PRÉFACE XVII
les de la vie de nos soldats et de leurs auxiliaires dans rile Meurtrière, intéresser les survivants, trop rares, qui en sont revenus — émouvoir les parents et les amis de ceux, trop nombreux, qui ont péri là-bas ou en sont morts depuis — éveiller l'attention des amis <le la vérité, des organisateurs de nos futures campagnes coloniales, des parlementaires qui auront à les discuter, avant de leur donner une approbation ou une désapprobation ! Des expéditions aussi meurtrières que celles de 18î)o, des hécatombes aussi lamentables que celles de Madagascar seront-elles encore possibles par le vote aveugle ou aveuglé des Cbafubres, par le dédain, l'oubli ou l'ignorance de l'histoire navrante de nos guerres coloniales ? Puisse enlîn luire le jour où les gouvernants comprendront que toutes les nations, même les moins civilisées, les moins guerrières, les plus faibles, aspirent à la vie, au droit d'exister, au maintien de leurs frontières ; que le sang ne lave pas l'outrage réel ou prétexté ; que la guerre est un des grands obstacles au bonheur social déjà si difficile à conquérir ! Le temps est-il encore loin où les différends entre nations se régleront paciliqu(?menl par des tribunaux aussi impartiaux que possible et non plus par des duels d'armées ou de peuples qui ne donnent pas la victoire toujours, bien s'en faut, aux j)lus justes, aux plus courageux, aux plus héroïques, où le
FhEFACK
succès est paiTuis plus clicreiueiit ut douloureusement payé par le vainqueur que la défaite par le
ment payé par vaincu?
Pau, le 10 juillet 1903.
Médecin-Major J. Dakkicakkère.
AU PAYS DE LA FliÈVRE
A bord du « Shamrock. »
5 février 1895.
Tandis que les turcos s'installent à bord, les ofïiciers du 3*^ bataillon prennent possession de leur cabine. A l'exception du commandant qui, en qualité d*officier supérieur, est seul dans la sienne, les autres sont par quatre. Grâce sans doute aux précautions adroites du D' Beigneux, ancien médecin de marine, celle qu'il occupe depuis le départ de Toulon ne recevra que le garde d'artillerie Michon, arrivé de Bône avec nous, qui semble devoir faire un camarade des plus gais, et Taide-major du bataillon. Officiellement embarqués à la date du 5 février, tous déjeunent à bord, â une heure les officiers descendent à terre pour accepter le vin d'honneur offert par la municipalité. Tout Philippeville est déjà là pour les derniers adieux : la grande
AU PAVS UE LA t'iËVne 'ô
eiiibraseeDl à leur tour. Le brave docteur VialaneJx m'enliure comme un frère qu'on cruintde ne plus revoir. Des bravos et de nouveaux applaudissemenLs écliilent loutàeoup; c'est le grand ltoyerqiii,corroctemeQl di!couverti sur un sî^'ne d'assentiment, vient d'embrasser une charmante jeune lille. Tandis que l'on pare à dtiiuarrer, le général de La Roque, du milieu du pont adresse aux tirailleurs, en leur langue, quelques phrases d'encouragement; il leur lit ensuite une lettre du muphti de Constantlne les autorisant & renvoyer le jeune du Ramadan à leur retour en Algérie. Il est applaudi A outrance par les lurcos, puis, s'approchant des oflir^iers, il leur tend à tous la main a A revoir, messieurs ! •' Pt descend à terre eu toute bâte. Il était temps, la manœuvre est terminée. Le Shamrock a'ébranlè ; les raoucboirB s'agitent vers le large, sont ramenés sous les yeux; toutes les femmes, tous les enfants, plusieurs hommes pleurent. Tant que le nalire est en vue, les mains se tendent vers lui et les cris d' (( au revoir ii d'une population qui ne nous a jnis ménuïîé sea sympathies. Tous garderont une recunnaissance protonde pour ces généreux Philippevillois qui semblaient tenir h cœur d'augmenter dans nos &mes les impressions sulTocuntes de la patrie quittée sans certitude de retour. Vivement ému par le spectacle troublant auquel je viens d'assister. Je ra'alTaisse sur ma couchette et demande en vain h la lecture un répit & l'émotion qui m'a si fortement ébranlé. Enlin la cloche appelle, et la diversion, imposée par la causerie forcée avec des voisins encore inconnus, dissipe peu à peu mon angoisse. Je fais, en dinant, la connaissance plus particulière de mes deux voisinî^: le docteur Lecuîur, un des médecins du bord et l'adjoint du génie
kO Pais ue la rUvBS
iloct««r Ba^^^l e pipe Al "^fB^ ravine DodontB ^
BmrlieloLenibarqHékToahKi. qui BUpnddtlB
leore iropreesion. Après le desacTt. kdoct««r ^^l«iaent mrdfcin du bord, tire use pipe <he; le eapUalDe il'îDbDterie de K'étODDe qae a le saboi * coaiîaoe à marcher encore et prophète pour hleot-H nne awie quelconque aa Skamrofk. Les noureaux wrir^g se preseatent am oQ'teiers do boni aolres que le capitaine de frégate Liot&rd, qui partagent notre table, ao lien de s'isoler dans leur carré. Le conunaodaat de son tùii prend ses repas avec le g<!néral Melzinger et toas les officiera sapérieurs- Plusieurs des passa^rs semblent déjà familiarisas avec la vie du bord ; ce sont de« oFliciers de marsouins, embarqua !\ Toulon eux aussi, et tons destinés au régiment colonial (tirailleurs malgaches, volontaires de In IléuRion). Us pestent contre la lenteur du transport, assez discrets sur l'histoire de leur traversée de France en Algérie.
B février.
le^!^
La Doit a été on ne peut plus calme, la marche bateau très régulière. Du pont du bâtiment qui nage au milieu d'une mer calme et azurée, successivement l'on devine sur tribord : Qizerte. le cap Iton, Pantsllaria (ancienne tle de Calypso) enlin sur bdbord. dans la nuit, Malte. Durant toute lajournt^e il a été ei souvent fait allusion à la traverst^e de Toulon à Colloque je prie un des passagers de vouloir bien, s'il croit pouvoir le faire, me donner quelques détails sur la tempête qui a failli perdre le tran8|>ort corps et biens. Il me demande In permission de regagner qiiRiqiies minutes sa cabine et me remet un carnet : « Lisez plutôt et copiez, si vous
avez l'intenlion, comme on le dit, d'écrire votre journal. Vous pourrez y ajouter ainsi le récit des premiers jours du voyage. Il est sincère et franc ». Je le remerciai et transcrivis à peu près mot pour mot :
Le 25 janvier, par un temps brumeux et un violent mistral, le Shamrock, grand-bateau-hApital de TEtat, mouillait, retenu pfir ses ancres, en rade de Toulon. Il avait été désigné pour transporter à MajuDga les premières troupes du corps expéditionnaire, l'hôpital numéro i, les pièces du wharf destiné au port de débarquement. Le départ était fixé pour deux heures de l'après-midi ; de là il filerait sur Bone, pour y prendre le 3* bataillon de tirailleurs algériens. Vers midi, la rade présentait, en ce point, une animation extraordinaire. C'était un va-et-vient incessant de canots et remorqueurs transportant des troupes et des chargements. De véritables grappes humaines, s*accrochant aux coupées, allaient s'engoufl'rer dans les flancs du navire, tandis que les treuils et les palans déposaient, en un bruit assourdissant de choc de ferrailles, un abondant matériel arrivé eu retard. Des ordres affolés, des commandements irrités indiquaient les prévisions erronées, les combinaisons mal conçues. Des caisses énormes, des bouées monstres, des bigues, des poutrelles, des cornières de plomb, des barils de boulons, des éléments d'appontement encombraient le pont et les coursives. Les matelots, sous l'œil vigilant des chefs, attachaient, iixaient à la hcUe. On n'avait plus que cinq minutes. Déjà les canots et remorqueurs s'éloignaient du navire, pour ne pas gêner la manœuvre du Shamrock lorsqu'un contre-ordre, transmis par le sémaphore, ordonne de retarder le départ jusqu'au 26 à midi et de continuer rembarquement du
uuiiMtil, (^firiolH ai remorqueurs se rapprochent et le trAv/iil continue. Le bateau est chargé à couler 1 i}\i"uu\}ttritt'! La Rue Koy.ilc a enjoint de charger, on rli/ir^f^ Au ni^uic moment on entendit le second pronoiicf'r (u\H mots : <( Ceux qui ordonnent de charger ainsi MM savent pas los responsabilités qu'ils encournnl ; il H^mbh^ qu'ils prennent toutes les dispositions nif('(>sN{iiri*H pour que nous fassions un trou dans l'oau. >)
\ét* liMiiieinain âr>« :\ midi, suivant Tordre parvenu 1(1 vim1I(>, tout Tt^tiui paître était au pi>ste d'appareillage. Ouoli|U(*s instants avant Tbeure fixée, il est encore ii^t^uraphiô do surseoir au départ ; le Shamrock «raiMiMirs* au lion de so diri:;er sur Itône. comme il 1*11 a\aii roi;u priniitivtMuont l'ordre, irait relâcher à Pb il ippi' ville.
I <' ai, ^ ^t'pt bonros du matin, il est enfin ordonné do partir, lo tompsosl î^ploiidido. ia mer relativement oaîino. i|iu\n«i lo tr.iiispi^rt :!vm*î dos |visses de Toulon. Vw Tv^îîîv* '.«^'.îv rbiîiviw'I!'. '.'•::> M.iur.^M ! Des hou rr.ibs s.\hionî lo > •. •. .\.; i\\<>i^-;, p^r-ussés par î\*s M.i'.\- .i;* v.^s*-> ; . o< :v. ■'.:'" :> /. •VA i:-?nt les futurs \ .::■• :i;o -.vs \ l' ■ .i . ^ \ > ..:e< s v: r\ : eux . :•?> petits
r.' »•* ; X i- ..:"^.>;:\ • ^ ■ .v. -^'.r '.;::> s^aiblent
>.* î X. * r '.* : ;":-..i..\ > ■ ; s.~~ v-rî .:-" ■."oeur
■•■<'■■*•■■" j ■■"^"■ir».- J I •
moins fiers devant les angoisses du mal de mer. Les tables du salon déserté reçoivent à peine quelques vieux loups de mer obli^'cs de satisfaire leur appétit avec des conserves et des fruits, toute cuisine devenue impossible. Par suite de retards difficiles à concevoir, le navire qui aurait dû toucher à Phiiippeviiie à quatre heures était, à l'heure indiquée, à plus de cent milles de ce port. Pour éviter les dangers d'une entrée de nuit, le commandant Liotard fixa l'arrivée au lendemain matin.
Dans la nuit les soutes et la machinerie sont inondées; il s'est produit une voie d'eau. Les feux tous éteints, le navire, incapable de se diriger, devient le jouet de la tempête, livré tout à sa merci. Le Shamrock, ses pistons désormais muets, se place parallèlement à la lame qui le bat sans reli\che, inonde ses cabines par les hublots mal fermés. Pans le roulis épouvantable, le matériel sur le pont et les coursives se livre à une sarabande infernale. Les bouées, leurs amarres rompues depuis longtemps, roulent, frappant les bastingages en des d(Honations sourdes ; en môme temps les lourdes pièces de l'appontement, faisant bélier, sapent les parois du navire, cherchant à Téventrer. La nuit se continue aussi lugubre.
Le 29, le jour apparaît blafard, sinistre, dévoilant entière l'horreur de la tempête. Tous les éléments se sont déchaînés dans une alliance menaçante : tonnerre, éclairs, vent, grêle. Le S/iftmrork leur répond par les coups sourds et répétés du matériel désarrimé, par les craquements sinistres prolongés dans toute sa membrure. Le roulis s'accentiio. noté par une inclinaison de 3^^ du pendule alîolé. Nul passager ne peut se tenir dans la position verticale ni rester en place,
kV PAYS DK L* FIÊVRÏ
^■f sans accrocher un objet use h portée de la
^B des médecins du bord, oubinnl un instant cette
^H cautioa, est lancé le long des banquettes et vus'y
^^h ser doux doigts. On le relève euavert de contu3i<
^^K — A huit heures dn soir, la voie d'eau est aveug
^^Ê On s'elTorce de rallumer les r<'ux, car on sait que
^^M terre est proche ; inriis il y a encore trop d'eau d
^^M la rhaulTene; les appareils Tbîrton ne peuvent f(
^^K tionner obstrués par les escarbilles. Toug les hoot
^^H de l'équipage sont sur les dents; les officiers reçoiv
^^H l'ordre d'actionner la pompe h Royale o, seule dit
^^^1 oibie. Jusqu'/L dix heures on pompe avec réaergie
^^H désespoir, ignorant de ce qui se pasee dans la m
^^^1 nerie. Le commandant et les oHiciers du bord,
^^H ch<is par des cordes & la passerelle, dieparaisseï
^^V tout moment sous les paquets de mer. Alors près
^^r tous les passagers se traînent en rampant jusqu'à I
^^P cabine, attendant le dénouement fatal. — A minuit
^f commandant rajtdonnerl'ordreàtouslesoflicierspai
gers de monter sur le pont, leur annonçant que le oti^ est en perdition, ii Tout le monde sur le pontl » dre effrayant qui pr<5cêde le " Sauve qui peut 1 ii lieutenant d'infanterie de marine, en proie h un ma mer insunnonlnble, se contenle de répondre : « Ji bouge pas, l'eau viendra me prendre dans ma ( chelte. » Le général, terrassé par le même mal, i fondre au pied du mUl d'artimon. Dans la couvert qui le garantit des embruns on n'aperçoit qu'un lirodi! qui émerge; il se contente de dire au ma qui l'accompagne : (( .\vertis6ez-inoi, quand le moi sera venu, i) D'autres, réfraclaires nu mal de comptant déji'i deux ou trois naufrages, dont le doc| ItalTaiiti, peuvent encore, tout en se cramponnant, fui
leur dernière pipe, craignant de ne pouvoir la finir. Le moment devint critique : h bâbord le feu vert de Gollo, àtrit)ord le feu rouge du cap Boudjaron. Devant soi, derrière IcB ténèbres épaisses tous devinent la terre, la terre impitoyable avec ses falaises taillées à pic, sans aspérités où s'accrocher, sur lesquelles dans quelques instants le navire va fatalement se briser. Les visages sont livides, Témotion profonde. En face de la mort certaine, imminente, là tout proche, les passagers silenci(*ux et sombres, accroupis dans les coursives ou accrochés aux bastin^^rages, se sentent impuissants contre les éléments en fureur; les officiers du bord, toujours attachés à la passerelle continuent à donner les ordres avec un sang-froid admirable. Les feux des phares, yeux du monstre fixant sa proie, se rapprochent avec une rapidité vertigineuse. Pas un mot ne s'échappe des lèyres de ces hommes qui vont dans un moment, tous, îiller s'écraser contre les rochers inébranlables; les ccimrs h;Uent leurs derniers battements, les mains glacées se crispent dans leur ultime étreinte, un bourdonnement assourdit les oreilles, l'image des êtres chers fuit devant les yeux du rêve, c'est... Un bruit, tout à roup, un bruit snurd, un bruit régulier, un bruit connu se fait entendre. La machine est en marche! rrient toutes les poitrines soulagées de leur poids immense. C'était bien elle. Après des efforts inouïs, les chauffeurs, ploni^és dans l'eau jusqu'à la ceinture, habilement dirigés par l'oflieier mécanicien Fombaron, avaient réussi, au moyen d'étoupes et de pétrole, à rallumer les feux, à obtenir une pression suffisante pour le fonctionnement de la machine. C'était le salut I A deux heures du matin, le Shnmrork, sous une conduite habile, doublait le cap de Collo et
jetait l'ancre dans la rade du même nom, désormais à Tabri de la tempête qui faisait rage au dehors. Au même moment, le commandant fait savoir que le navire est sauvé. Avec une joie facile à comprendre, officiers du bord et officiers passagers, marins du bord et soldats embarqués, peuvent enfin songer à s'alimenter et à jouir d'un repos inespéré. Le docteur RafTaëli jette un regard complaisant sur sa pipe. Il la fumera encore*
1 février.
Des voix gémissent et des portes claquent ; le mal de mer et le roulis. Nous sommes en pleine grande Syrte, toujours agitée, particulièrement remuante aujourd'hui. En plein dîner le piston s'arrête. Encore en panne! un vrai sabot 1 répètent plusieurs voix après le capitaine Dudouis. Pendant deux heures on recourt à la voile qui nous permet une vitesse, une lenteur de quatre nœuds. Puis Ton repart à onze. On interroge le mécanicien principal remonté de la chaufferie. « Rien, messieurs, un tuyau qui a crevé. »
8 ot 9 f«3vrier.
Une vraie mer d'huile. Une nuit incomparable.
10 févri«ir.
A dix heures, sur bâbord, l'avant du bateau est décoré, pour la messe, de drapeaux tricolores. Vers midi, devant nous, des murs éclatants de blancheur annoncent Port-Saïd ; à trois heures le Shamrock y jette l'ancre, tout près d'un bateau russe. Ce sont aussitôt des cris de : Vive la France 1 auxquels répon-
deot ceux de : Vive la Russie ! Les turcos ahuris se demandent si les Français ne sont pas fous; ils ignorent l'alliance. Des barques fourmillent déjà autour du bâtiment, montées par des formes absolument nues, criant : A la mer ! à la mer ! On leur jette des pièces blanches de monnaie qu'ils vont chercher en plongeant et ramènent entre leurs dents, tout comme un chien. Les visites aux divers bateaux mouillés faites et rendues, autorisation est accordée aux officiers de descendre à terre. A l'Alhambra, quelques petits camarades attirés à la roulette se font naïvement détrousser. Une maison de jeu, déguisée sous l'appellation de casino, postée en face du mouillage, tout à portée de la main pour dépouiller ceux qui vont aux Indes et encore mieux ceux qui en reviennent. Dans la salle de concert, une trentaine de femmes autrichiennes et valaques, sous la direction d'un homme, à la fois chef d'orchestre et directeur de la bande, attaque la Marseillaise, puis l'hymne russe, dès notre entrée. Tous se lèvent et se découvrent ; les étrangers attablés dans la salle en font autant.
Ce qui frappe tout d'abord dans le moderne Port- Saïd c'est, avec le mouvement de son port, l'aspect commercial de la ville neuve. Cette dernière, habitée par une population essentiellement cosmopolite, se compose d'édifices très élevés, à balcons nombreux, un à chaque étage, qui sont soutenus par de simples colonnes de bois peintes en rouge. Des terrasses remplacent le toit. Constructions légères, comme si elles avaient été provisoirement construites dans une hâte fébrile de se remplir d'or. Les pas, dans toutes les rues, sont ralentis et étouffés par le sable. De tout jeunes garçons à la mine efféminée, au geste provocant, tirent par la
y 12 AU PAYS DE LA FIÈVRE
manche les nouveaux débarqués aux crisdea photographies absintes! » ils veulent dire « obscènes » et cherchent à les entraîner dans des magasins aux vitrines peu décentes^ aux arrière-boutiques ostensiblement pornographiques. De longues voitures à deux roues, mal suspendues portent des groupes tacites de femmes, vêtues de couleur sombre, le visage recouvert d'un voile noir retenu à la coiffure par un crochet en buis ; quelques victorias promènent dans les rues tumultueuses des masques à couleurs voyantes (nous sommes en carnaval) allongés dans un nonchaloir impudique ; un gamin aux paupières cerclées de blanc, demande l'aumône, en tendant la main au baschich d'un air miséreux parfaitement joué. Des hommes, le séroual dissimulé bOus une longue gandoura foncéa, circulent les uns à pied, les autres sur de grands ânes. Plusieurs coifles du turban et allongés sur des nattes hument le parfum du café turc, puis aspirent le chibouk ou le narghilé. Plus loin la ville arabe montre ses constructions basses, aux fenêtres minuscules garnies d'un treillis de couleur brune leur donnant des airs de confessionnal où le soir se chuchotent des aveux sans doute coupables. De petits troupeaux de chèvres en parcourent les rues sinueuses et malpropres, conduits par un enfant qui les gourmande de son fouet.
Après le dîner pris à bord par la plupart» tout naturellement on regagne TAlhambra ofi un jeune homme quelcjue peu chauve se présente comme officier de la marine russe; toutes les mains se tendent vers lui, prennent les siennes empressées. On boit à la nouvelle alliance, on écoute à nouveau les hymnes russe et français soulignés des cris : Vive la ilussiel vive la France I Au moment oii la troupe s'apprête à
attaquer la « Vague », notre aimable commissaire, Le Beilégou,fend la foule et gracieusement sollicite Thonneur de la direction du morceau. Quand, au bout de quelques mesures, il a réussi, non sans peine, à imprimer une allure moins calme aux trop lentes exécutrices, il saisit un violon et entraîne l'orchestre dans sa fougue avec une maestria rare, aux applaudissements frénétiques de toute Tassistance. Puis galamment il offre son bras à la quêteuse ; avec un air de pudibonderie elfarouchée elle s'empresse de le refuser. Tous regagnent ensuite le Sharurock, accompagnés par l'olticier russe. Il est minuit. Ville bizarre que Port-Saïd où le voyageur croit peut-être trouver un cachet oriental et où il rencontre de hautes constructions européennes, maisons de rapport exclusivement affectées au commerce dont elle est née ; cité neuve, factice, sans note originale, ouverte au progrès cupide, ne rappelant en rien la ville confmée dans le culte du passé, les contemplations delà nature et la fidélité aux vieilles traditions. Port-Saïd, ville orientale, est le contre-sens et la calomnie la plus criante i\ l'Orient; c'est une rebelle, une hérétique.
11 février.
A dix heures, le Shnfnrock est en plein canal de Suez. Le canal de Suez ! mots pleins de souvenirs, évocateurs d'une œuvre colossale, destiné dans l'esprit du « (îrand Français » à augmenter le bonheur du monde et presque complètement accaparé par un seul peuple. « Aperire ter mm gentibus » tel est en effet Tautographe signé : de Lesseps, que ce dernier adressait un jour, à son propos, à mon ami Alfred Rocas, du
Crédit foncier d'Alger. De ce travail surhamain le canal ne donne aucune idée, rien ne semble moins grandiose. Le transport avance doucement, raclant parfois le fond, de neuf mètres seulement, dansun frottement commotif (il est si chargé t), stoppant souvent pour se garer et s'amarrer pendant la marche, en sens contraire, de navires anglais vcn.intdes Indes, nombreux sur la ligne. Deux bateaux ne peuvent avancer en même temps. C'est d'abord en entrant : adroite le lac Menzaleh, longue et large surface miroitante où des milliers d'oiseaux, canards et flamants, pèchent en lignes disciplinées de tirailleurs; à gauche le désert arabique se perdant dans la tristesse de vastes solitudes mornes et désolées. Puis partout le calme immense, partout le sable monotone dans sa fauve immensité plate sans soupçon de dune ; de loin en loin une théorie lente de chameaux et d* Arabes alanguis, allant droit devant eux dans une allure indifférente. Parfois sur la c^He asiatique de petits groupes d'indigènes bronzés ou noirs accompagnent le bateau dans sa lente progression, mendiant dans une prière affamée du pain , des biscuits, des fruits. Vers quatre heures à hauteur des trois modestes édifices d'El Kantara, point de passage des caravanes du Nil à destination de la Mecque, le transport se gare à nouveau. C'est l' Hima- Ifu/n^ superbe paquebot anglais qui revient d'Australie, regorgeant de voyageurs dont plusieurs élégantes miss qui agitent leurs inouchoirs et envoient leurs sourires peu compromettants aux passagers. Nouscotoyons ensuite le lac ïiuisah au boni duquel suriiit la ravissante oasis d'Ismaïliaà l'ombre de laquelle un palais en ruine pleure, dans les larmes de ses guipures mauresques que nul ne vient recueillir, la chute de l'impé-
ratrice Eugénie pour qui l'avait fait construire Ismaïl- Pacha. La nuit, une admirable nuit de traversée, chacun se rend à Tavantdu pont, pour admirer le féerique spectacle du canal éclairé par la projection électrique des feux d'un réflecteur fixé à la hune de misaine, puis regagne sa cabine.
12 février.
Le transport vient de stopper. Encore une avarie ? Non, il remet à un bateau-pilote de Suez le réflecteur électrique empruntée son départ de Port-Saïd. Il fait déjà jour. Muni de la jumelle, on distingue sur la droite dans un lointain de brume grise les murs blancs de la ville se prolongeant sur l'ouest par des montagnes bleues. Plusieurs s'obstinent à y deviner les massifs par lesquels s'engagèrent les Hébreux fuyant TEgypte, devant l'armée de Pharaon ; exode des Juifs opéré plus au sud que les précédents et qui vaut la légende du miracle de la mer Rouge, la plus naturelle des choses et très aisément compréhensible par le simple phénomène de la marée montante.
Ici le décor change. Au lieu de vastes plaines de sable et de grands lacs ce sont à droite et à gauche de hautes montagnes rocheuses, d'une nudité monotone. La chaleur n'a encore rien d'excessif, elle est d'ailleurs désormais tempérée par une longue tente qui couvre tout le pont. Dans la soirée du 12, à bâbord on aperçoit : Tor, lazaret de Suez, où quelques-uns de nos camarades de l'infanterie de marine ont été mis en quarantaine, à leur retour du Tonkin, puis le mont Sinaï.
16 kV PAYS DE LA FIÈTRI
13, H. )5 févriiT.
Les joure suivants, la température s'élève sensiblement et donne b. supposer celle des mois d'été. Traversée banale que celle de la mer Rouge aux rives tristes, sans un brin d'herbe, domiaëes par des montagnes dont la teinte rouge s'accentue au coucher du soleil. Après Yembo, porl de Médine et Djeddah, port de la Mecque, tous deux à bâbord, le navire s'engage prudemment entre de nombreux récifs émergeant en forme d'Ilots, tous rochers volcaniques (Djdbel-Teeri DJébely.ébuyer, DJébel-Zugur, etc.) plusieurs célèbres par les multiples naufrages dont ils furent les témoins. Ce même jour on passait à hauteur de Masaaoua. à tribord.
Lo Ifi, rapprochés de lacôle orientale, nous pouvons distinguer Moka. Désormais le chenal de plus en plus se rétrécit; les murailles d'.Afrique et d'Asie se resserrent en un étroitcanni paraissant avoir tout au plus quelques kilomètres de large : le détroit de Bab-el-Mandeb commence. Vers onze heures du soir, en pleine mer, des feux apparaissent; ce sont ceux du rocher de l'érim qui barre la route des Indes à tous les navires obligés de passer sous l'œil béant de ses canons. Les relèves s'y feraient pour les officiers tous les Irois mois, à la suite de nombreux suicides, concevables dans ce roc isolé.
A six heures des voix me réveillent; nous mouillons depuis quelques heures dans les eaux françaises
d'Obock : a Commandant, les Ilowas ont quitté tous Majunga le jour du bombardement, décidés à faire le vide devant lesVasas. » Jem'allonge vers le bublot, l'ouvre, et regarde. Un croiseur est à l'ancre, d'où un lieutenant de vaisseau parie avec le commandant Liotard; c'est le Hugon qui déjà démarre pour la France. L'autorisation est accordée de descendre à terre. Dès huit heures, tout autour du bateau, des Somalis,des Abyssins, des Danakyls, les uns absolument nus, les autres plaqués du simple pagne, attendent sur de frêles embarcations munies d'avirons palettiformes, criant : « A la mer 1 à la mer ! » en des accents cupidement sauvages. Tous transbordeurs pour la circonstance, les uns coiffés de cheveux crépus teints à la chaux et afHigés d'un nez monstrueusement épaté, les autres, les cheveux plats et le nez régulièrement droit. Tous ou à peu près d'une belle couleur bronze. Avec mes deux camarades de cabine Beigneux et Michon je descends vers neuf heures. Conduits d'abord sur une mauvaise chaloupe indigène, nous continuons à dos d'homme pendant une centaine de mètres, riant à gorge déployée du vaste effet que produisent devant nous certains officiers corpulents, trop lourds pour un seul homme et que deux indigènes se sont partagés sur leur épaule, l'un supportant le corps droit, l'autre le corps gauche. Ils trébuchent à chaque pas, pliant sous le faix, se redressant d'un vigoureux coup de rein, tandis que le pauvre ballotté crie et gourmande, se cramponnant aux boucles chevelues heureusement épaisses. On se fait une idée du coupd'œil offert par un grave colonel pesant ainsi de tout le poids de ses galons et de sa digne masse sur le dos de maigres Somalis. La petite baie d'Obock encadrée de rochers contre lesquels elle
s'adosse, se termine au nord et au sud par les pointes du cap des Puits et du cap Obock. Du côté de la mer elle est fermée, sauf en un point, par deux bancs de corail nécessitant une ^^rande prudence pour entrer dans un port aux passes suffisamment profondes. C'est là que le Surcouf poursuivi par un orage en Océan Indien trouva le salut — La plage otîre un air navrant; derrière elle la ville s'esquisse sur un sable aride qui semble s'étendre jusqu'au pied de grandes montagnes rocheuses. Il est ditficile de rencontrer sans doute un lieu aussi déshérité auprès d'une prétendue ville dont l'occupation s'explique, peut-être, parla nécessité d'un entrepiH de charbon pour nos bateaux français, charbon qui est du reste beaucoup plus cher ici qu'à Aden. La ville comprend trois parties bien distinctes. Le quartier comraen;ant présente un»/ assez large rue sableuse où viennent aboutir ib^ courtes et insignifiantes ruelles. L«^s m:iisi»ns réduites à un rez-de-chaussée, parfoi> atrrémenléos darcados. toutes couvertes d'une terrasse, possèdent une rour intérieure miséreuse et sale. Dans I.i plus grande pièce qui sert à la fois de cuisine et do chambra, dos b'''mmes sont assis sur de petits sièires cro>si«^rs en des poses de flânerie. Les adultes peuvôîu>. lesenî.ints c*^mplètement nus jouent dans la ru»^ ~ 1.-^ quartier administratif fortifié (ù cruello ironie!' est sê]«ar'' du pr'C'Vlenl par un petil fossé: il '"onii-nt ; 1^ paliis îii ::-uvorneur. assez mal compris, pres.jne o uij'l." ;o:rit nt ;i ban don né pour Djii'Ouli. la posl'^ .v:i ] 'lîsiours i -iiî un ^ «^'•llection de jolis timbres, la îv -s rer . ; ".; :hôr:.\ TfaMpital, la r.as- rne, les lo-le^. In : xe-..:.; .; ].l\i îier administratif au vi.i.ice ir..iu-: <■ ;'.i. i :..■:. iro -in arbuste de la famille deseiipbi^rbi> ,|ui m'a |\\r:; ri jrèsenlor toute
^B la vég ^^M ville
kV PAÏS DE L* FliVBE
^^m les devi ^H timides
la TëgétatioD d'Obock. — La troisième partie de U ville semble complètement réservpe aux prôtresses d'Aphrodite, réparties en une dizaine de cases ofi elles se conlineraient religieiiBemenl. Leurs habitations sont toutes fermées en ce moment ; nous viendrons dans la soirée peut-être voir les types divers de ces Vestales fldëles à leur Toyer. — A une certaine distance de cette triple cité s'isole une éléjRatite construction chinoise, c'est le pénitencier annamite construit parSoleiUet à l'emplacement d'une ancienne factorerie. — Sur les conseils de camarades, nous allons nous rafraîchir chez M(;rignac par d'excellents sirops oi'i nagent des blocs de jçlace provenant d'une fabrique voisine. Puis sur le dos de Somalis, qui se liattent pour nous servir de bétes de somme, nous regagnons le bord, pour déjeuner et siester.
Vers quatre heures je redescends seul, désirant faire une exploration de la campagne où l'on a décrit les arbres noirs prolongeant « leurs grands bras sur un sol éclairé des tons éclatants du soleil, les puits creusés dans le lit principal du torrent, entourés de grands acacias, les hérons à aigrette blanche, les mimosas, etc... " Beigneux me conseille de ne pas m'aventurer trop loin, puisque je descends sans revolver. En 1888, me raconte-t-il. des matelots du " Pingouin ", envoyés en corvée d'eau à plusieurs kilomètres, avaient été assassinés par des indigènes restés introuvables ou impunis. La chaleur humide est accablante, je retarderai mon excursion, .le reviens dans le village des cases, si tranquille dans la matinée. Des négresses informes dorment ou sont accroupies sur d'épaisses nattes devant leur porte fermée. A mon approche, les plus timides, poussant des cris d'effroi, vont se barricader
dans l'intérieur de leur demeure. Les plus courageuses dressent la tête ahuries, le regard hébété, la bouche grande ouverte ; corps fortement charpentés, cheveux crépus parfumés d'huile rance, dents éclatantes de blancheur, le cou entouré de colliers surchargés de verroteries grossières et de bibelots d'un goût horriblement criard. Plus loin des Abyssines font les cent pas devant leur case, nullement alarmées à rapproche du blanc. Malgré la teinte cuivrée de leur visage, elles n'offrent aucune aftinité avec leurs peu accueillantes voisines; rien chez elles, au physique comme au moral, ne rappelle le nègre. Le corps svelte et élancé, les traits fms et réguliers, la lèvre presque mince, l'abord aisé, le sourire gracieux, Tair enjoué, plus de circonstance ou de profession. Leurs cheveux courts, secs, nullement odorants, sont assujettis autour des tempes et sur le front par un petit lilet semé de loin en loin de minces et gentils coquillages et de grains jaunes : des bracelets de corail enserrent leurs poignets aux attaches Unes ; une otolîe de couleur claire, serrée à la ceinture, constitue sans atours la robe unie, allonirée jusqu'à terre. Uien dans leur démarche élégante et souple, rien dans leur recard aimable ne laisse soupçonner TetTronterie ou l\ provocation : on dirait des jeunes tilles dignes du plus profond respect. — Les projets d'exploration du paysage d alentour s'évanouissent dès mes premiers pas; tout annonce un isolement vide de sensatinns a;;rêables, une nature ingrate et morte. Ketournons chez Méritrn \c.
La terrasse du café-restaurant sur \:\ mer est toute occupée, la salle comble. Ou^^tre ou cinq c.ipitainesde marsouins s'y entretiennent avec une jo une et joli' Française, en élégant costume de ville, la tête ^rracieuse-
ment parée d'un chapeau de paille claire des plus suggestifs; c'est la femme de l'entrepositaire du charbon. Parlant sans la moindre émotion apparente, toute fière d'être le point de mire des officiers, satisfaite sans doute des compliments outrés qu'elle était venue y chercher très certainement. Il est improbable qu'elle fasse ses visites quotidiennes à madame Mérignac dans une tenue aussi correctement gênante. Pour faire son petit effet, elle avait compté plus sur les charmes de son tailleur que de son esprit. Les hommes sur ce point ne sont-ils pas presque tous femmes ? Quand nous remontons à bord, on nous apprend que le départ est fixé pour le lendemain à trois heures du soir. Le commandant vient de recevoir la dépêche minis- U^.rielle l'autorisant à quitter les eaux d'Obock et à poursuivre sa route. C'est là une formalité de rigueur chaque fois qu'un bâtiment de guerre mouille dans un port français. Au dernier moment ne va-t-on pas nous donner l'ordre d'embarquer les mulets abyssins dont une commande a été faite à Ménélick?
18 février.
Sans regret, nous quittons notre colonie africaine, nageant désormais en plein golfe d'Aden. A cinq heures le bateau stoppe : Ah ! le sabot ! soulignent quelques marsouins. Mais non ; c'est un simple tuyau crevé. Au bout d'un quart d'heure, il repart timidement. A dix heures, nouvel arrêt plus long cette fois ; simplement une bielle qui s'est chauffée à blanc. Parviendrons-nous en terre promise ?
i'j févricT.
Joornée idéale. Vers le soir plusieurs arréU coup sur coup, nous tirent du réve pour la réalité seule vraie. (( Oh ! le sabot ! )>
iù févri»;r.
f>a machine timidement atteint une vitesse de six nœuds qu'elle ne peut dépasser, pendant plusieurs heures.
21 UiVrUiT.
\jt Shmnrnck longe le bord septentrional de la presqu'île des Somalis. Le rivage au bord duquel se tiennent quelques petits bateaux à voile^ guetteurs du naufrage lucratif, pilleurs d'épaves, se continue en une terre de sable par endroits soulevée de dunes, dominée de hautes montagnes rocheuses. Tous les yeux sont fixés sur Tavant, fouillant un air à l'apparence limpide, h la recherche du perfide Ras-Asir ou cap (iardafui. Le bateau ralentit sa vitesse pour permettre de plus longtemps regarder encore, le commandant de la dunette scrute lui-môme l'horizon. C'est que la pointe de la péninsule est souvent dissimulée sous un brouillard laiteux, même par un ciel serein, qui trompe les plus expérimentés capitaines et les fait courir droit aune perte certaine. C'est là, suppose-t-on, que sombra corps et biens le /icwird, dont nulle voix ne survécut pour dire comment il avait péri, dont nulle épave retrouvée ne put jamais révéler le lieu ni le genre de disparition. Les Somalis de la côte sans doute pourraient le dire, qui probablement assistèrent
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on contribuèrent à son naufrage. Malheureux légionnaires revenant du Tonkin et regagnant la France, pour qui nul registre mortuaire ne porte la notation d'une date, d'un lieu de mort ! Rubrique navrante de (( Disparus )> d'un vague déconcertant et lugubre, laissant à la famille attristée une trop pâle lueur d'espoir que le retour ne viendra jamais réaliser, imprécise indication, source d'un deuil affreusement douteux, aux incertitudes peut-être plus poignantes que la plus dure réalité I Mais le voilà devant nous avec sa pointe menaçante, s*allongeant pour mieux barrer le passage. Aûn de plus sûrement l'éviter nous obliquons vers Sokotra. La manœuvre s'exécute lente, presque insensible, dans un silence impressionnant qui attend, pour se rompre, le danger sûrement évité. Enfin le cap est doublé et désormais nous allons voguer la pointe vers le sud en plein Océan Indien ; puissions-nous n'y pas rencontrer un périlleux vent de mousson 1 A bâbord Tinilni, à tribord la côte orientale des Somalis ; plus loin une autre pointe, celle du cap Ras-Hafun, puis avant dîner les chaînes du Medjertin.
22 février.
A l'heure du point, sur tribord, se dressent les côtes rocheuses des Barr-el-Khazaïn. La navigation de l'Océan enchante plusieurs passagers qui la préfèrent au cours de langue malgache que veut bien continuer chaque jour, dans le salon, le capitaine d'infanterie de marine Dubois. Le soir au dîner, le second du bord, notre président, annonce que le révérend père a la Ligne » dépêchera demain son astronome pour aider i« Shamrock à exécuter sans crainte le pas-
sage de l*£quateur. (( Il en a bien besoin, ce sabot, » ricane un jeune sous-lieutenant. (( Allons, tant mieux l» ajoute en face de moi la voix ironique du charmant capitaine Dudouis, mais dont le Shamrock n'a pas les sympathies.
23 février.
A midi, tous attendent sur le pont, même les Tonkinois qui ne franchissent pas l'Equateur, u Le voilà! Le voilà ! )) exultent quelques jeunes soldats. Du haut du grand mât de hune descend par les cordages l'astronome annoncé la veille, grotesquement vêtu, accompagné de sa femme encore plus ridicule. Il fait le point, armé d'un gigantes(]ue sextant, dont sa compagne inscrit les indications sur un cahier de bord; termine, s'interrompant souvent pour boire, par un discours idiotenient filandreux sur les dangers du passage do la Ligne et des offres de service que tous acceptent.
:24 fôvrior.
A huit heures exactement nous sommes à l'Equateur, à égale distance de Djira au nord, de Djumbo au sud. Chacun sous sa serviette trouve un programme de la félf. Le bapléme sera donné aux catéchumènes sur le ciuip de deux heures. Cérémonie très connue, profondément burlesque à laquelle presque tous se soumetleul, sans doule p<»ur garder un souvenir palpable de leur voyaire. .\ppeL par un commissaire, du néophyte, inuuédiatement empoigné \Mïr deux gendarmes qui le conduisenl auprès dune chaise, le maintiennent assis tandis que trois barbiers tour à tour le savonnent, le
rasent avec un grand couteau de bois, le barbouillent de poudre de riz. Pour compléter sa toilette, ils le renversent dans une immense bâche en toile remplie d'eau salée. Il nage et tâche de s'en tirer, malgré le jet vigoureux d*une pompe manœuvrée par quelques matelots. A la sortie du bain, moyennant une généreuse offrande, on remet à l'élu son extrait de baptême.
ROYAUME DE l' EQUATEUR