CHAPITRE III
L'État indépendant da Congo.
Etat indépendant d*après la lettre des conventions diplomatiques, le Cong-o est, pratiquement, une colonie belge; mais par Theureux artifice de sa constitution, il est ' à Tabri des vicissitudes parlementaires qui n'épargnent pas plus la Belgique que les pays voisins d'Europe ; il doit son essor rapide et si plein d'enseignements à ces avantages politiques, combinés avec ceux de sa géographie ; aussi faut-il loyalement reconnaître qu^il est fort en avance sur les colonies que nous venons d'étudier : la nature Ta doué d'un magnifique réseau navigable ; l'industrie des hommes a vaincu tous les obstacles pour ouvrir à ce réseau une issue vers la mer ; en cette courte formule tiennent les raisons essentielles de sa supériorité.
L*£tat indépendant est issu de l'ancienne « Association internationale africaine ^, et des délibérations du congrès de Berlin (15 novembre 1884-26 février 1855); des traités intervenus depuis lors avec la France
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et le Portugal ont exactement défini ses frontières du côté de TAtlantique ; sur les plateaux de TAfrique centrale, TEtat s*est trouvé limitrophe de TAfrique orientale allemande et des colonies anglaises du lac Victoria; de ce côté aussi, non sans des difficultés diplomatiques dont le récit ne saurait figureren ce livre, il a déterminé Textension de son territoire ; dans l'ensemble, on peut dire qu'il s'étend sur tout le domaine hydrographique du Congo, moins la rive gauche de l'estuaire et Je bassin supérieur du Kassaï, qui appartiennent au Portugal, et tout le pays que limiterait, depuis le Stanley-Pool, la ligne d'eau Congo-Ouban- ^hi-Ouellé, cette région étant dévolue à la France. De plus un accès lui est réservé sur le haut Nil par l'enclave de Lado, insérée dans la « sphère d'influence anglaise ».
La France possède un droit de préemption sur l'Etat du Congo ; elle a renoncé à s'en servir contre la Belgique, à laquelle le roi Léopold II, souverain de l'Etat indépendant, reste donc libre de le léguer ; mais c'est là une question très complexe, étroitement liée à la politique métropolitaine de la Belgique et dont l'étude importe peu ici ; rappelons seulement que l'Etat, proclamé le l^r juillet 1885 à Banana sur l'estuaire du Congo, s'est déclaré neutre, assumant toutes les charges comme tous les privilèges de la neutralité; le commerce est librepour toutes les nations, dans toute l'étendue de son territoire, et même la zone conventionnelle du commerce libre englobe sur la côte atlantique^ de part et d'autre de l'estuaire, des territoires
français et portug-ais. Etat souverain, mais tenu, du fait même de ses origines, à des oblig-ations internationales, le Gonço n'a pas tardé à devenir une colonie de la Belgique, ou plutôt du petit état-major d'hommes laborieux et avisés qui se sont associés à l'œuvre du roi souverain.
L'Etat du Congo ne s'étend pas seulement sur une région de plaines équatoriales ; le fleuve immense qui lui donne son nom coule d'abord, en effet, sur les plateaux de l'Afrique centrale, et de même, finit en pays de savanes ; Banana, qui fut, à l'embouchure même, la première capitale du pays, n'a que m. 72 de pluie annuelle ; à cette latitude, la forêt dense ne pénètre que très peu dans l'intérieur, puisque dès l'île de Mateba, le fleuve s'étale dans une brousse à baobabs, et que même dans les monts de Cristal, qu'il force à 150 kilomètres en amont de l'Océan, la forêt ne s'accuse pas au delà du type de la galerie. Les plateaux du cours supérieur commencent à l'est du Lomami et au sud de 5° S. ; l'influence arabe, partie de Zanzibar, s'y est propagée et s'y développait vivement, quand les troupes de l'Etat sont intervenues pour la rejeter vers l'océan Indien ; on peut douter pourtant que, sans cette rencontre qui a brisé ses ressorts, elle se fût avancée bien loin dans l'ouest : la forêt des plaines équatoriales eût arrêté Tippo-Tib à gauche du Lomami, comme elle fit Samory dans l'arrière-Libéria.
Entre les monts de Cristal et les premières terrasses occidentales de ces plateaux, une vaste cuvette, à fond
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très légèrement incliné vers TAtlantiquc, a longtemps retenu en un lac les eaux descendues d'amont. A cette époque, les monts de Cristal n'envoyaient à la mer que de courtes rivières, comme la Sannaga du Cameroun ou le Niari de Loango ; Tune de ces rivières dcssinaitsans doute le cours qui est aujourd'hui celui du grand fleuve; la pression du lac sur les monts de Cristal aj en effet, rompu la digue de ceux-ci : les eaux amassées en arrière s'y sont violemment ouvert un passage, dont elles nivellent encore les aspérités et se précipitant vers la côte à travers la plaine littorale ont fait un estuaire de quelque ancienne vallée eiavahie ; dans l'intérieur, la forme de lac est atténuée plutôt qu'elle n'a tout à fait disparu : sur le pays, très plat, les fleuves s'écrasent en larges méandres, s'enroulent autour des moindres éminences, embrouillent autour d'îles basses un lacis de bras paresseux ; le Stanley- Pool, à la porte même du couloir des monts de Cristal, le lac Toumba, le lac Léopold II, plus en amont, sont autant de témoins pour affirmer que le drainage de la cuvette congolaise est encore inachevé : comme dans la plaine hongroise en amont des Portes de Fer, nous saisissons ici un régime de transition.
Dans toute cette plaine, la forêt diminue, déployant surtout sa fougue à droite et k gauche du fleuve entre rOuellé et 4^' S. et d'ouest en est entre l'arrière -pays montagneux du Congo français etle cours supérieur de l'Arouhimi. Dans ces limites, la végétation esten croissance ininterrompue toute l'année ; la pluie tombe en toutes saisons, mais sans donner, au total, une quantité
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considérable au pluviomètre : 1 m. 50 est la moyenne des observations recueillies. Le soleil, au Cong-o, est presque toujours voilé de nuag'es ; les matinées, en particulier, sont très brumeuses, toutes les lig'nes des paysag^es apparaissent molles et comme bouffies, les plans font masse les uns sur les autres, dans une confusion lourde et triste; on en jugera parce fait qu'il est rare de trouver un jour vraiment favorable pour la photog'raphie ; entre dix heures et midi, la brume s'éclaircit, mais elle se fonce de nouveau vers quatre heures, et la fin brutale du jour est très souvent accompag-née de pluie ; deux ou trois semaines, dans le trimestre janvier-mars, sont seules à peu près exemptes d'averses ; d'ailleurs la caractéristique du climat est plutôt la constance d'une humidité perpétuelle que la chute abondante des pluies.
Sur cette terre spongieuse et couverte d'humus, tout profite à la végétation ; les arbres atteignent des tailles géantes, et l'on cite des acajous qui dressent leur tête à 60 mètres du sol ; le baobab, qui est l'hôte des savanes plutôt que de la forêt dense, ne pénètre pas dans l'intérieur au delà du Kassaï ; sa carrure massive, l'énormité de son tronc sur lequel s'embranche un maigre feuillage, ses fruits en amande suspendus à une longue queue lui donnent la figure disgracieuse d'un gros légume posé les racines en l'air. Bien plus esthétiques sont les palmiers, dont l'élégante ombrelle dessine à toutes les hauteurs leg étages de la forêt, jusqu'à la coupole couronnante du fromager,au tronc lisse et droit, ou bien encore les fougères, qui s'épanouissent en bou-
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quets aussi puissants que les arbres de nos climats; des lianes tapissent le sol et toutes les colonnes végcétales de la forêt, la plupart contiennent diverses variétés de caoutchouc, dont la plus commune est fournie par le genre Landolphia.
Les éléphants n'ont pas tous succombé, malgré tous les excès de la chasse; même dans le Bas-Congo, ils se montrent encore par petits groupes ; ils sont plus nombreux dans l'intérieur, où leurs foulées tracent à travers la forêt les sentiers qui descendent aux abreuvoirs naturels des cours d'eau. L'hippopotame est rare en aval du Stanley-Pool ; mais, dès ce lac, on le rencontre très fréquemment sur tous les fleuves de la plaine ; il attaque quelquefois les pirogues, surtout lorsqu'il est blessé ; le danger d'un pareil assaut est d'autant plus certain que les crocodiles peuplent toutes les rivières ; très peureux, ils ne sont guère redoutables dans les eaux claires, mais les alluvions teignent presque toujours les courants d'une couleur brune qui dissimule leur approche et ne permet pas de s'en protéger; malgré toutes les recommandations des thefs de poste, il ne se passe pas d'année que des indigènes, puisant de l'eau sans précaution, ne soient victimes de ces monstres ; on prétend que le crocodile, avant de dévorer sa proie, la met en réserve dans des cachettes à demi noyées où il revient ensuite la chercher et que des malheureux, entraînés de la sorte sans blessures mortelles, ont pu s'échapper après une rapide immersion ; n'affirmons rien. Les singes sont nombreux dans les sous-bois, le gibier de poil
varié dans les monts de Cristal où les chasseurs ne pé- L'Afrique. 5.
nètrent guère ; les fleuves sont poissonneux, et sur le moyen Oubang-hi, notamment, les tribus riveraines demandent à la pêche une partie de leur subsistance. Les bords des rivières sont infestés de moustiques, dont la morsure est particulièrement agaçante sous un climat où la lourdeur de la température exaspère toutes les affections de Tépiderme. La faune sauvage du Congo recule petit à petit devant l'appropriation du pays ; on pput prévoir le jour où le crocodile sera une rareté en aval du Stanley-Pool .
La nature forestière, sur les falaises qui sont les rebords de l'ancien lac congolais, est moins exclusive que dans la dépression médiane ; nous avons vu comment elle se dégradait insensiblement dans le Congo français, sur la Sanga et les affluents de l'Oubanghi ; il en est de même sur le Lomani, sur le Loualaba, qui est le nom du Congo supérieur, sur toutes les rivières de terrasses qui forment le groupe du Kassaï ; par cette zone de transition, les territoires de l'Etat indépendant passent peu à peu des conditions des plaines équatoriales à celles des plateaux du centre africain.
Les populations indigènes sont, en ces pays du moyen Congo, très inégalement réparties, pour autant que l'on peut inférer d'une exploration encore incomplète ; les premières reconnaissances ne permettent pas d'en établir exactement la densité, parce qu'elles empruntent les voies navigables, alors que les villages indigènes sont dans l'intérieur des terres ; il faut, pour se prononcer avec quelque vraisemblance, un séjour assez prolongé dans un poste, l'activité des relations commer-
ciales qui s'y nouent dépendant très étroitement, au moins dans les débuts, du peuplement des environs immédiats, mais ceci ne donnera que des renseignements conjecturaux sur les rég'ions où les Européens n'auraient pas de représentants sédentaires : toute la bande des monts de Cristal est peu habitée ; les rives de rOubang-hi et celles de la Mongalla, dans la partie la plus toufiFue delà forêt, compteraient au contraire parmi les territoires les plus peuplés de l'Etat; mais là môme le chiffre de 20 indigènes au kilomètre carré serait un maximum. Sur les terrasses, entre Njangoué et le lac Tanganika, sur le haut Kassaï les habitants seraient aussi relativement nombreux, mais les razzias des arabes.Zanzibarites les ont fort éprouvés.
En aval du Stanley -Pool, on confond tous les indigènes sous le nom de Bakongos ; ils sont petits, chétifs, mais marcheurs infatigables; en remontant dans l'intérieur, on trouve les Batékés dont les groupes les plus importants sont sur la rive française etlesBayanzis, leurs voisins de l'est; la turbulence des Batékés a plusieurs fois mis à l'épreuve la patience des administrateurs de Brazzaville, ces tribus sont peu dociles, mais socialement supérieures aux Bakongos ; elles pratiquent le commerce par pirogues entre le Stranley-Poolet le confluent de l'Oubanghi ; leurs chefs qui arrivèrent parfois à de vraies fortunes, prélevaient des péages sur les convois d'ivoire et de caoutchouc qu'ils laissaient passer vers le bas fleuve. Plus loin encore vivent les Bangalas et les Basokos, qui sont parmi les plus intelligents de ces nègres ; de taille moyenne, mais très vigoureux,
ils sont bons piroguiers et habiles pêcheurs ; ils entrent volontiers en guerre contre leurs voisins et leur aspect est terrible, avec leur chevelure en casque et la crête à trois dents qu'un laborieux tatouage a fait pousser sur leur front. Bien disciplinés, ils font des soldats courageux et de bons auxiliaires pour la direction de nègres moins civilisés. Enfin, vers le Kassaï, les Baloundas, à cheval sur la frontière du Congo et de l'Angola portugaise, forment une série de tribus puissantes, qui peuplent les terrasses tournées vers la plaine et la lisière forestière voisine.
Ces noirs n'ont entre eux aucune cohésion, bien que leur langue se ressemble d'un bout à l'autre de l'État ; ils sont divisés en villages, le plus souvent hostiles les uns aux autres et retranchés à quelque distance des fleuves ; une pêcherie, quartier temporaire au bord de l'eau, l'amorce d'un sentier qui s'enfonce sous bois, la silhouette de quelques bananiers aperçus dans un créneau de la forêt, tels sont les indices ordinaires qui annoncent une agglomération. On a dit que jadis des états nègres assez bien organisés se seraient formés dans la plaine congolaise et ensuite émiettés, soit par la guerre civile, soit à l'approche des Arabes et des Européens ; ceci ne paraît pas très vraisemblable ; l'islam, le premier, marchant à la suite des conquérants Zanzibarites, a commencé à dégrossir les populations noires des terrasses centrales, mais son influence n'avait pas pénétré dans la forêt et les prétendus rojaumes d'autrefois n'ont sans doute jamais existé que dans l'imagination de quelques capitaines négriers.
Toutes ces peuplades vivent dans une absolue sauvagerie : leurs cases ou chimbèques sont de simples paillettes rondes, couvertes de chaume et composées d'une seule pièce ; quelques chefs ont fait bâtir par leurs captifs des palais du même style, mais élevés d'un étage et divisés en appartements ; le vêtement se réduit à un double tablier carré, très court, qui tombe devant et derrière et qui est suspendu par une ceinture en fibres de palmier ; les élégantes se gardent d'allonger leur toilette, mais elles la doublent, sur plusieurs épaisseurs, ce qui leur donne Tair de porter des morceaux de crinoline. Les bananes et le manioc sont, avec le poisson, la nourriture ordinaire de ces nègres ; tous les porteurs joignent à leur charge une chicouangue^ c'est-à-dire un saucisson de farine de manioc roulé dans des feuilles de bananiers ; l'eau est leur boisson quotidienne, mais presque tous tirent du palmier une liqueur appelée malafou (c'est le lagmi des oasis algériennes), dont ils font une consommation désordonnée chaque fois que l'occasion s'en offre ; ils boiraient avec avidité tous les alcools de traite, si les Européens n'en surveillaient attentivement l'importation. Gomme les peuples de la forêt de Guinée dont nous avons parlé plus haut, ils sont anthropophages et l'on ne doit pas en conclure qu'ils soient particulièrement cruels ; le jour où l'on pourra leur fournir de la viande de boucherie, ces pratiques disparaîtront, parce qu'il sera différemment pourvu au besoin qu'elles expriment. Mais la solution du problème semble encore lointaine, et, même parmi les miliciens qui vivent dans le voisinage et sous les
ordres directs de chefs européens, il n'a pas toujours été possible d'empêchei' les scènes de cannibalisme, surtout après les batailles.
Rarement ces indigènes ont offert une résistance prolong-ée à l'établissement des Européens ; les obstacles ne se sont dressés devant la conquête belge que sur les confins du pays depuis longtemps atteint ou menacé par l'expansion arabe; mais dans quelques districts de la forêt, les exactions de certains agents de l'État ou des compagnies commerciales avaient déterminé des insurrections partielles, qui furent très durement réprimées; nous n'avons pas à prendre ici parti dans les querelles qui ont retenti jusque dans l'enceinte du parlement de Belgique, cependant il ne paraît pas contestable que la négligence de quelques villages à fournir leur contingent de caoutchouc a été punie par des exécutions et des violences hors de toute proportion avec les fautes commises ; les nègres de la Mongalla, par exemple, ne se seraient soulevés qu'après véritable provocation par des cruautés impitoyables. Autant il est imprévoyant de laisser à ces indigènes la liberté du travail, qui n'est pour eux que celle de la paresse, autant il est à la fois impolitique et inhumain de les traiter brutalement et d'assouvir sur eux des passions de vengeance qu'irrite encore l'action énervante du climat équatorial.
Beaucoup de temps et beaucoup de patience seront indispensables pour habituer les noirs de la plaine congolaise à travailler la terre autrement que pour satisfaire leurs besoins immédiats ; ils ne pratiquent encore aucune industrie, sauf la fabrication de leurs pirogues,
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de quelques tissus grossiers qui composent leur léger vêtement et d'armes en fer, lances et couteaux de jet, aux formes bizarres et tourmentées, dont on peut voir, au musée colonial de Tervueren près de Bruxelles, de curieux-échantillons. Sur deux façades de la forêt cqngolaise, ils ont été touchés par les progrès des marchands musulmans, qui leur apportaient des armes nouvelles, adjoignant de proche en proche à leurs troupes les tribus déjà soumises pour en soumettre d'autres plus éloignées : au nord, dans le domaine de la Sanga et de rOubanghi, c'est-à-dire dans ces régions de souveraineté française par où M. de Brazza développa notre Congo vers le Tchad ; à l'est, sur les terrasses de l'Afrique centrale, où l'Etat indépendant dut diriger contre eux la série des «campagnes arabes », à peine achevée aujourd'hui. Mais sur le pays que couvrit jadis le lac du moyen Congo, ces communautés indigènes sont à peu près intactes, et c'est aux Européens que reviendront la tâche et le profit de les transformer progressivement.
La nature aura, pour cette œuvre, très généreusement servi les initiateurs, car l'ancien lac congolais ofiFre à la pénétration le plus admirable réseau de navigation de toute l'Afrique : le Congo lui-même, du Stanley-Pool aux Stanley-Falls, coule sur 1600 kilomètres sans un seul rapide : son cours est lent, encombré parfois d'îles et de bancs de sable, sur lesquels des crocodiles se chauflFent au soleil; le confluent de la Koua, comme le Stanley-Pool lui-même, a l'allure et les dimensions d'un lac fluvial ; la courbe immense que décrit le fleuve
allong-e de quelques jours la navigation vers les Falls, mais l'inconvénient est bien médiocre, si l'on pense aux avantag-es de l'extension plus grande, en ces pays non frayés, d'une pareille voie naturelle; peu importe, ici, d'aller vite ; il est plus utile de trouver le chemin de districts plus étendus, car, sans les fleuves, la circulation à travers la forêt est trop pénible pour permettre un mouvement commercial intense.
Le groupe hydrographique de la Koua n'a pas moins de 1.250 kilomètres navigables sur son bief principal, qui emprunte d'ouest en est des sections de la Koua, du Kassaï et du Sankourou ; des voies moins longues se jetant dans ce bief, ouvrent aux vapeurs fluviaux les régions de laLouloua, du lacLéopold II, etc.. Un autre affluent de gauche du Congo, le Lomami,est navigable sur près de 1.000 kilomètres et l'on peut, en le remontant, tourner les Stanley-Falls pour s'avancer sans rompre charge beaucoup plus loin vers le sud ; les voies Kassaï-Sankourou et Gongo-Lomami convergent ainsi, la seconde formant l'arc et la première la corde, vers les savanes des plateaux ; après avoir guidé la conquête militaire contre les Arabes zanzibarites, elles sont aujourd'hui comme les deux tiges à partir desquelles s'épanouit la conquête économique.
Les affluents de droite du Congo sont moins favorables à la pénétration ; la Sanga (qui coule dans le territoire français) n'est pas navigable en amont d'Ouasso, point proposé comme terminus oriental du chemin de fer à lancer du Gabon vers l'intérieur ; l'Oubanghi, mais seulement jusqu'aux rapides de Zongo, est un
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beau fleuve, navigable presque toute Tannée ; pour ses affluents d'amont, nous avons vu qu'il faudrait combiner des portages avec le transport par eau. La Mong-alla, qui traverse des forêts très riches en caoutchouc, TArouhimi, sur lequel Stanley vit des pirogues indigènes à quarante rameurs, avec bordages incrustés d'ivoire, d'autres fleuves encore (et le réseau n'en est pas complètement reconnu), portent à plus de 15.000 kilomètres la longueur des biefs navigables qui confluent vers le Stanley-Pool ; l'explorateur Grenfell assure que, dans toute la plaine du Congo équatorial, il n'est pas un point distant de plus de 160 kilomètres d'une escale accessible par eau.
Mais tous ces germes de prospérité devaient rester stériles, tant que l'homme n'avait pas ouvert à ces fleuves une porte directe sur l'Atlantique ; sans voie de pénétration, disait énergiquement Stanley, tout le Congo ne vaut pas un shellîng ; entre le Stanley-Pool et l'estuaire, en effet, les eaux d'amont, rassemblées en un seul lit, franchissent les monts de Cristal sur 400 à 500 kilomètres, en deux séries de rapides coupées par un bief paisible- ; dès la sortie du Pool, le fleuve précipite son cours avec une force telle que parfois des pirogues voulant accoster à Léopoldville ont été entraînées et englouties ; l'estuaire est navigable aux paquebots jusqu'à Matadi, sauf passage très prudent sur le banc de Mateba, près Boma et vitesse supérieure à dix nœuds pour sortir du « Chaudron d'Enfer », en vue de Matadi. Comment vaincre l'obstacle intermédiaire ? Comment assurer la traversée permanente de ces mamelons appelés
monts de Cristal, qui sont couverts d'une brousse misérable et presque déserts ? Stanley, dont le mémorable voyag-e fixa Tétendue exacte du cours du Congo, tenta le premier de réaliser le progrès qu'il estimait nécessaire : parti de Vivi, sur la rive droite du fleuve, en face de Matadi, il entreprit la construction d'une route, composée de deux portag-es encadrant le bief central Isanghila-Manyang'a ; c'était un travail immense, il en vint à bout pourtant, et par cette voie mixte deux chaloupes V Association internationale Afncaine et VEn^ Avant remontèrent jusqu'au Pool par où, pour la première fois, la vapeur prenait possession de l'Afrique équatoriale.
Mais ce n'était pas assez ; outre les frais d'un double transbordement, l'entretien de la route g-revait lourdement le trafic, accaparant des milliers de porteurs dont reflPort eût été bien plus utile sous une autre forme ; il fallait un chemin de fer et c'est à cette œuvre que se consacra le capitaine, aujourd'hui lieutenant-colonel Thys, officier d'ordonnance du roi Léopold II. A la suite du colonel Thys, on peut poser en principe que seul, un chemin de fer constitue une voie de pénétration pratique, dans les pays où l'absence de bêtes de somme rend impossibles les transports en g'ros ; la voiture automobile elle-même, si peu exigeante qu'on la suppose en fait de routes, ne pourra sans doute jamais rendre ni en force, ni en usage, les services d'une locomotive sur rails ; ceci soit dit sans rien contester de ce que les progrès de la science apporteront d'innovations dans la construction et le chauffage des automobiles ; en pays
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équatorial, Tessentiel du chemin de fer paraît être le rail plutôt que le moteur. C'est ce que le colonel Thys comprit dès le début ; il mit à propager ses idées toute Tardeur d'un apôtre et toutes les ressources d'un homme d'action ; visites, conférences, brochures, rien ne rebuta sa persévérance ; le roi Léopold fut vite gagné par tant de confiance et ne cessa jamais d'accorder au colonel le concours de sa plus effective protection ; si le souverain dut alors vaincre, dans son entourage de famille, des résistances très vives, il n'est personne aujourd'hui qui ne rende hommage à sa clairvoyante obstination.
Le chemin de fer du Congo constituant une première expérience, il n'est pas surprenant que les plans d'abord arrêtés aient été plusieurs fois modifiés en cours d'exécution, et que peut-être encore des retouches de détail soient nécessaires. Mais les grandes lignes du projet primitif n'ont jamais varié. Renonçant à profiter du bief navigable inséré au cœur des monts de Cristal, Thys décida que le chemin de fer monterait, d'un seul bond, de Matadi au Stanley-Pool ; il serait établi à voie étroite, afin de diminuer les prix de revient, mais sans cependant rien marchander pour assurer la solidité de la construction. Les études préalables furent très brèves, et les évaluations alors proposées se sont trouvées de beaucoup trop basses; lès difficultés, en effet, se sont multipliées devant les directeurs de l'entreprise, médiocrité de la main-d'œuvre indigène, mortalité parmi les ouvriers noirs et les agents européens, glissements de terres pendant les pluies, encombrement sur une voie unique qui devait, d'un seul
point de départ mal outillé, ravitailler les chantiers à ravancement et les travaux en reprise ; il ne leur a même pas manqué d'être vilipendés par des publicistes d'Europe et presque acculés à la faillite ; leur bonne étoile les sauva pourtant des désastres irrémédiables ; la voie ferrée atteig'nit après trois ans son 28* kilomètre, et le nom de ce col de l'horizon » donné à cette crête de la falaise, d'où le rail n'avait plus qu'à serpenter sur le plateau, indique les perspectives meilleures qui s'ouvrirent dès lors, au delà des obstacles culminants vaincus.
En huit ans (1890-1898), le chemin de fer du Cong-o a été achevé, entre Matadi sur l'estuaire et Ndolo-Léopoldville sur le Pool, soit environ 450 kilomètres; les sommes dépensées en juillet 1898 montaient à 65 millions de francs, et l'on doit estimer que 5 millions au moins ont été ajoutés depuis pour parfaire les travaux, encore incomplets sur quelques points ; le prix du kilomètre ressort ainsi à plus de 160,000 fr., pour une voie de m. 75. Si ce chiffre paraît élevé, que l'on n'oublie pas que la voie est très bien établie, avec des rails lourds et des traverses métalliques, que tous les ponts sont en fer, le principal, celui de l'Inkissi, ne mesurant pas moins de 100 mètres, que le relief ondulé du plateau commandait un g-rand nombre de rampes et de courbes ; enfin, et ce serait sans doute l'explication la meilleure, que la compagnie n'a pu éviter les « écoles » d'une première et d'autant plus coûteuse initiative. Sans chicaner sottement sur des statistiques, mieux vaut examiner quelle sera, pour la
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mise en valeur de TAfrique congolaise, Tulilité du chemin de fer si heureusement terminé.
Il a tout d'abord drainé tout le haut pays, où avaient été accumulés pendant les travaux des stocks considérables d'ivoire et de caoutchouc ; comme par une bouteille dont le goulot brusquement débouché laisserait échapper tout le contenu, comme le Congo lui-même s'épancha, aux âges anciens, à travers la percée des monts de Cristal, ainsi sur la voie nouvellement ouverte ont afflué tous les produits amassés en amont. De là le merveilleux essor financier de la compagnie du chemip de fer, dès que la ligne a été livrée ; inaugurée solennellement en juillet 1898 — et vraiment l'effort accompli méritait cette éclatante consécration, — dès Tannée 1898, les recettes brutes en montaient à un million de francs par mois. La hausse des titres de la compagnie était donc des plus légitimes, et tous les termes impayés pendant la période difficile de la construction, sont aujourd'hui soldés entre les mains des porteurs.
Doit-on compter que le trafic maintiendra longtemps de pareils bénéfices ? Peut-être est-il sage de prévoir quelque tassement, à mesure que s'épuiseront les réserves du haut fleuve, cependant l'exploitation normale restera certainement très rémunératrice, si la compagnie, au lieu de considérer son œuvre maintenant achevée, se persuade qu'elle n'est, au contraire, qu'au début, que le chemin de fer n'est pas une fin en soi, mais un simple moyen, un moyen de compléter le réseau fluvial en le liant à la mer et d'outiller ainsi, en
vue d'une colonisation méthodique, tout le domaine hydrographique du Congo.
C'est là, nous en avons plus d'un témoignage, la pensée de la compagnie, dont les directeurs n'en sont plus à faire leurs preuves d'intelligence pratique ; en même temps que progressait la ligne du chemin de fer, toute une flottille de transports fluviaux étaient lancés en amont du Stanley-Pool ; les uns appartiennent à l'Etat, les autres à des compagnies particulières ; ils étaient en 1899 au nombre d'environ soixante, jaugeant de 50 à. 125 tonneaux ; Stanley n'avait amené ses deux chaloupes jusqu'au Pool qu'au prix d'une lutte presque épique contre la nature; aujourd'hui, le chemin de fer porte en deux jours, du paquebot d'Europe jusqu'aux eaux navigables de l'intérieur, les pièces de bâtiments autrement puissants; d'Anvers aux Stanley-Falls, en trois semaires de mer, deux jours de chemin de fer, douze à quinze de navigation fluviale, moins d'un mois et demi des musées de Flandre au cœur de l'Afrique noire, tel est le prestigieux voyage que le touriste le pi us débonnaire peut entreprendre, aujourd'hui, tout aussi tranquillement que le tour du bois de la Cambre ; et des commerçants y vont en hommes d'affaires, en attendant que des agences y envoient des bandes de gens de loisir.
Que l'on n'aille pas croire, pourtant, que l'on navigue sur le moyen Congo comme sur les grands fleuves d'Amérique, le Mississipi ou le Saint-Laurent : les vapeurs en service au delà du Stanley-Pool sont astreints à une marche lente et strictement surveillée ; les rivières
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étant souvent étalées avec une très faible épaisseur d'eau , les types de bateaux ont été spécialement adaptés à ces conditions, et ne peuvent donner une grande vitesse ; ils ne calent guère plus de m. 50, sont mus par une hélice ou plus généralement par une roue d'arrière, à palettes ; ils ne marchent que dans la journée, et doivent encore s'arrêter souvent pour renouveler leur provision de combustible, c'est-à-dire de bois : des escales de ravitaillement sont aménagées à cet effet ; il est à souhaiter que les chenaux, partout où les fonds sont médiocres, soient balisés pour éviter des échouages, accidents encore trop fréquents. Mais si nous faisons ressortir ces quelques inconvénients, il n'en faut pas moins insister sur la supériorité que ce réseau navigable assure au Congo belge sur toutes les autres colonies d'Afrique.
Les voies affluentes des rivières navigables ne sont à l'heure présente que des portages où les marchandises circulent à dos de nègre ; dans l'est et le sud-est de l'Etat, sur les plateaux, on a pu tenter de domestiquer des bêtes de somme, le bœuf et le zèbre ; rien de tel n'est possible dans le domaine équatorial du Congo, ces animaux paraissant incapables de s'y acclimater ; signalons toutefois l'intéressantsuccès de la compagnie des produits du Congo, qui a réussi à constituer dans l'île de Mateba, près de l'embouchure du fleuve, un troupeau de bovidés dont le lait et la viande sont consommés en amont jusqu'au Stanley-Pool ; un nouveau progrès serait d'en faire aussi des bêtes décharge; nous ne croyons pas que rien ait été fait encore, au
Cong'o belge, pour la domestication de Féléphant.
Pour que TÉtat indépendant atteig-ne une prospérité durable, il faut qu'il entre résolument dans 1* « âge de Tagriculture, » et ne se borne pasà faire du commerce, surtout d*après les errements de ses premières années. Les éléphants, traqués sans merci, sont de plus en plus rares ; aussi le marché de Tivoire, naturellement constitué à Anvers, n'a-t-il pas beaucoup développé ses af-' faires dans les derniers exercices ; la quantité d'ivoire que Ton y importe d'Afrique atteignit 245 tonnes, en 1897 et n'a guère monté depuis; il est vrai qu'il est difficile de s'en rendre exactement compte, les négociants intéressés ne laissant offrir que des lots limités, de manière à maintenir les cours ; mais la compagnie du chemin de fer a sagement décidé, ce qui serait une preuve de la diminution de l'ivoire, de n'en presque pas faire état pour dresser ses prochains budgets. La chasse de l'éléphant a été interdite dans tout l'Etat, sauf permission spéciale, par un décret du 25 juillet 1889; l'intention était>elle de protéger les éléphants, ou seulement de réserver là à quelques privilégiés le commerce de l'ivoire ? c'est ce qu'il n'est pas très aisé de démêler.
Le Bas Congo possède, comme la côte de Guinée, de nombreux élaïs ou palmiers à huile ; les indigènes recueillent volontiers les amandes et même fabriquent l'huile de palme, que les factoreries leur achètent couramment; c'est un travail peu pénible, d'un rendement très rémunérateur pour des noirs, mais qu'il est dangereux d'encourager sans contrôle, si l'on ne veut sacrifier l'avenir au présent. Avec le chemin de fer et les
vapeurs fluviaux, la cueillette des amandes de palme ne sera plus limitée au bas fleuve ; Télaïs est, en effet, très commun sur les bords de rArouhimi,d*où ses produits seront dirig'és sur Matadi sans frais trop considérables pour en rendre l'exportation impossible. Le caoutchouc abonde dans toute la forêt ; on en estime l'exportation, pour tout l'Etat, à 2000 tonnes par an, et de nombreuses compag^nies de commerce en font l'objet unique de leurs transactions ; la môme observation s'impose ici qu'à propos de l'élaïs ; il est nécessaire, si vastes que l'on suppose les réserves du Congo, de rég'ler l'exploitation par les indig'ènes, et d'introduire des procédés de plus en plus scientifiques de récolte et de coagulation du latex. Divers arbres sont dès maintenant exploités pour leur bois ; un tronçon de chemin de fer, long* de 30 kilomètres, a été ouvert de Boma au Mayombe, qui est une région d'épaisses forêts (printemps de 1900). D'autres arbres fournissent des fibres textiles, comme le rafia, qui pousse dans les poches les plus humides des galeries ; quelques-uns enfin, tels que le manguier, l'avocatier, etc.. portent des fruits comestibles : presque sauvages encore, ces fruits n'ont pas la délicatesse ou la saveur de ceux d'Europe, mais ils sont appréciés déjà des résidents européens, dont ils varient l'ordinaire, et l'on espère les améliorer par la culture, au point de leur ouvrir les marchés métropolitains.
La compagnie du chemin de fer, pour faciliter l'exploitation des produits du haut pays, accorde des tarifs de faveur à toutes les marchandises destinées à la cons- L'Afrique. 6
truction et à l'outillage des postes d'âmont. Les blancs ne pouvant surveiller les travailleurs noirs s'ils ne se trouvent établis dans un confort au moins relatif, on comprend qu'elle contribue, par cette concession, au prog'rès des cultures coloniales, dont les Européens seuls seront long'temps encore les directeurs. L'Etat indépendant a tenté des plantations à Léopoldville, à Kinchassa sur le Stanley-Pool et dans la plupart de ses stations du haut; les deux plus prospères sont Goquilhatville, et la Nouvelle-Anvers, en pays Bang-ala; à Coquilhatville, 300 hectares sont défrichés, et progressivement complantés en café et cacao ; des jardins potagers produisent tous les légumes d'Europe, plus charnus peut-être, mais moins fermes et moins appétissants que ceux de nos climats. Les chefs indigènes, depuis un arrêté d'avril 1897, sont obligés de planter dans leurs villages telles espèces et en telles quantités qu'il leur est prescrit par les agents de l'Etat.
Le sol fertile du Congo porte, sans les façons multiples de notre agriculture savante, une belle variété de produits dont les uns assurent la subsistance des indigènes et des résidents étrangers, tandis que d'autres sont matière d'exportation ; mais pour tirer parti de ces richesses, le blanc ne peut se passer du travailleur nègre ; or c'est seulement par la contrainte que l'on a j usqu'ici décidé les nègres congolais au travail. Le chemin de fer a multiplié sur la main-d'œuvre noire des expériences de toutes sortes ; faute d'auxiliaires recrutés sur place, il a dû s'adresser à des Sénégalais, accessibles à la tentation de l'argent, vigoureux et très ma-
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niables si Ton sait les prendre à la fois par la confiance et par la vanité ; lors des fêtes de Tinaug'uration, les invités remarquèrent, à toutes les stations, des groupes de cases pavoisées aux couleurs françaises : c'étaient les villages des ouvriers sénégalais, parmi lesquels beaucoup d'anciens tirailleurs, parlant un peu français, et se parant aux jours chômés de vieux effets d'uniforme.
Les Belges ont obtenu des services des Sangos et des Bangalas, qui avaient pourtant, en 1877, fait une conduite si peu amicale aux pirogues de Stanley. Ce n'est là encore qu'une exception. Les noirs, fixés sur les exploitations, sont astreints au travail, mais jamais leur effort n'est très intense ; il convient, en ces pays, de prendre à rebours le dicton venu des Antilles et de dire « flâner comme un nègre ». On a beaucoup parlé dernièrement des « incidents de la Mongalla », c'est-àdire des cruautés de quelques agents européens et d'un soulèvement conséquent des riverains de ce fleuve; nous ne saurions trop vivement approuver le rapport qui fut, à cette occasion, adressé au gouvernement belge par M. de Guvelier, secrétaire général des affaires étrangères, pour l'Etat indépendant. Le maintien de l'autorité, dit M. de Guvelier, n'est pas inconciliable avec les devoirs supérieurs de l'humanité ; il convient de répri-. mer toute violence contre la personne et les biens des indigènes mais, pour substituer au régime de paresse générale, de luttes civiles et d'esclavage un état social meilleur, il faut aussi proclamer, imposer en cas de nécessité, la loi du travail régulier et rémunérateur.
Et ce sera tout bénéfice pour tous ; l'ouvrier nègre, fixé près des Européens, sera initié aux cultures potagères et, partout où il sera possible, à Télevage ; ainsi perdra-t-il petit à petit, par la faculté de consommer des aliments nouveaux pour lui, le besoin et môme le goût de la chair humaine.
L'Etat indépendant du Congo, malgré les critiques qui ne lui ont pas été ménagées, a donc abordé très intelligemment les problèmes de la transformation européenne de l'Afrique ; il a complété le réseau de ses communications naturelles par des travaux qui ouvrent l'accès facile d'immenses territoires ; il est administré de façon telle que la dispersion des efiForts individuels n'y fait pas tort à l'unité organique de son développement ; il ressemble beaucoup, et ceci n'est pas un reproche, à une vaste maison de commerce, dont les divers bureaux seraient les compagnies qui s'en partagent l'exploitation et dont les directeurs, résidant à Anvers et à Bruxelles, ne forment qu'un petit groupe, très cohérent et très obéi. Le « domaine privé » (appartientil personnellement au souverain ou à l'Etat ?) fait, à lui seul, plus de la moitié du commerce du caoutchouc et les neuf dixièmes de celui de l'ivoire. L'Etat est fort intéressé, de manière ou d'autre, dans plusieurs compagnies privées. Il y a là une forme administrative et politique, souple et solide, dont la hardiesse déconcerte notre manie française d'assimilation et d'abstraction : l'œuvre n'en est, pour nous-mêmes, que plus curieuse et plus instructive.
En 1897, le mouvement commercial de l'Etat indé-
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pendant du Congo, alimenté surtout par les régions de plaine équatoriale que draine le chemin de fer du bas fleuve, a dépassé quarante millions de francs, dont les trois quarts représentent les échanges avec la Belgique ; il montait en 1899 à 66 millions. Après avoir été passionnément discutée, chez nos voisins, la politique congolaise est aujourd'hui admise de tous, du moins en principe ; la presse a été gagnée la première et Topiniçn la suit ; l'exposition du Congo, à Tervueren, est devenue pour les Bruxellois une sorte de musée du dimanche. Certes, la part de la spéculation doit être faite, dans la hausse des valeurs congolaises, mais ce mouvement est aussi fondé en raison sur des progrès accomplis et les initiateurs qui n'ont pas faibli devant les déboires de la première heure ont le droit de s'en montrer fiers.