CHAPITRE PREMIER
LES GUERRES d'aFRIQUE SOUS LES RÈGNES DE JUSTIN II ET DE TIBÈRE CONSTANTIN (565-582)
Les dernières années du gouvernement de Justinien, ainsi qu'il arrive d*ordinaire au terme d'un trop long règne, semblent avoir été marquées par un relâchement profond de tons les ressorts de l'administration publique. L'empereur, vieillissant, affaibli, avait perdu cette énergique activité, qui jadis le poussait à conquérir l'Afrique ou l'Italie; au lieu de cet impérial orgueil qui jadis inspirait ses résolutions, au lieu de cet amo'irde la gloire qui Tavait conduit et soutenu dans les plus difficiles entreprises, maintenant le prince n'apportait plus dans le soin des afTaires qu'une molle indifl'érence, qu'une incurie chaque jour croissante': et, en l'absence de toute di-
i. Ménandre (éd. Bodd), p. 283; Corippue, In laudem Justini, 11, 260-268.
rection vigoureuse, Tœuvre que Justinien avait rêvée s'écroulait leotement de toutes parts. Sous les apparences de grandeur et de gloire, les faiblesses et les misères apparaissaient ; le trésor appauvri par l'excès des dépenses, parles frais coûteux des guerres lointaines, des constructions multipliées, des subventions maladroitement prodiguées aux barbares^ par les folies d'un luxe inouï, était, suivant les expressions d'un document officiel, « réduit au dernier degré de la pauvreté »^ Malgré les rigueurs de l'administration, les impôts, dont le poids devenait toujours plus lourd, rentraient avec une peine extrême; et la cupidité des fonctionnaires, qui, sans scrupule, exploitaient les provinces, augmentait, sans profit pour l'empire, la misère des sujets'. L*armée était en pleine décadence; les effectifs, laissés volontairement incomplets par^ raison d'économie, diminuaient d'une manière scandaleuse ; au lieu de six cent quarante- cinq mille hommes qu'ils auraient dû comprendre, à peine en comptaient-ils cent cinquante mille, dispersés sur toutes les frontières*. Encore la rapacité de l'administration entretenait ces troupes sur un pied déplorable: la solde, toujours en retard, souvent même n'était point payée ; les fournitures d'équipement et de vivres étaient faites avec une rare irrégularité ; à tous les degrés de la hiérarchie militaire, le vol était organisé; et les soldats, dénués de tout, parfois obligés de mendier pour vivre, désertaient à l'envi les drapeaux\ Aux portes mêmes de la capitale» les places fortes de la Thrace, mal entretenues, montraient leurs murailles ouvertes par mille brèches; aucune garnison ne les occupait plus, aucune machine ne couronnait plus leurs courtines : « on n'y entendait pas même, dit brutalement Agathias, comme dans un parc à bestiaux, l'aboiement d*un chien de garde »*. Sur la frontière de Perse, si menacée pourtant^ on avait pro-
i.Nov, 148, praef.