CHAPITRE DEUXIEME
LES HOMMES
I. BAXTOU. Il II. BLSHMEN OU SAN. Il DI. HOT- TENTOTS. Il IV. LES HOLLANDAIS. Il V. LES FRANÇAIS. Il VI. TRIOMPHE DE LA LANGUE HOLLANDAISE. ;i VII. LES HOLLANDAIS AUSTRAUX A LA FIN DU XVIII* SIÈCLE. Il VIII. ANGLAIS ET HOLLANDAIS. Il IX. TREKS ET TREKKERS. Il X. LES BOERS EN N.AT.ALIE ET SUR LES GRANDS PLATEAUX. Il XI. PROPORTIONS, RELATIONS DES DEUX RACES BLANCHES EN AFRIQUE AUSTRALE. Il XII. LA LANGUE HOLLANDAISE D'aFRIQUE. Il XIII. CARACTÉRISTIQUE DES BOERS.
LA très grande majorité des habitants de l'Afrique australe appartient aux races fon- / cées, non pas à la race blanche.
BANTou Et parmi ces foncés, les gens de la race
des Bantou l'emportent « démesurément » sur les autres.
On peut dire, en gros, qu'une ligne tracée du sud au nord à partir de la baie d'Algoa limite à l'occident les peuples bantou et les sépare des Hottentots du versant atlantique. Les pentes orientales des monts, les vallées du haut Orange, le Natal, tout le bassin du Limpopo, le Kalahari et les plateaux jusqu'au Zambèze, bref un pays immense fait partie de ce vaste domaine ethnique des « Hommes > par excellence, qui occupe en Afrique la zone tropicale du sud et s'étend même au delà de l'équateur jusqu'au golfe de Kameroun. Ainsi que les espèces des régions équatoriales ont graduellement envahi le littoral, conduites, pour ainsi dire, par le tiède courant côtier qui portait leur semence de plage en plage, de même que les animaux du nord se sont propagés le long de l'océan Indien jusqu'à la pointe méridionale de l'Afrique, de même des tribus victorieuses de
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Bantou, venues du nord, ont poussé leurs conquêtes de rivage en rivage jusqu'en vue de l'Océan qui s'étend au loin vers la région des glaces.
Les Bantou de l'Afrique anglaise ou hollandaise sont désignés sous le nom de Cafres, donné par les Portugais lors de la découverte. Cette appellation n'est autre que celle de fea/ir, appliquée par les Arabes à tous les « Infidèles » de l'Afrique, c'est-à-dire aux païens ou non musulmans. Toutefois ce nom générique a fini par avoir un sens moins étendu : on ne l'emploie guère que pour les Bantou de l'Afrique australe et, d'une manière plus spéciale, pour les diverses tribus indigènes de la l'égion comprise dans le nord-est de la colonie du Cap et dans le Natal. Parmi ces derniers, ceux qui vivent dans le bassin de la Tugela et jusqu'aux limites des possessions portugaises sont plus connus, depuis le commencement de ce siècle, sous le nom de Zoulou. Les habitants du plateau montueux sur lequel naissent rOrange et le Caledon sont les Ba-Souto; les Be-Chuana occupent la contrée qui s'étend à l'occident du Vaal, et les Ba-Kalahari parcourent les sables, les savanes et les forêts du pays dont ils ont pris le nom. D'autres groupes de tribus moins considérables, qu'il convient également d'étudier à part, peuplent les divers États ou districts du territoire oriental, tous différents par le degré de civilisation, les mœurs et le régime politique, mais ayant les uns et les autres conservé leurs idiomes de souche bantou, si harmonieux et si logiques de construction, que même le plus petit enfant ne peut se tromper en les parlant.
Les Cafres sont incomparablement les plus nombreux des indigènes de l'Afrique australe.
Qu'ils habitent les plateaux de l'intérieur ou, et en bien plus grand nombre, les monts d'où descend l'Orange et le versant de la mer des Indes, ils se sont rencontrés ici avec les Européens beaucoup plus tard que les Hottentots et Bushmen.
Et jusqu'à ce jour ils ont beaucoup moins souffert du contact avec la race envahissante des blancs.
Cependant, le travail incessant de poussée qui commença avec le débarquement des Hollandais au pied du mont de la Table se continue de force ou de gré, et les deux colonies du Cap et du Natal tendent constamment à se rapprocher à travers le pays des Cafres pour former une zone continue de peuplement européen. La pression ethnique est d'autant plus forte que la Cafrerie est un pays désirable entre tous, à la fois la plus salubre, la plus pittoresque et la plus fertile de toutes les contrées de l'Afrique australe. Ceci pour le littoral. Dans la montagne et sur le plateau, Hollandais et Anglais, allant vive-
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ment de l'avant, côtoient ou pénètrent les peuples bantou jusqu'au Zambèze, et même au delà. Partout de petites colonies agricoles, des fermes, des embryons de villes préparent la réelle prise de possession future.
Mais, quoique les Cafres ne soient plus les maîtres politiques dans le pays conquis par leurs ancêtres sur des tribus barbares qui se servaient d'armes et d'instruments en pierre, ils n'en constituent pas moins la population presque entière et, grâce à la paix qui prévaut maintenant entre les tribus, leur accroissement annuel est très considérable. Les statistiques précises font encore défaut, mais la plupart des résidents s'accordent à dire que l'augmentation des Cafres produite par l'excédent de la natalité est un phénomène constant, notamment chez les Ba-Souto et dans la Cafrerie, comme dans le Natal. La Cafrerie est maintenant la région de l'Afrique australe de beaucoup la plus peuplée en regard de son étendue, et elle restera telle, évidemment, en raison de son beau climat, de ses pluies, de sa fécondité. On peut se demander sans aucun parti pris si les « Kafîrs », restés païens ou devenus chrétiens, ne finiront pas par reprendre le dessus politiquement, comme d'autres indigènes l'ont fait en Amérique centrale et dans une partie de l'Amérique du Sud.
Dans la grande famille des peuples bantou, les Cafres sont au premier rang par la beauté physique, la force, le courage et l'intelligence. En maint ouvrage ethnologique où sont représentés les divers types du genre humain, les blancs d'Europe sont figurés par des images de dieux et de déesses empruntées à la statuaire antique. Alors que le noble « Caucasien », fils de Prométhée, nous apparaît sous la forme idéale rêvée par les grands artistes, ces mêmes recueils nous font voir les gens des autres races, noirs, jaunes ou rouges, beaux ou laids, jeunes ou vieux, bien portants ou malades, voire infirmes, tels qu'ils se sont succédé devant l'objectif du photographe, ou quelquefois devant le crayon du caricaturiste. Injustice criante contre les races dites inférieures, car il est certain que si l'artiste reproduisait au hasard de la rencontre tous ceux qui se montrent à lui, aussi bien parmi les Européens que parmi les Cafres, c'est chez ces derniers qu'il trouverait le plus d'individus approchant du type de la beauté parfaite par la noblesse des traits et l'équilibre des formes. La supériorité n'appartient aux blancs d'Europe que pour les hommes de choix. Dans^ce cas ce sont bien les plus beaux. Entre les deux types on remarque la même différence qu'entre la bête sauvage et l'animal ennobli par 1 "élève. Les Cafres de forme accomplie seraient précisément ceux qui vivent dans le voisinage des blancs
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et sous leur influence : « la civilisation seule peut faire des hommes complets ». Les traits du visage n'ont jamais chez les Cafres la finesse que présentent les beaux visages européens; leurs lèvres sont presque toujours trop bouffies; mais, de même que les Hottentots, ils l'emportent d'ordinaire sur les Européens par la puissance extraordinaire de leur vue : le daltonisme est inconnu chez les indigènes de l'Afrique. Ce que sont la vaillance et surtout la force de résistance des Cafres, les Anglais le savent par les guerres qu'ils ont soutenues contre eux et par la sauvage énergie que les Ama- Kosa montrèrent pendant la terrible année de la famine volontaire. Enfin, tous ceux qui se sont occupés de l'éducation des enfants dans les pays cafres témoignent de la vivacité et de la pénétration de leur esprit ; leur vie mentale est même trop intense, à en juger par le grand nombre d'aliénés que l'on rencontre parmi eux. Les mœurs des Cafres, qui ressemblaient originairement à celles des Be-Chuana, leurs frères de race et de langue, se sont déjà fortement modifiées par le contact avec les blancs. Jadis ceux d'entre eux qui avaient pris quelques notions religieuses dans leurs rapports avec les nations voisines appelaient Dieu : Thiko, du hottentot Outi-ko, « Être qui fait du mal ».
L'Occident de la colonie du Cap, sur le versant // de l'Atlantique, et les monts, les plaines du pen-
BUSHMEN chant de l'océan du Sud, jusqu'à la baie d'Algoa, ou appartenaient originairement à la race des San,
SAN dont les faibles restes sont connus des Européens
sous les noms de Bosjesmannen ou Bushmen (Boesmans dans le patois des Boers). Ces noms ont moins le sens de oc gens de la Brousse » que celui d'êtres inférieurs, à demi humains par la forme, mais de nature bestiale; d'ailleurs le mot Bachimane a chez les Ba-Souto le sens d' « incirconcis, abject». — On désigne ainsi, non seulement les Bushmen de race, mais aussi les gens errants, les pillards, les fugitifs, quelle que soit leur origine : san, hottentote ou même cafre. En réalité, il semble probable que le nom de Bosjesman, infligé aux San par les Hollandais, est justement le même que celui qu'ils donnèrent à l'orang-outang dans leurs îles de la Sonde, par traduction fidèle du malais; car orang-outang, c'est exactement : Bosjesman, l'homme des bois.
Les vrais San, qui du reste ne se connaissent eux-mêmes sous aucune appellation générale et n'ont point conscience de leur unité de race, sont, du moins dans la région méridionale de leur domaine ethnique, des gens de petite taille, à peau
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relativement claire, qui ressemblent à tous les autres t pygmées » de l'Afrique centrale, aux Akka, Ba-Toua, A-Koua, A-Bongo, parsemés en humbles tribus jusque dans le bassin du Nil parmi les populations nigritiennes ou bantou.
D'après plusieurs anthropologistes, ces diverses peuplades dispersées descendent des premiers occupants de l'Afrique : des envahisseurs, ancêtres des populations devenues maîtresses à leur tour, les auraient graduellement exterminées ou refoulées dans les forêts, les gorges des montagnes et les déserts. Mais les conquérants reconnaissent le privilège d'ancienneté des San; dans les rares occasions où les autres Sud-Africains les prennent pour compagnons de chasse, ils leur cèdent toujours une part de gibier plus considérable que celle de leurs propres chefs : cet hommage leur paraît dû aux propriétaires primitifs du sol.
Y a-t-il sur terre une misérable nation dont on ait dit plus de mal que de ces pauvres « Hommes du Bois »? Non sans doute, à l'exception peut-être des tribus de l'Australie, tout aussi dénuées et déshéritées.
On a vu dans les Bushmen « les restes d'une humanité antérieure à la nôtre », ce qui leur vaudrait, en somme, la noblesse la plus « reculée ». Mais ceux qui les ont décrits se sont certainement laissé entraîner, sous l'influence des préjugés d'origine et de mœurs, à voir dans ces malheureux pourchassés des êtres beaucoup plus en dehors de l'humanité qu'ils ne le sont réellement. Parmi leurs ennemis acharnés, des colons boers allèrent jusqu'à nier aux gens de la Brousse la possession d'un langage articulé.
Les mensurations faites par quelques savants ne sont pas encore assez nombreuses pour qu'on puisse dire quelle est en moyenne la taille des Bushmen; d'ailleurs elles ont presque toutes concerné des individus de la région du sud-ouest, là où les colons étrangers sont le plus nombreux et où la race aborigène vit le plus misérablement, comme un gibier traqué. On peut se demander si dans ces contrées le genre de vie, le froid des hivers, et surtout le manque de nourriture suffisante, n'ont pas eu pour résultat d'amoindrir la taille normale des San. Dans le désert du Kalahari, sur les confins des pays be-chuana, près du lac Ngami et des salines environnantes, dans le bassin du Zambèze, enfin sur les plateaux des Nama-Koua et des Herero, où mainte peuplade de Bushmen ou Ba-Roa vit dans les mêmes conditions que les tribus d'autres races, on ne remarque point cette différence de taille; bien mieux, en quelques endroits les San l'emportent précisément par la stature, autant que par la force et l'adresse. Les « plus beaux hommes »
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qu'ait vus le missionnaire Mackenzie dans toute l'Afrique méridionale sont les Ma-Denassana, qui vivent à l'est du Ngami ; mais ces naturels, que l'on dit être Bushmen par les traits, la langue, le genre de vie et les coutumes, seraient en réalité, d'après Holub, des Be-Chuana croisés avec des noirs d'outre- Zambèze.
Quoi qu'il en soit, l'aspect rabougri des Bushmen méridionaux s'expliquerait en partie par les conditions de la vie misérable à laquelle ils se sont soumis pour rester libres. Ceux d'entre eux qui vécurent à leur aise dans l'indépendance ou acceptèrent le métier de serfs auprès de Cafres ou de Hottentots purent manger à leur faim, et leurs descendants gardèrent les proportions normales; « les Nama-Koua, dit Galton, sont des Bushmen dégrossis », et ce sont les plus grands des Hottentots. Mais quant aux Bushmen méridionaux, dont quelques malheureux représentants errent encore au sud de l'Orange, ils constituent bien certainement l'une des plus petites races de la terre : la moyenne de taille la plus élevée, celle qui ressort des six mesures faites par Fritsch, est d'un peu plus de 144 centimètres; d'autres savants donnent des chiffres moindres; Burchell et Lichtenstein ne trouvèrent que 122 centimètres. Ainsi, même en admettant les mesures les plus favorables, les Bushmen de l'Orange seraient encore de 6 centimètres moins grands que les Lapons. Leur teint jaunâtre, surtout dans les régions du sud, qui sont les plus éloignées de l'équateur, rappelle celui des Européens atteints de jaunisse ou des Mongols à l'état de santé; à maints égards les San ressemblent à ces Asiatiques des plateaux : comme eux ils se distinguent par la petitesse des yeux brillants, la largeur et la proéminence des pommettes, la conformation de la bouche et du menton, la blancheur et la régularité des dents, l'extrême finesse des attaches. Entre le front et la racine du nez le creux est toujours large et profond, en sorte que l'ensemble du profil se présente plutôt en ligne concave qu'en saillie. Le front, au lieu d'être fuyant comme chez les Mongols, est bombé par le haut, et le crâne, couvert de petites touffes en « grains de poivre », est très dolichocéphale (73°03); quant à la capacité de la boîte osseuse, elle serait relativement minime (1220 centimètres cubes). Mais la physionomie, loin de manquer d'intelligence, témoigne au contraire d'une remarquable sagacité, et certes il faut que l'esprit des San soit toujours en éveil pour qu'ils trouvent moyen de s'accommoder à leur milieu, de résister victorieusement à la misère, aux éléments et aux ennemis. Un des caractères distinctifs des San méridionaux, même chez les jeunes, est la multiplicité des rides; la peau du visage et du corps, trop large our le maigre
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individu qu'elle recouvre, se creuse en mille sillons, mais aussi se distend rapidement en cas d'engraissement par l'effet d'un meilleur régime. Enfin, on le sait, les Bushmen, surtout les femmes, même les fillettes, ont une grande tendance à la stéatopygie.
La langue des San n'est pas isolée parmi les idiomes de l'Afrique ; elle se rattache au parler des Hottentots et descend évidemment d'une souche commune, quoiqu'elle en diffère maintenant beaucoup par la syntaxe; les radicaux des noms sont les mêmes et les deux langages procèdent par agglutination avec suffixes. Le dictionnaire de Bleek, non terminé, devait contenir onze mille mots; cette richesse de vocabulaire, jointe à la parenté des langues entre San et Khoï-Khoïn ou Hottentots, montre qu'il faut voir dans les premiers une nation déchue de sa puissance, mais appartenant à la même souche que ses voisins, et non point les représentants d'une race, presque d'une humanité distincte.
Comme les Hottentots et les Cafres méridionaux, les Bushmen ont dans leur parler des consonnes spéciales, des « clics ï ou claquements que des bouches européennes n'arrivent que très difficilement à prononcer, mais qui se retrouvent à de moindres degrés en quelques autres langues. Certaines tribus de San auraient jusqu'à huit de ces sons. Mais on compte seulement quatre clics fondamentaux : le claquement dental, dont le son ressemble à celui d'un « baiser de nourrice » ; le claquement palatal, qui rappelle le coup de bec donné par le pic sur un tronc d'arbre ; le claquement cérébral, analogue au bruit que fait un bouchon qui part; le claquement latéral, qu'on ne saurait comparer à rien, si ce n'est peut-être, dit Th. Hahn, au « cri du canard ou de l'oie ». D'ailleurs ces claquements appartiennent, pour ainsi dire, au terroir, puisqu'on les trouve non seulement dans les langues des Bushmen et des Hottentots, mais aussi dans celles des Cafres du sud, excepté dans le se-tlapi (langue des Ba-TIapi) et le se-rolong (langue des Ba- Rolong), et que même des Boers ajoutent ces consonnes bizarres à certains mots de leur propre langage. Les alphabets introduits par les missionnaires représentent ces clics par des points d'exclamation, des croix et des barres. Ainsi qu'en chinois, les mots san et khoin prennent diverses significations suivant le ton plus ou moins élevé dont on les prononce.
La vie fugitive des San ne leur permet guère d'exercer une industrie quelconque. Dans les districts où ils ne se sont pas encore emparés de fusils, ils se servent de pierres aiguisées, de verre, de silex éclaté, d'arcs, de flèches empoisonnées de sucs végétaux et aussi « du suc d'une araignée noire, d'une sorte
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de tarentule, dont la morsure, dit Francis Galton, est très dangereuse, souvent mortelle ».
Les San riches se bornent au Kaross ( / ross) ou peau de mouton; mais tous aiment à s'orner le corps et le visage avec des colliers d'osselets, des flèches, des plumes d'autruche; ceux du Kalahari se passent des bâtonnets dans la cloison des narines. La plupart n'ont pas de huttes : ils vivent dans les cavernes ou les trous d'animaux, dorment sur les cendres chaudes d'un foyer, et tendent une natte sur des pieux pour se protéger du vent.
Leur existence d'aventures développe chez eux une singulière adresse. Ceux qu'on a capturés dans leur jeunesse et assouplis à la domesticité, apprennent facilement tout ce qu'on leur enseigne; ils deviennent des pécheurs habiles; comme bergers, ils sont inappréciables; mais que de fois n'ont-ils pas abandonné les demeures civilisées, où ils avaient du moins la nourriture en suffisance, pour reprendre leur sauvage indépendance, leurs courses de hasard et leur misère! D'ailleurs, si besoigneux qu'ils soient, il leur reste encore plus de vitalité qu'à leurs voisins pour la consacrer à la danse, aux chants, à l'improvisation. Ils sont peintres aussi, et sur les rochers de leurs cavernes on a découvert, en maints endroits, des images en rouge d'ocre ou même des peintures polychromes, très tenaces de couleur, représentant des animaux, des scènes de chasse, des combats, des rencontres avec les Boers détestés. Ainsi la vie de ces Bushmen que chacun naguère, Cafre ou Hottentot, Hollandais ou Anglais, se croyait en droit de tuer comme des bêtes féroces, ne s'écoule point sans une sorte d'idéal. Leur trésor de fables, de contes et de mythes étonne les chercheurs par sa richesse.
Quoique distribués en groupes épars, sans cohésion nationale, ils ont de la sympathie les uns pour les autres et se rendent service à l'occasion; après les chasses en commun, aucune dispute ne s'élève pour le partage, quoique nul chef n'y préside. Pas d'organisation politique ou sociale, point de famille régulière; mais les sentiments d'affection naturelle n'en sont pas moins très forts : jadis, quand on voulait s'emparer d'une femme de la tribu, il suffisait de voler l'enfant; la mère venait toujours d'elle-même partager le sort du petit captif.
Si l'on en jugeait par les Bushmen de la « colonie » au sud de l'Orange, on pourrait dire que la race aura prochainement disparu, cardans ces régions on les a chassés comme on chasse les fauves, et la plupart de ceux qu'on n'a pas exterminés se sont enfuis dans les solitudes du nord. Sparrmann raconte que les colons les attendaient à l'affût auprès d"un quartier d'animal
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laissé dans la brousse ; ils n'épargnaient ni les femmes enceintes, ni les enfants à la mamelle, sinon pour augmenter le nombre de leurs esclaves. Dès qu'un blanc apercevait un Bushman, il tirait à l'instant sur lui et s'élançait à sa poursuite avec ses chevaux et ses chiens. Le courage même des San leur fut souvent fatal, car il n'y a guère d'exemple qu'ils aient abandonné leurs morts ou leurs blessés : ils restent et se font tuer à côté d'eux. Au nord de l'Orange, sur les confins des républiques hollandaises et des pays be-chuana, les Bushmen ont été également pourchassés; mais dans le Kalahari et plus au nord vers le Zambèze, plusieurs de leurs peuplades, restées libres, ne paraissent pas diminuer. Dans le pays des Herero et des Nama-Koua les San seraient quatre à cinq mille et l'on peut évaluer approximativement au décuple tous leurs frères de race dans l'Afrique australe.
A l'arrivée des Européens, les Hottentots occupaient presque tout l'occident de la colonie /// du Cap ; ils y sont encore fort nombreux, même
HOTTENTOTS sans Compter leurs métis.
Leur nom paraît n'être qu'un terme de mépris donné par les paysans néerlandais : il aurait à peu près le sens de « Bredouilleurs », dû sans doute à leur étrange manière de parler. Dans le langage courant cette appellation est abrégée et devient celle de « Tots », Eux-mêmes n'ont pas de nom général pour l'ensemble de leur race, mais le mot de Khoïn, « Hommes », se trouvant dans plusieurs dénominations de tribus, on a étendu ce vocable à la nation tout entière : les Hottentots sont appelés maintenant Khoï-Khoïn, ou les « Hommes des Hommes ».
Beaucoup plus grands de taille que les Bushmen du sud, et contrastant avec eux par leur genre de vie relativement policé, les Hottentots leur ressemblent à d'autres égards. Ils ont la même nuance de peau, la même forme dolichocéphale du crâne, et leurs femmes la même stéatopygie, peut-être en proportions plus grandes encore; naguère à la chasse et dans les combats ils se servaient du même arc et des mêmes flèches empoisonnées; ils ont les mêmes instruments de musique; ils aiment à s'enduire le corps des mêmes peintures et à se parer des mêmes ornements. Enfin, la langue que parlent ceux d'entre eux dont l'idiome habituel n'est pas déjà le hollandais ou l'anglais, provient certainement de la même souche que celle des San; toutefois elle est beaucoup plus riche, plus souple, moins barbare de sons et de formes. Elle possède trois nombres et trois genres et réussit même par l'agglutination de
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ses racines monosyllabiques à exprimer les idées abstraites et les diverses nuances du sentiment et de la pensée. Tandis que chez les Bantou les mots se constituent au moyen de préfixes pronominaux, chez les Hottentots les particules s'ajoutent toujours à la fin des racines : leur langue est « suffîxo-pronominale ». Elle se divise en de nombreux dialectes, qui se ressemblent assez malgré Féloignement réciproque des diverses tribus de la famille ethnique; ceux des Nama-Koua paraissent les moins mélangés.
Dans les districts où les Hottentots ne sont pas devenus de simples prolétaires européanisés par le langage et les mœurs, ils habitent des as, appelés krnal par les colons hollandais, du portugais corral, « parc à bestiaux » : ce sont des groupes de huttes hémisphériques, qui font de loin l'effet de champignons poussant en cercle dans une prairie, et assez compactes pour que l'eau n'y puisse pénétrer. Elles n'ont d'autre utilité que de servir d'abri contre les intempéries; on ne peut même pas s'y tenir debout, la hauteur ordinaire du toit ne dépassant pas l'",30. Les Hottentots ont pour costume un tablier de cuir, un peu plus grand et plus orné pour les femmes que pour les hommes, et le manteau en peau de brebis, le poil en dehors ou en dedans, suivant la saison ; chez les riches, le haut du kaross est embelli de broderies et de fourrures. La nourriture habituelle des Khoï-Khoïn se compose surtout de lait et de beurre ; ils ne mangent de viande que dans les grandes occasions; mais, quand ils se décident à tuer leurs animaux, ils se gorgent à outrance et pour faire leur digestion se roulent par terre et se massent le ventre. Dans leurs expéditions ils emportent des sachets remplis de viande séchée et réduite en poudre. Ils fument avec passion le tabac ou le chanvre (daliha), dont ils avalent la fumée; mais il arrive parfois qu'afîn de se punir d'une faute ou de se concilier le sort pour la réalisation d'un vœu, ils se condamnent à se passer de narcotique pendant quelque temps. La chair du lièvre, du porc, de la poule est regardée par eux comme impure.
La part que les Hottentots donnent dans leur vie aux préoccupations du monde surnaturel était naguère fort minime, et des voyageurs pouvaient répéter, sans idées préconçues, que ces peuples n'ont aucune religion; mais leur tempérament est nerveux, très excitable, et souvent des missionnaires wesleyens les ont fait tomber dans une extase religieuse. D'après Bleek, les Hottentots encore païens reconnaissent au moins deux êtres supérieurs, dont l'un peut-être est une personnification de la lune, car il meurt et ressuscite périodiquement. Les amulettes, les fétiches sont rares chez les Hottentots;
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il en existe néanmoins, qui pour la plupart se rapportent au culte des morts. Ils attribuent un grand pouvoir à leurs aïeux, soit pour le bien, soit pour le mal, et les invoquent dans les circonstances graves : le nom de Tsou-Goab, qu'emploient les missionnaires pour traduire le mot « Dieu », s'applique probablement à un héros des anciens jours. Les inhumations se font avec beaucoup de solennité, et quand les morts ont été déposés dans la caverne, de préférence en une tanière de porc-épic, on élève des monceaux de pierres sur la tombe. C'est à ces hautes buttes funéraires dressées sur les lieux de sépulture, ainsi qu'aux pierres travaillées employées par les Hottentots, que l'on a reconnu leur ancien passage ou leur séjour en diverses régions du versant oriental peuplées à présent par des immigrants de race bantou.
Chaque tribu de Hottentots a son chef, du moins en dehors des possessions anglaises et des républiques de Boers; toutefois ces chefs n'ont pas grand pouvoir et les affaires importantes se discutent en conseil par tous les membres de la tribu, y compris les adolescents; souvent même la voix de ces derniers est prépondérante. Mais dans les colonies européennes tout groupement politique des Hottentots a été brisé. C'est en 1810 que, dans le territoire du Cap, l'administration anglaise a déposé le dernier chef pour le remplacer par un magistrat européen. Du reste, tous les indigènes soumis à l'action directe des blancs vivaient à l'état d'esclaves : on les enrégimentait de force à la poursuite de leurs frères de race, ou pour travailler à la construction des ponts et des routes. Le respect de leurs droits d'hommes libres ne fut proclamé par le gouvernement anglais qu'en 1828, au grand scandale des colons, qui virent dans cet affranchissement des jaunes méprisés un attentat contre leurs privilèges héréditaires et une menace de ruine pour la colonie. Plusieurs aimèrent mieux quitter le pays que de rester à côté des anciens serfs devenus officiellement des égaux.
Mais, pendant un siècle et demi de voisinage avec les blancs, que de tribus hottentotes avaient été déjà exterminées, plus encore par le fusil que par la petite vérole ! Que sont devenus les Kora-Na qui vivaient aux bords de la baie de la Table quand les premiers colons s'établirent dans le pays; et les Gri-Koua qui campaient plus au nord, près de la baie de Sainte-Hélène? Maintes autres peuplades, Gaouri, San, Atta, Haïsse, Soussi, Dama, Doun, Chirigri ont également disparu et il n'en reste plus que des noms donnés aux rivières et aux montagnes. Et ceux mêmes qui massacraient les Hottentots se posaient en agents du destin, presque en justiciers; ils déclaraient que
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ces races inférieures sont condamnées à mourir en léguant leur héritage à l'homme blanc. Maintenant encore l'opinion généralement répandue est que les Khoï-Khoïn diminuent rapidement, mais la statistique dément ces idées préconçues.
Sans doute les indigènes paraissent décroître, mais par l'effet d'une illusion d'optique, parce que le nombre des blancs s'accroît beaucoup plus vite que le leur, et surtout parce que le changement des mœurs attire peu à peu les indigènes dans le cercle d'attraction des blancs et en fait des domestiques et des manœuvres vêtus d'habits à l'européenne, parlant la langue des immigrants et s'accommodant à leurs idées, à leur culte, à leurs préjugés, à leur genre de vie. En outre, un grand nombre de Hottentots réfractaires à la civilisation anglaise ont repris, en sens inverse, le chemin par lequel sont venus leurs pères, lorsque, dit la légende, ils descendirent de la contrée du nord, « portés dans un grand panier ». Au pays des Nama-Koua et jusque dans celui des Herero, les Oerlam, c'est-à-dire les Hottentots venus de la « colonie «, ont eu souvent la prépondérance politique, et par delà le Cunene ils ont suivi dans le voisinage d'Humpata le mouvement d'émigration des Boers vers la colonie portugaise de l'Angola. Maintenant il ne reste de Hottentots groupés en tribus qu'au nord de l'Orange : Haou-Khoïn et Nama-Koua, Gri-Koua et Kora-Na. Ceux des districts européens, mêlés désormais à la masse de la population, sont néanmoins classés à part dans les recensements. En 1798, les quatre districts du Cap, de Stellenbosch, de Swellendam et de Graaf- Reinet, qui composaient toute la colonie, n'avaient que 13 000 Hottentots sur une population de 32 000 habitants. En 1865, les Khoï-Khoïn étaient au nombre de 81 600 dans tout le territoire colonial ; dix années après, on en comptait 98 560 ; sans nul doute ils ont largement dépassé les cent mille aujourd'hui : le recensement décennal de 1900 nous le dira bientôt.
Il est vrai que la plupart dentre eux, de race déjà mélangée, ne sont que partiellement Hottentots par l'origine ; mais le sang des Khoï-Khoïn se retrouve aussi chez les 86 540 métis énumérés par ce recensement de 1865. Les Hottentots de l'est sont en grande partie des Gona-Koua ou « Limitrophes », issus de croisements avec les Cafres. Les Gri-Koua (réellement Giri- Girii, qui vivent au nord de l'Orange depuis le commencement du siècle — époque à laquelle les unions entre Boers et Hottentotes furent défendues par la loi — , sont pour la plupart désignés sous le nom de Bastaards, nom qu'ils acceptent d'ailleurs avec orgueil, parce qu'il témoigne de leur parenté avec les blancs : on dit qu'ils ressemblent en général beaucoup plus à leurs mères hottentotes qu'à leurs pères européens.
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Il n'est pas de contrée d'Afrique où les missionnaires chrétiens aient été plus actifs et plus heureux que dans la région du Cap. Dès l'année 1736, des Frères Moraves s'établissaient au milieu des Hottentots et, depuis, une quinzaine d'autres sociétés religieuses ont envoyé leurs représentants par centaines parmi Khoï-Khoïn, San et Be-Chuana. Plus de 200 000 indigènes dans la colonie du Cap, plus de 350 000 dans l'Afrique limitée au nord par le Zambèze, professent le christianisme. L'extension de la religion chrétienne, jointe à la prépondérance politique et sociale de l'élément européen, aura certainement pour conséquence d'accroître le mélange de races et de faire classer parmi les blancs un nombre de plus en plus considérable de métis.
Ainsi la colonie du Cap se distingue très heureusement de la Tasmanie et de l'Australie dont les habitants ont procédé de propos délibéré à l'extermination des indigènes. Ici, les races originaires, plus nombreuses, plus énergiques, ont su ou ont pu se défendre plus utilement contre des immigrants arrivés d'ailleurs par petits groupes. Pendant deux siècles et demi de domination ceux-ci, peu à peu, ont fini par s'accommoder à leur nouveau milieu, par tolérer l'existence des anciens maîtres du sol et même, dans une certaine mesure, par s'unir avec eux en une nation nouvelle, où se mêlent les sangs du blanc d'Europe et du jaune d'Afrique.
Plus d'un siècle et demi suivit la découverte IV du cap de Bonne-Espérance sans que les Euro-
LEs péens s'y établissent définitivement. La tentative
HOLLAN- de Francisco d'Almeida suivit d'assez près le dou- DAis blement du célèbre Cap par Diaz et le « contournement «de l'Afrique par Gama. Mais ce navigateur, lui aussi Portugais, ne réussit pas à planter de colonie lusitanienne dans la baie de Saldanha : il y périt, en 1508, et les siens avec lui. Et un siècle et demi plus tard, cette même baie vit l'avortement de deux entreprises françaises, en 1666 et en 1670; les Hollandais, déjà fixés à cette époque à la pointe australe de l'Afrique, ne supportèrent pas ce voisinage, et Colbert finit par s'en désintéresser. A noter aussi qu'en 1620, des Anglais prirent possession du pays au nom de Jacques P'", mais sans donner suite à leurs projets, et que, dans la baie de la Table, la petite île des Phoques, Robben Island, qui depuis fut presque toujours un lieu de bannissement, reçut des immigrants temporaires, portugais ou anglais, libres ou déportés.
Les vrais pionniers de la colonisation sur la pointe méridio-
V Afrique Australe. chapitre
nale du continent ne se présentèrent qu'en 1652. La « Compagnie hollandaise des Indes orientales » avait envoyé le Haarlem en reconnaissance au Cap et, quatre ans après, en cette année 1652, le premier gouverneur, Van Riebeck, accompagné d'une centaine de soldats, débarqua au pied du mont de la Table et commença la construction d'un fort; les premières baraques se groupèrent sur l'emplacement où s'élèvent aujourd'hui les édifices de Cape Town et l'on se mit à cultiver quelques jardinets et des champs. Malgré les grandes difficultés du début, la Compagnie réalisa son intention, qui était de faciliter les approvisionnements des navires hollandais sur la route des Indes. Le camp se transforma peu à peu en colonie et, dès 1654, arrivaient des orphelines envoyées d'Amsterdam pour la constitution de familles de cultivateurs. Des soldats et des marins quittaient le service pour cultiver le sol en libres « burghers » : ce que la « noble » Compagnie ne leur permettait qu'après engagement formel de ne vendre leur récolte qu'à elle, Compagnie, et de ne pas trafiquer avec les Hottentots. Aux éléments honorables de la naissante colonie, il s'en mêla de douteux, même de fâcheux, tels que des condamnés à des peines diverses, ou, comme nous dirions aujourd'hui, des transportés, des déportés ou, peut-être plus justement, des relégués.
Peu à peu le nombre des colons s'accrut, et la ville naissante s'entoura d'un cercle de villages et de champs. En quelques endroits les terres furent achetées, parce que les colons se sentaient encore trop faibles pour s'en emparer ; mais dès qu'ils furent assez forts, ils exproprièrent simplement les Hottentots, ou même, en prenant la terre, ils se saisirent aussi de ses possesseurs et les firent travailler comme esclaves.
Cependant les naturels, simples bergers et nullement agriculteurs, ne pouvaient guère aider les Hollandais au travail compliqué des champs de blé, vignobles, orangeries ; et, dès l'année 1658, une première cargaison d'esclaves noirs arrivait dans la rade du Cap. Bientôt le nombre des asservis dépassa dans les plantations celui des hommes libres. Les conséquences de cette importation de « bois d'ébène » furent les mêmes dans l'Afrique méridionale que dans les contrées tropicales : de grands domaines se constituèrent aux dépens des petits propriétaires, les blancs apprirent à considérer le travail comme un déshonneur, l'immigration des hommes libres ne se fit que lentement et la prospérité de la colonie fut entravée par le manque d'initiative. Heureusement, les débarquements de noirs diminuèrent peu à peu dans le courant du xviii^ siècle, et quand fut aboli l'esclavage, en 1834, le nombre des hommes à
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libérer n'atteignit même pas 36 000. Ces noirs affranchis se sont perdus depuis dans la masse de la population métisse.
Ce recrutement de Malais, de Malgaches, d'Africains quelconques eut peu de part à la genèse de la nation néerlandaise de l'Afrique méridionale. Les esclaves entrèrent moins, par leurs femmes et filles, dans la trame de la future nation que les alliances des Hottentotes et autres « Africaines » du pays avec les colons néerlandais, la plupart arrivés sans femmes et n'en trouvant pas au lieu de leur choix ou de leur exil, parce que la compagnie n'y avait pas envoyé suffisamment d'orphelines. Peu à peu, dans des proportions ignorées, quelque sang « austral » se mêla au sang de la Hollande et de la Frise.
En 1680, vingt-huit ans après l'arrivée des premiers immigrants sédentaires, la colonie européenne ne comprenait encore que six cents personnes, avec les employés et les soldats recrutés dans le nord de l'Europe, des Flandres au Danemark.
Mais bientôt un nouvel élément ethnique
V vint se mêler aux Hollandais. Des protestants
LES français fuyant leur patrie après la révocation de
FRANÇAIS l'édit de Nantes et quelques Piémontais des vallées vaudoises s'adressèrent à la Compagnie hollandaise des Indes Orientales, qui les envoya dans ses domaines du Cap. Au nombre d'environ trois cents, en comptant les femmes et les enfants, ils arrivèrent dans la colonie en 1688 et 1689, et des terres leur furent distribuées dans les vallées des montagnes qui entourent la cité.
D'autres leur succédèrent. Gens énergiques pour la plupart, puisqu'ils avaient bravé l'exil et la misère par respect pour leur foi, les huguenots français influèrent considérablement sur le progrès agricole de la colonie ; c'est ainsi qu'on leur doit la plantation de la vigne ; beaucoup aussi sur le progrès intellectuel, sur la vie sociale, car les Hollandais du Cap étaient encore peu dégrossis.
La nation néerlandaise australe leur doit bien plus encore. Comme on l'a dit plus haut, les colons envoyés par la Compagnie à la pointe méridionale de l'Afrique y arrivaient presque tous sans femmes. Chaque convoi d'immigrants ressemblait au premier, quand Van Riebeck avait débarqué au Cap, le 7 avril 1632, dit Charles de Coutouly, avec des marins, des soldats et des artisans, plus un jardinier et son épouse, Annetje, qui, chargée de garder les vaches de l'honorable Compagnie, fut surnommée la boerin, la « paysanne ». Ainsi, une seule femme parmi ces premiers venus, et il en fut ainsi dans la suite, sauf l'arrivée de quelques orphelines. C'est pourquoi
L'Afrique Australe. chapiihe
les Hollandais « versèrent » ici du côté des naturels : ils s'unirent, étant privés de blanches, aux sauvagesses des alentours et constituèrent ainsi des familles métisses à côté de familles européennes.
Tout au contraire, beaucoup des huguenots français, Cévenols, Poitevins, Rochelais et autres, amenèrent avec eux leurs femmes et leurs filles : d'où le résultat qu'ayant bientôt fusionné avec les familles néerlandaises, ils contribuèrent par ces filles à la future nation des Afrikanders et des Boers dans la proportion d'un contre deux, leur nombre relatif étant de trois cents contre six cents, puisqu'ils fournirent plus d'épouses qu'on ne leur en donna.
Du mois d'avril 1688 au mois de décembre 1689, huit navires débarquèrent au Cap environ 130 huguenots et huguenotes dont les noms sont inscrits dans les archives. La liste commence par Jacques de Savoye, sa femme, sa belle-mère, ses enfants, et deux domestiques; elle finit par les trois frères de Villiers, natifs de la Rochelle, et ceux de tous les calvinistes français qui ont à leur avoir posthume le plus d'arrière-petitsfils. En qualité d'enfants du « peuple élu », ce qu'ils croyaient sincèrement être, eux et les autres huguenots, ils eurent, suivant la promesse faite à Abraham, une postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que la poussière de la terre.
Puis, arrêt de l'immigration officielle par bâtiments de la Compagnie des Indes Orientales ; ou du moins les documents là-dessus sont muets, à partir de 1689. Mais, dit M. Fabius Féraud, et c'est là un fait de haute importance, « un nombre assez considérable de noms recueillis sur les registres de l'état civil semblent indiquer une immigration libre en dehors du contrôle de la Compagnie ». Noms différant, bien entendu, de ceux des religionnaires arrivés en 1688 et 1689 ; et tous aussi français que possible, tels que Arbouin, Piton, Bouvière, Cauvin, de Boubaix, Léonard, Maynard, Paillard, Taillard, Serrurier. Or, ces noms-là dépassent la centaine. Si, parmi ces protestants-là, il y eut beaucoup de pères de famille, on en pourra conclure une fois de plus que nos « réfugiés » accrurent de plus d'un tiers la tribu néerlandaise australe.
Et même, que serait-il arrivé si à ce ban d'immigrants se fût ajoutée la colonie des réformés français des environs de Nuremberg, forte de six à sept cents personnes, c'est-à-dire égale en nombre, voire supérieure peut-être, à l'ensemble des Hollandais du Cap ? Tout était décidé, ils allaient partir, quand la Chambre d'Amsterdam les récusa parce que « les Français, avec l'esprit remuant de leur nation, pourraient, s'ils se voyaient en nombre, nous créer des difficultés et mettre la nouvelle colonie en péril ».
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Parmi les ncms des réfugiés on en remarque trois que vient d'illustrer la guerre du Transvaal : Joubert, Crosnier (Cronie), Botha.
C'est donc un renfort extrêmement puissant que reçut alors la colonie des six cents Hollandais presque dénués de Hollandaises. De fait, si certains de nos noms ont presque disparu dans la suite sous un masque bas-allemand, si d'autres, restés français d'orthographe, se prononcent à la néerlandaise, comme de Villiers, devenu Defîdiie, ou Visage, transformé en Vicachié dans la bouche des Afrikanders, si même quelques-uns ont été traduits, que de milliers et de milliers de Boers aiment à rappeler leur descendance huguenote ! La carte de l'Afrique du sud est couverte de lieux qui rappellent leurs migrations des rives de l'Océan aux bords du Limpopo.
La Compagnie hollandaise des Indes Orien- VI taies, qui avait promis « d'aider les réfugiés en
TRIOMPHE toute chose qui pourrait être particulièrement DE LA LANGUE utile à la Compagnie et à l'Église de Dieu », casa HOLLANDAISE les familles françaises aux environs du Cap — naturellement, puisque c'était alors toute la colonie — . Elle les établit au « pays des vingt-quatre rivières », à Paarl, à Stellenbosch et dans la vallée des Éléphants, qui en a conservé le nom de Fransche Hoek ou « Coin Français ». Mais son zèle pour « l'Église de Dieu » ne l'empêcha pas de proscrire le plus tôt possible l'usage de la langue dans laquelle les pieux huguenots lisaient la Bible, chantaient les psaumes et entendaient le prône de leurs pasteurs : dès 1724, soit trente-deux ans après le premier débarquement des réfugiés, l'usage du français fut interdit à l'église comme à l'école, et l'idiome importé disparut rapidement devant le parler général du pays. La Caille, qui visita la colonie en 1731, ne rencontra qu'un petit nombre de Français parlant encore la langue de leurs pères, et, en 1780, Levaillant n'en vit plus qu'un seul.
On a dit ci-dessus : parler général ; et en effet le hollandais le fut immédiatement dans l'Afrique australe, comme l'explique très bien Charles de Coutouly. « Les colons de Van Biebeck avaient enseigné aussitôt leur langue aux esclaves noirs, aux Malais, aux Hottentots et Bushmen; cette adoption du hollandais par les gens de couleur eut d'importantes conséquences ; elle fit beaucoup pour conserver et répandre l'idiome des premiers conquérants...; car, appris avant la conquête anglaise es indigènes ne devaient plus l'oublier après...; le malais des premiers esclaves ne leur servait de rien : il devait disparaître,..; le hottentot fut bientôt une langue morte (au profit
du hollandais)... Ainsi prit racine dans toutes ces classes inférieures le parler rude des pêcheurs de Scheveningen et des pilotes lamaneurs du Texel. Après tantôt cent ans d'occupation britannique une ménagère anglaise du Cap doit baragouiner le hollandais pour se faire comprendre par sa domesticité... Comme d'ailleurs les Boers sont les routiers du désert, ils ont porté leurs accents jusque sur les bords du Zambèze... et, dans ce lointain pays, à 2 000 kilomètres du Cap, le néerlandais passe aux yeux des Ba-Rotsé pour le grand langage des hommes blancs ».
Peu à peu, durant le cours du xviii" siècle, vu la colonie s'étendit à l'est, au delà des monts,
LES HOLLAN- malgré la Compagnie, qui ne voyait dans le Cap DAIS AUSTRAUX qu'un lieu d'escale et d'approvisionnement; et A LA FIN aussi malgré les gouverneurs qui, jaloux de leurs DU XVIII'' SIÈCLE prérogatives, exigeaient que tous les colons fussent rigoureusement astreints aux règles d'une discipline sévère et d'une absurde étiquette. Fréquemment ils lancèrent des édits défendant aux fermiers de sortir des terres qui leur avaient été concédées et de pénétrer dans l'intérieur du pays, « sous peine de punitions corporelles, ou même de la mort, et de confiscation de leur propriété ». Mais la sanction pratique manquait à ces ordonnances, puisqu'il n'y avait point de frontières précises, point de places fortes, point de garnisons dans le pays des Hottentots.
A mesure que les fermiers s'avançaient dans l'intérieur, ils semaient autour d'eux la mort et la vie : la mort parce que leur fusil, déjà presque infaillible, avait bien vite raison des flèches du sauvage. ]Mais si cruels furent-ils contre les tribus qu'ils décimèrent et détruisirent presque, ou qu'ils traînèrent en esclavage, il ne semble pas qu'ils aient plus sévi, massacré, violé, brûlé que les autres Européens dans la double Amérique, en Australie et Tasmanie, en Afrique, et un peu partout. Quant à la servitude imposée aux naturels, ello sauva des multitudes de familles qu'on aurait extirpées, si l'on n'avait préféré s'en servir, et elle amena un mélange de races qu'accrut encore, et beaucoup, l'incessante pénétration des aventuriers austraux dans l'immense « alentour » de la colonie.
Lorsque le fameux Levaillant, voyageur à la fois français et hollandais par ses origines, visita les pays du Cap, de 1781 à 1784, la nation était presque ce qu'elle est devenue depuis, en vertu de ses trois éléments essentiels, le néerlandais, le français, l'autochtone. D'après les très précieux documents que nous lui devons, le peuple hollandais du sud se divisait nettement
< Sa )
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en trois classes : les gens de souche hollandaise, issus des premiers colons, autour du Cap ; plus loin, les familles agricoles de la banlieue plus ou moins rapprochée, tant de descendance calviniste-française que d'origine » nederduisch » ; et au delà de cette banlieue, la bande inquiète, aventurière, nomade, pas toujours très recommandable, de ceux qu'on pourrait appeler à la fois les Bédouins et les Conquistadors, et dont un certain nombre étaient des métis éleveurs ou acheteurs et vendeurs de bœufs.
Cette dernière classe a beaucoup fait pour l'extension de la race et de la langue des Hollandais ; elle les a suffisamment pénétrés du sang des indigènes pour qu'on puisse considérer les Afrikanders de langue bas-allemande et les Boers comme ayant trois ascendances : la hollande-frisonne, la française, la nègre, et pour qu'on doive rattacher quelques-unes de leurs qualités, beaucoup de leurs aptitudes pratiques à leurs ancêtres Hottentots plutôt qu'à leurs pères d'Europe. Cependant la principale, la meilleure origine est bien celle des colons de la banlieue, mélange despremiers immigrants etdescalvinistes de 1688 et années suivantes.
« En pénétrant dans l'intérieur des terres, dit Levaillant, on trouve les colons cultivateurs, qui, par leurs mœurs, leurs usages et le genre de leurs travaux, forment une classe particulière. Plus éloignés du Cap, ils sont moins riches que les premiers. Leur habitation est un grand hangar couvert de chaume et dont l'intérieur est partagé en trois parties égales par deux cloisons qui ne s'élèvent que jusqu'à une certaine hauteur. La pièce du milieu sert en même temps de salle à manger et de salon. C'est là que pendant le jour se tient toute la famille; c'est là qu'on prend le thé et qu'on reçoit les étrangers. Si l'on se rapproche de la frontière, le hangar est sans division et ne forme plus qu'une seule pièce dans laquelle toute la famille se réunit, sans se séparer ni le jour ni la nuit ; on couche sur des peaux de moutons qui servent aussi de couvertures. Les femmes marchent pieds nus pendant une partie de l'année. Quant aux hommes, ils se font des chaussures avec un morceau de peau de bœuf, appliquée et montée sur le pied, lorsqu'elle est encore fraîche. Bien que cultivant la terre, les colons négligent les légumes; ils s'occupent, avant tout, du bétail, bœufs et moutons, ils n'apprécient que la viande. Le colon ne quitte pas son troupeau. Tous les soirs, quand le troupeau rentre, il ne manque jamais de venir sur sa porte, un bâton à la main, et de compter toutes ses bêtes. Comme les colons ont beaucoup de loisirs, ils se visitent entre eux, passent des journées entières à fumer et à conter des histoires. Chaque homme porte toujours sur lui une pipe et un sac à tabac. Dès qu'il est entré chez un
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ami ou un voisin, il sort son sac et allume sa pipe. Chacun fume de son côté sans mot dire. Bientôt ces fumées abondantes forment un nuage qui, après s'être d'abord élevé dans la partie supérieure du lieu d'assemblée, finit, en s'accroissant insensiblement, par le remplir en entier et par devenir si épais que les fumeurs ne peuvent plus se voir les uns les autres. Un autre usage consiste dans le lavement des pieds chaque soir, les familles marchant pieds nus la plupart du temps ; avant de se coucher, la hottentote ou la négresse, chargée du service de la maison, apporte au milieu de la salle un baquet rempli d'eau, et de même que du temps de TOdyssée, lave les pieds de tout le monde, en commençant par le père et la mère, puis elle continue par les enfants et finit par les étrangers. Tous les colons pratiquent l'hospitalité, comme au temps des patriarches, patriarches eux-mêmes. Dès qu'un étranger est accueilli par les maîtres de la maison, à l'instant il devient pour tous un membre de la famille. Les enfants m'appelaient leur cousin, leur oncle, leur grand-père; quand on entre dans une maison, on donne la main aux hommes et on embrasse les femmes et les enfants. Vieilles ou jeunes, l'hôte doit le baiser à chaque femme, sans exception. La bouilloire et la théière se trouvant toujours sur la table, on offre et on prend le thé sans désemparer, jamais d'eau. Un voyageur arrive-t-il à l'heure du dîner, la nappe déjà mise, il donne la main, embrasse et de suite se met à table. Veut-il passer la nuit, il reste, il fume, il prend du thé, demande des nouvelles, débite celles qu'il sait et le lendemain il poursuit sa route. »
Dans un autre passage de ce livre d'un si grand intérêt, d'une observation si profonde, que lui doivent l'ethnographie et l'histoire, l'auteur pense à l'avenir possible de cette race vigoureuse. « Un jour que je m'entretenais avec quelques colons des vexations dont ils poursuivent les Cafres, je les menaçai des soldats du gouverneur. Savez-vous bien, me répondit l'un d'eux, ce qui résulterait d'une pareille tentative? Nous serions tous dans un moment soulevés, nous tuerions la moitié de ces soldats; nous les salerions et les renverrions par ceux qu'on aurait épargnés avec menace d'en faire autant de quiconque oserait se présenter dans la suite. Un peuple de ce caractère ne sera jamais facile à manier; il faudra bien de la souplesse pour le réduire; je ne regarde pas comme impossible qu'un jour, secouant tout à fait le joug, il ne fasse peut-être la loi au chef-lieu de la colonie; il ne faudrait que leur rappeler qu'ils sont environ 10 000, tous chasseurs, déterminés, adroits, que chaque coup qu'ils tirent est la mort : que, sans peine et sans aucuns risques, ils peuvent battre et détruire toutes les
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forces que le gouvernement voudrait leur opposer. D'ailleurs le gouvernement n'ignore pas le génie et le caractère de ces hommes robustes, presque tous élevés au milieu des bois. Dans une alarme mal à propos répandue, en moins de vingt-quatre heures, on en vit arriver 1 000 à i 200 au Cap pour combattre les Anglais qui menaçaient de faire une descente (1784). Tous les autres allaient suivre; on se hâta de donner contre-ordre ».
Documents en mains, et surtout d'après l'ouvrage très précieux de Levaillant, on peut donc affirmer que les Hollandais austraux, dont les pangermanistes sont si fiers, participent à trois sources de vie, dont une seule est bas-allemande et dont une autre est nègre. Fait horrible à concevoir pour les dits pangermanistes et autres partisans de la division de l'humanité en races supérieures et en races inférieures! Oui, nègre, moins encore peut-être, hottentote : si bien qu'un sang « impur » bat dans les artères de plus d'un des héros de la « guerre de géants » dont nous venons de voir la fin.
Donc les Boers ne cessaient de s'étendre, par irrésistible émigration, avec familles, esclaves et troupeaux. Stellenbosch avait été fondée en 1630; Roodzand ou « Sable rouge », aujourd'hui Tulbagh, le fut en 1743; Zwart-Land ou « Terre noire », devenue Malmesbury, en 1743 ; Swellendam, en 1746. Cette marche lente, qui se continue de nos jours, entraînant les colons hollandais jusqu'au delà du Cunéné, forçait la main au gouvernement du Cap, qui dut malgré lui proclamer l'annexion de vastes territoires.
En 1745, la frontière officielle de la colonie était la rivière de Gamtoes; en 1786 c'était le GrootVisch-rivier (Great Fish-river). Du pays des Hottentots elle avait atteint le pays des Cafres. Alors les Boers, toujours plus nombreux et aguerris, entrèrent en collision avec des tribus plus compactes, plus redoutables que les Hottentots et les Bushmen.
Mais déjà l'Angleterre préparait sournoise-
^'^^ ment la conquête de la colonie du Cap, cette escale
ANGLAIS centrale des mers qui lui devenait presque indis-
ET pensable pour assurer à sa propre Compagnie des
HOLLANDAIS Indcs la possession définitive de la péninsule du
Gange. En 1780, une Hotte anglaise cingla vers le
Cap de Bonne-Espérance pour y surprendre la forteresse et en
capturer la garnison; mais elle fut surprise elle-même par une
escadre que commandait Suffren. Les Anglais furent battus
près de l'archipel du Cap-Vert, et plus de deux mille Français
débarquèrent à Simon's Bay pour renforcer leurs alliés
hollandais.
L'Afrique Austi'ale. chapitre
L'occasion était manquée. Elle se représenta en 1793, quand les Français se furent eyiiparés de la Hollande et que les Boers de l'intérieur eurent proclamé leur indépendance. Une nouvelle flotte anglaise partit pour le Cap, afin d'y rétablir l'ordre au nom du prince d'Orange et d'occuper la colonie au nom du roi de la Grande-Bretagne. Un nouveau régime politique commença pour l'Afrique australe, celui qui dure encore : sauf une interruption de trois années, causée par la paix d'Amiens, la colonie du Cap n'a cessé d'appartenir à l'Angleterre.
Lorsque la contrée passa sous la domination des Anglais, le nombre des Européens y était d'environ 23 000, commandant à près de 20 000 serfs hottentots et à 30 000 esclaves noirs. Tous les colons, d'origine hollandaise ou française, se considéraient comme formant une même nation, grâce à la communauté de langage. Bien peu nombreux d'abord arrivèrent les immigrants de la Grande-Bretagne : employés ou soldats, tels furent pendant les premières années les seuls Anglais qui vinrent accroître la population du Cap.
Cependant les gouverneurs britanniques préparaient déjà la dénationalisation des Boers. Dès 1809 une proclamation officielle recommandait l'étude de la langue anglaise; cependant on se servait encore du hollandais devant les tribunaux. Les descendants des anciens colons se croyaient encore les véritables maîtres et ne respectaient point les édits lancés par les gouverneurs du Cap. En 1815, ils en vinrent même à une révolte ouverte, qui d'ailleurs fut réprimée avec une impitoyable cruauté. C'est en 1820 seulement que commença l'immigration anglaise, à l'aide de subventions votées par le Parlement. Près de 90 000 individus s'étaient offerts pour aller cultiver les terres arrachées aux Cafres pendant les guerres de frontières. Sur la foule des postulants on fit choix de plus de quatre mille colons, que le gouvernement transporta, aux frais de la nation, à Port-Elisabeth, dans la baie d'Algoa, et de là dans l'intérieur, aux alentours de Graham's Town.
Malgré l'inexpérience de la plupart des colons et les erreurs de toute sorte inhérentes à une entreprise aussi considérable, la tentative réussit, par l'excellence du climat et la fertilité des terres. La colonie anglaise grandit rapidement et s'étendit bien au delà des limites qui lui avaient été tracées d'abord. A côté de l'Afrique hollandaise de l'ouest se développa une Afrique anglaise de l'est, qui, grâce à l'appui du gouvernement, devint bientôt presque aussi puissante que sa rivale, et dont il fut souvent question de faire une division spéciale et privilégiée. Désormais les deux langues se partageaient le territoire et les gouverneurs s'empressèrent d'assurer la prépondérance à celle
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qu'ils parlaient eux-mêmes. Les maîtres hollandais avaient interdit l'usage officiel du français; à leur tour les maîtres anglais défendirent l'emploi du hollandais : à partir de 1825, l'anglais devint le langage courant du gouvernement et, en 1827, celui des tribunaux. Mais plus tard, après la constitution du