité : ce serait à peu près le même travail qui a été fait pour Tunis, à travers le seuil de la Goulette et le lac qui sépare la ville de la mer.

Le réseau des lag-unes intérieures se prête à la naviiçationpar petits bâtiments ne calant pas plus de i mètre à 4™, 10; notre seule Côte d'Ivoire en possède une Iong-ueur de 500 kilomètres, et la percée de quelques isthmes (tels les pangalanes de la côte est de Madag-ascar) en ferait un plan d'eau unique, de 2,400 kilomètres carrés, à la faveur duquel la concentration des prodaîts d'un vaste pays serait facile sur le point désigné comme le futur port maritime delà colonie. C'est donc par l'aménagement de ces eaux littorales qu'il est possible, sans travaux considérables, d'assurer une circulation intérieure à ces colonies côtières; dans le Togo allemand, dans le Lagos anglais, la question se pose comme à la Côte d'Ivoire ; au Dahomey, l'amélioration serait plus sensible encore, car l'Ouémé que les canonnières remontent jusqu'à Dogba, est accessible par la lagune de Porto-Novo. Ces lignes de navigation n'ont rien à craindre de la concurrence des voies de terre : il serait déraisonnable de tracer et d'entretenir des routes dans un pays où l'absence de bêtes de somme les rend inutiles ; tout au plus doit-on prévoir quelques presta-

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main des denrées d'échang-e très demandées, qu'ils récoltent sans travail pénible, du caoutchouc, de la poudre d'or; ils ont ainsi toutes facilités de se procurer des alcools qui les abrutissent rapidement ; ces liqueurs grossières sont fabriquées à Rotterdam et à Hambourg; des maisons allemandes en font un grand commerce, et c'était aussi, malgré de philanthropiques déclarations, la pratique constante de la compagnie anglaise du Niger; on a calculé qu'au prix de fr. 35 le litre, vendu sur place, ce « tord-boyaux » rapportait environ 100 0/0 de profit aux traitants.

Il faut faire, parmi les indigènes de la côte de Guinée, une heureuse exception pour les Krous qui peuplent les environs du cap des Palmes, en territoire libérien et français ; ce sont de beaux hommes, bien découplés, moins trapus que leurs voisins orientaux ; les navires marchands qui doublent le cap des Palmes y font souvent une courte escale pour embarquer des équipages de Kroumanes ; aussitôt, sur uri coup de sifflet de la machine, on voit des barques se détacher du rivage, et le vapeur devient, pour quelques heures, un bureau de placement flottant, sur lequel les chefs de groupes viennent passer marché pour eux et leurs hommes ; les Kroumanes, excellents piroguiers, sont très recherchés pour piloter les embarcations parmi les brisants de la barre; ils font aussi de bons agriculteurs, et l'appât du gain les rend très supérieurs aux autres noirs de la côte, qui sont flâneurs et indifférents. L'Allemagne, qui fait aujourd'hui les deux tiers du commerce de Libéria, s'efforce d'obtenir du gouvernement L'Afrique. 3.

lions indigènes pour débroussaillement périodique des sentiers suivis par les porteurs ou les bûcherons.

Encore ce service demande-t-il un certain effort des indigènes, et ne sera-t-il pas toujours obtenu sans de longs palabres : ces nègres de la côte de Guinée sont de très mauvais travailleurs ; ils cultivent autour de leurs villages les bananes et le manioc qu'ils consomment sur place ; les palmiers leur fournissent les seuls matériaux qu'ils emploient pour leurs habitations, et leur vêtement se réduit à peu près à rien ; les plus industrieux pèchent le long des fleuves et dans les lagunes, qui sont très poissonneuses. La population du littoral est très clairsemée, sauf dans le pays des Achantis et l'ancien royaume dahoméen, occupés par des races d'envahisseurs, dont les rites sanguinaires faisaient chaque année, jusqu'à l'arrivée des Européens, d'innombrables victimes paririi les naturels conquis. Dahoméens et Achantis sont d'ailleurs beaucoup plus intelligents que leurs victimes, ils pratiquent une agriculture moins rudimentaire, sont constitués en une hiérarchie sociale plus organique et, — conséquence inévitable, — ont opposé une résistance beaucoup plus redoutable à l'établissement des blancs : la dominaition anglaise est encore précaire, dans le pays des Achantis ; la soumis" sion des autres populations de la côte, par exemple des Tépos, à l'ouest de notre Côte d'Ivoire (juin 1899), n'a jamais exigé que des opérations de grande police plutôt que de guerre.

La plupart de ces noirs ont maintenant accepté sans protestation le voisinage des Européens ; ils ont sous la

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main des denrées d'échang-e très demandées, qu'ils récoltent sans travail pénible, du caoutchouc^ de la poudre d'or; ils ontainsi toutes facilités de se procurer des alcools qui les abrutissent rapidement ; ces liqueurs grossières sont fabriquées à Rotterdam et à Hambourg*; des maisons allemandes en font un grand commerce, et c'était aussi, malgré de philanthropiques déclarations, la pratique constante de la compagnie anglaise du Niger ; on a calculé qu'au prix de fr. 35 le litre, vendu sur place, ce « tord-boyaux » rapportait environ 100 0/0 de profit aux traitants.

Il faut faire, parmi les indigènes de la côte de Guinée, une heureuse exception pour les Krous qui peuplent les environs du cap des Palmes, en territoire libérien et français ; ce sont de beaux hommes, bien découplés, moins trapus que leurs voisins orientaux; les navires marchands qui doublent le cap des Palmes y font souvent une courte escale pour embarquer des équipages de Kroumanes ; aussitôt, sur uri coup de sifflet de la machine, on voit des barques se détacher du rivage, et le vapeur devient, pour quelques heures, un bureau de placement flottant, sur lequel les chefs de groupes viennent passer marché pour eux et leurs hommes ; les Kroumanes, excellents piroguiers, sont très recherchés pour piloter les embarcations parmi les brisants de la barre ; ils font aussi de bons agriculteurs, et l'appât du gain les rend très supérieurs aux autres noirs de la côte, qui sont flâneurs et indifférents. L'Allemagne, qui fait aujourd'hui les deux tiers du commerce de Libéria, s'efforce d'obtenir du gouvernement

de cette République le droit exclusif d'embaucher les Kroumanes ; mais cette prétention a soulevé des protestations, à Liverpool notamment, parmi des nég'ociants opposés à tout monopole, fût-ce celui d'une compag-nic ang"laise sur le Bas-Niger.

Les Ang-lais possèdent, à Sierra-Leone, une pépinière d'agents noirs assez instruits, qui sont, sur toute la côte, les meilleurs courtiers du commerce européen avec les indigènes ; ces correspondants parlent anglais, même entre eux; beaucoup, engagés comme chauffeurs ou domestiques à bord des paquebots, ont ainsi trouvé l'occasion de connaître l'Europe ; ils en reviennent transformés, pleins de dédain pour les Africains non dégrossis, mais gardant de leurs origines un goût immodéré pour les oripeaux criards ; ils sont d'ailleurs intelligents et réussissent dans les affaires commerciales au point que certains non seulement possèdent une flottille à vapeur sur les lagunes, mais encore font le commerce directement avec Liverpool. Des métis brésiliens, citoyens de la République de Libéria, sont seuls capables de leur faire utilement concurrence, connaissant comme eux toutes les faiblesses et toutes les roueries des noirs avec lesquels ils traitent ; c'est dans ce milieu que se recrutaient naguère les ministres ou cabécères des royaumes achanti et dahoméen, auxquels les capitaines négriers achetaient les esclaves qu'ils allaient vendre en Amérique ; déchus aujourd'hui du bénéfice de ce trafic, ils essaient, à l'exemple des Européens, l'exploitation de la forêt ou même l'agriculture tropicale.

LES PLAINES ÉOUATORIALES il

Là en effet paraît être la fortune, présente et à venir, de la côte de Guinée ; jusqu'ici Texploitation forestière a manqué de méthode et de prudence ; les factoreries de la côte demandaient aux indigènes de leur apporter en quantités de Thuile ou des amandes de palme, du caoutchouc et, plus récemment, des billes d'acajou, mais elles ne s'inquiétaient guère des pratiques de la cueillette ni des lieux d'origine. Or, il est maintenant établi que l'huile de palme cesse d'être marchande, si elle est récoltée à plus de quatre ou cinq jours des points d'embarquement : les frais de transport sont, en effet, considérables, les charges devant être réparties par ballots de 25 à 30 kilogrammes entre des porteurs noirs qui ne font guère que 23 kilomètres par jour ; ajoutons que l'huile de palme est très mal préparée par les indigènes, et qu'il a paru économique d'iniporter à Marseille les amandes des palmiers pour les traiter par des procédés de meilleur rendement. L'arbre à huile croît en abondance à la Côte d'Ivoire, au Dahomey, dans le delta du Niger et sur cette côte du fond du golfe de Guinée, dont les estuaires sont communément appelés les « rivières d'huile » ; mais il a besoin d'une température toujours tiède et humide, et il a suffi eh 1896-1897 d'une sécheresse relative pour diminuer très notablement le commerce de Lagos. Au moment de nos campagnes du Dahomey, les plus acharnés de nos adversaires n'avaient pas trouvé, pour punir les villages soumis, de meilleure vengeance que de couper tous leurs palmiers ; malgré cette destruction, l'équilibre est aujourd'hui rétabli, mais il y aurait danger à con-

tinuer rexploitatîon exhaustive des dernières années sans s'occuper en môme temps de la reconstitution des boisements. Marseille reste le marché principal des huiles de palme qu'elle emploie dans la savonnerie.

Liverpool est au contraire le port où sont débarqués presque tous les caoutchoucs de Guinée, ceux du Gong-o étant dirigés plutôt sur Anvers ; les négociants de Bordeaux, dont les relations sont très actives avec le Sénégal, s'efforcent en ce moment de les étendre vers le sud et de constituer, sur leur place, un marché français des caoutchoucs. La plupart des lianes et beaucoup d'arbustes de la forêt contiennent un suc laiteux dont on tire par coagulation un caoutchouc; mais les indigènes, intéressés seulement à en récolter le plus possible, tranchent ou incisent sans discernement, mêlent les sucs de plusieurs espèces et saignent à mort la plupart des plantes qu'ils ont touchées ; parfois aussi, pour augmenter le poids des boules qu'ils vendent aux traitants, ils y introduisent des cailloux ou des morceaux de bois, si bien qu'on doit éventrer toutes leurs pièces avant d'en prendre livraison ; des maisons bien conduites, comme la puissante compagnie française de l'Afrique occidentale, arrivent cependant à leur faire produire des types uniformes, classés par les acheteurs européens, et l'expérience a prouvé qu'une concurrence effrénée des factoreries n'encourageait que la paresse et la fraude des indigènes, en exagérant beaucoup les prix de revient. Quoi qu'il en soit, toutes les colonies côtières, • depuis la Casamance jusqu'au Niger et au Congo, exportent des quantités de caoutchouc plus im-

portantes chaque année ; la demande est très active en Europe, les emplois du caoutchouc se multipliant avec les prog'rès de Tautomobilisme et de la machinerie électrique ; d*où Tintérêt de mieux exploiter les richesses encore existantes de l'Afrique équatoriale, et surtout d'étudier la culture des plantes à caoutchouc. Les forêts guinéennes ont d'immenses réserves de bois d'ébénisterie : les récentes études de la mission du chemin de fer de la Côte d'Ivoire ont fourni sur ce sujet des documents très précis ; en mettant tous les chiffres au plus bas, on a calculé que les arbres exploitables pour leur bois seulement représentent une valeur de 2,500 francs par hectare, mais actuellement, faute de voies de communication, l'exploitation n'est possible qu'à proximité des cours d'eau flottables ; les arbres sont abattus par les bûcherons indigènes et sommairement débités ; puis les billes sont abandonnées au courant de la rivière la plus voisine et l'on en forme en aval, dès que l'hydrographie le permet, des trains qui descendent jusqu'aux lagunes et aux ports d'embarquement. Le commerce n'a guère attaqué jusqu'ici que les boisements d'acajou, surtout dans le cercle d'Assinie (Côte d'Ivoire) et dans la Côte-d'Or anglaise ; Lagos, délaissant la récolte du caoutchouc, a récemment suivi cet exemple. Ce sont des Sierra-Léonais ou des métis libériens qui surveillent, en forêt, les noirs de la côte ; les Européens ne sauraient se passer de leur intermédiaire, car le séjour sous bois leur est particulièrement pénible, et de plus ils n'ont pas encore réussi à faire travailler utilement les naturels du pays sous leurs

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ordres directs. Presque tous ces contre-maîtres noirs sont sujets ou protég-és angolais ; c'est une raison de plus pour que Tacajou de Guinée soit surtout exporté en Angleterre.

Cependant les Français de la Côte d'Ivoire s'efforcent de se rendre plus indépendants ; une maison bordelaise de Grand-Bassam inaug'urait en 1898 une scierie mécanique et des ateliers de charpente ; on peut espérer que Bordeaux recevra de plus en plus rég-ulièrement Tacajou de nos possessions. Les Ang^lais d'Accra ont fondé une école professionnelle où les indig'ènes sont initiés aux méthodes les plus simples de l'exploitation forestière et de la coupe des bois ; c'est ce que font maintenant aussi nos missionnaires, dont l'effort mérite des encourag-ements ; la percée ouverte dans la forêt pour le chemin de fer de la Côte d'Ivoire et qui n'aura pas moins de 100 mètres de larg'e sur 300 kilomètres de long", exig'era l'abattag-e d'arbres qui fourniraient au moins 150,000 mètres cubes de bois usuels; la voie ferrée en facilitera de proche en proche l'évacuation sur la côte ; il faut dès maintenant former un personnel noir capable, pour ne pas laisser perdre sur place cette valeur certainement considérable.

En même temps qu'à mieux tirer parti de la forêt, les colons européens de Guinée se sont occupés d'enrichir le pays par l'agriculture ; les conditions générales y paraissent peu favorables : le climat est hostile à l'Européen, là surtout où la terre est souvent remuée ; l'alimentation qui lui serait nécessaire pour en combattre les influences est, sinon impossible, du moins

très dispendieuse ; la viande de boucherie est inconnue à la côte, les indigènes n'élevant autour de leurs cases que des porcs dont la chair est lourde et peu saine ; on a pu conserver à Dabôu quelques vaches, médiocres laitières, et des croisements avec les bovidés du Soudan mettront un jour, sans doute, à la disposition des factoreries côtières une race acclimatée, dont la viande et le lait adouciront beaucoup les actions maléfiques du climat. Mais ce ne sont là que des espérances et, pour le moment, la simple surveillance de travaux ag^ricoles n'est pas sans dang'ers pour le directeur européen. De plus, la main-d'œuvre indigène est rare et paresseuse et les défrichements sont très onéreux, car la végétation sauvage envahit tout, si l'on ne se décide à l'extirper à fond ; on a vu des arbres de quinze mètres de haut dans des jardins indigènes abandonnés depuis trois ans.

Malgré toutes ces difficultés, telles sont les chances de rapport des cultures coloniales, telle en est aussi l'importance pour améliorer l'état économique et social des indigènes, que toutes les colonies côtières en étudient à l'envi la diffusion : le Togo allemand a fondé un parc d'essais à Sebbé, la Côte d'Ivoire, un autre à Dabou ; les Anglais de Lagos et de la Côte-d'Or ont créé plusieurs plantations ; la compagnie française de l'Afrique occidentale, qui n'a fait longtemps que du commerce, vient d'obtenir une concession qu'elle consacre aux cultures de café Libéria, de cacao, de ficus à caoutchouc ; des espèces sauvages de café, de vanille ont été rencontrées dans la forêt ; il n'est pas douteux qu'on ne réussisse à les domestiquer; de môme, le pays produira

bientôt le tabac nécessaire aux indigènes, qui maintenant achètent des tabacs américains en feuilles ; l'extension des champs de riz, de maïs voire de coton fixerait sur la côte des noirs du Sénégal^ qui sont intelligents et travailleurs. Enfin, les arbres fruitiers des tropiques, comme le bananier, qui est très commun, contribueront à la fourniture des marchés d'Europe dès que l'on aura découvert un procédé commercial de conservation des fruits pour les longues traversées.

Ainsi donc, et sans parler des avantages que leur vaudra plus tard la sécurité des relations libres avec le Soudan, les colonies de la côte de Guinée sont fondées à se promettre, dès maintenant, une fortune brillante : leur situation financière, quelle que soit leur métropole, est prospère, car on ne peut considérer que comme frais extraordinaires les dépenses de l'Angleterre pour achever la soumission des Achantis. La Côte d'Ivoire, le Dahomey, Lagos, le Togo allemand lui-même, malgré l'étroitesse du débouché littoral que lui réservent les traités, présentent des budgets locaux en équilibre ; plusieurs sont assez riches pour assurer rétablissement des chemins de fer de pénétration. Il semble inutile de multiplier les chiffres sur le mouvement commercial de toutes ces colonies ; d'année en année, en effet, le développement en est plus marqué ; on peut estimer toutefois, en combinant les statistiques les plus autorisées, que le total de ce commerce, en 1899, a représenté d30 à 150 millions, du cap des Palmes au Cameroun allemand exclu : la Gôte-d'Or figure dans cette somme pour près du tiers, l'exportation de l'or s'y ajoutant à

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celle des produits véiçétaux ; le port de Lagos draine une Ijonne partie du commerce dahoméen, le port français de Kotonou lui étant fort inférieur.

En ce qui concerne les pavillons, la prépondérance de TAUemagne s'affirme avec éclat, bien que le domaine politique des Allemands soit de beaucoup moindre que celui des Français ou des Anglais ; le mérite en revient à l'activité de la C*« Wôrmann, de Hambourg, à laquelle on pourrait seulement reprocher de ne pas prohiber l'importation des alcools de traite. La France, dont la marine marchande est partout insuffisante pour ses propres besoins, doit ajouter ici aux services de deux compagnies marseillaises ceux des Allemands et des Anglais : un tiers seulement du commerce extérieur de la Côte d'Ivoire et du Dahomey lui revient ; il est vrai que nos société coloniales montrent, à terre, une vitalité très encourageante et, si nous avons abandonné le Bas-Niger aux Anglais, du moins la Société française de l'Afrique occidentale se substitue-t-elle prog-ressivement à nos rivaux sur la Côte d'Ivoire. La Belgique, nouvelle recrue dans la carrière coloniale, a voulu participer au commerce de la Guinée : depuis la fin de 1899, un vapeur mensuel parti d'Anvers dessert Dakar, Konakry, Grand-Bassam et descend ensuite jusqu'en Angola.

On sait comment, la côte ayant été d'abord partagée entre diverses puissances européennes, toutes les colonies littorales ont ensuite poussé leur développement vers l'intérieur ; la division politique de cet hinterland est aujourd'hui terminée, il ne reste qu'à déterminer

sur place les frontières fixées par les traités ; aucun conflit essentiel n'apparaissant dès lors possible entre les copartageants, chacun s'emploie à faire valoir son lot. Du cap des Palmes vers l'ouest se succèdent, après la République de Libéria, la Côte d'Ivoire française, la Gôte-d'Or ang-laise, le Togo allemand, le Dahomey français, enfin les établissements anglais de Lagos et du Bas-Niger; de ceux-ci, le régime était fort compliqué, jusqu'à ces derniers temps, la souveraineté se divisant entre une compagnie à charte et deux ministères britanniques ; aujourd'hui, la compagnie du Niger a été rachetée, après un vote du Parlement de Londres (juillet 1899); elle perd tout caractère politique pour n'être plus qu'une société commerciale ; tous les territoires anglais ne font plus qu'une colonie, divisée en trois sections, Lagos, Nigérie du sud et Nigérie du nord. C'est le fameux colonel Lugard qui en est le gouverneur. Son premier soin sera d'ouvrir à la Nigérie ces territoires haoussas que nous lui avons libéralement attribués en 1890, les croyant dès lors en sa possession ; déjà Lagos est relié par télégraphe au fort Taubman- Goldie, qui s'était appelé quelque temps fort Arenberg. La pénétration vers le nord est d'ailleurs la principale préoccupation des pouvairs publics, dans toutes les colonies de Guinée : les projets de chemin de fer sont à peu près arrêtés à la Côte d'Ivoire et au Dahomey, d'après les plans des missions Houdaille et Guyon ; les Anglais ont déjà lancé queques kilomètres de rails de la Côte d'Or vers Coumassie, et la récente insurrection des Achantis aurait pour cause des prestations ma-

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ladroitement imposées pour prolonger cette lig'ne ; une autre, au départ de Lag'os, s'enfoncera vers le plateau d'Ilorin et le Sokoto. Seul le Togo allemand, qui communique difficilement avec la mer, n'a pas dressé le plan d'une voie de pénétration. Ce sont ces chemins de fer qui réaliseront dans la pratique la dislocation du Soudan ; elle ne sera qu'un texte de loi tant que des communications sûres n'auront pas été ouvertes à travers la forêt.

Si l'on se réfère à l'expérience du chemin de fer du Congo, ce seraient nos Sénégalais qui constitueraient le meilleur personnel ouvrier pour les grands travaux publics en terres équatoriales ; comme nous avons besoin d'eux, tous les premiers, à la Côte d'Ivoire et au Dahomey — sans parler de la Guinée française, — il sera sans doute utile de régler par quelques décrets les conditions de leur engagement par des entreprises étrangères, et peut-être serions-nous bien venus à joindre à cette question, dans un esprit tout amical, celle du recrutement des Indous pour Madagascar : dans l'Afrique occidentale, c'est la France qui tient les meilleures réserves de travailleurs indigènes. Après le chemin de fer du Congo, ceux de l'ouest africain seront construits avec l'aide de nos Sénégalais, et la côte de Guinée, devenue la façade du Soudan, s'enrichira de toute la plus-value de son arrière-pays.

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