PROTECTORAT DU BE-CHUANA-LAND
I. LE PAYS. Il II. LES HOMMES. Il III. GOUVERNEMENT, ADMINISTRATION.
LE Be-Chuana-Land, suivant l'orthographe officielle anglaise, et, à la française, le pays / des Be-Chuana, fait partie de l'empire colo-
LE PAYS niai anglais depuis 1883. Les longues et larges rivières sèches Molopo et Nosob, qui composent à elles deux un tributaire fort intermittent de l'Orange, le séparent, au sud, d'une autre contrée de Be-Chuana, du Be-Chuana-Land annexé à la colonie du Cap ; à l'ouest et au nord il a l'Afrique allemande du Sud-Ouest; puis s'étant approché de la rive droite du Zambeze jusqu'à le toucher, en un point seulement, au lieu de rencontre du Sud-Ouest allemand, de la Rhodésie, du Be-Chuana-Land lui-même, il a pour frontière, à l'est, d'abord la dite Rhodésie, puis le Transvaal. Dans ces limites il occupe 531 670 kilomètres carrés, donc un territoire un peu plus vaste que la France, avec 200 000 habitants peut-être, soit une personne sur 2 300 à 3 000 hectares. C'est presque le désert, et ce ne sera jamais beaucoup plus que le demi-désert car, faute de pluies, le Be-Chuana-Land protégé ne vaut pas grand'chose; heureusement pour elle, la Grande- Bretagne a peu de colonies aussi déshéritées dans son empire mondial.
Tout n'y est pas également mauvais cependant : il faut y distinguer l'Est, le Sud, le Nord.
L'Est, tout au long de la frontière du Transvaal, au-dessus de la rive gauche du Limpopo, doit à ses altitudes, le plus souvent supérieures à 1 000 mètres, quelquefois à 1 200, et à la
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plus grande quantité de pluie que le sol y reçoit, une certaine fertilité, de bonnes pâtures, des bosquets, presque des forêts. Le gros de la population s'y concentre; c'est donc fort à propos qu'on y a fait passer le chemin de fer du Cap à Buluwayo et au Zambeze. Le Sud a nom Kalahari : c'est tout dire, parce que si ce pays de la sécheresse n'est pas aussi vaste, ni aussi saharien qu'on le faisait à l'origine, on doit pourtant reconnaître que ses sables rougeâtres, ses pierres, ses lagunes presque toujours desséchées, blanches d'efflorescences de sel, ne seront jamais un pays « découlant de lait et de miel ». Qu'attendre d'une étendue qui n'est guère autre chose que de l'espace et où l'on peut chevaucher huit jours sans trouver une goutte deau? L'avenir ne lui promet guère plus qu'aux hamadas sahariennes ou aux solitudes les plus « dénuées » de l'Australie occidentale ou centrale. Le Nord est peut-être en voie de se « kalahariser «, mais il n'est pas encore Kalahari : si les rivières y passent de plus en plus à l'état d'ouadi, l'une d'entre elles, ia Zouga, coule toujours ; elle vient d'ailleurs de fort loin et ses destins sont changeants.
La Zouga commence sous le nom d'Okavango ou Kou- Bango, dans l'Angola où on la prit d'abord pour un affluent du Cunene, fleuve tributaire de l'Atlantique; mais le Cunene tournant au sud-ouest, le Kou-Bango fait virevolte au sud-est. Accru du Kouito et après s'être ouvert à des lits secs de torrents venus de la Deutsch Sud-West Afrika, il entre dans le Be-Chuana-Land protégé, au-dessus des cascades de Popa, sous le nom de Tauché, Tioghé ou Tonké : là il s'égare dans de vastes marécages. L'ancien lac qui remplissait cette région de l'Afrique, entre les hauteurs riveraines du Limpopo et les monts de la Deutsch Sùd-West Afrika, avant sa vidange par l'ouverture des gorges du Zambeze, n'a pas complètement disparu : il en reste des étangs épars qui diminuent, augmentent, restent en place ou se déplacent suivant la force, la durée des pluies et le dépôt des matières alluviales. La formation lacustre du sol, non moins que son horizontalité, prouve ici le long séjour des eaux en une vaste mer intérieure; toute la plaine est comme pavée d'une espèce de tuf plus ou moins tendre, selon qu'il est exposé à l'air ou recouvert de débris; et partout où l'on creuse, on ramène à la surface des coquilles fluviatiles analogues à celles du Zambeze. Le lit du Tauché, ceux des rivières qui descendent du pays des Dama-Ra pour se ramifier dans la grande plaine, sont bordés de dépressions où les eaux de pluie s'amassent en lacs temporaires. Dfe plus, ces cours d'eau se divisent en embranchements, en
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mololla comme disent les indigènes, en laagten, comme disent les Boers ; lits divisés et subdivisés où s'épanche le trop plein de la masse liquide en saison pluvieuse, et par où ce trop plein revient au courant majeur pendant la sécheresse; mou-
couRS d'eau a pentes indécises.
1 8<^-Anflara
Gain - -^-^igi;
Est de Greenwich
D'opré'S S. Fussayye .
sooKil.
vement alternatif pareil à celui du Tonlé-Sap en Cambodge ou à celui du Niger dans les coulées et les lacs en amont de Tombouctou.
Le Tauché s'achevait, il y a moins de vingt ans, dans un lac appelé Ngami, Nagabi, Naabi, c'est-à-dire 1' « Eau par excellence », ou, d'après Chapman, le « lac de la Girafe ». Cette « Eau par excellence » était un bassin à rives changeantes, comme les chotts et sebkhas de la Berbérie; nul voyageur n'en donnait un
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même tracé. Le rivage le plus constant était celui du sud, parce que le sol se relève en cet endroit; il forme même à quelque distance du bas-fond une saillie de collines, les Makkapolo, dépassant de 365 mètres le niveau du bassin, qui, d'après le professeur Rosier, est à 857 mètres. Cette altitude a été trouvée la même en trois points distants les uns des autres de plusieurs centaines de kilomètres : au dit Ngami, sur le fond salé du Makari-Kari et sur le cours du Tchobé, tributaire du Zambeze, à l'ouest de Linyanti. Ainsi le pays est bien un plateau, de par sa platitude extraordinaire, et l'on ne peut le considérer que comme le fond d'un lac parfaitement nivelé de siècle en siècle par le dépôt des alluvions.
Découvert en 1849 par Livingstone, le Ngami lui parut alors avoir une centaine de kilomètres, de l'est à l'ouest; il était beaucoup moins large, et de la rive méridionale on pouvait apercevoir celle du nord. Les indigènes évaluaient le tour du lac à trois journées de marche; mais il eût été difficile d"en faire la circumnavigation, car l'eau était si peu profonde qu'en maints endroits les bateliers ne pouvaient se servir de la rame et devaient pousser à la perche leurs esquifs ou leurs radeaux de joncs.
C'était d'ordinaire pendant les mois d'avril et de juillet que le lac atteignait son niveau le plus élevé; alors ses eaux, allégées par les affluents, devenaient douces, tandis que pendant la décrue, à mesure que la nappe s'abaissait, se rétrécissait, l'onde se faisait saline et laissait môme des efflorescences de cristaux sur les roseaux de ses bords, qui en certains endroits le bordaient d'une lisière verte de plusieurs kilomètres en largeur. De fréquentes oscillations avaient lieu dans le niveau du Ngami, ce qui provenait évidemment de la différence de pression barométrique sur ce bassin à fond plat, aussi bien que de l'écart entre les apports ou les reflux du Tauché et des autres rivières. Les vents réguliers du soir et du matin déplaçaient le lac; le matin, la brise de l'est poussait ses eaux vers l'occident, puis, en tournant avec le soleil, la brise du soir ramenait les eaux vers l'orient : « Chaque jour il va paître, puis rentre au bercail », disaient les indigènes. D'après Livingstone le Ngami était alimenté, non seulement par des rivières visibles, mais aussi par des nappes souterraines issues des collines du sud, où des grès poreux reposent sur une assise de roche imperméable. En maints endroits le sol était assez bien arrosé pour que la végétation arborescente offrît un aspect de richesse et d'éclat comparable à celui des terres alluviales du bas Zambeze; ailleurs, au contraire, on ne voyait que des
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arbres épineux, des brousses, ou même la morne étendue des sables.
Le Tauché, qu'Anderson nous représente comme une rivière étroite, mais profonde, ne se verse plus dans le Ngami, et le Ngami n'existe plus.
Le cours d'eau désertique prolongeant le « rio » Koubango des Portugais de l'Angola se divisait en plusieurs branches avant son arrivée dans le lac; ces diverses branches ont cessé de l'atteindre, sauf une. Mais, vers 1886, cette dernière a été arrêtée à une trentaine de kilomètres en amont du Ngami par les Be-Chuana, riverains des Makoba, qui le firent refluer derrière des fascines de chaume et de roseaux en une expansion qui est le Makoba Vley des Boers, « l'étang des Makoba »; et depuis lors le Tauché ne va pas plus loin.
Si l'on a pu facilement barrer la route au Tauché, c'est que le Tauché est devenu bien faible. Sans doute, les plateaux au nord du Kalahari tendent à ressembler de plus en plus à ce désert par la dessiccation plus complète du pays; et que le phénomène soit passager, ou qu'il doive durer longtemps ou toujours, il paraît évident que tous les cours d'eau du pays ne cessent de diminuer; ils passent incessamment à l'état de ouadi, et tout autour d'eux, comme autour des étangs toujours plus vides, le pays se stérilise. Ainsi les environs du Ngami, que Livingstone nous vante comme si magnifiquement opulents dans les lieux arrosés, sont aujourd'hui le pays de la mort : fange au lieu de lac, l'eau n'irrigue plus, le soleil brûle tout, les cultivateurs ont disparu, les pêcheurs aussi, et la vie végétale ayant dépéri, la vie animale a dépéri comme elle.
Pendant la plus grande partie de l'année, le Ngami s'épanchait à l'est par le cours de la Zouga ou Botletli, qui dès la sortie du lac, était une onde vraie, un courant d'eau, tandis qu'aujourd'hui, Botletli ou Zouga, elle ne se dégage que peu à peu du marais et n'est plus guère elle-même qu'un palus oîi la saison des pluies seule évoque une rivière continue courbant des herbes, des roseaux et des papyrus.
A mesure qu'elle descend, elle se divise et subdivise, croise et entrecroise des coulées et perd graduellement de sa force. Enfin elle n'a plus que 25 mètres de large en un lit de 500 mètres d'ampleur que les longues pluies peuvent remplir, lorsqu'elle arrive à sa fin dans les lagunes salées du Makara- Kara ou Makari-Kari, c'est-à-dire « du Mirage », dont les eaux, lorsqu'il y en a, se déplacent de çà et de là, suivant la direction des vents.
Le pays étant absolument plat, comme on l'a déjà dit, du
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Ngami au Makari-Kari, sur un espace qui n'a pas moins de 400 kilomètres de l'ouest à Test, le moindre obstacle, le moindre changement de pression, la moindre alternative de sécheresse et d'humidité, la croissance de quelques bouquets de joncs, suffît pour modifier le mouvement des eaux qui errent dans la plaine aux « Mille Lacs ». La contrée est traversée, dans tous les sens, de lits fluviaux emplis ou desséchés, de mares et de salines qui se déplacent et se reforment. La ramure des laagten est tellement enchevêtrée, qu'à l'époque des hautes eaux, quand les naturels se hasardent en barque sur les courants de la plaine, il leur arrive souvent de s'égarer et de passer des journées à la recherche de leur chemin. Même la Zouga, la seule rivière du plateau qui ait de l'eau en toute saison, renverse son courant : tandis qu'en avril et en mai elle sort des palus du Ngami, elle s'y verse pendant les deux mois suivants. Dans la période des hautes eaux, une branche de la Zouga, la Machabé, se porte dans la direction du nord, et tandis qu'une partie de ses flots va se perdre au milieu des sables, une autre partie atteint le Tchobé, c'est-à-dire un tributaire du Zambeze. Ainsi le système hydrologique de l'Okavango et celui du Zambeze se rattachent temporairement l'un à l'autre : la jonction des eaux en un même bassin fluvial est rétablie momentanément comme au temps jadis, quand dans une Afrique australe plus humide, FOkavango s'achevait en toute saison dans le Zambeze.
L'Okavango communique sur un autre point avec le Zambeze. Voici comment : un peu en amont des chutes de Popa, dans la région plate, dans l'étroite et très longue bande de terrain qui prolonge la Deutsch Sud- West Afrika jusqu'à la rive droite du Zambeze, au moment d'entrer dans le Be-Chuana- Land, qui fut le lac vidé par la brèche du grand fleuve, il détache à gauche, en saison des pluies seulement, une coulée qui descend lentement vers l'est et va s'unir au Koua-Ndo, plus bas Tchobé, qui est un tributaire droit du Zambeze au-dessus de sa grande chute.
Dans le pays de la Zouga, de belles forêts où çà et là se dressent les hampes des palmiers, de grands baobabs isolés dominent l'étendue; quelques buttes, prenant l'aspect de montagnes, apparaissent en îlots et en archipels au milieu de l'ancienne mer africaine. Le pourtour de la plaine est en grande partie composé de formations volcaniques. Les Be- Chuana ont donné le nom très juste et très pittoresque de letcliâ ou « casseroles » aux nombreuses mares ovales ou circulaires qui se creusent en si grand nombre dans ces plaines « sans bornes », les unes buvant la Zouga, donc pleines en
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tout temps, les autres, creuses de 10 à 15 mètres et n'ayant d'eau qu'aux grandes pluies.
Les pays du Ngami, de la Zouga,du Makari-Kari, au-dessus desquels bourdonnent des milliards de moustiques, dégagent des fièvres terribles qui éclatent dès les premières averses de l'humide saison. Ce sont ces fièvres qui décimèrent si misérablement les familles des Boers du trek dont les survivants ne s'arrêtèrent que dans l'Angola.
Une contrée où coule tout le temps une rivière (encore que bien maigre et presque nulle au bout d'environ 2 000 kilomètres de voyage), une région où des pluies trop courtes, trop rares sans doute, enflent tous les ans les lacs, les mares, les torrents, ne peut pas ne pas mieux valoir que le Kalahari, et il y a lieu de croire que des centres agricoles y prospéreront un jour dans les lieux humides, surtout dans ceux qui sont aujourd'hui des marais; car, partout où il y a des palus, il y a de l'eau, et dans les pays chauds, partout où brille une goutte d'eau la terre, fût-elle sable pur ou roche dure, éclate en fécondité. Mais qu'espérer vraiment si ces plateaux sont bien en voie de dessiccation progressive?
Dans l'instant présent, la girafe et l'autruche en sont les plus nombreux habitants.
Les Européens, Boers ou Anglais, sont encore
presque une rareté dans le Protectorat du Be-
II Chuana-Land; on n'en rencontre que dans les
LES HOMMES quelques villes des indigènes, au voisinage des
grands chefs, et dans celui des commerçants,
traitants, aventuriers, et aussi des missionnaires :
ceux-ci et ceux-là conseillers fort écoutés de Leurs Majestés
noires.
Parmi les nations des Be-Chuana dont les troupeaux broutent par ici, les Ba-Rotsé ou Ba-Houroutse vivent dans la région des sources du Limpopo; peuple déchu comme tant d'autres de leur race, et qui fut jadis, chez les Be-Chuana, le plus puissant de tous. Récemment encore, les fils des rois venaient chez eux pour apprendre l'histoire de leur race, étudier les coutumes, se former aux bonnes manières, et chacune des peuplades environnantes devait envoyer au chef des Ba-Haroutsé les prémices de ses récoltes. La partie de la nation qui a ses demeures en Transvaal, dans le district du Marico, mérite d'être louée pour ses pratiques agricoles, et c'est depuis 1832 qu'elle emploie par centaines les charrues que nous employons nous-mêmes en Europe. Une des tribus haroutsé a pu se réfugier au nord du Protectorat dans les
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plaines marécageuses qui s'étendent à l'est du Ngami et s'y cantonner en des retraites où n'osent s'aventurer les envahisseurs.
Les Ba-Katla ou Ba-Rhatla ont un singe pour totem, c'està-dire pour dieu, génie, symbole national; leur capitale est (ou était) le bourg de Gamcochopa, sur un plateau boisé que parcourt un affluent du Limpopo. Les Ba-Ouanketsi se groupent, au nombre de six à sept mille, autour de Khanye, Kanya, ville de huttes rondes en argile rouge à toits de chaume, bâtie au bas, sur la pente et à la cime d'une saillie granitique. Les Ba-Kouêna ou « gens du Crocodile » habitent un peu plus au nord, également dans le bassin supérieur du Limpopo. Ces trois nations ont été fortement secouées, très affaiblies par leurs guerres contre les Boers, et les grands chefs ont dû fréquemment changer de résidence. La ville de Kolobeng, oîi Livingstone avait fondé sa mission, n'est plus qu'une ruine. Liteyani fut également abandonnée en 1864, non parce qu'elle avait eu à subir les attaques de quelque adversaire, mais à cause du voisinage d'une forêt d'aloès gigantesques dont les feuilles charnues, tombant et pourrissant sur le sol, rendent le pays insalubre pendant la saison des pluies. La ville de Morouakhomo lui succéda, et la capitale actuelle est Molépololé ou Lepélolé, située dans la même i^égion, au pied d'un long rempart de collines rocheuses aux pentes boisées. Cette contrée, autour de laquelle gravitent les « métropoles » des Ba- Kouèna, est fameuse dans les légendes des Be-Chuana. Près de Lepélolé s'ouvre une grotte profonde, dans laquelle Livingstone osa pénétrer le premier, et non loin de là une « marmite de géant » ouvre le roc. C'est de là, dit-on, que sortirent tous les animaux; le même gouffre donna aussi naissance aux Chuana, et l'on montre encore, gravée dans la pierre, la trace du premier pas que fît le premier homme en sortant de l'abîme. C'est dans cette contrée que les Anglais ont établi le chef-lieu de la région méridionale du Protectorat, à Gaberones, station du chemin de fer du Cap au Zambeze. Gaberones n'est encore qu'une bourgade riveraine du Notwani, l'une des branches mères du Limpopo, mais assez pauvre rivière en temps de sécheresse; fort abondante en saison pluvieuse, elle cesse de couler pendant des mois et des mois; on trouve d'ailleurs toujours de l'eau dans les puits qu'on creuse en son lit sablonneux.
La nation des Ba-Mangouato, qui occupe, à l'ouest du Limpopo, la partie septentrionale du Protectorat britannique, et même au delà, des plaines marécageuses qui s'étendent vers
NBDviBMB Protectorat du Be-Chuana-Land.
le Zambeze, est maintenant dans une période d'ascendance et constitue un des puissants « empires » de l'Afrique australe. Jadis les Ba-Mangouato, qui ont pour totem l'antilope, ne formaient qu'un seul et même groupe de tribus avec les Ba- Kouêna et les Ba-Ouanketsi, dont ils se séparèrent à une époque récente, quoique non précisée par la tradition. Depuis, ils se sont eux-mêmes scindés en deux nations : les Ba-Mangouato proprement dits et les Ba-Toana, qui vivent dans les plaines situées au nord du lac Ngami, pays de l'origine commune. Un grand nombre de fuyards appartenant à diverses tribus, refoulés à l'ouest par les terribles conquérants Ma- Tabelé, sont venus demander un asile aux Ba-Mangouato et se fondre avec eux en une même communauté nationale où les types distinctifs se mélangent peu à peu. Chochong, leur capitale, fut, en dehors des colonies anglaises, la plus grande cité de l'Afrique méridionale. D'après Holub et Mackenzie, elle n'aurait pas eu moins de 30 000 habitants, et de nombreux villages annexes, disposés généralement en rond comme les enclos de bétail, auraient pu être comptés comme faisant partie de la même agglomération urbaine. Mais des guerres de succession l'ont considérablement réduite; en 1880 elle n'avait que 6 000 habitants; puis elle est devenue « ruine abandonnée aux babouins, aux hibous et aux guêpes ■» parce que le roi Khama en a transporté d'autorité toute ou presque toute la population dans la nouvelle capitale qu'il s'est choisie. Dernièrement, dit-on, elle s'est, plus ou moins, reformée de nouveau, à 1 MO mètres d'altitude, non sur une butte escarpée comme la plupart des capitales chuana, mais dans une vaste ravine. La ville se développe (ou se développait) sur les deux bords d'un ruisseau presque toujours à sec, qui descend à la rive gauche du Limpopo et que domine au nord une montagne granitique d'environ 20 kilomètres de longueur; au sud un soulèvement de basaltes s'aligne parallèlement à la voussure de granit.
Chochong est à quelque distance à l'ouest du grand chemin de fer du Zambeze : ce qui l'empêchera définitivement de reprendre le premier rang dans le pays des Ba-Mangouato. Ce rang appartient maintenant à la cité que Khama peupla militairement aux dépens de Chochong, à Palapyé ou Palachwe, ville indigène de peut-être 25 000 âmes, située sur la dite ligne ferrée, au pied des monts (ou coteaux) de Choping, dans un pays fertile avec eaux suffisantes. Cette riveraine du Lotsani, sous-tributaire du Limpopo, cette capitale présente du royaume des Ba-Mangouato ou royaume de Khama, en même temps que chef-lieu de la région septentrionale du Protectorat,
est bien administrée et prospère sous le commandement de son roi. Celui-ci est un bon ami des missionnaires anglais, qui ont en grande partie christianisé ses sujets; ils ont surtout obtenu de lui et des « protecteurs » anglais la bienfaisante prohibition de la vente des liqueurs fortes, même de la bière, sous peine de 2 500 francs d'amende pour le traitant, Anglais, Boer, Européen quelconque, et du bannissement pour l'indigène. Et ce n'est pas une garantie suffisante : le commerce est le maître du monde.
Au delà de Palachwe, le chemin de fer, courant vers le nord, traverse quelques affluents droits du Limpopo, puis passe dans la Rhodesia. A l'ouest, au nord-ouest de cette ligne, qu'on peut dire à bon droit vitale, il n'y a guère que le vide; et en tout cas aucune cité, aucune bourgade notable dans les régions plates de la Zouga, du Makari-Kari, de l'ex Ngami, du Tauché : ni chez les Ba-Tletli, qui sont des riverains de la Zouga inférieure; ni chez les Ba-Toana des marais du Ngami; ni chez les Ba-Yéyé des palus du Tauché; ni chez les Ba-Najoa des basfonds du Machabé; ni chez les Ba-Chona, qui vivent au nord des Ba-Tletli; ni chez les Ma-Denassana et les Ma-Saroua, vêtus de peaux de bétes, qui habitent un steppe autour des lagunes du ÎNIakari-Kari, dans des cabanes faites de branches d'arbres avec toit d'herbes.
D'ailleurs, les Be-Chuana sont extrêmement clairsemés dans toute cette région occidentale du Protectorat où les fontaines sont si rares, et les rivières indiquées seulement par des nappes de sable pendant la plus grande partie de l'année. Le peu de familles qu'on rencontre dans ce Kalahari en ont pris leur nom général de Ba-Kalahari, et on les appelle aussi les Ba-Lala, c'est-à-dire « les Pauvres ». En maints endroits ils se sont mêlés aux Bushmen, mais il en est aussi qui ont conservé purement leur race, avec leurs mœurs de pâtres et d'agriculteurs. La plupart ne peuvent élever d'autres bêtes que des chèvres, qu'ils abreuvent en puisant l'eau goutte à goutte dans les sources avares. Ils cultivent avec obstination leurs jardinets, dût la terre desséchée ne leur donner pour récolte que citrouilles et melons; souvent les lions qui rôdent aux alentours des kraal sont des hôtes bien venus, grâce aux cadavres à demi rongés qu'ils laissent aux chasseurs. Les Ba-Kalahari de race pure, quoique indigents, sont tenus pour des hommes libres et ne sont à l'égard des autres Be-Chuana qu'à l'état de vasselage; mais ceux d'entre eux qui se sont croisés avec des Bushmen et que Ton désigne sous le nom de Ma-Saroua ou « Gens Mauvais » — tels ceux des alentours du Makari-Kari — sont considérés comme des esclaves, et le produit de leur chasse, de leur
NEUVIÈME Protectorat du Be-Chiiana-Land.
cueillette appartient aux tribus chuana les plus rapprochées de leurs campements. On les oblige à se présenter deux ou trois fois par an aux villages de leurs maîtres, mais ils ne peuvent y entrer de jour : ils doivent s'arrêter à quelque distance des cabanes et attendre patiemment que le chef veuille bien les admettre. Pourtant ces « Gens Mauvais » sont en général plus affectueux pour leurs femmes que la plupart des Be-Chuana et se montrent très attachés à leurs chiens, les dévoués compagnons de leurs chasses.
Farini dit avoir trouvé des restes de constructions dans le pays des Ba-Kalahari, témoignages de l'existence antérieure, en ces régions, d'un peuple ayant une civilisation différente de celle des Be-Chuana de nos jours. Ce ne pouvait être une civilisation très avancée, puisque, même au commencement du XIX" siècle, cette nation, qui ne faisait aucun commerce, n'avait pas encore connaissance de la mer. Quand ils en entendirent parler par les voyageurs, ils lui donnèrent le nom de Metsehoula : « Eau qui va paître i>, parce que le flot pénètre au loin dans les terres, pour se retirer quelques heures après.
Parmi les tribus les plus policées de la nation des Be- Chuana, celle des Ba-Tchouapeng, dans les montagnes au nord est de Chochong, est devenue fameuse par son habileté à travailler le fer. Ces Ba-Tchouapeng recueillent eux-mêmes le minerai dans les gisements des alentours; ils en fabriquent leurs instruments usuels. Ils savent aussi quels sont les arbres dont le bois fournit la meilleure qualité de combustible et réservent les morceaux de fer qui sont restés le plus longtemps unis au charbon pour en faire les haches les plus tranchantes : ils ont donc connu l'acier avant les Européens.
A l'orient de Chochong et non loin de la rivière Limpopo, une autre tribu, celle des Ba-Silika, vit dans un état de fière indépendance, grâce à l'isolement de sa ville forte sur une roche d'accès difficile; plus encore, grâce au cercle défensif que la mouche tsétsé trace autour de la citadelle.
Un commissaire résident représente le gou-
/// vernement protecteur, l'Angleterre; il conseille,
COUVER- c'est-à-dire fait obéir « au doigt et à l'œil » les
NEMENT, « rois » dcs grandes tribus, dont les territoires
ADMINISTRA- ont été Soigneusement délimités pour extinction
TioN définitive de toute contestation de frontières.
Ces « rois » lèvent la taxe des huttes ou cabanes, impôt perçu sur les indigènes et qui est, à ce jour, une des principales ressources du Be-Chuana-Land protégé. Pour plus de sûreté, le gouvernement ne tardera guère, suivant
L'Afrique Australe. chapitre neuvième
toute vraisemblance, à recouvrer la « but tax » lui-même, par ses propres agents.
Les dernières années, surtout 1896 et 1897, n'ont point favorisé la contrée, qui a souffert, comme trop souvent, de la sécheresse (c'est le « péché mignon » du pays), de l'absence de récolte, du scorbut, conséquence de la disette, de la malaria, assez commune, même dans les « hauts » du pays, des épizooties, des sauterelles, des invasions de fourmis sorties de leurs hautes termitières arrondies. Extraordinairement nocive a été surtout la dernière peste bovine, qui, venue par charroi du pays des Ma-Tabelé, de la Rhodesia méridionale actuelle, s'avança dans le pays à la vitesse de 40 kilomètres par jour, et qui, dans certains districts, détruisit jusqu'à 90 ou 95 p. 100 du bétail. Khama lui-même, le plus grand des « rois » du plateau, auparavant possesseur de 300 à 400 bœufs « trekkers » ou bœufs de chariot, Khama, n'en avait plus assez, dit-on, à la fin de l'épidémie, pour atteler un seul vagon; et 800 000 bêtes périrent dans son royaume.
De tous ces malheurs le Protectorat du Be-Chuana-Land a terriblement souffert, et le budget s'en est ressenti. L'année fiscale 1896-1897 s'est fermée sur un revenu de 1 188000 francs environ, dont 217 000 provenant de la douane, et sur 2 211 200 francs de dépenses, dont à peu près un million pour les frais de la police. Les principaux agents, les seuls presque, officiers à part, sont des Ba-Souto ; il y a la police à cheval, forte de 127 hommes, et la police à pied, forte de 60. Plus de 700 000 francs ont passé au fonds de secours aux indigènes; plus de 117 000 à brûler ou enfouir les carcasses des bestiaux morts du fléau. Le Be-Chuana- Land protégé fait partie de l'union douanière de l'Afrique du Sud .
Pour en finir : pays très pauvre, Bantou paisibles, encore peu d'Européens; et il n'y en aura jamais beaucoup.