CHAPITRE II
Le Cameroun allemand et le Congo français
La plaine équatorîale, sur la côte nord-orientale du golfe de Guinée, est interrompue par des soulèvements volcaniques dont le principal est le mont Cameroun ; on peut aussi considérer que les îles espagpnoles et portugaises de ce fond du golfe, Fernando-Po et Sao-Tomé particulièrement, sont les témoins avancés du mouvement qui a dressé le mont Cameroun et ses satellites jusqu'en Adamaoua ; la plaine couvre cependant la plus grande partie du littoral et, par delà le rebord des monts de Cristal, dont les mamelons atteignent 900 à 1000 mètres, réapparaît sur le cours supérieur des affluents de droite du Congo, pour s'étendre jusqu'au pied des terrasses qui formaient jadis la falaise orientale du grand lac congolais.
La côte est aujourd'hui bien connue, la région tributaire du Congo Test également, quoique depuis moins longtemps ; il reste à découvrir de proche en proche le
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pays intermédiaire, c'est-à-dire à répéter sous plusieurs latitudes les études de la mission Fourneau-Fondère qui vient (1899) de tracer un itinéraire de la Haute- Sang-a à Testuaire du Gabon ; ce que Ton en sait déjà permet d'affirmer que les forêts y sont moins épaisses que dans les plaines adjacentes, et que ces collines couvertes d'une brousse pauvre en arbres formeraient comme une tonsure centrale bordée, de part et d'autre, d'une épaisse végétation équatoriale.
La côte est très marécageuse ; elle reçoit une forte quantité de pluie, surtout au pied du mont Cameroun ; le pluviomètre accuse en cet endroit, à l'observatoire de Bibundi, 9 mètres par an ; dans l'intérieur de la colonie allemande, à Yaoundé, on ne cote plus que i"^50; à Libreville, port du Congo français, 2«»40; l'arrière-pays de Cameroun, dont le relief est fort tourmenté vers le nord-est et rappellerait le Harz de l'Europe centrale, présente, en des points très voisins, des différences sensibles de climat : la température moyenne, qui oscille à la côte entre 24» et 27°, n'est plus que de 19**, à 700 mètres d'altitude, et s'abaisse rapidement vers les hauts plateaux de l'Adamaoua. La partie méridionale de la colonie ne serait pas exposée à d'aussi grandes diversités climatiques, la plaine littorale s'y arrêtant assez vite, au pied de hauteurs de 700 à 800 mètres, formées de roches anciennes et dont la latérite superficielle offrira peut-être un jour des ressources à l'exploitation du fer ; c'est là que commencent les monts de Cristal, dont les angles émoussés, les profils mous de vieilles montagnes laissent passer vers l'intérieur
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déplacement loin de la mer des capitales administratives ; car, si Libreville est moins malsaine que Cameroun, étant appuyée sur des falaises qui rétrécissent les lag'unes, l'abondance des pluies et la médiocre circulation des eaux n'en font pas moins un des postes de notre empire colonial les plus caractérisés par la mortalité ou tout au moins la morbidité des résidents européens.
La pénétration est plus difficile pour les Allemands du Cameroun que pour les Français du Congo : Eug'ène Zintg-raff, de 1886 à 1892, a plusieurs fois essayé de s'enfoncer vers l'Adamaoua ; il se heurta toujours à des populations belliqueuses, habitant un pays montueux et perdit un jour, dans un combat, 4 Européens et 170 soldats noirs. Il faut, encore aujourd'hui, pour atteindre le hinterland de Cameroun, tourner par le Nig-er- Bénouéou par le Cong-o et la Sanga ; en 1899, une compagnie berlinoise ayant obtenu des territoires, avec une sorte de charte, sur la Sannaga supérieure, c'est par cette dernière route que partit l'expédition chargée de précéder les concessionnaires ; peu auparavant, le lieutenant de Carnap avait reconnu l'existence, à la lisière nord de la forêt côtière, de centres musulmans dont les habitants, vassaux mal soumis du sultan de Yola, coupaient toutes les voies de commerce et chassaient l'esclave parmi les tribus indigènes.
En progressant, ici, d'ouest en est, les Européens rencontreront, comme du sud au nord à la côte de Guinée, les marécages du littoral avec une population noire, paresseuse et corrompue, puis la forêt dense, sur
200 à 300 kilomètres, avec des peuplades sauvages, travaillées par des marabouts, enfin la nature soudanicnne, avec des communautés musulmanes plus org'aniquement constituées ; parmi ces indigènes, les premiers opposent à l'Européen la résistance de leur fainéantise ou de leur rusticité ; les autres, plus affinés, partant plus redoutables, pressentent des concurrences économiques et luttent pour conserver leurs avantages ; les Allemands du Cameroun sont mal appuyés pour briser ces obstacles : la liberté de la navigation, sur le Niger- Bénoué,n'a étéjusqu'ici qu'une promesse diplomatique, la voie Gongo-Sanga est tributaire à la fois du Congo belge et du Congo français ; quant à créer de toutes pièces, sur la côte ou sur les premières hauteurs, une base d'opérations et de ravitaillement, ce serait engager de grandes dépenses de capitaux et de vies humaines ; une lenteur très sage est ici de rigueur.
Pour les Français du Congo, la marche vers l'arrièrcpays paraît d'abord plus aisée, puisque l'Ogooué et le Niari-Kouilou sont partiellement navigables, mais la région qu'ils traversent est peu hospitalière, la population indigène des Pahouins, qui ne paraît pas dépourvue d'intelligence, est rebelle à notre action et, pour atteindre ensuite le Congo navigable ou ses affluents de droite, il faut franchir une plaine encore mal connue mais qui semble appartenir au domaine de la forêt dense. Voilà pourquoi le réseau navigable des affluents du Congo, Sanga, Oubanghi et leurs tributaires, a été attaqué jusqu'ici par le sud, soit par la route de portage
du Niari-Kouilou, beaucoup plus courte que celle de L'Afrique. 4
rOg-ooué, soil par le Congo lui-même, depuis qu'est ouvert le chemin de fer de Matadi à Léopoldville. L'effort de M. de Brazza, qui fut un explorateur avant tout, a tendu à développer le Congo français en partant de cette voie, tout ensemble vers le lac Tchad et vers le haut Nil ; notre colonie restait ainsi composée de deux tronçons à peu près coupés Tun de l'autre, la côte et le versant congolais ; dans l'intervalle, les tribus pahouinés prélevant des courtages échelonnés sur tous les convois en transit, les ports n'étaient alimentés que par la zone restreinte immédiatement surveillée par nos aju^ents.
On ne peut s'avancer très loin au nord, sur les affluents du Congo, sans rencontrer une nature qui n'est plus équatoriale ; chez les Sangos et les Yakomas du moyen Oubanghi, sous 5» N. environ, l'ivoire et le caoutchouc sont encore rassemblés par la traite, mais bientôt après, le pays change ; Crampel était arrivé par une savane peu arrosée aux limites de la conquête musulmane, lorsqu'il fut attiré dans un guet-apens et massacré à l'instigation du sultan Snoussi, vassal du Ouadaï ; là Dybowski et Maistre ont signalé ces platea.ux ferrugineux qui, depuis la côte de Guinée font une bordure perpétuelle à la plaine équatoriale ; nous ignorons quelle est au juste l'extension de cette forme de relief dans l'intervalle entre les marais de la côte congolaise et les pays forestiers de la Sanga ; à la latitude de Niari-Kouilou, la forêt est maîtresse du sol et se déploie dans le Mayombe avec une magnifique exubérance.
Deux questions se posent, à Theure présente, avant même que Texploration de ces pays intermédiaires soit achevée : il s'ag-it de mettre en valeur la côte, d*abord, le versant congolais des monts de Cristal ensuite, quitte à profiter jusqu'à nouvel ordre des voies d'évacuation qui atteig-nent la côte en dehors des limites politiques du Congo français et du Cameroun ; parallèlement, ces colonies achèveront la reconnaissance de leur hinterland, enfin de s'assurer plus tard des communications indépendantes.
Un excellent exemple nous vient du Cameroun, qui se transforme sous nos yeux en colonie de plantations ; jusque vers 1889, les factoreries n'ont fait que le commerce d'ivoire au sud, d'huile de palme autour de l'estuaire ; certes, beaucoup d'argent a été gagné de la sorte mais, outre que les réserves d'ivoire ont été fort diminuées, les indigènes se sont habitués à détruire sans aucun souci de reconstituer les richesses du sol, ils sont devenus d'incorrigibles ivrognçs et l'on aura beaucoup à faire pour les dresser à seconder l'effort européen. Zintgraffa personnellement réagi contre ces abus : après avoir consacré plusieurs années à l'exploration, dégoûté d'ailleurs d'administrer par un conflit qui le mit aux prises avec certains fonctionnaires, il se fit planteur (1896) et c'est dans les fatigues de cette profession nouvelle qu'il mourut (décembre 1897).
A la môme époque, le gouvernement fonda sur les terrains en pente du mont Cameroun une station botanique, dite de Victoria, dont le directeur du jardin d'essais .de Libreville a pu constater, dans un récent
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voyag"c, Texcellent outillage et les importants succès ; on doit en effet à la station de Victoria d'avoir établi que le café, le tabac, mais surtout le cacao viennent admirablement dans cette terre volcanique ; sur une centaine de kilomètres de profondeur, les plantations de cacao prospéreront, le fait est aujourd'hui certain, à la plus grande satisfaction des propriétaires... si toutefois on trouve des noirs pour travailler le sol, et c'est là cette terrible disette de la main-d'œuvre, qui condamne à la stérilité tant de riches contrées d'Afrique. Plusieurs sociétés de plantations se sont, depuis deux ans, installées auprès du Cameroun et les missionnaires emploient à des travaux de culture la plupart de leurs néophytes, contribuant très utilement ainsi à la régénération de cette race pourrie. Malgré toutes les difficultés, la patience allemande ne se rebute pas et les journaux coloniaux de nos voisins annoncent déjà le jour où l'empire entier ne consommera que du cacao do ses plantations africaines.
Les îles Portugaises du golfe ont aussi leurs cultures tropicales, très récemment développées ; Saô-Tomé, vue do la mer, montre sur les pentes inférieures de ses collines comme une forêt éclaircie et régulièrement* aménagée ; ce sont dos champs de caféiers, de vanilliers, do bananiers ; la banane n'est pas seulement destinée au dessert des colons, on est parvenu à en faire une farine très saine, d'un goût agréable et très utile, sous cette forme, à l'alimentation des blancs ; un riche propriétaire, José Maria do Freitas, avait introduit dans los fies dos espèces choisies au Brésil et do nos jours.
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grâce à Tinitiative d'un petit nombre de capitalistes, Saô-Tomé et le Prince, tlots de quelques hectares, représentent autant, pour le commerce extérieur du Portugal, que les vastes territoires du Mozambique ou de l'Angola Ajoutons que TEspagne, depuis la perte de ses colonies américaines, s'occupe d'expériences analogues à Fernando-Po (1).
Le Congo français n'est pas resté inactif; sur les hauteurs auxquelles est adossée Libreville, il a créé son jardin d'essais; ledirecteur est un ancien collaborateur de M. de Brazza, qui connaît, pour l'avoir longtemps étudiée, la flore congolaise et poursuit méthodiquement des recherches très intéressantes, notammentsur le café, les plantes à caoutchouc, la vanille et le quinquina ; les missionnaires et les commerçants entourent presque tous leurs stations d'un jardin potager, où ils font venir aisément leurs légumes ; des relégués annamites se distinguent aussi par l'excellence de leurs cultures maraîchères. Les expériences du jardin d'essais ne seront bientôt plus, au Congo français, de simples curiosités scientifiques ; un grand nombre de concessionnaires, ainsi que nous le verrons mieux plus bas, viennent de découper notre colonie en vastes domaines qu'ils devront mettre en valeur ; ces expériences leur en fourniront le moyen.
Nous devons signaler au même titre le succès très
(4) Une récente convention (juillet 1900) entre la France et TEspagne a équitablement réglé un ancien différend de frontières sur le Rio Mouni, au nord du Congo français. L'Afrique. 4.
important, mais encore exceptionnel, obtenu à la mission de Fernan Vaz pour la domestication de l'éléphant africain : le R. P. Bichet a laborieusement obtenu le service le plus rég-ulier et le plus intelligent d'un jeune éléphant acheté aux Pahouins de Tintérieur à l'âg'e de 48 mois: Fritz, c'est le nom de ce quadrupède, est surtout employé à charrier des poutres de bois ; on estime qu'il fait en un jour le travail de vingt nègres ; il est si parfaitement dressé que jamais il ne va marauder dans les plantations, et attend sans impatience la nourriture qui lui est d^ailleurs libéralement distribuée. Pour la construction des voies ferrées, en pays forestier tout particulièrement, il serait infiniment désirable de généraliser l'heureuse tentative du P. Bichet. Ajoutons enfin qu'un concours agricole, tenu en septembre 4899 à Libreville, a permis de constater le progrès des plantations récentes, surtout de cacao et de café. Presque rien encore n'a été fait pour la mise en valeur du versant congolais, où la période de l'exploration est à peine close ; Brazzaville, qui est notre point de départ sur Stanley-Pool, origine du Congo navigable, manque d'un chantier pour réparer, sinon pour construire, les vapeurs fluviaux du service amont ; elle ne consiste guère qu'en une dizaine de bâtiments administratifs, posés sur le sommet d'une falaise qui domine le Pool ; vers l'est, sont échelonnées la mission catholique et quelques factoreries ; mais les cultures vivrières autour de Brazzaville suffisent tout juste aux besoins locaux, l'approvisionnement du haut pays n'est assuré que par importation, et pour les transports flu-
viaux, force était jusqu'ici d'emprunter des chaloupes étrang'ères, le Léon XIII de la mission catholique constituant à lui seul toute la flottille française. On comprend que cette indigence ait beaucoup compliqué le ravitaillement des colonnes tant soit peu nombreuses, celles de Marchand, par exemple ou de Gentil ; le commissaire g-énéral, dans un récent voyage sur TOubanghi,ena constaté tous les inconvénients et son premier souci serait,nous le savons, d y porter remède; l'urgence est d'autant plus évidente que, les vapeurs manquant pour remorquer les convois, nous devons frapper les piroguiers riverains de réquisitions qui les indisposent contre nous, et détournent des travaux agricoles une partie de la main-d'œuvre, déjà trop rare.
Entre la côte et Brazzaville, le chemin de fer du Congo belge a fait abandonner notre ancienne route de portage, qui partait de Loango sur la côte et suivait la vallée du Niari-Kouilou ; cette voie n'était pas très sûre, et l'on se souvient que Marchand dut employer la force pour rouvrir les communications de Loango avec le Stanley-Pool. Quelle que soit aujourd'hui la bienveillance à notre égard des directeurs du chemin de fer belge, pour lesquels aussi bien notre clientèle est un appoint précieux, nous ne pouvons ne pas prévoir le cas où ces sentiments changeraient et, d'une manière ou d'une autre, la nécessité s'impose à nous de réunir à la côte française, par une voie indépendante, les biefs navigables de notre domaine congolais.
En attendant l'exploitation du pays, les explorations
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et fondations do postes militaires nous ont déjà permis de relever exactement l'étendue de ce réseau fluvial : la Sang'a est navig-able jusqu'à Ouasso pour des embarcations ne calant pas plus de m. 80; il en est de même de TOubang-hi, jusqu'aux rapides de Banghi ou de l'Eléphant, et sauf la période des plus basses eaux, c'est-à-dire le mois d'avril. En amont des 60 kilomètres des rapides de l'Eléphant ce fleuve est accessible jusqu'au poste des Abiras aux chaloupes calant m. 60 et capables de forcer leur vitesse jusqu'à 14 nœuds pour vaincre le courant sur certains points. Enfin, M. Dyé, lieutenant de vaisseau, qui commandait la flottille de la mission Marchand, a reconnu que des chalands pouvaient atteindre Bangasso, sur le Mbomou et que, maigre l'abandon diplomatique du Bahr el Ghazal, l'interposition des marais du pays des Rivières dirigeait non vers le Nil, mais vers l'Ouellé et le Congo la voie naturelle d'évacuation des sultanats musulmans de cette contrée. Entre Bangassoet le Stanley-Pool, le voyage par eau, coupé de quelques portages, serait d'environ 35 jours à la montée, 16 ou 18 à la descente. On est encore mal renseigné sur les conditions de navigabilité des affluents de droite de l'Oubanghi dont le cours se rapproche du domaine du Ghari et du Tchad. Si donc notre réseau navigable ne vaut pas celui du Congo belge, il offre cependant des ressources très notables à la pénétration, et mérite qu'on lui ouvre un accès à la côte, sans sortir du territoire français.
Il ne saurait plus être question de la voie Loango-
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Brazzaville, trop voisine de la ligne belge pour tenter une concurrence profitable; on peut môme regretter que l'abandon de ce projet ancien ait été trop longtemps différé, de sorte qu'une société coloniale, que les travaux agricoles auraient dû surtout occuper, s'est volontairement restreinte, pour courir moins de risques, à ne faire que du portage sur cette route déclassée. M. de Brazza comptait tracer une voie mi-terrestre et mi-fluviale, de Libreville au Pool, par TOgooué et TAlima, qui conflue dans le Congo en amont de Brazzaville. Franceville était Tétape intermédiaire. Des études ont été reprises en 1899, par la société du Haut- Ogooué, pour fixer avec précision les conditions d'établissement de cette route ; elles ont abouti à la certitude que rOgooué, navigable au centre de son cours, ne constituait cependant qu'un tronçon peu considérable de la voie projetée; c'est plus au nord, semblet-il, qu'il vaudra mieux opérer, et telle paraît être la conclusion adoptée, après les travaux de la mission Fourneau-Fondère (1899).
Celle-ci, partie d'Ouasso, sur la Sanga, déboucha sur la côte à Libreville ; d'après ses renseignements, le pays à l'est des monts de Cristal, peuplé d'indigènes Bakotas, serait partiellement défriché, avec de belles plantations; les habitants, douxetpeu commerçants, accueilleraient volontiers les blancs ; il en est autrement des Pahouins, leurs voisins de l'ouest, dont les tribus sont répandues jusque près de Libreville et surveillent jalousement, pour en percevoir le tribut, toutes les relations commerciales qui traversent leur territoire ; une
action en force contre ces coupeurs de routes serait d'autant plus efficace qu'on s'y déciderait plus vite car il est douteux que, de bonne grâce, ils laissent passer un chemin de fer qui supprimerait leur intermédiaire. MM. Fourneau et Pondère déclarent ce chemin de fer possible, et calculent qu'il ne coûtera pas plus de 80.000 à 100.000 francs par kilomètre, pour une voie étroite, bien entendu; ils estiment qu'il devrait partir de la Mossaka, affluent navig'able de la Sanga, et finir sur l'estuaire du Gabon, non pas à Libreville, maissur la rive sud, qui est mieux accessible. Voudrait-on déplacer cette capitale ? La routine administrative ne le permettrait peut-être pas mais, si les observations de MM. Fourneau et Fondère sont confirmées, pourquoi ne pas tracerla ligne comme ils l'indiquent, quitte à n'installer à son terminus occidental que les bâtiments d'exploitation nécessaires ? Quant au prix de revient, qui est d'environ moitié moindre que celui du chemin de fer du Gong-o belge, il n'est pas sans doute trop bas, si l'on tient compte d'abord de l'expérience acquise, ensuite de ce fait que deux chantiers pourront être simultanément ouverts, ravitaillés, l'un par la côte et l'autre par la Sang-a, à travers des pays autrement riches et peuplés que les plateaux stériles du bas Congo. On ne saurait espérer cependant que la colonie du Congo, dont le budget manque d'élasticité, puisse sur ses propres ressources gager l'emprunt nécessaire à ce travail, et peut-être la constatation de cette impuissance a-t-ellc été l'une des raisons qui ont fait choisir cette colonie pour l'essai d'un régime, nouveau dans nos jeunes pos-
sessions, celui des grandes concessions territoriales.
Les succès de nos voisins du Gong"o belge ont stimulé l'activité de nos capitalistes ; depuis deux ans, une véritable fièvre congolaise s'est emparée djeux, et plus de quarante sociétés sont aujourd'hui constituées dont les apports représentent 50 millions, et dont les concessions couvrent presque tout le Congo, du moins dans sa région équatoriale; la plus vaste de ces concessions, celle dite « des sultanats du haut Oubanghi », englobe tout le versant de droite de ce fleuve et du Mbomou, jusqu'à la frontière assignée à la sphère d'influence française parle traité du 21 mars 1899. Les sociétés sont investies par décret pour tout domaine supérieur à 10.000 hectares ; de 200 à 10.000, le commissaire général a qualité pour délivrer des concessions, à prendre sur les enclaves non attribuées par les décrets, c'est-àdire autour de Libreville, de Brazzaville, dieLoango et sur le bas Ogooué ; de plus un couloir d'accès, non concédé, réserve les droits de l'État entre le coude de l'Oubang-hi et le Ghari.
Le cahier des charges imposées à toutes ces sociétés est à peu près uniforme : il les oblige d'abord à composer leur personnel de directeurs et de souscripteurs de manière à laisser toujours prédominer l'élément français ; il exige ensuite que des plantes à caoutchouc soient plantées ou ensemencées, à mesure que d'autres seront détruites par l'exploitation ; il prévoit des redevances progressives, soit en espèces, soit sous forme de mise en marche de chaloupes fluviales qui assureront les services publics ; il stipule enfin le respect des indigènes
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Cl maintient le droit de l'État français d'exproprier à tout moment les parcelles dont il aurait besoin... Cène sont là que les clauses générales ; en lisant attentivement un contrat de concession, on serait surpris de la minutie avec loquelle sont réglées des obligations qui doivent jouer en pays presque inconnu.
Nous aurions mauvaise grâce à ne pas louer ici l'initiative de notre administration coloniale ; mais peutêtre n'a-t-elle pas pris assez nettement parti entre le désir de hâter la mise en valeur du Congo et celui de sauvegarder la suprématie de l'Etat. Son projet d'ensemble est très séduisant : intéresser des capitalistes à Tœuvre coloniale et. comme prime à la faveur qui leur est accordée du fait des concessions, recevoir d'eux des subsides dont le montant pourrait gager un emprunt destiné aux ti^avaux publics. Mais ceci suppose d'abord que les capitalistes en question se proposent de bonne foi d'exploiter autre chose que leurs titres, ensuite que leurs entreprises agricoles ou industrielles réussiront sans mécomptes, enfin que l'administration , sur place aussi bien qu'en France, aura la longanimité nécessaire pour s'effacer le plus possible derrière eux.
La première condition sera, sans doute, très généralement remplie et nous connaissons parmi les concessionnaires des hommes de la plus parfaite intégrité ; le renoncement de l'administration est plus improbable, le luxe des détails inscrits aux cahiers des charges eu est une première indication ; puis, comment se passerait-on de ses représentants pour délimiter les concessions voisines, pour constater le iH*ensemencement des
plantes à caoutchouc, vérifier le nombre des chaloupes en service, en un mot surveiller la stricte exécution du contrat ? Enfin le succès matériel, pour désirable soitil, n'est pas certain, car les terrains concédés sont assurément très divers et comporteront une long'ue série d'expériences avant que soient établies les conditions de leur meilleur rendement ; ne serait-il pas cependant déplorable que, pour éviter ces tâtonnements de la première heure, les concessionnaires procèdent à un pillag-e général du caoutchouc et à un massacre des derniers éléphants ?
Nous craignons aussi que, sous couleur de protéger les indigènes, l'administration n'entrave la liberté des colons de les employer aux travaux de colonisation ; la véritable protection des noirs ne consiste pas à encourager leur fainéantise, mais simplement à prohiber la vente, à leur usage, des alcools et des armes à feu : les routes de commerce ne sont pas si nombreuses que l'Etat ne soit efficacement muni pour limiter l'importation de ces marchandises, d'après le nombre des Européens établis dans l'intérieur ; la pauvreté de la maind'œuvre noire est assez regrettable pour que l'on évite d'en aggraver artificiellement l'insuffisance par des scrupules de philanthropie bureaucratique ; on peut en effet poser en principe que tout nègre plié au travail, fût-ce au prix d'une contrainte initiale, représente non seulement une valeur économique supérieure, mais encore un meilleur type d'humanité, ceci soit dit sans aucunement excuser les brutalités inutiles, qui sèment
la haine alors qu'une fermeté simplement vigilante as- L'Afrique. 5
sure la paix et l'autorité du blanc. Il serait très fâcheux qu'au Congo, en cas de conflit sur les concessions, ce entre employeurs et employés •, on autorisât des travailleurs nègres à discuter devant un arbitre d'après les usages de France.
Mais, à supposer que gouvernement et administration facilitent de leur mieux la tâche des concessionnaires, celle-ci restera très laborieuse, surtout si les intéressés n*établissent pas une sorte de syndicat pour s'aiderles uns lesautres ; la concurrence mutuelle ferait monterions les prix, les traitants de Guinée le savent par expérience ; pourquoi ne pas s'entendre sur les sommes à payer aux indigènes, soit pour leur travail, soit pour leurs marchandises ? Pourquoi ne pas arrêter, d'un commun accord, le nombre des auxiliaires disponibles étant probablement inférieur aux besoins, que chaque société procéderait aux embauchages selon quelques règles déterminées ? Pourquoi enfin ne pas combiner un service commun de chaloupes et de chalands, sur tous les réseaux navigables ? Là sans doute serait la résolution la plus conforme aux intérêts généraux comme à ceux de chaque participant.
On objectera peut-être l'exemple de l'Etat indépendant du Congo dans lequel prospèrent de nombreuses sociétés qui paraissent sans lien les unes avec les autres : il est bon de savoir qu'en fait toutes ces sociétés sont des filiales plus ou moins proches de la puissante compagnie du chemin de fer; la fortune du Congo belge, nous le montrerons dans le chapitre suivant, est due à l'unité de vues, à la parfaite discipline de tous ses direc-
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teurs, politiques ou commerciaux ; le Congo français, placé sous un autre régime constitutionnel, n'aura les mêmes chances que si tous, administrateurs et colons, se rendent collaborateurs d'un même plan d'ensemble, et solidairement intéressés aux mômes succès. Quoi qu'il en soit, nous venons d'y instituer une expérience qui sera très instructive; il convenait d'indiquer ici sous quelles réserves elle sera décisive et pourquoi la prudence conseille d'en attendre les conclusions, avant qu'on n'en pose à nouveau les termes dans une autre colonie.