RÉPUBLIQUE D'ORANGE
I. AIRE ET POPULATION : LES BOERS DE l'ORANGE. Il II. AGRICULTURE, INDUSTRIE, COMMERCE. Il III. GOUVERNEMENT, ADMINISTRA- TION, FINANCES. Il IV. VILLES OU BOURGADES.
C'EST, officiellement, et nationalement, à la hollandaise, le Oranje Vrij Staat ou « État AIRE libre d'Orange ».
ET La moindre des deux républiques néerlan-
popuLATioN : daiscs du plateau, en étendue comme en popula-
LES BOERS tion, l'État libre d'Orange est borné par des
DE L'ORANGE territoires britanniques sur les deux tiers de son
pourtour : à l'ouest il confine au Griqualand-
West; au sud il touche à la colonie du Cap, tandis qu'à l'est il
est limitrophe du pays des Ba-Souto et de la Natalie.
Avant la découverte des gisements diamantifères, la grande enclave de forme ovale attribuée à l'État libre d'Orange était bien délimitée de tous les côtés par des frontières naturelles. La haute chaîne des Draken-bergen le sépare du Natal entre les sources du Vaal et celles du Caledon; ce dernier cours d'eau, puis des avant-monts forment la frontière du pays des Ba- Souto ; au sud l'Orange, qui a donné son nom à la république, marque la limite par les méandres de son lit, tandis qu'au nordouest et à l'ouest le cours du Vaal avait été choisi pour ligne de partage. Mais l'espace péninsulaire compris entre l'Orange et le Vaal, en amont du confluent, a été détaché du territoire de la République et confisqué par l'Angleterre avec ses gîtes de diamants.
Dans son ensemble, le pays est un plateau de pâturages
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L'Afrique Australe. chapitre
peu accidenté, d'une altitude moyenne de 1 300 à 1 400 mètres, s'inclinant en pentes insensibles du nord-est vers le sud-ouest et n'offrant de terres fertiles que dans les régions orientales voisines de la montagne. La superficie de l'État est évaluée à 131 070 kilomètres carrés, soit tout près du quart de la France, avec une population qu'on peut supposer voisine de 250 000 âmes, et que le recensement du 31 mars 1890 avait fixée à 207 503, soit moins de deux personnes par cent hectares.
Le Vrij Staat doit son origine, en tant que pays de Blancs, d'Européens, au Grand Trek d'avant 1840.
Comme on le sait, l'État libre ne fut pas plutôt établi que l'Angleterre se l'appropria.
Mais, en héritant de ce nouveau domaine par voie de contrainte, les Anglais durent en même temps prendre à leur charge des guerres contre les Ba-Souto et autres indigènes, et le budget annuel de la métropole se trouva grevé de dépenses considérables, qui firent regretter l'annexion. Le gouvernement britannique finit par proposer aux Boers de leur rendre l'autonomie politique, moyennant la promesse formelle que l'esclavage ne serait pas rétabli chez eux. Les Hollandais acceptèrent ces conditions, et, en 1854, le Vrij Staat d'Orange était reconstitué. Depuis cette époque il n'a cessé de prospérer, jusqu'aux malheurs immérités de 1899 et 1900.
Les Boers sont ici ce que partout ils sont; cependant on leur reconnaît moins de « civilisation » qu'aux Hollandais du Cap, moins de rudesse et de primitivité c{u'à leurs frères du Transvaal. Cela « va de soi » : à la marche des contrées sauvages, les Transvaaliens sont forcés de s'accoutumer un peu à la sauvagerie, tandis que les gens de l'Orange sont à la frontière du pays depuis longtemps colonisé, policé, devenu presque « européen ».
Le recensement de 1890 compta dans l'État libre 77 716 Blancs, 129 787 Noirs (des Cafres), soit donc 207 503, avec prédominance des hommes sur les femmes : 40 571 contre 37 145 chez les Blancs; 67 791 contre 61 996 parmi les Bantou.
Parmi les Blancs, 51 910 étaient nés dans le Vrij Staat, 21 116 dans la colonie du Cap, 1 002 dans le Transvaal, 869 dans le Natal, 56 dans le Griqua-Land occidental, 2 549 en Europe, 214 dans le reste du monde.
Ces nombres sont du plus grand intérêt, en ce qu'ils montrent à quel degré l'élément néerlandais domine dans l'Orange. Les 51 910 personnes qui ont vu le jour dans l'État libre sont naturellement des Hollandais issus des errants et batailleurs du Grand Trek. Les 23 000, ou environ, qui sont arrivés du Cap, du
SIXIÈME République â^ Orange.
Transvaal, du Natal et du Griqua-Land occidental ne peuvent pas ne pas être en immense majorité des Afrikanders de langue bas-allemande attirés vers le plateau de l'Orange par la communauté de langue, de mœurs, d'idées, de secte, et il ne doit y avoir que très peu d'Anglais parmi eux. Enfin, les 2 549 immigrants d'Europe se sont certainement recrutés autant en Allemagne et en Hollande qu'en Angleterre. Le recensement des confessions confirme toutes ces probabilités : on a noté 68 940 membres de l'église réformée de Hollande, contre 1 353 anglicans, 753 wesleyens, 312 luthériens, 466 catholiques, H3 juifs, 1 809 individus d'autres cultes (mahométans, etc.) et 3 970 de « religion inconnue », soit des sceptiques, soit des gens dont on a oublié de s'enquérir à ce point de vue spécial.
Cette prépondérance de l'élément hollandais austral n'a pas dû s'affaiblir durant la décade 1890-1900. 11 est venu des immigrants de la Grande-Bretagne, mais pas en grand nombre, et contrebalancés par des arrivants d'Allemagne et des Pays-Bas qui se fondent plus volontiers dans le « magma » néerlandais que dans le « magma » anglais; et surtout les Afrikanders du Cap ont continuée essaimer vers l'État libre. Par contre-partie, une foule de gens de l'Orange ont été sans nul doute attirés vers le Transvaal, les mines d"or, Johannesburg et autres lieux de vie et d'appel.
Il n'est pas probable que le dénombrement de 1900 trouve ici cent mille Blancs : d'ailleurs la guerre maudite qui termine le siècle aura certainement fait de douloureux vides parmi les Boers de l'Orange.
Ces Boers habitent presque tous la campagne, tandis que les Anglais et assimilés vivent à peu près tous dans les villes et bourgades, aux croisements de route, aux lieux de marché, partout où peut vivre ou seulement vivoter un boutiquier.
Les fermes où les Boers demeurent ne sont guère aimables et le plateau n'est pas gai non plus. Les voyageurs en déplorent unanimement la monotonie « grise, noire, ou brûlée, excepté en septembre et en octobre, alors que les premières pluies ont vêtu d'une verte parure la plaine immense et ses montagnes désolées. Ici pas de printemps odorant, pas d'automne fécond en fruits; les jours et les nuits de l'été, avec leurs chaleurs terribles, succèdent presque sans transition à un hiver sec et même assez froid..., mais le ciel est toujours limpide, l'air admirablement clair et pur ». C'est en haut qu'est la féerie, la magie, la beauté; en bas, l'uniformité, la banalité, la tristesse, autour des fermes, qui sont des maisons basses à côté des eaux d'un ruisseau (quand le ruisseau coule, et c'est rare) ou d'une
source qui ne tarit pas (cas plus rare encore) ou d'une mare prompte à la sécheresse.
La profusion de vie animale, qui, avec l'extrême et presque trop constante beauté du ciel, faisait jadis le grand charme du pays d'Orange, en a presque entièrement disparu. Au milieu du xix^ siècle on tirait encore 75 à 80 lions par an dans le district deBloemfontein; en 18G0, en une seule chasse, autour d'une ferme voisine de la capitale de l'État, 3 000 bètes mordirent la poussière.
Le paysan, le pasteur qui vit dans ces fermes ayant pour tout plancher une terre battue, « liée et durcie par du sang de bœuf et des fourmis-termites pilées, le tout recouvert toutes les semaines de bouse de vache étendue d'eau », le Boer de l'État d'Orange est un calviniste aussi zélé que ses ancêtres français de la Révocation de l'édit de Nantes, et ceux qui le connaissent pour l'avoir fréquenté s'accordent à déplorer son fanatisme (d'ailleurs sans intolérance pratique) et son étroitesse d'esprit. Ce qu'il lit, et il ne lit guère autre chose, « c'est quelque vieille bible usée de 1637, des livres de psaumes, le calendrier de l'année passée, les actes de synode de Dordrecht et quelques traités religieux en langue hollandaise, tels que la Trompette de l'Éternité, le Coup de tonnerre atteignant l'impie, le Baume miraculeux de Dethleliem, etc.; tous traités datant de la fin du xvii"^ ou du xvine siècle, car les théologiens plus récents sont portés à la nouveauté et par cela même antipathiques au Boer de l'Orange, le plus entêté et le plus puritain de tous les calvinistes... » Ce n'est pas le Nouveau Testament qui l'intéresse, mais l'Ancien, et surtout les cinq livres de Moïse; Abraham, Isaac, Jacob, Moïse sont les modèles qu'on cherche à imiter, et l'on ne cesse de se dire : « Quel bonheur si nous avions ici les lois de Moïse! » L'histoire des patriarches l'attire et lui plaît parce que la vie d'Abraham était semblable à la sienne : les troupeaux, l'existence nomade, les sécheresses, le désert, tout ce qui l'entoure se retrouve peint au vif dans la Bible.
Imbus ainsi des livres de 1' « Ancienne alliance », errants comme les Juifs ù la recherche d'une « terre promise », les Boers ont cru de bonne foi que les indigènes ont été créés et mis au monde pour les servir; ils voyaient, ils ont vu en eux autant de « Chananéens, Amorrhéens et Jébuséens » voués d'avance à l'esclavage ou à la mort. A l'exception d'une seule peuplade de Ba-Rolong qui, par haine des Ba-Souto, s'était alliée aux Hollandais, ceux-ci ont exterminé ou chassé toutes les tribus, hottentotes ou bantou, qui vivaient sur le territoire de leur répu-
SEPTIÈME République d'Orange.
blique. Ils ont fait le vide devant eux, brisant toute organisation politique des indigènes et ne les admettant que comme serviteurs, sans aucun lien commun de solidarité nationale. Les Noirs, il est vrai, sont plus nombreux que les Blancs dans les limites de l'État, mais ce sont presque tous des immigrants pauvrement salariés, Cafres, Be-Chuana, Hottentots ou métis de Sainte-Hélène. La loi leur défend de voter, de porter des armes, de posséder un lopin de terre en propre; la coutume leur interdit de demeurer à côté des Blancs.
Les Boers du Vrij Staat rachètent ces défauts d'esprit, étroitesse, rudesse, et jusqu'à un certain point inintelligence, par toutes les vertus de leur race, vertus de famille, patriotisme, énergie, ténacité, fécondité qui leur garantit la durée.
Agriculture n'est pas ici le mot propre; pas-
// torat répond mieux à la vérité des choses, car
AGRICULTURE, les 6 000 fcrmcs que l'État libre comprenait en
INDUSTRIE, 1890, les 10 300 de l'an 1898 sont beaucoup moins
COMMERCE vouées au labourage qu'au pâturage. Le ciel trop
aride le commande, qui tarit les moissons dans
leur sève partout où ne les sauve pas l'irrigation artificielle ; là
où celle-ci les vivifie le sol donne d'opulentes récoltes, dans une
terre rouge naturellement féconde; mais ces lieux privilégiés
sont, il va de soi, fort rares, puisque le climat de l'État libre
a la sécheresse pour caractéristique. On y sème le maïs,
l'avoine, on y plante la pomme de terre, on y soigne le melon,
la citrouille, les divers légumes; on y cueille la figue, la pèche,
la grenade, l'orange quand le froid de l'hiver n'a pas gelé la
fleur de l'oranger.
Les 6 000 fermes de 1890 occupaient tout près de 10 millions d'hectares, dont 101400 seulement cultivés, le reste en pacages pour 250 000 chevaux, 276 000 bœufs de travail, 619 000 bœufs porteurs ou bœufs de charroi et 6 620 000 moutons, plus 838 000 chèvres et 1 461 autruches.
Les 10 500 fermes de 1898 répondent ensemble à près de 12 millions d'hectares. Aucune statistique ne nous renseigne sur les progrès ou les reculs de la gent « bestiale » entre ces deux dates. De 1880 à 1890, les chevaux avaient presque doublé, les bœufs plus que doublé, les moutons s'étaient augmentés de près de 1 600 000, les chèvres de près de 200 000; dans le même laps de temps l'étendue des terres cultivées avait doublé : 10 300 fermes pour 12 millions d'hectares contre 6 000 fermes pour 10 millions d'hectares, il y a là une preuve vivante dune grande tendance au morcellement de la propriété.
V Afrique Australe. chapitre
Des nombres ci-dessus il appert que la « moutonnerie » est la principale richesse du Vrij Staat. Plus des neuf dixièmes de la laine que les marchands anglais exportent de Durban proviennent des troupeaux qui paissent l'herbe de la « Trans- Montagne », laquelle herbe, nous dit-on, est réellement bleue, plutôt que verte.
L'agriculture n'a pris quelque importance que dans les districts orientaux qu'arrosent les eaux divisées du Caledon et de ses affluents ; dans les régions de l'intérieur et de l'occident, où les eaux sont rares, les propriétaires prennent grand soin de les capter au moyen de barrages ; aucune goutte ne se perd, et des jardins verdoyants, des bouquets d'arbres embellissent les abords des maisons de ferme, au milieu des mornes pâturages. Ce sont les agriculteurs de l'État d'Orange et du pays des Ba-Souto qui ont nourri les chercheurs de diamants à l'époque où la fièvre minière attirait les immigrants par milliers vers les terres infertiles des Gri-Koua.
Fournisseur agricole du Cap et du Natal, l'État libre exporte aussi le plus luxueux de tous les produits et que, bien sûr. il ne saurait comment consommer lui-même : les diamants; d'ailleurs en quantités bien moindres que ce Griqua-Land occidental dont les Anglais l'ont dépouillé. Si nous nous en tenons aux dernières années, il en a fourni pour 11 704 425 francs en 189G; pour 10 333 675 francs en 1897; pour 37 700 0U0 francs en 1898 : en cela, comme on voit, les années se suivent et ne se ressemblent pas. Le sous-sol paraît assez riche; on y a trouvé de l'or et surtout de la houille en abondance; mais, comme de juste, ces trésors ne s'ouvriront largement que le jour où le réseau des routes, notamment des voies ferrées, aura suffisamment resserré ses mailles.
En 1898, la république d'Orange disposait de 821 kilomètres de chemins de fer, dont 550 environ pour la ligne « mère » qui traverse le pays dans sa plus grande longueur, du pont de Norval, jeté sur le fleuve Orange entre le territoire du Cap et celui de l'État libre, jusqu'au pont qui franchit le Vaal à Viljoensdrift entre l'État libre et le Transvaal. Ce chemin de fer « capital » passe par Bloemfontein et Kronstad; il envoie des embranchements sur Fauresmith, sur Béthulie et sur Burghersdorp (dans la colonie du Cap), sur Winburg, sur Vierfontein, sur Heilbron. A noter aussi la ligne de Bethlehem au col de Van Reenen qui troue les Draken-bergen à 1 650 mètres d'altitude : là cette voie passe dans le Natal pour s'y continuer jusqu'à Durban par Ladysmith. Sauf le chemin de fer de Bethlehem aux Draken-bergen, toutes ces voies ferrées sont propriété de
SEPTIÈME République dC Orange.
l'État depuis le 1" janvier 1897. En outre, plus de 500 kilomètres sont en construction, ou à l'étude.
Il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de donner les vrais chiffres exprimant le commerce de l'État libre qui, de tous côtés environné de terres, ne communique avec le monde européen et américain, au delà des mers, que par les ports du Cap, de la Natalie, et sans doute aussi déjà quelque peu par Lourenço Marques. Cependant, depuis la Convention de 1889 avec la colonie du Cap et celle de 1898 avec la Natalie, on peut se rapprocher de la vérité, quant à l'exportation, car ces deux pays tiennent compte des marchandises destinées au Vrij Staat; moyennant un droit de trois pour cent comme frais de perception, elles recueillent et totalisent pour lui les droits d'entrée qui sont une des principales recettes du gouvernement de Bloeinfontein (3 055 000 francs en 1898). Le tableau ci-dessous donne le détail des transactions dudit Vrij Staat avec les pays environnants. Il est bien entendu que le commerce avec la colonie du Cap et avec le Natal ne représente pas seulement ce qui va vers ces deux pays ou ce qui en provient, mais aussi ce qui y transite, allant outre mer, ou bien en venant :