ACTE DE BAPTÊME
Nous, archevêque Révérend du Royaume de l'Equateur, certifions avoir administré le baptême des eaux saturées des Tropiques à Monsieur J. Darricarrcre, médecin aide-major de i'® classe du 3° tirailleurs, le jour du passage du Shamrock dans les Etats Mystiques de Sa Majesté, notre vénérable Père la Ligne.
Le catéchumène était assisté de son parrain Requin, dit Marteau et de sa marraine, demoiselle Ëpinoche.
Fait en notre vaste aquarium, le 24 février 1895. Bec-Salb.
Enregistré au secrétariat :
Cachalot.
Au haut de la page un trident; au-dessous une enseigne (( Royaume de l'Equateur » tenue par une baleine d'un côté, un mathurin de l'autre; à cheval de chaque côté du titre un singe dirigeant un jet d'eau vers une cuve d'où émerge une tête. Au bas, pour légalisation, un cachet avec ces mots en exergue : « Royaume de l'Equateur, mer des Indes » et comme
empreinte un baleau en mer sous une ligne tracée sur un ciel nuageux.
Quelques instants après, le lieutenant Sancery grimpe au grand mât de hune, ajoutant à son diplôme de Joinville celui de gabier. Un gros lieutenant indigène Eutmam ben Abdallah qui veut égaler le u roumi » est, au milieu de son ascension, saisi à bras-le-corps par deux marins qu'il ne voyait pas, qui lui défendent de monter. Il prétend en avoir le droit tout comme un officier français, commande, menace. Les aiarins le ligotent aussitôt, aux rires des bons turcos. Il est là depuis dix minutes, la risée de tous, ne comprenant pas que la délivrance doit se solder, quand le général Metzinger envoie deux pièces de cinq francs aux matelots qui, moyennant celte rançon, rendent la liberté au pauvre prisonnier.
Après le diner un Chat-Nuir est organisé où un infirmier de rhùpital n" i se fait remarquer dans un brillantairde ténor; puis c'est le tour d'une jolie jeune fille qui se fait bisser dans un morceau de soprano. N'était l'absence de toute femme à bord, Tillusion eût été complète. C'était encore le même infirmier. Une quête très généreuse est faite i)our r<>Kuvre des Naufragés; le régisseur Uo^'er reçoit des félicitations de tous quand il nous rejoint.
25 f«!'vrier.
La mer garde son calme, mais de nombreux nuages nous dotent d'une chaleur pénible qui donne à deviner celle de la saison hivernale à Madagascar. A l'heure du point nous sommes entre Zanzibar à tribord, les Iles Amirautés et les Seychelles à bâbord.
26 février.
Vers dix heures une île assez grande, à l'aspect riant se déroule à bâbord ; c'est l'Ile d*Aldabra dont le gouverneur, un nègre, nous fait saluer d'un pavillon aux couleurs britanniques. Après le déjeuner, une seconde tle, de moindre importance, apparaît: l'Assomption. 11 serait possible de terminer demain le voyage, mais en vertu de son principe de ne jamais entrer de nuit dans un port inconnu, le commandant Liotard ralentit la marche du Shamrock pour ne jeter Tancre à Majunga que le 28, dans la journée.
27 février.
Le matin, d'assez bonne heure les lies Comores défilent successivement sous nos yeux : Moheli, Anjouan, Mayotte ou Grande-Terre. Cette dernière, la plus méridionale du groupe, produit une impression favorable avec ses montagnes assez élevées, ses forêts assez fournies séparées par des plaines luxuriantes plantées de canne à sucre. Comme, malgré le ralentissement voulu du commandant, nous arrivons encore de nuit, nous contournons la pointe méridionale de Mayotte, le cap vers le nord, puis faisant demi-tour et désormais direction sud-est, descendons le canal du Mozambique, la pointe sur Majunga.
28 février.
Nous n*allons pas tarder à arriver. Les cantines se bouclent dans une hâte satisfaite, les coins et recoins sont scrupuleusement fouillés, pour ne rien oublier. Terre ! terre I crient tout à coup des voix heureuses.
Terre! terme du voyage enchanteur des Algériens, début prochain des exploits de nos braves turcos et de leurs peines. Le Shamrock entre prudemment dans la baie de Bombetoke limitée à notre gauche par la rade de Majunga, à droite par la côte de Katsépé dont les bords se profilent à merveille. A l'ombre le thermomètre marque 31°. A cinq cents mètresjenviron, en face d'une longue pointe de sable, le transport jette l'ancre. Dans les eaux malgaches en avant de nous mouillent quelques bâtiments de la division navale commandée par le capitaine de vaisseau Bienaimé : le Primauget, le Lynx, la liomanc/ie, la Rance^ le Dumont d' C/rville^ etc. Une vingtaine de boutres et autant de pirogues errent çà et là, quelque peu secoués par le clapotis des flots agitéspar leur choc avec ceux delaBetsibokadont l'embouchure s'étale sur notre droite. Une dizaine de personnes à peine, sans enthousiasme, regardent de la plage un instant, puis repartent. C'est (( le vide devant les Vasas » dont parlait le commandant du Hugon, le matin de notre arrivée k Obock. Derrière une longue bande sablonneuse se succèdent les habitations de la ville ; à Touest des constructions blanchies à la chaux, d'un étage en général, parfois deux, recouvertes de terrasses; à Test une longue série de cases indigènes constituant un quartier absolument à part. Derrière la ville, la limitant au nord, une colline d'une cinquantaine de mètres de hauteur, couverte de superbes manguiers, porte deux bâtiments : l'un à l'ouest surmonté d'un drapeau tricolore, le fortin des tirailleurs sakalaves, dit quelqu'un derrière moi; l'autre à l'est, le Rowa. A bord vient de monter un commandant d'infanterie de marine, le chef de bataillon Belin, commandant d'armes de la place. 11 s'entretient longuement
avec le général. Quelques minutes après son départ, on raconte qu'il est venu proposer de loger le bataillon dans des cases que les soldats d'infanterie de marine ont aménagées, depuis leur arrivé'? (16 janvier) de Diégo-Suarez. Tout serait prêt pour recevoir et abriter les bommes pendant la saison des pluies. Nul ponton n'apparaît dans le port réduit à une bande de sable. Le wbarf est de toute nécessité.
Vers deux heures, par une chaleur humide, accablante, le général, vêtu de laine, débarque avec les chefs de service à la recherche d'un lieu de campement; mon médecin-major seul manque à l'appel, retenu par un mal de mer qui ne Ta guère quitté depuis Philippeville. 11 en est encore très éprouvé. Deux heures après tous reviennent en dage, s*épongeant à mouchoir que veux-tu, annonçant sur la plage la présence de cent cinquante coolies. Tous semblent désappointés ; on comptait y trouver un millier environ de Sakalaves. LesMalgachesont fait le vide devant les Vasas, le commandant dxxHugon avait raison. A quatre heures les hommes commencent à débarquer. On les empile sur des canots empruntés aux divers bâtiments de la division navale, chargés à couler, sur des boutres réquisitionnés avec peine, où la plupart sont obligés de se tenir debout, gardant le sac sur le dos pour occuper moins de place, — et quel sac:^ un barda de tirailleur. Par le clapotis de la baie, chavirer serait facile; je tremble, je crains un accident que tout annonce. Mahomet a veillé sur ses fidèles; tous sont saufs, déjà partis à travers la ville. Le capitaine llabaud, le capitaine Servant et moi sommes restés à bord où nous dînons pour la dernière fois. Mon médecin-major ne peut débarquer avec nous. Sur un youyou nous sommes ensuite conduits <\ un
minuscale appontement de bois où un canot peut .accoster à marée haute. Les marins nous ont bientôt déposés à terre. A nous de nous débrouiller maintenant et de retrouver le camp des Manguiers. Il fait nuit noire, nous n'avons aucune lanterne. Avançant, au hasard, mais avec une prudence de tous les instants^ nous nous embourbons dans une mare dont nous avons peine à nous tirer. Où aller? Errant à l'aventure aa milieu des ténèbres, nous finissons par découvrir une lumière, piquons droit vers elle. Des voix nombreuses parlent bruyamment dans l'intérieur d'une grande maison en pierres. Nous appelons; c'est le cercle mixte. Pour avoir le droit d'emprunter ou d'acheter une bougie nous absorbons une consommation tiède, puis guidés par la faible lueur, grimpons à travers un sentier raide jusqu'au sommet de la colline où nous arrivons essoufflés. 11 est onze heures et, malgré Theurejavancée, le camp est extraordinai rement bruyant. Voici notre commandant debout sous un manguier; tout près de lui, Bonvalot est allongé sur une chaise longue, achetée à Port-Saïd pour la durée de la traversée. Tous deux m'apprennent que nul n'est capable de dormir; on est dévoré par les moustiques. Le commandant Debrou ne peut plus y tenir, il descend, pour aller chercher sa tente, jusqu'au port. Je me refuse à l'accompagner, (la grimpette est trop dure) et me jette sur le sol nu, enroulé dans mes burnous blanc et rouge de spahis que j'ai emportés avec moi pour la campagne. En un instant des légions de diptères m'assaillent; je me lève, croyant ne leur abandonner que mes extrémités inférieures; ils grimpent le long de tout mon corps, donnent l'assaut à ma tête, sonnant triomphalement une marche enragée. A côté de moi, Bonvalot harcelé
par une armée entière aussi hostile, exhale les soupirs de la lutte inégale et gémit la défaite. Des imprécations se croisent dans tout le camp; des coups sont vigoureusement assénés pour écraser l'adversaire entre deux pians solides; l'un frappe son séroual;- l'autre agite son bourgeron ; voilà une gifle qu'un plus courageux vient de lancer à sa joue ; des ombres irritées et rageusement parlantes se promènent sans arrêt; dans un coin des flammes s'allongent, productrices d'une fumée nullement insecticide; les soufflets pulmonaires se gonflent et se dégonflent à l'envi ; les bras exécutent des moulinets vainement écarteurs ; les mains repoussent comme des nageoires ; et toujours les infatigables et acharnés suceurs de sang, vrais vampires, restent dans la mêlée, parcourent le champ de bataille, lançant leurs traits, piquant par ci, piquant par là, insensibles aux menaces, évitant les coups de l'adversaire, subissant sans broncher le feu de Tennemi ; toute ia nuit le camp est en émoi, en proie à une agitation inimaginable; durant d'interminables heures tous, sans exception, gourmandent et maudissent ces premiers hôtes qui s'obstinent à ne pas accepter chez eux un étranger, l^e premier défenseur implacable de la terre malgache aura été le moustique: il nous aura le premier déclaré une guerre sans merci, le premier livré bataille et fait couler notre sang. Que seront les autres défenseurs du sol envahi ? Ne nous plaignons pas, nous avons tous demandé à venir chez eux.
Aux Manguiers de Majunga.
(1»'-10 mars.)
l" niîirs.
Dès six heures du matin le clairon appelle à la visite les indisponibles : des hommes simplement fatigués par Tinsomnie, meurtris par le sol et d'ailleurs fort peu nombreux. Un turco, accusant des symptômes alarmants, est seul dirigé sur l'hùpital, soutenu par deux coolies que surveille un infirmier muni d'un billet d'urgence. Impossible do le faire transporter; le matériel sanitaire du bataillon est resté sur la plage. — Le camp présente un aspect des plus riants : les tentes grises s'allongent en lignes régulièrement parallèles sur le plateau divisé en deux surfaces à peu près égales par une roule médiane; cà et là émergent d'imposants manguiers terminés en rameaux longs et feuillus où pendent de gros fruits jaunes; par endroits quelques baobabs remarquables par la largeur de leur tronc, aux branches s'élançant en tout sens et dont les plus
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volumineuses retombent alourdies vers le sol; partout à l'entour, des herbes vigoureuses à hauteur d'homme; de tout côté l'œil est agréablement impressionné par les teintes variées de fleurs éclatantes et le chatoyant plumage d'oiseaux aux tons harmonieusement nuancés. Les indigènes du bataillon restent insensibles à ces beautés; ils ne se rappellent que leur nuit d'insomnie, leur lutte impuissante contre les moustiques. Vers l'est le plateau sensiblement s'incline, toujours couvert d'arbres, vers un petit ruisseau dont l'eau limpide est sufQsamment potable; derrière lui, la colline opposée supporte un observatoire, dressé par l'anglais Knott. Dès l'apparition du jour il sert de poste d'observation à une de nos sentinelles.
Quand je regagne ma tente, ïoumi apparaît traînant mon pauvre Daguet qui boite de l'arrière-main, les naseaux convulsivement dyspnéiques, reliquats encore peu rassurants du coup de chaleur qu'il a subi dans les derniers jours de la traversée. L'entrave ajustée, la provision d*orge procurée à sa béte, il songe à a son officier. » En quelques minutes ma tente est dressée, garantie de l'inondation possible par une rigole profondément et largement creusée; dans le fond le lit en X, à sa tête la cantine, au pied la sellerie. Non loin de nous s'ouvrent et se déballent les caisses de l'étatmajor du bataillon. Dans une promiscuité bizarre se coudoient sans gène ni fausse honte : boites de sardines, bouteilles d'huile et de vinaigre, saucissons et conserves, photophores et petits pois, paquets de chandelle et coffres de sel, assiettes métalliques et caisses de beurre, boîtes de thon et bouteilles de Saint-Galmier, etc., etc. Comme la popote ne pourra pas être complètement montée dans la matinée, quelques camarades
me proposent de visiter la ville avant de demandera déjeuner au premier restaurant venu.
Tout d*abord, dès ladescente de la colline, voici sur notre gauche le Howa, vieille construction aux murs lézardés, reconnaissable à sa palissade; plus loin sur la droite une élégante case, précédée d'un petit jardin sert de logement aux officiers de la compagnie Mortreuil, débarquée àMajungaau milieu de janvier après le bombardement de la ville. Ils auraient oiTert la nnit dernière Thospitalité à plusieurs officiers de tirailleurs; fort surpris d'ailleurs de voir le bataillon camper alors que des cases en quantité suffisante avaient été aménagées par leurs hommes pour le recevoir dès son arrivée. Au bas de la grimpette très rapide, crevassée par endroits et avoisinant des précipices, une immense baraque s achève dans un vacarme ininterrompu de coups de marteau et de gémissements de scie, futur café-restaurant inspiré par un calcul logique à un jeune Marseillais récemment débarqué. Voici le village indo-européen : deux mosquées en pierre; un modeste temple protestant en bois; une pauvre église en planches ; le cercle mixte (civil et militaire) surmonté d'une terrasse qui doit permettre un superbe coup d'œil sur la baie de Bombotoke et les hauteurs de Katscpé : quelques maisons en pierre à un ou deux étages réservées à l'état-major de la brigade, à l'hôpital colonial, à la Trésorerie et à la Poste ; les habitations du vice-consul anglais Knott, du négociant français Garnior, des gérants de la maison Mante frères etc.. Les maisons occupées parles Indiens (tous commerçants, plusieurs fort riches,) sont en pierre ou pour le moins en pisé ; quehpios-unes de leurs portes, artistement sculptées, rappellent celles que plusieurs
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de nos camarades ont admiréos à Zanzibar dans des voyages antérieurs. La saleté des rues étroites et sableuses est inimaginable ; il en est de même des constructions, toutes pourvues d'une cour intérieure sordide et, dans un coin rarement discret, de fosses ûxes grossièrement maçonnées, nullement étanches. — A Test le long de la plage sept à huit cents cases constituent le village indigène de Marfotra, cases en rafia oa latanier, à l'ouverture souvent unique (celle de la porte), avec le sable pour plancher. En ce moment elles sont presque toutes fermées, inhabitées d'ailleurs, placardées de petites affiches indiquant le nom de leurs propriétaires. De?; le débarquement des premières troupes françaises, elles furent abandonnées ; à peine remarque-t-on aujourd'hui dans les rues quelques Sakalaves, Comoriens, Arabes et Makoas restés fidèles à leurs gîtes et aussi quelques jeunes femmes de la Réunion et de Nossi-Bé aux façons douces et accueillantes. Un peu partout des puits à orifice largement béant, nullement profonds, inhabilcment creusés, fournissant une eau saumâtre, où des. femmes viennent chercher une boisson désagréable et fangeuse. En maints endroits la nappe souterraine s'étale à un mètre cinquante à peine au-dessous de la surface du sol. Le peu de profondeur de la première couche imperméable indique suffisamment la facilité avec laquelle les pluies hivernales peuvent transformer ces régions basses en marécages. Dans le marché ouvert à tous les vents circulent de rares Ilowas, des Sakalaves, des Cafres, des Chinois, des Comoriens (surtout d'Anjouan) et principalement des Hindous. Habitués au climat tropical, ces derniers, aflligés par ailleurs de peu|de besoins, font déjà au noir une terrible con-
ciirrcnce qui s'attaquera aisément au blaac. Dans la lutte entre TAsie el l'Europe, l'Indien, en ces pays, a tous les avantages, et sa ténacité en saura tirer profit. — Les bords de la mer surtout en avant de Marfotra, sont couverts de détritus, d'immondices, de déchets de tout genre, de cadavres de bœufs, dépotoir immonde étalé sur le soble par le retrait des eaux. A quelques pus du rivag»'. de maigres palétuviers émergent de la mer, le tronc tacheté d^huitres minuscules accolées à leur écorce. De grosses tortues lentement se h:\tent, habitant indinéremment l'Océan et la terre marécageuse. — Le port (ironique appellation I) se réduit à une pointe de sable étroite, de deux à trois cents mètres, doté par M. Subor])ie d'un tout petit appontenicnt (U* bois; î\ l'ouest, en ce moment, la marée basse découvre sur une ét«*ndue d'une centaine de mètres environ un banc dentelé de corail. Quelques boutres à voile de six à huit mètres de longcinglent vers la Belsiboka, des pirogues minces creusées dans un tronc d'arbre sillonnent la baie en tout sens et déposent à terre leurs marchandisi^s. Là commencent déjà à s'entasser les caisses de l'hùpital ii" i, les paniers médicaux du bataillon, les pièces du wharf projeté, des tonnelets, des colis de toute nature, et tout cela avec une lenteur désesp^M'ante, faute d<». bras et de moyens de débanjuement sullisants. f^e général Metzinger est là en personne, l'air soucieux; il y aura fort à faire pour organiser, même dune faron médiocre, le service du port, amorccT les magîisins de matériel et d'approvisionnemenl, la manutention, etc. L'officier dos subsistances C.oyen avec ses b«unnies d'administration est déjà à l'œuvro et «oiiihiiie les meilleurs moyens de préparer et de faciliter un service dont
l'importance et les difficultés n'échappent à personne. La question d'approvisionnement sera sans conteste la corvée la plus lourde de l'Intendance. Son futur directeur, M. Thommazou, trouvera l'occasion fréquente d'exercer une compétence coloniale que ses sous-ordres du Tonkin disent des plus remarquables. Un canot du Sliamrork vient d'atterrir et de déposer à tçrre le médecin-major Delahousse qui a passé la nuit è bord. Ild(;cline la proposition de venir déjeuner avec nous à THùtel d'Europe, humble estaminet tenu par un jeune Corse, descendu de Tananarive, après l'insuccès de la mission de M. le Myrc de Vilers auprès de Raïnilaiarivony. Médiocre déjeuner au reste, intéressé parl'examen de divers types d'enfants howas,sakalaves, nossi-béens.
Congé pris de mes convives, je me rends à l'hôpital colonial pour transmettre au D' Lacaze les amitiés de quelques-uns de ses amis d'Alger. Quelle n'est pas ma surprise de rencontrer un de mes voisins de baccalauréat! Il me raconte son existence depuis cette époque, son affectation à l'exploitation Suberbie en même temps que celle d'un de ses amis, Bénévent, ofûcier démissionnaire, leur descente à Majunga avec le détachement conduit par le vice-résident Ranchot qui les prit au passage, lors de Texode de nos nationaux. Réquisitionnés tous deux immédiatement par le commandant de la division navale Bienaimé, ils sont enchantés de faire colonne et d'utiliser, au profit du corps expéditionnaire, leur connaissance du pays et de la langue sakalaves. En quelques minutes je détenais les renseignements les plus précieux sur la région à parcourir, les mœurs, les maladies du pays, renseignements que, ^ur son invitation, je me proposais de venir com-
pléler. Avant de me retirer, une visite à Thôpital provisoire cHait tout indiquée. Une douzaine de lits dans de modestes salles où de jeunes marsouins claquaient la fièvre, mon tirailleur hospitalisé dans la matinée, plus loin deux autres turcos. — Mais ceux-ci, d*où les as-tu tirés? ni mon chef ni moi ne te les avons adressés. Comment sont-ils ici ? — C'est bien simple; hier, après le débarquement, en montant aux Manguiers, ils sont tombés d'un coup de chaleur en pleine rue et je les ai recueillis. — .le te remercie pour eux, et je suis bien aise d'en être averti. (Jue je n'en aie pas été avisé» cela se conçoit; mais leur chef de bataillon, leur capitaine! Le plus clair de rafTaire c'est qu'ils ne savent et ne soupçonnent rien; l'appel rendu hier soir et ce matin, cette fois devant moi, à notre rommandant a été des plus cat(5^oriques. Ciiiuiue compagnie a envoyé son sergent do service qui régulièrement à six pas, rectifiant la position et portant la main à la chéchia, a rendu compte : a Manque personm^ mon commandant. » — Une légère intiisposition heureusement, déjàtermiïiiio et qui leur permettra de rejoindre dès demain matin leur cor[)s.
Vers six heures nous dînons à la popote sous un merveilleux manguier, inquiétés de temps en temps par la pluie et obligés de demander à ma tente, tout proche, un abri plus complet. Tendant la nuit, de dix heures à deux, onige elïrayant suivi d'une averse épouvantable diflicile à concevoir, et nous privant d'un sommeil que les mousticjues, à eux seuls, suffiraient à rendre impossible. Le camp agité murmure et peste contre l'idée malencontreuse qui a décrété le refus des cases proposées par h; commandant Belin. Impassible sous une tente relevée de tous cotés, j'entends gronder un
petit fleuve furieux dans le lit profond creusé pour lui la veille par le prudent Toumi.
2 mars.
Matinée pénible. L'atmosphère un instant rafraîchie par la pluie nocturne, s'est au jour, échauffée des vapeurs tièdesd'un sol humide. Le camp garde un aspect riant — nos tirailleurs ne rient pas du tout; ils maudissent la tente et ceux qui les y ont condamnés quand on pouvait faire mieux. Mon chef vient me prier de lui servir de guide dans sa visite à Majunga que nous terminons par celle de l'hôpital . Nos deux tirailleurs ont déjà déguerpi. Inondés de sueur, morts de soif, nous avons hâte de regagner les Manguiers que nous quittons dans la soirée pour courir aux renseignements. Bénévent nous apprend que le retard imposé ù notre impatience a sa raison ; le général Metzinger ne veut pas nous lancer dans la brousse et les marais sans artillerie, il attend l'arrivée de la batterie Lavail que doit transporter le Aotre-Uftine- du- Salut, — Dîner marqué de discussions militaires auxquelles je ne prends aucune part. — Vers dix heures un orage horrible se déchaîne, une pluie diluvienne s*abat sur le camp jusques au moins deux heures, les moustiques nous assaillent toute la nuit; le camp réveillé murmure encore plus que la veille; Bonvalot, couché près de moi, se lève stoîque et va se mettre sous la douche.
3 mars.
Uuand vers six heures je vais rendre compte à mon chef du résultat de ma visite, un groupe de tirailleurs entoure sa tente. Assis sur un pliant, un cahier à la
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main^ il interroge, prescrit, les pieds courageusement enfoDcés dans l'eau jusqu'aux chevilles. Son ordonnance moins avisée que Toumi, un Tonkinois pourtant lui aussi, avait oublié la rigole antisubmersive. Son habitation est une vraie petite cité lacustre d'où émergent des cantines, où nagent des bottes heureusement imperméables; au fond du lac sont plongées ses pantoufles de filali donl le naufrage le condamne à un pédiluve limoneux. Un rapport succinct est ensuite établi pour le médecin divisionnaire par intérim Fluteau. relatant l'installation du camp, la qualité de l'eau, la direction des vents dominants et tous autres détails réglementaires. Nous le lui remettons nousmêmes en arrivant à Majunga où nous avons décidé de déjeuner. Repas très gai au cercle en compagnie du capitaine Dudouis, du lieutenant Sancery, de l'hilarant garde d'artillerie Michon, de l'aimable adjoint du génie Bouchelot. Au dessert, le docteur Lacaze, venu pour prendre son café, nous amuse par une foule d'histoires malgaches susceptibles de désillusionner plusieurs civilisés sur la prétendue infériorité intellectuelle du nègre. Les deux ofliciers d'infanterie de marine nous annoncent leur départ dès demain sur la /iomnnche pour Diégo-Suarez où se concentre le bataillon des volontaires de la Réunion dont ils font partie. Sur le youyou de la douane je gagne avec eux le Shcnnrock et y serre la main du docteur Rallar-li qui fume avec bonheur sa fameuse pipe de la tempête de Collo. Dans ma cabine je retrouve quelques monographies médicales oubliées le jour du débarquement, je ne puis découvrir une jolie coupe turque finement ciselée que j'y avais également laissée. \ la coupée Ducharne me rejoint; je me fais une joie de l'accompagner au camp des Man-
guiers qu'il désire voir avant son départ pour Diego. Il note la raideur de la grimpette qui monte au Rowa, traverse le camp du bataillon en tout sens, admire la beauté du site> l'installation des compagnies, la proximité de l'eau, réloignement des feuillées, la propreté de nos turcos, les faisceaux réguliers et luisants, la bonne tenue des hommes et leur allure gaillarde. — Vous devez être très bien ici, docteur, pas de malades non plus? — Pas jusqu'ici ou plutôt un seul, qui devait l'être en route. Mais si nous sommes assez bien le jour, suffisamment éloignés de la ville dans l'intérêt du bon ordre, nous y sommes fort mal la nuit. Les pluies périodiques, de dix heures du soir à deux heures du matin, empochent tout sommeil; ce sont de vrais seaux d'eau qui bruyamment frappent la toile, de vrais ouragans qui Tébranlent^ arrachent souvent les piquets les mieux assurés. — Les cases proposées par le commandant Relin ne vous suffisaient sans doute pas? Et pourtant cette pauvre compagnie Mortreuil les avait aménagées à grand renfort d'hommes et de fièyres parfois mortelles. Mais celles du village de Marfotra? — En effet, Ducharne, elles sont toutes ou à peu près abandonnées, et l'jon eût pu les utiliser sans nuire à leurs propriétaires, semblait-il. Cela est d'autant plus navrant que nos tirailleurs commencent déjà à tousser et vous n'ignorez pas combien ils supportent mal la pluie et les refroidissements. — Et tous deux nous haussons les épaules, devant cette décision malencontreuse. Nous nous quittons en nous souhaitant bonne chance. — Au beau milieu du dîner une pluie subite, prévue seulement pour la nuit, nous force à nous réfugier sous la tente de Bonvalot pendant près d'une heure. Quelques instants après sous mon bonnet
de police je reçois la visite de tous les officiers des deux compagnies Delbousquet et Vernadet qui m'apprennent leur descente, dès ce soir même, à Marfotra, heureux d'échanger la tente contre la case. Ils me font leurs adieux. — Je reste surpris et me demande pourquoi je n'en ai pas été averti. — Mais vous, docteur, vous ne descendez pas, vous restez avec les deux autres compagnies ; vous n'aviez pas à être informé. — A la compagnie Gatel, voisine de Tétat-major du bataillon, je vais demander une place pour mon couvert — accordée très aimablement, puis, comme tout le monde, je vais passer une nuit blanche, sans une minute de sommeil. Selon leur habitude les moustiques se sont concertés avec les ondées tropicales pour assurer notre insomnie. Quels ennemis insupportables, en attendant les autres! i\os tirailleurs sont comme des enragés.
4 mars.
A Majunga je vais voir le pauvre tirailleur hospitalisé, n est en train de succomber à un ictère infectieux ; pauvre malheureux! malade certainement avant de quitter l'Algérie, souffrant sans doute pendant la traversée et qui ne s'est pas présenté à la visite des médecins du bord, sans doute dans la crainte d'être hospitalisé en routf^ et séparé de ses camarades. A trois heures de l'après-midi le docteur Delahousse vient me prendre pour faire une promenade dans la plaine qui s'étend au nord de l'Observatoire et où, ditil, fourmillent cnilles et canards. Je l'accompagne par politesse, la chasse m'est absolument indifférente. Quelques-uns de ces oiseaux en effet se lèvent devant
nous pour aller se poser plus loin au delà de marais où nous nous gardons bien de les suivre. Un projet de retour par le bord de la mer n*a pu être mis à exécution; de profonds marécages mouvants s'ouvraient BOUS le poids de nos chevaux ; ceux-ci mouillaient jusqu'au poitrail.
Dès mon arrivée au camp, le vaguemestre me remet une lettre. Un timbre de France ! quelle joie ! l'écriture de mon brave Evan î quel bonheur î Vingt fois je la relis, reprenant chaque phrase, répétant chaque mot; tous portent droit au cœur; je la ferme, la repasse en ma mémoire subitement devenue lidèle. Et je songe à la première garnison, au premier régiment, à cette amitié profonde née du hasard d'une rencontre...
Diner des plus gais à ma nouvelle popote dont tous les membres ont reçu des lettres des leurs — je ne parle pas des indigènes dont le sentiment filial me semble moins développé et dont les parents ne savent pas écrire pour la plupart. Xuit détestable! des moustiques emprisonnés sous ma gaze sont forcés de me harceler (ils l'eussent fait aussi bien sans y être contraints); bientôt n'y tenant plus j'envoie ma moustiquaire au diable. Ils reviennent de plus belle. Je transporte mon lit sous un manguier, les propriétaires du sol s'opposent à ma prise de possession ; je lutte en désespéré, bientôt maître de la place... une pluie diluvienne vient à leur secours. Force m'est devant ces ennemis conjurés de retourner sous ma tente, portant mon lit sur la tête, garantie peu préservatrice contre les flots courroucés. Le tonnerre gronde, nos turcos en font autant; le vent soufde, nos tirailleurs tempêtent.
r» mars.
Après la visite, les quatre inûrmiers de mes deux compagnies sont convoqués pour prendre connais* sance du maniement du brancard nouveau-modèle, d'un montage des plus simples et dont toutes les formations sanitaires du corps expéditionnaire ont dû, sans aucun doute, être dotées. A Thôpital où je descends ensuite, mon ami Lacaze m'amène auprès du lit d'un jeune marsouin gravement malade^ atteint d'une fièvre rémittente grave à symptômes typhiques très prononcés. Une victime de ces régions basses et malsaines de Majunga. Chez nos tirailleurs je ne pressens encore aucune menace d'un mal auquel ils ne sauraient échapper plus que des Français, mais dont leur âge et leur constitution plus robuste leur permettront de moins péniblement supporter les atteintes.
Après une sieste ou plutôt un essai infructueux de sieste impossible de par la chaleur et les moustiques, suivie d'un dîner inquiet (l'inaclion est décidément mauvaise conseillère,) le capitaine llabaud et Catin m'invitent à descendre en ville où ce dernier désire mettre mieux à profit, par la causerie avec des indigènes, les études de langue malgache auxquelles il se livre dans la journée avec un courage méritoire. Il est pour l»îs dictionnaires vivants. Kn passant devant l'hôpital, je les quitte pour monter chez Lacaze. 11 se trouve en compagnie d'un médecin colonial, d'un commissaire de marine et de trois jeunes colons descendus de Tananarive dès la déclaration des hostilités. On parle des produits du pays : minerais d'or, de cuivre, de fer, forêts de caoutchouc, immenses pâturages, de l'exploitation du café, du thé, de Topium, de la canne
à sucre, de la vigne. Les pères Jésuites de l'Imérina en auraient retiré un produit aigrelet susceptible sans doute d'amélioration. Puis je regagne péniblement le camp, par une vraie nuit u d'encre », sans lanterne, marchant à tâtons, redoutant la fondrière et le précipice. Il est minuit. Subitement des éclairs devant moi sillonnent Tespace, éclairant la colline et les arbres d*elTet8 de lumière au magnésium, au-dessus de ma tète le tonnerre roule des grondements de menace, de grosses gouttes tombent sur les feuilles d'un poids de plomb. J'ai juste le temps d'éviter l'averse tout aussi abondante que les autres nuits. Sous ma moustiquaire un chant endiablé sonne l'extinction des feux, un seul moustique prolonge la note fmale en un interminable point d'orgue, je suis assez adroit pour lui imposer silence. Délicieuse nuit, la première depuis notre arrivée, grâce à ma fatigue ou encore au soin tout particulier avec lequel Toumi a sans doute flambé sous ma gaze les hôtes qui m'y avaient précédé.
6 mars.
Au milieu du déjeuner la communication du rapport nous apprend la désignalion de Catin comme topographe du bataillon, le prcH provisoire aux deux compagnies des Manguiers de quelques tentes tortoises de l'hôpital n"" 1 encore en cours d'installation, l'afTectation aux officiers de quelques cases antérieurement aménagées par l'infanterie de marine. Enfm l'on se rend à l'évidence ! Disposés par trente-cincj, sous ces abris, nos hommes pourront braver les pluies diluviennes de la fin de la saison hivernale. A côté de nous l'hôpital de campagne se monte lentement: une bara(]ue
démontable Werhiin-Espitailier se dessine déjà ; des tentes Tollet, çà et là sont installées ; des brancards, des couchettes avec literie complète, des supportsbrancards continuellement s'y entassent, apportés par nos tirailleurs devenus débardeurs et bêtes de somme. Les cent cinquante coolies de la plage n'y pourraient suffire; ils sont d'ailleurs mieux surveillés près du port où on les emploie. L*ascension de la grimpette est pénible avec des caisses de soixante et quatrevingts kilos, malgré les arrêts nombreux pendant lesquels on se repose en s 'épongeant.
Quelle surprise désagréable pour nos turcosi Ils méritent bien un abri inutilisé encore par les malades. Ces derniers n'encombrent pas pour le moment l'hôpital colonial, mais il ne tardera guère à être débordé ; les marsouins, débarqués à Majunga un mois avant, paient d'ores et déjà un lourd tribut à la fièvre; on n'y compte plus les indisponibles; un nombre très restreint encore reste indenme qui tous les jours se réduit. A cent mètres en avant du camp, à l'ouest du plateau, se succèdent les cases des officiers, avec la mer sous nos pieds; la cuisine est installée en plein air sous un superbe manipuler, la table dressée à l'ombre d'un merveilleux baobab. Vue incomparable : le pi»rt devant nos yeux avec ses mâts et ses vergues; la mer immense nous envoyant la réconfortante fraîcheur do sa brise : les feux du soleil couchant ; la descente majestueuse de Taslre à Thorizon et son dernier salut pudique derrière le rideau frémissant et vaporeux des côtes de Kutsépt^ au moment de se coucher pour la nuit dans le lit de l'Océan. Avant de rentrer nous allons prier à dîner pour demain soir nos voisins, les officiers de la compagnie Mortreuil. Nuit idéale ; ciel
merveilleusement émaillé d'étoiles du plus pur éclat, illuminé de la lune la plus radieuse; nuit pleine de charmes auxquels vieut nous arracher trop tôt la fatigue de longues nuits d'insomnies et de journées tropicales trop humide ment chaudes.
7 mars.
— Bonjour, mon capitaine. — Bonjour, docteur, étesvous bien dispos? — Oui, mon capitaine, j'ai passé une nuit délicieuse ; non, décidément, la tente est un pis aller. — Attendez-moi un instant, je suis à vous. — Quand il revient, il me donne à lire une carte. C'est une invitation à dîner pour ce soir adressée au lieutenant de vaisseau Roques et au commissaire Le Bellégou, au nom de la compagnie. Au. bas et à droite : « Le Sâr promet d'être gai. » C'est Tappellation que me valurent à bord ma longue barbe et mon burnous rouge. Un mage folâtre, quelle insulte au mysticisme de Tauteur de « Curieuse ! )> Tandis que nous sommes occupés à composer gravement le menu, notre jeune topographe, crotté jusqu'à la ceinture, entre dans la case en coup de vent. — Mon capitaine, une compagnie va incessamment être envoyée en reconnaissance sur Maroway, accompagnée d'un médecin. — As-tudelaveine, tebib! — En effet mon choix ne peut être douteux, le contraire serait une irrégularité. Nous faisons tous trois des vœux pour la désignation de la compagnie Gatel.
Décidément c'est un jour d'heureux présage. A peine sommes-nous instHllés h table que Catin à nouveau exulte : Notm- Dnmp-dn-Snlui ! C'est elle en effet qui s'engage. dans la baie amenant la batterie Lavail, la batterie modèle de l'Algérie, et que tous mes caraa-
48 AU PATS DE LA FIÈVRI
rades ont ailinirée à Sétif. Le programme da g(5nëral MoUioger va se réaliser sans tarder. C'est encore avec elle une partie du service de l'Intendance sous les ordres du sous-intend^inti^.oppens de Nordlant et aussi une compagnie du génie. La sieste nous est interdite^ la joie formellement s y oppose. Plus avant dans la soirée notre contentomont encore s'exalte. Le personnel du Shtimrin'k presque au complet fait irruption dans nos cases : les lieutenants de vaisseau Maire et Roques, le spiritut»l commissaire, le docteur Lecœur, le pharmacien Poudrât en compagnie de qui je visitai Stora et ChAtoau-Landon. avant notre embarquement. Le transport, nous apprennent-ils. doit partir aprèsdemain pour la Héunioîi où il prendra les volontaires recrutés dans le pays, les conduira ensuite à Diégo- Suarez, en lin n 'gagnera lo port de Majunga pour y prendre son poste d»* batoau-h«Npilal. A sept heures arrivaient \o capitaine Morlreuil. ses lieutenants Vallier et lîarrene et. les présintations faites, fiottards, marsouins et tiraill^'urs se niettt'nt à table. Dîner des plus charmants, emproint d'nni^ corlialitë exquise, et nond»''nuée d'esprit. In maître de maison de tout point parfait. Hion n'y a fait d^'-fant : un garçon de salle grave, impeccahlem^Mit correct, un vieux lurco, passait les plats avoi" une dextérité rare ; un sommelier stvlé, un autre vieux turci». versait les vins précieuxi ?'avec une sage mesure, se baissait élégamment, tendait Toreille à toutes les demandes : un serveur rapide et adroit, un antr.* vieux luro..', .itUirrassait la table en un tour de main surpr.'nant et transvasait le délicieux oafé turc: quant à n-Hre viiisinif r, le tirailleur français Cicard, il atteignit oe j.>iîr-là ù la hauteur d*un Foyot. Hn ch«vur. vers dix heures, nous acc.»mp;^cTnons
AU PATS DE LA FIÈYRB 49
les marins jusqu'à la plage où, sur un coup de sifflet convenu, un canot vient les chercher au bruit promptement cadencé des rames nageant à l'unisson. (( A revoir et merci. Attention, virez de bord. — Au retour, nous prenons congé des marsouins devant leur élégante habitation. — Pressons-nous, voici l'orage. A peine Catin et moi sommes-nous entrés dans notre commune demeure, qu'une averse bruyante s'abat sur le camp. En un instant nous voilà sous nos draps, mais l'ondée augmente sans cesse et avec elle la masse d'eau tombant dans l'intérieur de la cagna, à travers les fentes du toit agrandies progressivement par la pluie. Mon lit est à moitié arrosé. Je me lève, cherche en vain, sous les flots de pluie tiède, un emplacement moins perfide pour ma couche ; puis me ravisant, marchant sur la pointe des pieds, l'haleine retenue de peur de réveiller mon voisin déjà occupé à ronfler consciencieusement, j'avance, le bras tendu, parviens à décrocher un caoutchouc, l'attire lentement sans bruit, vat-il se réveiller? et l'étends sur mon lit. Deux ou trois concerts peu bruyants ne retardent pas un sommeil où je m'enfonçai profondément jusqu'au matin.
8 mars.
A mon retour de Majunga où je suis allé communiquer l'état sanitaire excellent de mon détachement, je vois arriver au camp notre lieutenant indigène Kutman, la face largement épanouie et satisfaite. .\ sa gauche trois misérables Sakalaves, les vêtements encore trempés de pluie, grelottant, le visage empreint d'une terreur atroce, entourés de turros, baïonnette an canon, s'avancent en tremblant et courbés d'elTroi.
Vi ac pats di la fiétbi
J'approche, au raoïD^-nt où il rejoint le capitaine. Il Hiri'J oorriptf.'. Kn tourri'.'*? d*?s postes, il a surpris ces trois Unïi^HUfin, se (Ji^ÂiinuIant au milieu de vingt-cinq yj'thuH pour franchir nos lignes. Il a réuni quelques tiniillfMirs aussitôt, adroitement les a cernés, faits pri- Honni^irs et s'est emparé du troupeau. Et durant ce récit, sa tête s'agite en secousses irritées, pendant que scK yeux et sa main droite menacent, la gauche serrant e(mvulHiv(*ment la K<irde de son sabre. Je ne puis m'(*iiipécher de sourire, tandis que le capitaine essaie (In c.'iliinT la fureur de son officier et lui insinue que ce Hniil in^s probablement des malheureux chargés de venir vendre leurs bœufs aux Français. On ne se cache pas h huit heures du matin, avec un troupeau aussi visihlt» et en venant droit traverser la ligne ennemie. Mulman proleste et demande i\ les conduire lui-même .Ml nênér.il ; à lui l'honneur «le la capture tant des hoinnu^s (|ue des animaux. Le capitaine l'y autorise, tout en riant, non sans avoir fait distribuer aux prisonniers i|iieKjues moreeaiix de pain sur lesquels ils se lellent eomm.* d»'s alVaiuês. Ah! le farouche guerrier î l\uulïs que nous attendons s.'U retour, un ordre de la bn:;.»de euiotnî .\ l.i î) ooiupairnie de se tenir prête à jMrîir. après vie '.n.iin, 10 :i, lîs, pour Man»hogo. rent . » :\*o .* d « î i * s î* 1 1 II J. .i r î . . ' •. ; .* ■ :ii iïia n dêe pa r le '• ; e : î ■ •. M :*. '. \ u* '. '» À :î î . ..;..:: i . ^ r ; i -:■ I ' .li i e - major ■! u \y\:A. '. :\ V t.^";'.5* •*, ..s ■■ ■.:< v-r ;::>> :s t-.-LS. mrii^ ^ii■..•,^i:*. ;■.'. " ...:;> : . -: ';;-:..;u^ ItU it?>ap- IV •.,' l <» À ::.:-.< s ■'h^; ■ s . lu.s. \ r^en-i^: îi
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gnie Mortreuil. Nous y rencontrons un jeune aspirant de marine, Legrand, frais émoulu de l'X et le capitaine Aube» récemment promu à ce grade à la suite d'une reconnaissance secrète de la route de Majunga à Tananarive qui lui avait permis de relever l'itinéraire choisi pour la marche du corps expéditionnaire. Dans quelques jours tous les ofQciers sans exception en seraient pourvus. Nous rentrons dans notre case pour entendre gronder le tonnerre et voir Tintérieur de la cagna illuminé par les plus brillants éclairs. En plein sommeil, des imprécations et un tumulte confus me réveillent en sursaut ; c'est mon voisin qui lutte désespérément contre une bande de fourmis grimpant le long de son corps, peste contre leurs piqûres et cherche un refuge où elles ne puissent l'atteindre. Il n*y réussit qu'en fuyant en plein air. Vers deux heures nouveau branle-bas; c'est le brave Jeanpierre atteint d'une forte cholérine. Je lui procure quelques pilules d'opium dont il éprouve un soulagement rassurant.
9 mars.
Le capitaine s'apprête à descendre en ville pour prendre les ordres du commandant; je le prie de lui demander fermement l'autorisation et les moyens d'emporter mon matériel sanitaire. A son retour il m'apprend qu'à Majunga on m'a trouvé un peu pessimiste et que, pendant cette première journée, force me sera de me passer de moyens de transport et du reste ; nui mulet n'a été prévu pour mon service. Hors de moi, je descends à l'état-major, viole la consigne d'entrée, expose avec conviction les raisons de ma con* dalte. Un homme peut tomber sur la route, avoir un
accident quelconque, banal, et nécessiter une aide. La réponse est formelle : aucun moyen de transport ne me sera fourni ; le soir je trouverai au camp tout ce que je désire. Voilà donc nos hommes condamnés à marcher toute une journée entière peut-être dans l'eau et la vase, sous un soleil tropical ou sous bois, sans le moindre secours possible. Je garnirai bien entendu mes fontes et mes sacoches de tout ce que je crois nécessaire ou même seulement utile ; mais pas un cacolet pour porter nos hommes, pas un brancard, s'ils tombent ou se fracturent un membre! Qui peut garantir qu'il n'y aura aucun malade demain, sous l'influence de la fatigue, de la marche, de l'exposition au soleil? Est-ce parce. qu'au repos, à Tombre ils sont encore encore indemnes de coups de chaleur, d'insolations, d'accès de fièvre '! Jusqu'ici le paludisme ne menace pas encore, mais le terme limite de son incubation n'est-il pas proche? Oii sont les renseignements exacts, scientifiquement précis et rigoureux de la date de la première manifestation d'une infection dont nous absorbons les germes depuis déjà neuf jours? Et, en admettant que les observations de la campagne, d'ailleurs très meurtrière, de 1885 sur la cote orientale de Madagascac soient vraies^ les conditions sont-elles les mêmes aujourd'hui? VA en dehors de la fièvre, n'est-il pas sage de prévoir la possibilité d'accidents banaux qui font suivre les marches de régiments en France de voitures et de brancards? >'os tirailleurs méritent-ils moins d'humanité parce qu'au lieu de porter un vote dans l'urne, ils offrent seulenu»nt leurs corps courageusement aux balles ennemies, s'exposent aveo résignation à des dangers coloniaux Je toute sorte et ne peuvent jamais se plaindre d'une négligence ou d'un ou-
bli à leur endroit? Demain 8oir au camp la canonnière de M. Snberbie,'/e Uucni, aura apporté tout notre matériel, mais ne sera-t-il pas trop tard? Pessimiste! je le veux bien ; puissè-je l'être à tort et me tromper du tout au tout !
Vers cinq heures je regagnais le camp, après avoir pris les ordres et conseils du médecin divisionnaire, marchant lentement, pensant avec inquiétude à la journée du lendemain, quand au tournant d'une rue je m'arrêtai surpris. ITn prêtre en soutane noire, recouvert d'un surplis blanc, un livre à tranches d'or à la main gauche, la droite tenant un parasol protégeant la tête couverte d'un casque cachou, récite des prières en face d'un brancard posé «\ terre, chargé d'une masse confuse dissimulée sous un drap mortuaire et un uniforme de soldat d'infanterie de marine. J'interroge à voix basse : on conduit à sa dernière demeure le cadavre du petit marsouin que j'ai examiné à Thôpital. Sur un signe de l'ofûciant, des porteurs sakalaves, la tête nue, soulèvent le lugubre fardeau «t se mettent en marche lentement; une double haie de soldats d'infanterie de marino, le canon du fusil dirigé vers la terre, escorte la dépouille mortelle. Derrière elle s'avancent, à pas ralentis, tous les officiers et les hommes disponibles de la compagnie en deuil, des soldats étrangers au corps, des tirailleurs algériens. Le clairon à Tavant jette de temps en temps à travers Tespace une note lamentablement prolongée qui vas'éteignant peu à peu comme s'est éteint graduellement celui qu'elle pleure. Recueilli et debout en face de moi, au coin de la rue voisine, Jeanpierre assiste, Tair tout bouleversé, à cette scène impressionnante. Le convoi parti et déjà loin, je vais à lui et nous remontons
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lentement et tristement le camp, le cœur gros, la voix émue, la parole rare.
Au milieu du dtner, un petit marsouin se présente à la popote et demande le docteur. Je me lève et lis le pli qu'il me remet; le capitaine Mortreuil inquiet de l'état d*un de ses hommes me supplie de passer le plus M possible i\ sa compagnie. Immédiatement, m'excu- Hant d'un mot, j'accours dans la case silencieuse. Après ((uelquos manœuvres fort simples, le pauvre petit marsouin revenait de sa syncope et me remerciait d'une voix tremblée. J'en profitai pour proposer au capitaine do voir tous les hommes de sa compagnie; avec (luello joie il accepta mon offre! Les moins malades (^ils le sont presque tous^ vacillent sur leurs jambes, ]Uusieurs les jettent au hasard, vrai délire des membres qui liiez quelques-uns ne tardera sans doute pas î\ 4ïaa:ner le cerveau, ataxie du mouvement précédant trop souvent oelle de l'idt^e. pnxluctrice celle-ci de dèainbuLitions iueonsoientes, de fuite de dangers im.uiiKuivs. de suieiib^s libérateurs de j^erséculions faeti^vs et >ubieetiYes. -le Oi^nvuisi .^ns. d'états comateux trop Sv^uNr^it ,o .u\t- ^ Hir:''îr> -le la mort sans phrASt* v^î aussi <.r.^.> p*vs \ rA!v.e inerte longtemps A\.iuî '.:* Jc^rv ; r : % ;' .; ' » v. x^-rt* :v.: a bes in de
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En reconnaissance (Marohogo.) {1A-i4 mars.)
Le clairon n'a pas encore terminé sa sonnerie alerte du réveil en campagne que tout le monde est sur pied. Vivement et joyeusement les cantines sont bouclées, les gamelles de campement fixées sur les sacs, les fusils inspectés une dernière fois, les cartouchières vérifiées. Les voix parlent enfiévrées et guerrières dans tout le camp; un coin seul reste indifférent à cet enthousiasme général, celui de notre popote. Lu, Cicard remplit les cantines à vivres, entouré de tous ses aides navrés, comme lui, de ne pouvoir quitter le camp avec la compagnie. Ouelques tirailleurs, tout près de ce groupe, piétinent d'impatience; ce sont les hommes de l'escorte destinée au général Metzinger. Avec lui les uns et les autres doivent prendre place sur la canonnière, l** liuém^ qui ce soir débarquera notre matériel tout près du lieu de campement choisi par cet officier. Le lieutenant Jeanpierre commandera
le détachement. Enfin voici Biînévent qui doit nous servir de guide; armé jusqu'aux dents, le revolver sur la hanche droite, le sahre suspendu à une bélière de nickel, la jumelle plaquée à la ceinture, une carabioe Martini verticale derrière Tépaule. Notre cuisinier, Cicard, nous verse le dernier café des Manguiers, reçoit nos félicitations ; nous le prions de nous en préparer pour ce soir un autre aussi exquis.
A deux heures et demie le départ a lieu, le capitaine et notre éclaireur en tête, l'arrière- garde commandée par le sous -lieutenant indigène Larbi. L'artillerie suivra ajec Violland. A l'observatoire Knott un arrêt; lescnnonniers sont en retard, nous les attendons vingt minutes. Le troupeau de zébus conduit par un Sakalavc en profite pour se grouper ; car l 'arrière-garde pousse devant elle les bœufs affectés à la compagnie. A la descente de la colline, les hommes avancent lentement, à la file indienne, parlant peu et tout bas dans lannitinysltTieusement noire. « Attention, le marais ! » jette une voix en avant de nous. Je descends de cheval. On continue prudemment dans une obscurité profonde où, par intervalle, une lanterne timide éclaire sur notre droite et en avant de nous un grand vide et de temps on temps se rëfiéchit dans le miroir du marécafçe immobile. L'eau bientôt monte jusqu'à mi-jambe, j)lus loin jusqu'aux genoux, et cela continue ainsi l(>ngl(Mnps, dans la nuit et la fange, avec une lenteur <l('sesprMante, les membres peu à peu devenus de l)loml), \o ct)rps alourdi par le poids du large séroual ^onWi^ d'eau vaseuse. Chutes fréquentes toutes sans coiis('m]U(micos; un bras ou un fusil secourable sont les appariMls de sauvetage. On se marche sur les talons, on se lond la main de peur de se perdre et de ne jamais
AU PAÏS DE LA FlâVRK
plus ôlre retrouvé ; du premier homme au dernier c'est une chaîne, avec regret interrompue un moment pour franchir un obstacle, immédiatement reprise pour repartir la main dans main. Ce n'est plus la camaraderie, l'alliance consentie; c'est plus, ruofoa nécessaire devant le danger commun et tout proche. Le marais contourm?, (on y a mis plus de deux heures) on accède en terre ferme avec un lony soupir <te joie, mal contenu, facilement perceptible dans le grand silence de la nature peut-être perfidement muettfl. Lea yeux se sont faits à ce sombre des ténèbres et l'on peut bientôt se reconnaître de tout près, n petit village abrité sous des manguiers, Ilianarive. En un instant on le fouille;... il est complè- !Dt abandonné. Les fateceaux sont formés, halte léritée qui va permettre à l'artillerie encore en retard i nous rejoindre. Des sentinelles, h chaque angle du iirveilient, prêtes à annoncer l'ennemi au moJn- B bruit. Tous d'ailleurs, ofliciers et soldats, sont aux [uets, l'attention toute concentrée dans l'oreille. Rien Wrs l'est, du cûté ennemi ;... rien non plus de l'ouest, 1 cAté ami. Alors, pendant une heure qui nous parait irnelte, les clairons lancent des appela qui. par obscurité, ont l'air de cris de détresse; pendant une Eetire les lanternes nerveusement a;<itées envoient Buis tous les sens des signaux de ralliement : rien ne Vient, rien ne répond. Tous, impatients et énervés, pestent contre les inconvénients des marches de nuit à travers des régions marécageuses et inconnues oi^ les fantassins ne peuvent avancer qu'il la file indienne et précédés d'un guide. Comment dans de telles conditions des canons, même de montagne, pouvaient-ils suivre uoe infanterie qui, dégagée de tous les impedimenta,
progressait si lentement? Enfin les voilà! ramenés par Larbi qui vient de les découvrir loin de la piste et embourbés dans la fange. La marche est aussitôt reprisé, lente mais.assurée, à travers des terrains alternativement marécageux et calcaires. Après le petit village d*Amparigindro (il fait jour depuis deux heures) un ruisseau barre le chemin ; on y entre hardiment. Verâ huit heures, par un ciel nuageux, la chaleur se fait sentir et avec elle le commencement de la fatigue. Des visages congestionnés ruissellent de sueur, d'autres pâlissent, les bouches s'ouvrent avides d'air. On s'engage sous bois, l'asphyxie commence et bientôt, en quelques minutes, une dizaine d'hommes sont tombés, aux tlancs de la colonne. La tôle est à un kilomètre. Je fais avertir. Et tandis que mes deux infirmiers vont relever leurs camarades, je répartis mes soins : arrosant l'un, dégrafant l'autre, faisant ici une respiration artificielle, là des tractions rythmées de la langue, plus loin une piqûre déther, (en voilà d'autres qui tombent!) et encore des aspersions d'eau froide, des flagellations énergiques, des frictions des membres, des injections de caféine; la tête plus haute que le corps sauf pour les syncop(*s. Sous un latanier plusieurs tirailleurs s'empressent; le sergent-major Guyon, un fort gaillard, la tête en feu, l'œil hagard, délire et demande de l'air. Porté à l'ombre d'un arbre, le haut du corps relevé, dix bidons d'eau fraîche l'inondent à l'envi, des mouchoirs trempés flagellent vigoureusement sa poitrine mise à nu; il revient à lui et ramène une longue aspiration du fond de tout son être. Il se relève confus, pleurant presque de l'exemple donné à ses hommes. Jo le console; esl-il responsable de l'état hygrométrique de l'air? Monsieur le major, ça ne m'ar-
rivera plus. — Je vous le souhaite, mais si nous faisons d^autres marches de ce genre, Je ne garantis rien, pas plus pour vous que pour les autres. Après ces accidents, plus dramatiques que graves, la marche reprend et se continue longtemps bien réglée. Tout à coup le clairon sonne à Tarrière- garde encore loin de nous; en quelques minutes Daguet écumant m'a conduit auprès d'un turco qui étouffe et dont le cœur bat en un furieux désordre. Il est bientôt sur pied et repart de plus belle. Enûn à onze heures et demie au bord d'une jolie rivière, nous faisons la halte et déjeunons avec plaisir, tandis que chevaux et mulets se partagent les succulentes herbes voisines. Puis après une courte sieste, on repart encore pendant quatre à cinq kilomètres; on remplit les bidons dans une délicieuse rivière, tout en la traversant; un riant taillis nous conduit ensuite à Marohogo. Un superbe plateau, mais de village point; des cendres seules nous rappellent que la reconnaissance offensive, faite le il février par l'infanterie de marine, mit le feu aux cases après en avoir chassé un petit groupe ennemi.
11 est un peu plus de deux heures quand sur notre droite apparaît une petite troupe; c'est le général Metzinger, accompagné du capitaine Wirbel, puis Tescorte des tirailleurs parmi lesquels notre cuisinier Cicard. Ils ont débarqué depuis deux heures du Buénu au bord de la rivière d'Ambatolampy, tout près du camp destiné à nos hommes. Les vivres et le matériel se déchargent en ce moment et seront déposés sur la berge. Quelques phrases échangées avec le capitaine, le général avec son officier d'ordonnance et un clairon va faire une courte reconnaissance vers le sud ; puis, au retour, il enjoint au capitaine de faire suivre sa
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compagnie. L'arme à la bretelle et en Krantl — Au même instant on vient ni'avertir que Cicard vient de tomber en une attaque convulsive. Tl eet près de trois heures, l'endaut qu'on le transporte à l'ombre d'an iatanier, Chérif court rendre compte et demander au capitaine, de ma purt, quelques bommes pour transporter le malade. En un clin d'œil Périsse la débarrasBi5 de tout ce qui peut le blesser, gilner sa circulation et sa respiration; la veste est enlevée, le st^roual ramené vers les pieds, la tôle recouverte de compresses froides. Il se débat avec rage, le visage en feu, crie, les veiaes du cou horriblement gonflées, la poitrine violemment bombée, les yeux louches en dedans, l'écume bouillonnant aux lèvres. Les tirailleurs se mettent à plusieurs pour le contenir et me permettre de lui Taire deux injections de quinine coup eur coup à chaque Danc, a Mais voyons donc, lâches, laissezmoi ou plutôt tuez-moi tout de suite. » Les épaules fortement immobilisées ainsi que la tête, la ceinture roulée autour des membres inférieurs, desmaina vigoureusement appuyées sur les genoux, Cicard ne peut plus lutter contre six hommes; tous ses elTorts restent inutiles, l'eu à peu les convulsions alTaiblies s'arrStent, un délire incohérent encore quelques instants s'énonce en un brodouillement iDiutelligiblc, puis lentement le coma se glisse, pernicieusement envahissant. Désormais les membres en résolution tombent inertes uoe fois soulevés et laissés à eux-mêmes ; les paupières recouvrent incomplètement les globes oculaires, laissant entre les deux rangées de cils mal jointes une ligne de plus en plus vitreuse ; la respiration se perçoit de moins en itioius; une mousse abondante couvre les lèvres * les excitationsles plus vives ne réveillent aucun réflexe;
kv Pays dk l& piëvre
le pouls irrt^giilier, ralntiLi, devient da phis en plus dépressibliî et (IHf'oriue. Un brancard est improvisé avec ] des fusils et des cerntureB; dix Lommesatlerrés regardent le tnouraut ; le eergent-mujor Guyon et un clairon attendent mes ordres. — Sergent- major, direclioa li'camp, veuillez marcher en lÉte-«Savez-vouB au moins où il se trouve ? — Parla derrière la forêt, m'a-t-on dit, je n'en suis pas davantage, mais j'ai un clairon. Qui- ' tre tirailleurs par ici'. »Ils soulèvent lentement le malheureux, le couchent, et tous nous partons. Plus loin, je les remplace; hélasl le brave Cicard continue son agonie, achève de mourir; son pouls est presque imperceptible ; une bave gluante descend sur son bourge- | ron, le long des commiâsures et du menton ; sa pupille i grandement dilatée) ses sphincters paralysés rendent j illusoire tout espoir de salut. Ce ne sera bienti^t ptuB. que le convoi d'un mort. Quelle marche désolante dans ce pays inconnu, ennemi, sans guide, par une chaleur accablante.!^ travers les rocs, les ruisseaux et la vuse I En avant du triste cortège qui souvent s'arrête, remplace les porteurs, puis reprend sa marche, le sergent-major, le clairon et le médecin fraient par instant un chemin étroit i travers d'épais fourrés ou la dense forêt rendue plus impénétrable encore par les nombreuses lianes qui la traversent. Bientôt les turcos épuisés, déposent, à un arrêt, le corps à terre {je ne perçois plus son pouls!) pri^textant n'en plus pouvoir. Au bout d'une longue pause, je les invite à repartir, ils hésitent j je les en prie, ils ne bronchent pas ; j'ordonne, pas davantage ; je tire lentement de son étui mon revolver, le braque dans la direction du plus voisin. Ile se baissent Jinmédiatemeol sans le moindre murmure et repartent, pendant que, marchant à cûté
d'eux, j'enrage de m'étre laissé aller à esquisser ce geste horrible. Simple menace que jamais je ne ferai plus le premier, je Tespère; car malgré les règlements, les lois, les préjugés, les conventions, je ne me reconnais pas le droit de tuer qui ne veut pas me tuer. Depuis quelques instants le clairon fait retentir l'air d'appels prolongés, obstinément sans réponse, qui dans la forêt silencieuse, par l'isolement et la nuit tombante, revêtent un caractère lugubre aggravé par la nature de notre tâche ingrate. Enûn des secours nullement annoncés arrivent; il reste encore deux kilomètres à parcourir. On apporte un brancard après lequel j'ai longtemps soupiré, oi) le malheureux français est délicatement étendu avec le respect dû à un mort. A travers la plaine couverte d'immenses marais ou d'herbes à hauteur d'hommes les porteurs avancent plus vite et plusaisément qu'àtravers la forêt touffue. Des fumées noiress'élèventen avantde nous, des bruits de voix confus frappent nos oreilles, trois minutes à peine nous séparent du camp, enfin î... Kn ce moment le bras gauche de (Mcard pend du brancard, je fais arrêter et lui croise les bras. Nos tirailleurs ont pâli à ce geste du mort... Mri avant, et pas un mot!
\ ers nous un oflicier s'avance, mal reconnu sous lanuit subitement tombée. — Eb bien docteur? — Mort, mon capitaine. — Ce n'est pas possible? — Malheureusement trop vrai. Sur un signe, les porteurs ont déposé à terre leur triste fardeau; les voilà déjà parmi leurs camarades anxieux et interrogeant. Encore quelques minutes, et le camp deviendra d'un silonro respectueusement lugubre. Puis, lo nvliiwc un*' deniioro fois inspecté et fouillé (une lettre d'une écriture de femme! sa mère peut-être!), une sentinelle en armes i)lacée près du
corps, l'on s'éloigne et Ton interroge tandis que, derrière nous, les pics et les pioches creusent la fosse, rappelant à chaque heurt du sol les coups aveugles de la mort imprévue. Alors, on apprend la descente du cuisinier à la plage avec les bagages, son exposition au soleil et sa sieste, de huit à onze, sur le sable chaud et brûlant en attendant Tordre de s'embarquer, son attitude à bord du /iuéni pendant la traversée (il parlait tout seul comme un homme ivre, sans avoir bu) et quelques-uns savent la suite : sa chute, ses convulsions, son délire et son coma, symptômes d'un trouble méningitique le tuant en quelques heures. Vers dix heures, le cadavre de Cicard recevait les derniers adieux de toute une assistance émue, et disparaissait à jamais sous un petit tertre, entouré de brousse et de marais. La lune se chargeait ensuite silencieusement de le veiller jusqu'au jour dans la chapelle ardente de la nuit religieusement éclairée d'étoiles.
11 mars.
L'atteinte palustre se fait déjà pressentir sous certains maux de tétc insignifiants et quelques troubles digestifs. La journée, consacrée au repos, n'en est pas pour cela absolument inoccupée. A dix mètres du camp s'étale un vaste marais aux émanations empestées, tantôt inondé, tantôt découvert par le flux et le reflux. Cet emplacement a été choisi, malgré les dangers d'un tel voisinage, à cause de la rivière tout proche, de l'autre côté, où la canonnière, le Ihivni, peut aborder. A marée haute l'aspirant Compagnon, quittant la mer, remontera la rivière d'Ambatohimpy pour déposer nos subsistances sur la rive : à marée basse les tirailleurs
s'enfonceront courageusement dans la vase et iront chercher les colis, pataugeant dans une houe immonde jusqu'à la ceinture. Un orage et une pluie vraiment équatoriaux viennent de se déclarer à midi, quand un sifflet strident annonce l'arrivée de la canonnière. L'averse terminée, sous notre tente tortoise se présentent le capitaine Aube, chargé d'un travail topographique, et M. Guilgaud, directeur des mines aurifères. Avant que ce dernier ne reparte, je le prie de vouloir remettre au médecin divisionnaire mon rapport décadaire où la marche de la veille et les moindres de ses circonstances sont succinctement narrées. Je lui confie un petit tirailleur français entrain de terminer un assez violent accès de fièvre et qui rejoindra la portion centrale.
(( A la mer ! à la mer ! à la iner I » crient nos courageux tirailleurs. Embourbés jusqu'à mi-cuisse, les plus petits jusqu'à la ceinture, ils viennent de se plonger dans le marais pour aller chercher nos vivres déposés sur le bord de la rivière voisine. Auretoyr, ils se secouent, s'essuient avec de l'herbe, et reprennent leur occupation, oublieux des fatigues et des vicissitudes de la veille. Ils rient de leur saleté et narguent le marécage.
A la nuit tombante une détonation sèche de fusil Lebel retentit, nos tètes instinclivcment redressées. On va voir. La sentinelle a tiré à tout hasard sur un point d'où lui semblaient partir des bruits confus. Elle est priée de se montrer moins fantaisiste. Notre turco aura voulu faire parler la poudre; simple démangeaison; une façon comme une autre d'essayer un fusil qu'il ne connaît pas encore. A deux heures du matin, réveillé depuis assez longtemps, j'accepte d'accompagner Larbi dans sa visite des postes. Le calme le plus absolu s'é-
tend dans toute la campagne, les sentinelles veillent silencieusement sans inquiétude.
12 mars.
Au lever du jour sont partis du camp le capitaine Aube avec cinq tirailleurs, Catin avec une centaine d'hommes. Le premier va faire un levé lopographique, le second amorcer un chemin à travers la forêt. A huit heures tous sont de retour, un d'entre eux délire en plein accès de fièvre. — Après la sieste par une température humide de 37°, sous notre tente tortoise nous recevons la visite du capitaine Mirepoix, officier d'étatraajor. 11 remet au chef de la reconnaissance un pli officiel de la brigade, félicitant la compagnie de son entrain pendant la marche de Marohogo, où elle a prouvé (( qu'elle ne craignait pas plus la maladie que les Howas. » Un second pli succède au premier; c'est Tordre d'évacuer le poste dès demain matin et de revenir sur nos pas pour aller camper à Ambondro, tout près de Mianarive. La compagnie est trop isolée. Nous nef pouvons réprimer un mouvement de surprise et une moue de mécontentement. Il est quatre heures quand l'officier repart pour rejoindre la canonnière qui doit le ramener à Majunga; le lac fangeux commence à se hausser des eaux de la marée montante. 11 a dû h peine avoir le temps de regagner le petit bâtiment qu'un orage épouvantable se déchaîne en une furie insolite, grossissant les eaux déjà élevées par la marée, jusque près de sept heures. Simultanément s'en est déclaré un autre, celui des murmures de mécontentement et de rage de nos turcos furieux d'un retour en arrière. Il leur semble au moins inutile d'essuyer les pluies de
la saison, de s'exposer à un soleil accablant, parfois meurtrier (n'est-ce pas lui qui a surtout tué Cic&rd?) de patauger dans la boue le jour, de traverser de nuit des marais au risque de se noyer, de pratiquer des sentiers dans la forêt et d'y risquer la fièvre (ce matin un jeune tirailleur ne délirait-il pas déjà dans le bois?) de recevoir des ordres du jour flatteurs pour, immédiatement après, revenir sur leurs pas, faire en sens inverse le cbemin déjà fait la veille. Pourquoi lancer ainsi une compagnie sur l'avant au petit bonheur, une compagnie en Tair, pour aller la faire camper au bord d'un marécage et ne s'apercevoir que le lendemain du danger qu'elle pouvait courir, loin de tout secours, ou de la difficulté de la ravitailler? Mïircher, se faire tuer, tant que Ton voudrait; mais peiner inutilement ou simplement pour mourir d'insolation ou de fièvre sans avoir rien fait d'utile, voilà ce que ne pouvaient comprendre ces soldats, pourtant musulmans et fatalistes. Aussi est-ce au milieu d'imprécations de tout genre que se fait la soupe du soir et se prépare le repas froid pour le lendemain matin. Pendant le dîner, un court billet du capitaine Mirepoix adressé au chef de la reconnaissance demande, surpris et désappointé, la cause du retard de rembarquement de notre matériel sur le Uwinl. La réponse du capitaine est simple et brève : l'inondation du marais et l'absence de lune. Quand les eaux voudront hien so décider à baisser et la clarté apparaître on puurra y songer; pour le moment le marais est infranchissable. Vers dix heures et demie on se hasarde à satisfaire le désir de l'officier d'état-major. Les hommes chargés de caisses s'enfoncent dans Teau jusqu'à mi-corps, trébuchant à chaque pas, avançant péniblement dans la vase épaisse; les mulets
mulets de l'artillerie réquisitionnés pour la circonstance s'embourbent à leur tour, s'afTaissant sous le poids, plongeant dans la boue chargements, caisses de munition. Quelle horreur! Plusieurs hommes, hors d'eux-mêmes, oubliant un moment la discipline, l'obéissance passive même à des ordres supérieurs, une fois parvenus à la passerelle et leurs colis embarqués, se soucient fort peu de recommencer la corvée écœurante et se dispersent aux abords de la forêt voisine. Vers minuit trente hommes à peine étaient réunis dans le camp; les autres furieux ou insouciants s'étaient couchés dans le bois ; mais au réveil nul ne manquera à l'appel très certainement.
13 mars.
Quand h cinq heures le coup de langue nous réveille, grande est notre surprise de voir déjà dans tout le camp de grands feux allumés ; les hommes font déjà bouillir le café qu'ils viennent gracieusement offrir à tous les ofliciers. Ah ! non, ils ne leur en veulent pas; ne peinent-ils pas comme eux ? Ne sont-ils pas, eux aussi, victimes de l'imprévoyance et du défaut de renseignements qui président à l'établissement des ordres d'en haut? N'affrontent-ils pas, tout comme leurs soldats, la marche sous le soleil, la pluie sous la tente, l'enfoncement dans les marais, les exhalaisons fétides du marécage? Eux seuls savent et pourraient commander parce que seuls ils voient et non ceux qui à l'ombre, confortablement logés et nourris, ne se font pas la moindre idée des difficultés de la réalité. — Une demi-heure plus tard Ton se met en marche silencieusement, à un simple geste du capitaine qui salue res-
pectueusement sur la droite un tertre privé d'herbe surmonté d'un petit poteau. C'est un dernier adieu muet aux restes du malheureux Cicardt — Bientôt l'on est dans la plaine; les dernières pluies en ont fait un ma~ rais encore grossi des eaux débordantes de la rivière d'Ambotolampy aux berges peu élevées. Les piétons enfoncent dans la vase, les chevaux mal assurés trébuchent à chaque pas. Derrière nous Tartillerie en désarroi s'attarde, immobilisée dans la fange; elle vient d'appeler. Le chef de la colonne fait arrêter et va luimême se rendre compte : tous les mulets obstinément étendus refusent de se relever, les excitations les plus acharnées ne peuvent avoir raison de leur entêtement stupide. Le capitaine demande vingt tirailleurs de bonne volonté; ils accourent au nombre de cent environ, oubliant leur fatigue et leur rage dernières. Les autres gardent les faisceaux, prêts à défendre leurs camarades et à repousser toute attaque qui, en cette occasion, aurait chance, sinon de réussir, du moins de gêner la reprise de la marche. Ils déchargent les bétes, les relèvent, jettent sur leurs épaules les colis trop lourds pour les quadrupèdes; ils les transportent ainsi pendant une centaine de mètres en un point moins détrempé où Ton pourra les bâter à nouveau. Peu leur importe la fatigue pourvu que leur capitaine soit content 1 Ah! le dévouement des tirailleurs pour leurs officiers, Tobéissance à leur chef dirent qui les connaît, les aime, les encourage et réprimande justement ! Nul ne peut s*en faire une idée exacte, s'il ne les a vus à Tœuvre. Les nôtres adorent le capitaine (îatel, ils ne lui refuseraient jamais rien. Nous voici maintenant engagés dans la forêt oii la veille Catin et ses hommes ont tracé un passage: bientôt l'on a atteint Marohogo. Après
âu pats de la fièvre 69
une assez longue pause la marche reprend, traverse UD petit taillis^ puis un ruisseau large d'une vingtaine de mètres où l'artillerie passe sans encombre entre deux haies de tirailleurs prêts à la secourir; encore un ruisseau et Ton s'arrête un moment au pied d'une falaise calcaire où le sentier se dessine presque à pic. Dans ma préoccupation de la veille, je n'avais pu me rendre compte de la rapidité de sa descente. Il est déjà neuf heures. Le ciel couvert de nuages envoie une chaleur lourde saturée de vapeur d'eau ; quelques hommes ont une face de feu, tous sont couverts de sueur. Je fais part au capitaine de ma crainte de voir éclater des accidents analogues à ceux de Tavanlveille; la grimpette m'inquiète, soulignée à droite et à gauche de profonds précipices. A regret il décide que Ton continuera; il a l'ordre de regagner Ambondro dans la soirée. Et voilà nos tirailleurs escaladant lentement et avec peine la roche, essoufflés, s'épongeant du revers de leurs manches, s'arrélant par instants, s'appuyant sur leurs fusils, quelques-uns plus avisés sur des bâtons empruntés aux branches de la forêt, reprenant bientôt courage, remontant lourdement, courbés par l'effort, levant puis hochant désespérément la tête, se reposant, buvant à leur bidon, repartant encore la bouche haletante, le visage ruisselant de sueur s'égouttant en pluie lente sur leurs bras et leurs Aiains, le dos du bourgeron plaqué de taches sombres humides, et enfin arrivant tous au haut du calvaire en poussant un soupir de satisfaction. Et pas la moindre plainte, mais un ricanement gouailleur qui nargue la falaise, maintenant que l'œil la domine d'un regard tranquille et dédaigneux. L'obstacle vaincu est méprisé, le résultat heureux a déjà oublié le douloureux effort
70 kV PAYS DE Là FIÈVRE
qui l'a produit. Sur un coup de sifflet la colonne s'est remise en marche dans une prudente lenteur; au bout d'un kilomètre un petit Français chavire sur lui-même, immédiatement secouru par ses voisins qui le soutiennent d'abord, puis le soulèvent quand ses genoux plies menacent de se heurter contre les rocs hérissés du sol. Pas le moindre abri à l'entour... pas un latanier. A Tombre portée de mon burnous tendu par deux turcos, il'ne tarde pas, après quelques soins empressés, à se réveiller. « A boire ! » demande-t-il. L'eau des bidons est tiède, il en absorbe plusieurs gorgées prudemment espacées et mesurées, tandis que la colonne continue sa route. Deux infirmiers le hissent sur un mulet vigoureux de Tartillerie déjà chargé de caisses, et le surveillent jusqu'à la halte. On y arrive à onze heures. A deux heures, par un soleil couvert traîtreusement et une atmosphère lourde, la compagnie se remet en marche. Bientôt le nuage se dissipe, une [lumière directe et ardente brûle les blocs calcaires de la route éclatants de blancheur crue. Les pas se ralentissent, les dos chargés du sac s'alTaissent, sous les casques les mouchoirs suent, la soif s'exagère; mais voici un clair et frais ruisseau où les visages congestionnés et les gosiers desséchés peuvent s'humecter. Quelques traînards plus loin tirent péniblement la jambe et quittent les rangs largement espacés et desserrés, pour se reposer à Tombre de lataniers et de palétuviers près d'un bas-fond boueux. Encore un peu d'énergie et les voilà tous entrés dans le village d'Amparigindro. Mais dt^jà Ton nî'n[)pelle près d'un turco en asphyxie que je confie à Périss^^ pour aller me partairer entre deux autres tirailleurs qui viennent de tuniber sans connaissance. Etendus sur des lits sakalaves dans une case,
ils délirent de concert pendant plus de trois heures. En ce moment, le moins gravement atteint, un tout jeune Français, est hors d'affaire. Quant à Tautre, un Marocain, il me rappelle fidèlement Cicard avec sa température élevée, ses contractures des muscles de la face, puis sa respiration lente et presque imperceptible, son pouls lent, faible et irrégulier, son insensibilité absolue, son coma. Tous les officiers m'offrent de le veiller; car le capitaine, justement alarmé, s'est décidé, devant ce nouveau drame, à ne plus poursuivre sa route. Un programme, môme signé de Tétat-major, quand il est essentiellement inutile et sans but, est-il plus respectable que la vie des soldats français, kabyles, ou marocains? Risquer la mort comme avant-hier pour un résultat improbable et tout à fait aléatoire est déjà navrant, mais il serait coupable de la risquer aujourd'hui. Abandonner des morts, soit; maison ne torture pas, on n'achève pas des mourants, on reste auprès d'eux. Le capitaine Aube part précisément pour Majunga, le capitaine Gatel le prie de remettre au général un pli circonstancié. Malgré les soins les plus dévoués de mes infirmiers, qui se relèvent toutes les heures auprès du moribond, je no [mis effleurer un espoir de salut. Il est deux heures du matin. Je suis tombé de fatigue moi-même depuis un moment quand le vieux Chéri f me secoue: a Mossieu major, ji crois guéri, y parlé. » Le pauvre garçon a dil prendre le délire pour un retour à la santé; j'approche, examine, excite. La sensibilité est revenue; peu à peu le Marocain me reconnaît et répond à nos demandes. L'amélioration dès lors rapidement s'accentue, et l'accès se termine. Ghérif avait raison; c'est le mieux de la vie. Rassuré, je fais annoncer l'heureuse nouvelle au capi-
74 AL' l'AVS UE LA flÉVRt
tallé dans une case dont le vieux Chorif garde l'entrée. Notre matériel et nus bagages persotincls ne tardent pas à arriver sur deâ niulela ijue précède le capitaine Wjrbel. Décidément nous sommes choyés ; tiendraiton à nous Taire oublier par des prévenances exagérées les épreuves inutilement et maladroitement imposées durant ces récentes journées ÎKspère-t-on par un empressement et des louanges excessifs détruire le souve* nir d'une erreur inexcusable f Nous avons Tait simplement notre devoir Je soldats mercenaires en obéissant aux ordres de la brigade, tout en déplorant leur inconscience ou dans tous les cas leur manque absolu d'à-pi-opos. Quoi que l'un fusse, les privilégiés de la reconnaissance de .Marohogo n'oublieront Jamais saos doute la marche du iO mars, les accidents de la journée, les funérailles de nuit au camp, les exhalaisons fétides du marais d'Ambatolampy, les hommes et les mulets condamnés ù s'enfoncer dans la fange pour aller chercher nos vivres, les canons roulant dans la vase, l'ordre du jour consolant, l'ordre de rappel exaspérant. Un oflicier du génie, le capitaine Cauboue, qui commande une compagnie de cette arme déjA arrivée en entier, nous jette le trouble au cœur en nous nfûrniant que tous les hommes vont être employés à la construction d'une route carrossable, Je proteste énergiqueineDt contre une telle éventualité, contre une telle décision. Sans eiTort sérieux nos tirailleur:i sont malades; dod, mon capitaine, vous avez la plaisanterie amère. Et alors il nous apprend l'affectation au corps expéditionnaire de 5.000 voitures Lefebvre et l'intention de les amener jusqu'à Tananarive Je dis h mon tour les marais étendus, leR obstacles naturels nombreux, la réputation d'insalubrité de Madagascar, surtout dans ses
parties basses et marécageuses. — Docteur, je ne dis pas non; mais c'est l'ordre, c'est le programme. Et il nous dit adieu. — Et sous ma tente je réfléchis : Peuton y songer un instant, quand on a entendu parler de Madagascar, quand on a lu surtout le récit des opérations de 1885 sur sa côte orientale; peut-on un seul instant s'arrêter à l'idée de remuer un sol déjà réputé si insalubre et que les Howas eux-mêmes fuient en raison des fièvres qu'ils y contractent ? Les nègres sakalaves n'en sont pas indemnes ; non, ce serait creuser sa propre tombe. Tazo et Ilazo, (la Fièvre et la Forêt), n'étaient-ils pas les deux grands généraux que Radama P**, au commencement de ce siècle, disait iûYincibles par les blancs? La forêt est rare en région occidentale, mais la fièvre y sévit surtout dans le Buéni. Quel officier colonial ignore la phrase effrayante? « Le Buéni est le cimetière des Européens. » Et pour des médecins peut-il y avoir un doute sur la nocuité du climat malgache? Personne n'a-t-il donc lu, parmi les organisateurs de cette expédition, l'Armée Coloniale du D' Raynaud ou du moins le TraiU' des maladies des pays chaude de Gorre paru en 1887, dont j*ai sous les yeux les phrases les plus explicites : a A Madagascar )) l'endémie n'existe pas sur les hauts plateaux de Tin- » térieur, mais elle est très intense sur le littoral. No- )) tre marine en sait quelque chose ! Les hôpitaux de » la Réunion ont reçu un nombre considérable de fé- » bricitants pendant nos récentes croisières et opérais tions sur la côte de Madagascar. En douze mois, au )) mouillage de Diégo-Suarcz, sur 250 hommes compo- » sant l'équipage du transport la Creuse 2H hom- )) mes avaient eu la fièvre (Ségard. Arch, de médecine )} navale, 1886). Un roitelet howa avait raison de dire
» qu'il ne redoutait pas un envahissement par des )> troupes européennes, car il était défendu par le gé« » ndral Tazo : il eût été facile de mettre ce défenseur )) en échec au prix d'un court sacriQce qui nous eût )) permis de franchir rapidement la zone littorale ou en )) faisant occuper celle-ci par des troupes noires (tîrail- )) leurs sénégalais) ; mais ce sacrifice on ne Tapas su ou )) voulu faire. » lilt Ton pourrait, après des constatations antrrioures aussi exactes que lamentables, se décider, par un séjour prolongé dans les régions basses et des travaux de terrassement, à augmenter la oialfaisance d'un germe si dangereux et la répétition de ses atteintes? Si des marins au mouillage, en pleine mer, présentaient une morbidité de plus de 80 pour 400, qu'en sera-t-il de nos artilleurs, de nos sapeurs, de nos Français en plein sol palustre? — T(»ute la journée je fais part à Jeanpierre de mes craintes qu'un violent accès de lit^vre me foroe à interrompre dans la soirée. Moi aussi, me v(ùlà pris. Nuit pénible, constamment tenu en éveil par los moustiques et un nouvel ennemi avec lequel il me f.iudra désormais compter: la Fièvre.
[y '.v..irs.
L-» oamp est prostiue i-.^sort dans la mvitînée. Nos tir.iii leurs anién;uent la r-.nite J'Aiul'ondro à MaJuDira 0 : r^n t rt? n l vi u t ra v a î k\ hu i t ht u r-: > . cj n :" ■> r me men t aux or.ires de la LTicaio iMr.s i aprèsm:i; une corvée revenarC i. >Li;.î::^a m*am-:.-.e un ;-:une tirailleur fran- A^s r;n'.\^i'.îr:\ sou".. ::-::î:.i sahs c.nniîss.inoe. aux a:^ rjs i ;:v -^-lîs. Pur -^- i- hisAr i . :: Aurut pu re :^> ^;rv :i:^r,u ^: :u u- r si::s s^. . .:rs ni témoin.
saurd !x toute demande, insensible & toute excitation. A peine étendu sur un dr^s lita sakaUves de l'infirmerie il entre en un violent délire où des coinniaiideinenls se niêl<.'nt & des phrases de théories. C'est un élève caporal qui avait obtenu le n" 1 au peloton spécial, .aspersions froides, injections, piqilres même ne sont pas senties. Quand au Ijout de quelques heures il est revenu fL lui. Je le luis transporter ii l'hdpilal n" I par huit coolies iodigt'nes, sous la direction d'un infirmier. Décidément nos petits Français jouent de malheur (les marsouins des Man^^uiers. les tirailleurs de la compagnie 6aleli. Qu'adviendra-t-il de ceux du 200° et du 40*? J'y lOnge avec ellrui.
m mars,
I Ues jambes me portent avec peine durant ma viBÎle kl'iDBrmerie qui chaque jour voit augmenter les enune faiblesse impérieuse, malgré tout mon désir B lutter, me force à me jeter sur mon lit où je reyois É visite du commandant ilebrou, des capitaines Ilabaud tîlelbousquet. Plusieurs cas de fièvre se sont décla- B déjà dans leurs unités ; l'hi^pital n" 1 de son ciMé ^it un nombre sans cesse croissant de malades, surit des Français (infanterie de marine). La popote a un ^Tité : le lieutenant du i^énie F<.'néon qui dirige les r>TAux de la roule amorcée pur ses sapeurs et nos tl- ~railleur6, travaux, à son dire, des plus fatigants et des plus ingrats. Un frisson violent soudain m'envahit, mes dents s'entrechoquent en un claquement sonore; je quitte lu table [>our regagner ma tente. Je ne puis quitterinonlit, je rt^pondsinal auxaimables camarades venus tous me faire visite dans la soirée, je prends pé-
niblement conDaissance de lettres qui m'arment de France : Kvan et Maurice. Toute la nuit, je suis en nage.
17 miirn.
{{ .le vous félicite de votre a bel air », tebib. )> — C'est Talmable Jeanpierro qui vient prendre de mes nouvelles dans une des '^ases de Tlnûrmerie. Quelques jours do lièvre sufllsent ici à couvrir le visage d'un inas(|uo V(Tt qui ne larde pas à jaunir ; c*est déjà le toint do quelques-uns de nos malades. Une trêve que je viens de demander à mon ennemie me permet de rêpimdre à mes aimables correspondants. Où sont les airrôables causeries d'antan« les soir '>es musicales de ga^^^Mls avec les «« civils '^ les plus cbarmants, les offioier<los pluss^HMablescbez le plus accueillant des amis, le sous-prefel ùornbarieu, doublé d'un artiste exquis î — l\nit iMTv^rt se paie : la nuit 1,^ îiovre reprend ses droits s>u \Av\\M ses hv^slilitôs, m'Assit ill;inl de rêves et de v\\u -îv^nurs '.;'s plus b::.ïrr:*s l\v.irui, lî ièlement conché vr\*s si* ^A jWt:" i ' :n.ï î:':/.e. :iî-: prie de ne pas tant K^ : A : . . ; r / . u : .':.:■ r. r. f i * ".i-? : : Sarnsser d*u rie moos- ',-..:.: A ::* s/;î< >:.■.;! :* ;:;.: 'V :: -i:" cArir.lir nK>n ren-
Tout près de ma lente, dans les cases qui leur sont réservées, crient, délirent et gémissent de nombreux fébricitants qui durement, mais résignés, subissent la néfaste influence du marais et du sol. Peu leur importe réloge que vient, ce matin même, de faire de leur énergie le général en passant la revue du bataillon à Majunga! — Vers neuf heures du soir, coup sur coup, trois drtonations socIkîs éclatent tout près du camp. On court aux armes et l'on se forme, tandis que le Cfipitaine se dirige seul vers le petit poste; avec les înflrmiers et quelques malades capablesde se tenir encore debout nous nous disposons à défendre les cases, l'arme en main prête à la riposte. Fausse alerte, vient dire le capitaine, malgré raffirmation des turcos qui prétendent avoir vu rôder des masses noires en avant d'eux. Nuit affreuse pendant laquelle je vais souvent aux abords du camp arroser d*abondants flots de bile un champ de manioc. Pourvu qu on ne tire pas sur ma « masse noire )) ! Puis le frisson, la chaleur, la sueur. Non loin de Ii\, le vieux Chérif, malade aussi, se lamente et se résigne tour à tour. « Ji té juro, mossieu major, ji crois ji crève; ça fait ri(m, si mort une fois, pas morir deux fois. »
19 mars
Impossible de me tenir debout ou assis. Mon inflrmier français, Périsse», visite î\ ma place les malades en traitement à l'infirmeriei puis conduit sous ma tente les nouveaux atteints. (Vest i\ peine si je puis les interroger; heureusement le diairnostic <'st facile par un examen de visu. A ries heures diiï«»renles mes camarades et le capitaine viennent me voir, car je suis
anéanti, incapable dénie lever durant toute la journée. Jeanpierre m'est un vrai frère, d'une charité parfaite. J'exprime au capitaine mes plus vifs regrets qu'il ait cru devoir rendre compte au général de mon état. Mais je ne puis lui en vouloir, car s'il fallait partir tout de suite, je lui serais d'un bien faible secours. Quel ne serait pas mon regret de ne pouvoir suivre des hommes que j'ai appris i\ connaître 1 Vers cinq heures ma température est enfin retombée à la normale; à sept, soutenu par l'épaule de Toumi et appuyé sur une canne, je surprends mes camarades à table. Je prends place parmi eux, satisfait d'un léger bouillon, décidé à ne pas inquiéter un estomac révolutionnaire et un foie peu complaisant. Les vilains organes! Catin, en plein repas, rend son dîner. Encore un de touché! — Nuit déplorable, hantée de rêves pénibles reflétant mes préoccupations professionnelles : ce sont des marches de nuit, des marais sombres, des grimpettes toutes droites et blanches* des forêts, des insolés. des asphyxiés, des délirants* des comateux, des soldats creusant à la pioche des fosses immenses ofi ils tombent en grand nombre inertes, recouverts aussitôt par les pelletées de terre de leurs camarades transformés en fossoyeurs. Serait-ce un pressen liaient fondé ou une fiction tout imairinaire?
20 inars-
Les tirailleurs sont de plus en plus nombreux sur les cahiers de visite , jvirmi les oiViciers Câlin me fait concurrence. lUms la matinée nou> salu'^ns au camp le chef de bataillon Bolin qui nous apprend la fonte des soldats de laoompacaie Mortreui!. tn Jèpit de son
KV PAYS DE LA FICVRB
Installation supérieure à la ii4tre. II est vrai qu'ils sont là depuis plus longtemps que nos tirailleurs, et'. surtout qu'ils sont Français et tout jeunes, pour lik plupart, l'uis arrive le capitaine Wirbel. Il vient de conduire à Amparigindro une compagnie deSakalavesquI travaillera aussi à lu route vers Maruhogo où nous ne devons pas tarder à les rejoindre, pour en faire autant. Les nègres accompliront certainement une aussi bonne besogne à moins de frais. — La sieste longue nous
Ïinet sur pied Câlin et moi, le dtner a retrouvé sa :
Bl
Câlin oiQ réveille de bonne heure et m'emprunte | mon cheval pour aller h Majuugti. — La lièvre c nue, sans se lasser, son œuvre navrante de détnora-'l li&ation et d'anéantissement, semblant vouloir plutôt I
ipper ses victimes (tous en seront bientôt) à l'heure I la sieste. Nos turcos se croient perdus, dès que la 9 fikhana » les désigne. Pour eux le frisson de l'accès J envahissant est l'apparition du doigt de Dieu et la pré-' face de ta résignation à sa volonté. Toutefois ils cherclient & aider le ciel dans son râle de curateur, ce ciel J qui n'uime jamais à commencer (^instinct de la conser* ; vation plus fort que la foi religieuse). Voient-ils le I tebib, ils se traînent vers lui, soutenu par deux camarades, la léte. enserrée d'un mouchoir ou d'une corde J (elle va peut-être éclater), la pèlerine jetée négligemment sur l'épaule (négligence étudiée), le visage ut-, triste encadré dans le capuchon, le couvent d'un regard allongé et implorant, s'allaissenl près de lui, pronon- (;ant entre des sanglots un u mridi » tremblé. C'est G.
82 AU PATS DI LA FIÈVRI
que nos indigènes kabyles, d'un courage admirable devant les plaies les plus répugnantes, les blessures les plus horribles, les traumatismes les plus destructeurs, sont au contraire d'une pusillanimité enfantine devant des manifestations dont leurs sens ne peuvent percevoir la nature et la cause. Tout ce qu'ils ne s'expliquent pas (et leur ignorance est inimaginable) est pour eux mystérieux, divin, surnaturel. — Catin rentré le soir nous apporte quelques nouvelles de notre bataillon et des correspondances de France. — Nuit horrible, en proie à des moustiques acharnés, scrupuleusement emprisonnés par Toumi dans ma moustiquaire. Une bougie « inquisitoriale » en vain les poursuit de sa tlainme, ils reparaissent plus nombreux après chaque autodafé. Les insupportables bétes se sont à plein dard repues de mon sang jusqu'au moment où, au comble de l'exaspération, jai appelé mon ordonnance pour envoyer ;\ tous les diables mon appareil inutile et faire trans[H>rter mon lit en plein vent. L air frais m'oblige À couvrir mon oorps de mon burnous rouge; ma tête encapuchonnée dans le blanc est bient<)t assaillie par les ennemis que je voulais fuir. La chaleur le jour, les moustiques Lh nuit, la tièvre inditTérenmient à tonte heure, voilà AmlMniiro
Jo=,îrtt:>e Kv.:.ie. .Ksip:ie. X :vi:îe iivr^rtie par la OAus^rn;? ,:es n^ivis L.^>*::;:.i: i- . :::ic:;;p. qui énerve e: ";? CAr*::;.: vu:»<.i;ta: .vr.;r; .a j^rr^;. Oq soaâfre *urv:À,"i? Da:is \ s^ir:^. :e c.i: ::\:r.r Oa.::. w nous
*-•*••** . t^. •- jr* . ,. «*Tj*.vi . V. ~? !ifur*f Aiyr^s» la
c. "ixva:- f ^x^-:vAv; es el*; . or.i- i^ *> usLr prête à
évacaer après-demain le camp, pour prendre la direction de Marohogo. Eh bien ! nous en connaîtrons les cendres. Mission nous serait confiée sans doute d'y construire un chemin muletier, en attendant que sur une autre piste le génie trace une route carrossable. Décidément on y tient à créer la route! Pourquoi pas nn boulevard* puisqu'on y est? Cela étonnerait bien plus les Flowas; on pourrait l'appeler le Boulevard Lefebvre.
23 mars.
La fièvre frappe à coups redoublés, augmente le nombre de ses victimes. Aujourd'hui trente hommes sont absolument indisponibles dans notre seule compagnie, plusieurs déj:\ atteints d'oedème cachectique. Dans l'après-midi j'élimine tous les hommes jugés incapables de fournir Teifort exigé. Vingt tirailleurs, le soir même, malgré leurs récriminations, sont dirigés sur l'hôpital numéro 1 sous la direction du lieutenant Bourgeois tombé providentiellement parmi nous et qui veut bien nous rendre le service de les accompagner. — Privés de nos tentes ce soir pour permettre de charger d'avance les mulets, nous devenons une proie par trop facile pour nos inlassables ennemis. Messieurs les moustiques se douteraient-ils de notre départ? voudraient-ils accumuler une provision de sang français? On serait tenté de le croire. La dernière nuit d'Ambondro restera ineffaçable dans notre souvenir de rinsomnie inquiète; longtemps nous croirons sentir encore les coups d^aiguillons lancinants sans cesse répétés en une obstination exaspérante ; nous croirons entendre encore au bout de plusieurs années les frc-
missements élytriques aigus annonçant l'invasion et ses fléaux inévitables; comme moi aussi, brave Catin, tu te rappelleras la dernière ondée quelques heures avant le réveil nous forçant à demander un abri à l'infirmerie où nous ne tardions pas à étoufîer, enfin la venue d'une accalmie permettant le retour en plein air, mais pas un instant celui du sommeil. Et en attendant le réveil (celui des hommes), le joyeux camarade me confiait les derniers renseignements : la Betsiboka fortement occupée sur deux points, Mahabo sur la rive gauche, Maroway sur la rive droite; l'envoi de deux colonnes pour balayer les rives du fleuve, sur Mahabo la colonne Rabaud, sur Maroway la colonne Metzinger (dont nous faisions partie) qui devait se concentrer à Mévarano pour aller de là prendre Miadana et Maroway. Le Gahès irait se poster dans la Betsiboka et contribuerait à l'attaque de Maroway et de Mahabo par ses obus et son détachement de fusiliers marins. Je renaissais à la joie et à Tindulgence; fétat-major avait un programme bien net, bien défini et la vaillance de nos troupes saurait le mener à bien, nul ne pouvait en douter.
Coacentration & Hévarano, 21 mars ~ 1" avril.)
Le couptie langue vient lie réveiller les hommes, il est deux heures. — Viens, mosaieu major, y en a tiralUour malade bezef; — elàtravers lanuitnoireChérif me guide vers un manguier. Un turco grelolte A faire peur, la peau brûlante, les trails battus, la larme prête. il demande simplement à être conduit jusqu'à Tëtnpe Bur un des mulets (impossible, ils sont tous accaparés par rartillerle) ou h brancard (également impossible, les quinze coolies qui nous suivent sont afTectes au g^nie dont ils portent les pioches et les pelles). Le capitaine, devant cette abst;oce totale de moyens de transport, se résout à le laisser au camp avec la ^'arde préposée aux vivres qui doit seulement rejoindre le lendemain. Ce n'est pas sans regret, car n il lui laut tout son monde ». Ea bAte, Is colonne s'f^branle, tandis que l'artillerie s'agite, clouée sur place, au milieu
de cris, de jurons, dans un brouhaha furieux de canonniers cherchant leurs bétes, les invectivant, dans un désordre confus de mulets bâtés et débàtés, refusant de marcher, secouant et dispersant leur chargement. L'arrière-garde, sous les ordres de Jeanpierre, vient au secours des camarades, mais dans l'épaisseur de l'obscurité la corvée est des plus difficiles. Voici déjà une grosse demi-heure que les turcos et sapeurs ont quitté le camp, et les artilleurs ne sont pas encore à même de démarrer. Avec une patience admirable, le lieutenant VioUand se démène au milieu de mulets, de colis, de munitions, de chargements, de canons, de caisses d'obus, chargeant lui-même ses animaux, mal secondé par ses hommes malades ou épuisés. Plusieurs sont impaludés depuis des mois ; en voici deux plus loin au teint profondément anémié, en plein accès de fièvre, incapables de faire certainement la route à pied ; ils ont contracté leur maladie il y a longtemps, à Diégo- Suarez. On les hisse sur des mulets déjà chargés de caisses, les « calant )> avec toutes les précautions possibles. Enfin à î^rand peine les artilleurs démarrent, par une nuit sans lune, suivant la piste étroite et souvent contournée en lacets, marchant lentement, « deux hommes ne peuvent par endroits passer de front"^ se heurtant à des obstacles, trébuchant sur des blocs calcaires tout comme les mulets qui souvent tombent, refusent d'avancer, secouent un chargement bientôt tomb»» à terre et qu'il faut remettre en place. Horreur des marches de nuit dans un pays sans route ! Voici un à-coup qui nous immobilise sur place : les doux artilleurs gisent sur le sol, inertes, tomb-'^s Je toute la hauteur de leur mulet. Uien do grave, mais ils s* refusent à aller plus loin avec dos moyens de transj^^rt aussi
dangereux et à travers des obstacles que l'œil le plus attentif ne peut deviner. La queue de colonne s'arrête, tandis que le clairon appelle. Au bout de vingt minutes, le capitaine accourt surpris, s'informe. Rien ne lui est caché. Il décide que Jeanpierre avec les malades rejoindra Ambondro, d'où il les fera conduire à l'hôpital de Majuoga. Demain il regagnera la compagnie avec le convoi de vivres. Après une demi-heure de marche sans encombre, voici un grand marais où les animaux enfoncent jusqu'au poitrail, fléchissent sur un fond mouvant. Plus loin un arrêt, de toute la colonne cette fois. Notre petit troupeau de zébus a disparu avec son gardien. Les deux lanternes du détachement fouillent au hasard. Enfm! les voilà retrou* vés. En avant !
A Amparigindro, (le jour depuis une heure est apparu sans la moindre aurore) au-dessus d'une case flotte un superbe pavillon français. Déjà les tirailleurs sakalaves travaillent à la route muletière sous la direction du lieutenant Salvat à qui nous confions deux turcos fatigués, n'en pouvant plus. 11 nous faut bien recourir à ce moyen, tout transport est impossible. Pendant encore deux heures la marche se poursuit, marquée par trois coups de chaleur légers ; vers dix heures on arrive à l'étape après avoir traversé un petit ruisseau limpide coulant au milieu de gros blocs calcaires et encadré de bords ombragés. Le lieu du campement est fixé sur un plateau hérissé par endroits de rocher entre lesquelles osent s'élever quelques arbustes clairsemés, accaparés aussitôt pour les chevaux. Nous venons à peine de couvrir neuf kilomètres et n*en sommes pas moins fatigués, éprouvés uniquement par l'insomnie et le piétinement sur place. Les
tirailleurs et les artilleurs pestent contre ces marches de nuit à travers des sentiers invisibles par l'obscurité, des marais où l'on avance lentement et à la file indienne dans la crainte de trous profonds. Les turcos sont surtout ahuris et presque incrédules quand ils apprennent que la distance parcourue depuis Ambondro est seulement de neuf kilomètres ; ils auraient parié pour vingt-cinq au moins. Plusieurs, (et je les imite) n'attendent pas. Ils se couchent et recouvrent leur tête de compresses froides renouvelées dans une gamelle de campement pleine d'eau, béante tout près d'eux, bien avant que les piquets n'aient fixé les tentes. Celles des officiers sont réduites de moitié depuis quelques jours par une note de l'état-major.
Dans l'après-midi Gatin m*invite à le conduire au bain dans le ruisseau voisin. Des cris aigus de femmes percent Pair en avant de nous, des exclamations de surprise, — saisissement causé par l'eau froide ou violence de douche; le bruit assourdissant d*une cascade peu à peu se reconnaît derrière un groupe d'arbres. — Allons voir, chuchote mon camarade . Il avance sur la poi nie des pieds, retient son haleine, écarte les branches. Soudain les voix se taisent, des oiseaux s'envolent du bosquet en jetant quelques notes d'efiroi ; serions-nous annoncés? A mon tour discrètement j'approche, sans bruit, (pourquoi elïrayer la chasteté des Suzannes noires?) le corps penché en avant, les mains pendantes, l'œil curieusement béant et je regarde... la poitrine et les bras complètement nus, plongeant jusqu'à la ceinture dans le ruisseau, sous une chute d'eau neigeuse et bruyante, cinq artilleurs de marine. Tous deux nous partons d'un immense éclat de rire.
Rien d'anormal durant cette journée. Les accès de
plèvre ne s'aggravent pas. Nuit excellente i peu prèu mr luuB.
D'horribles ci'ampes d'estomac toute la matinée mq
torturent, une soîT impérieuse me Tait engloutir dw
nombreux verres d'eau. Vers onze heures un violenfl
frisson m'envahit, les Torces m'abandonnent, me con^
Ltralgnent à quitter mes camamdes et à regagi
tente, appuyé sur ma canne, chancelant i\ chaque pas^
k peine étendu, le vertige fait tout danser autour dttf
, se continue aussi tournoyant et troublant jusqu'il
8'expulsion de tout le liquide englouti. — A trois heii*9
MB) visite de Jeanpierre revenu, depuis midi, avec 10*1
loovoi de ravitaillement qui désormais s'approvision-
tera k Amparigindro. H a conduit sans encombre nos
rois malades à l'hôpital et leur a même adjoint un
railleur de l'escorte pris de lièvre pendant la route. J
Au dîner une note irritée de notre commandant s'é-V
tonne qu'on n'ait pas évacué, ta veille de notre misvl
route, tous les malades. Pourquoi le lieutenaniff
ianpierre ena-t-il ramené quatre, en plus des évacuétP
tortës sur la liste? Le capitaine saura se défendre,^
1 suis certain et. aussi, plaider mu cause d'ailleurs bien facile. Il ignore encore, sans doute, la brusquerie p fréquente des accès et que si l'on peut « partir avec tout son monde indemne et bien portant » rien i «'est moins silr que de le garder, dans la même jour-1 fiAe, aussi bien portant el même aussi entier. Un va-l trme vient d'interrompre tout h coup notre discus* JOD : c'est le commandant Delin qui vient camper itprèB de nous avec une compagnie malgache (Ko-
ger) et une compagnie de marsouins. Bientôt lo capitaine Aubéarrive, nous serre lamain; il remplira lesfoDctions d*acljudant- major auprès du chef de batailloa qui, dès demain, prendra le commanJement de la colonne.
Vers dix heures émoi dans tout le camp; à l'instant même arrivent des tirailleurs ramenant d'Amparigindro leur convoi de ravitaillement. L'un d'eux est rentré sérieusement malade, quoique fort dispos ce matin (que n'ai-je prévu son accès, mon commandant?) Pendant qu'on le soigne, les autres ont hâte d'aller se coucher pour, dès domain matin, construire la route avec Catin. Les sapeurs, sous la conduite de Fénéon, jetteront de leur côté un pont sur la rivière de Marohogo. Vont-ils revenir avec la fièvre ? Quelques-uns certainement. Lesquels, mon commandant?
26 mars.
Vers huit heures les terrassiers rentrent au camp, au nombre d'une quarantaine; une demi-heure plus tard une plus petite fraction rejoint, qui avait été retardée par les accès survenus, en plein travail, chez six de nos turcos jusque-là indemnes. Rien de sérieux heureusement, mais si cela continue (et ce ne pourra que continuer tant qu'on séjournera en terrain marécageux) tous nos tirailleurs et nos sapeurs y auront bientôt passé. La preuve en effet pour nous est faite de l'inefficacité absolue du traitement préventif par la quinine tel qu'il se pratique dans le corps expéditionnaire. Pour ma part, connaissant les observations contradictoires sur la vertu dn ce médicament, tantôt héroïque, tantôt absolument impuissante et négative, je ne puis ajouter créance qu'à l'expérience person-
nelle et à l'interprétation raisonnée, attendant d'autres preuves pour réciter le credo de la préventive quinine. Ce sel est teUement peu infaillible, qu'aux doses même les plus poussées, il est insuffisant contre la plupart des accès pernicieux ; loin de prévenir, il a'enraie pas sonveot des atteintes aiguës, quand les troublescongestifs présentent unecertaine intensité. Et malgré moi, je ne puis que souscrire jusqu'ici aux conclusions du docteur Raynaud, dans r Armée Coloniale : € L'administration de la quinine, comme prophylacti- )) que, à doses fractionnées quotidiennes et continues » n'est pas seulement illusoire ; elle est dangereuse )) en ce sens qu'elle détermine une accoutumance re- » grettable au médicament. Vienne en effet un accès » grave, et des observations répétées montrent que ]» des doses massives demeurent alors inefficaces. » Ici l'accoutumance n'est pas à craindre, car l'homme prend 0,30 centigrammes par jour les trois premiers jours de la semaine, dose ridicule qui ne prévient pas l'accès, qui est trop faible pour le guérir. A mes yeux c'est une dépense en pure perte, à peine suffisante à prouver aux soldats, pendant les premiers jours, qu'on a souci de leur santé. Et l'auteur ajoute : « Les vrais moyens prophylactiques sont : 1° restreindre les reconnaissances, 2r ne jamais employer les Européens aux travaux de terrassements, 3** améliorer l'ordinaire des troupes et leur fournir de l'eau potable, 4" réduire les exercices au minimum pendant la chaleur, 5** n'employer dans les postes malsains que des indigènes, 6** assainir progressivement le pays par des cultures et des drainages. » Si le savant médecin colonial a raison, l'expédition qui se commence, avec son séjour prolongé dans les régions malsaines, ses travaux de
terrassement par des Français, des Kabyles et des Nègres, avant longtemps lui aura donné raison. Dans le cas contraire où la morbidité et la mortalité seraient, toutes choses égales d'ailleurs, équivalentes dans les deux races, je m'élèverai avec joie contre cette phrase inscrite tout au début de son travail et presque impérative : « Un général qui veut mener à bien une ex- » pédition militaire sous les tropiques doit aussi bien » observer les lois de l'hygiène que les règles de tac- )) tique dans la conduite de son armée. » Il m'apparaît jusqu'ici que ce principe (d'hygiène s'entend, d'art de prévenir les épidémies et les maladies) a été absolument dédaigné par l état-major et surtout par les organisateurs de l'expédition de Madagascar. Le service de santé n'aurait-il pas osé donner un avis défavorable à ce projet dangereux de voirie et élever d'énergiques protestations, fondées sur l'expérience du Tonkin, du Dahomey, du Laos ; ou bien l'autorité militaire aurait-elle passé outre? Nous ignorons absolument les intentions du chef de l'expédition ou môme si on ne lui a pas imposé un programme. Et pourtant le général Duchesne est un colonial, c'est le « héros de Formose » et il semble inadmissible qu'il ait pu conseiller la construction d'une route en un pareil pays et l'envoi de jeunes Français dans ces régions, bien entendu en dehors des corps spéciaux tels que l'artillerie et le génie forcément métropolitains. Mais un général ne doit-il pas se récuser plutôt que d'exécuter un plan qu'il juge mauvais ou seulement médiocre? C'est là un principe napoléonien, encore vrai de nos jours, celui-là.
Vers dix heures nos camarades s'empressent autour de deux officiers de la 15® batterie de montagne arri-
Tes au camp il l'instant. Lecapitaini? Lavail etlelieutenant Liron sont îles Constatitinois que tous les officiers ilu bataillon ont connus k Sétif Itcncoiitre dve plus réjouissantes pour les uns et les autres, .l'apprends bientôt que ces messieurs doivent envoyer dans la Boirt^e qiielijiies mulets k vide sur Amparigindro. Le capitaine, mis au courant de mon impuissance \ évari cuer sur l'arriére quelques fiévreux hors d état de Hb-^ quer la marche de demain, m'offre aimablement d'u de son petit convoi. J'accepte avec reconnaissance fl une proposition si favorable ànos tirailleurs; heureux,! il défaut de concours officiels et prévus, d'en trouver J d'officieux et d'inattendus. La bonne volonté pourrat-elle longtemps suppléer à l'imprévoyance des dispo- | sitions commandées, parera-t-elle toujours à la difQ- 1 culte sans cesse croissante?
A la nuit tombée, deux fusées lancées h quelques mètres du camp font connaître h Majunga que la co- 1 lonnen'a besoin d'aucun secours. Puis, l'on se couche. Nuit complète d'insomnie, passée en crampes d'es- 1 tomac dont l'intensit*! présage un accès prochain, vio- J lent.
A cinq heures quarante-cinq la colonne s'ébranle eo I un ordre parfait: extrême-pointe, pointe, avant-garde, gros, arrière-garde et convoi distants & intervalle» réglementaires. Les difficultés de la route s'opposent bientdf au maintien de cette admirable dispos!lion. Après la fameuse falaise crayeuse déjii connue de nos tirailleurs, mais moins rapide aujourd'hui A cause ' des récents travaux du génie, voici des taillis succès-
sifs coupés de petits ruisseaux, puis un mamelon boisé au bas duquel serpente la rivière de Marohogo aux bords marneux et glissants. Un pont y a été aménagé au moyen de fascines de menus branchages empruntés aux arbres voisins. Avant d'y engager les divers éléments de la colonne, on fait une halte d'une demiheure, liepos favorable au dégagement des estomacs et des foies rébarbatifs. Le passage s'opère vivement, à merveille tout d*abord; puis plus lentement, les branches séparées par des interstices progressivement élargis où se prennent les sabots des animaux, le tablier s'eflbndrant par endroits ou plongeant dans l'eau. Nul accident. A neuf heures trois quarts la halte se fait au plateau de Marohogo. Un mal de tète affreux et une fatigue jusqu'ici inconnue m'empêchent d'aller plus loin. Toumi accourt avec mes infirmiers et quelques g(^n(^reux tirailleurs. Une ingénieuse installation de mon burnous projette son ombre vers mon corps étendu sur le sol dénudé, un sac d'ambulance peu moelleux soutient ma tôte. Les phases de l'accès se succèdent régulièrement. Vers deux heures, le commandant Belin vient prendre de mes nouvelles et s'assurer si je crois pouvoir me mettre en marche. — Moa commandant, ne vous inquiétez nullement de ma personne, mon cheval et mon ordonnance sont là.
Une demi-heure plus tard, le docteur Duranton vient me rejoindre tout à l'arrière. Quatre coolies me sont confiés que je fais surveiller et diriger par mes infirmiers. Quelle triste marche! Quel sj»octacle lamentable, dès les premiers kilomètres, que celui des abords de la route î Tous les cent mètres un homme est étendu à l'ombre peu dense et perfide d'un latanier, presque invariablement un Français (^marsouin ou sapeur);
cinq tirailleurs seulement sont restés à Tarrière. Sans nulle exagération j'en ai compté au moins soixante de ces petits troupiers couchés sur la terre, haletant et suant, vidant leur bidon, s'épongeant ou s^éventant, reprenant la marche, la jambe traînée, le corps penché en avant, les épaules alourdies par le sac, plusieurs boitant, quelques-uns les souliers ôtés. Le gros est déjà arrivé à cinq heures; à huit heures et demie il en vient encore. Nos tirailleurs ont tous rejoint, m'assure Cher if, aidés par mes infirmiers et les coolies. Nous sommes encore à table quand, vers neuf heures, au sud du camp nn coup de fusil sec se fait entendre (un Lebel) suivi d'un tout petit feu de salve. Nous courons aux armes, a Ne vous inquiétez pas, scande lentement la voix du commandant, silence ! Tout le monde devant sa tente et Tarme au pied. » 11 se dirige posément, calme et grand, vers l'endroit d'où sont parties les détonations. Déjà l'on n'entend plus rien dans l'air muet, pas un bruit, pas un souffle; rien ne bouge, cha* cun immobile, taisant son haleine, la perception toute concentrée dans Touïe. Minutes qui paraissent des heures ! Un bruit de pas ralentis maintenant s'écoute, dont la résonnance grave se prolonge dans l'espace calme et immobile ; c'est le chef de bataillon, déjà auprès de nous dont la voix impassible jette à travers le camp cette simple phrase : « C'est très bien, couchez- vous tranquilles et bonne nuit. » Quelques instants après le camp dormait calme et rassuré.
2S mars.
Des traînards de la veille arrivent isolément aux premiers rayons du jour, retrouvant la colonne per-
Dd AL' PAYS DK LA FIKVRE
due d('])uis douze à (|uinz«' heures et sans renseignement sur sa destination. L'un d'eux raconte qu'un tirailleur aurait été trouvé mort au milieu de la route; la nouvelle en un moment se colporte dans tout le camp. Je cours vers mes infirmiers et les somme de me dire s'ils m'ont abandonné aucun turco à l'arrière. (( Ji pas mentour, réplique Chérif, tiraillours tous présents, ak rebbi ; si pas vrai, ti me tues. » AfQrmaiion catégorique dont je ne suis toutefois pas complètement rassuré. Le docteur Duranton («st envoyé avccdesbrancards à la recherche des retardataires. Pendant une longue heure arrivent une quinzaine d'hommes, chancelants, épuisés; voilà ensuite un brancard porté par quatre coolies. Anxieux j'approche, n'interrogeant personne, n'en voulant croire que mes yeux; c'est bien un cadavre... mais pas celui d'un turco. Constatation rassurante pour mon rôle de médecin des tirailleurs, navrante à mon cœur de Français qui perd encore un de ses jeunes compatriotes dans ce pauvre petit marsouin tombe seul sur la route déserte, sans un espoir, sans une consolation, sans un encouragement, sans que ses dernières paroles aient pu être recueillies par un ami, un camarade, et fidèlement rapportées aux êtres chers dont les noms ont dû tomber de sa bouche proférant le dernier adieu dans le souffle final. Ah! l'angoisse horrible de ces jeunes gens, hier encore amoureux de la vie, pleins d'elle, assistant seuls à leurs derniers moments, seuls témoins de leur longue agonie, expirant à la face du ciel et de la terre, le cœur noyé dans un vide immense, aspirant au néant béni!
Après Tenterrement, je dresse la liste des malades, sans cesse croissante, i\ évacuer sur l'arrière tandis
V que nos camarades montent au village d'Ambohitrombikely perché sur un mamelon àl'eet du camp. A leur retour, ils m'apprennent la Tiiite de ses habitante, la veille, au matin, sous un îuu de salve exécuté par ijuelques tirailleurs sakalaves qui y cantonnent. Au m^me moment arrive un groupe de tirailleurs rame-
iBant le petit troupeau de la rolonne mis en Tuitc. la
■ veille eu soir, par le bruit de la Tusillade. — Dans la loîrée, le commandant ilelin. nous annonce pour demain une marche de io kilomètres jusqu'à Mévarano k>b le général Mctzinger sera en personne avec lacom-
r^gnie Vcrnadet et l'état-inajor du bataillon.
Je suis péniblement la colonne qui vient de s'ébranler, continuant à vomir comme durant la nuit. Quelques fiévreux sont restés au t^amp avec un petit poste qui y a été maintenu. Chaleur et lièvre me rendent tout service impossible. L'aimable capitaine lloger me remplace, inscrit le nom des traînards, (des mulets les reprendront bientàt) leur prescrit de ne pas quitter les abords de la route d'ailleurs marquée par endroits de lataoiers totalement absents dans le reste de la plaine ensoleillée. Colonial dans In bonne acception du terme, le capitaine Roger fut d'une bienveilliince Incomparable pour les eapeurs, tirailleurs et marsouins qui tombèrent en roule , et pour moi d'un concours précieux. Ses Sakalaves. vigoureux et marchant dans leur propre pays, ne l'inquiétaient pas un instant. A l'arrivée à l'étape, il s'étonna de mes remerciements et m'adressa ses Bouhnits do guérison ; qunnl au commandant BelÎD, il me serra la main sur ces mots : u Kejoi-
MfcdhaadidU
gnez votre corps sans tarder et reposez-vous; le capitaine Roger et moi prendrons toutes les mesures nécessaires. » — Mais la compagnie Gatel, où campet-elle? Daguet me conduit dans tous les sens; de tous côtés des sakalaves et des marsouins. EnOn Toumi m'engage à le suivre; il vient de découvrir les tirailleurs au pied d*une falaise très élevée et très raide, couverte d'herbes et d*arbustes. Pas un chemin, pas la moindre piste, partout des précipices; la muraille presque droite. Que faire? Derrière mon ordonnance me voilà engagé dans la brousse, suivi de mon cheval dont je tiens la bride de la main gauche^ m'accrochant de la droite aux branches voisines, tàtant le sol d*un pied inquiet, par moments assis pour reprendre haleine et mesurant alors avec stupeur la profondeur de l'abîme. Toumi, penché contre un arbre, regarde sous ses pieds, hoche la tète. En face, à cent mètres environ plus bas les cuisines fument, les hommes vont et viennent, a Attention, mossieu major, n'y a pas bon la route » lance Toumi qui vient de se cramponner à une grosse racine sans laquelle il fût allé se broyer au bas de la falaise. Au môme instant une voix effrayée, celle du capitaine Aube, m'adjure de revenir sur mes pas sous peine d'une chute mortelle et de regagner à ma droite une élévation où se trouve la route. L'ascension est plus périlleuse à mes yeux que la descente, c'est aussi Tavis de Toumi ; je suis d'ailleurs à bout de force, je continue. Et nous recommençons la série des tâtonnements, hésitant, roulant, trébuchant, sauvés alternativement par les branches ou les blocs calcaires accrochés désespérément. D'autres f(ns c'est Daguet qui, inconsciemment prévient ma chute, en se refusant à descendre, la tête obstinément redressée qui tend et
assujettît la bride secourable. Enfin I après une demiheure — une éternité d'émotions poignantes nous arrivons sains et saufs, quelque peu écorchés, parmi nos camarades. Et de là nous voyons en effet un monticule où la route serpente en lacets nombreux tracés la veille par Fénéon et Larby. — A quatre heures, laissant les malades à la garde de Duranton (ils rejoindront demain Mévarano) la colonne s'engage dans une plaine marécageuse, traverse le joli village d*Ambodinabatekely où des marmites sont renversées sur un feu à peine éteint. Tout autour des ricins, manguiers, acacias, flamboyants, séparés par quelques clairières. Dans une plaine fangeuse que longe la Betsiboka on s'arrête pour passer la nuit, à deux kilomètres du lieu désigné pour la concentration. Les Uowasl lesilowas! crie tout à coup Eutman, en désignant quelques voiles qui sillonnent la rivière. Nous partons d'un grand éclat de rire; ce sont de simples mercantis dans leurs boutres. Le convoj, resté au haut de la grimpette, nous prive de notre popote; nous sommes heureux d'accepter une bolle de viande de conserve que veulent bien nous offrir nos hommes. Ils savent les officiers livrés à eux-mêmes, la cantine absente, et partagent volontiers leurs ressources avec ceux qui partagent leur peine. Toutes les sections se disputent pour nous offrir le café.
30 mars.
Nous venons de traverser le village de Mévarano sans y faire d'arrêt et nous dirigeons vers un assez vaste plateau, dominant la Betsiboka, où se dressent les tentes d*un camp. C'est le point de concentration
AU PAYS l>K L,
d'oli va partir la colonne de Mnroway. Trois ceots mÈtreB à peine nous en eéparent. Ues détoDationsI encorel desTeuxde salve! TouleB les têtes eceont îhetinctiveraent dressées, les regards dirigés vers l'est. Et la fusillade bien nourrie continue derrière un mamelon qui cache le théâtre de l'attaque. Déjà, tout en marchant, nos turcos compluisuniiiient caressent leurs. fusils; les détonations continuent; on va.ivoir besoin d'eux. (jQelle joie de faire parler la poudre, d'épauler, de tirer I Enfin on les rencontrerait ces fameux ennemis, on se mesurerait avec eux, rien que pour se dégourdir les doigts. A lu bonne heure I les fusils ne se rouilleraient pas tout A fait. Mais voilù que les bruits viennent de cesser, tout est rentré dans le silence ; la bataille est finie. La sonnerie : Cessez le feul chasse tout espoir dune reprise du combat. Tant pis, ce sera partie remise. On commande halte;... là-bas plus rien. Une demi-heure plus lard la compagnie Vernadet rentre au camp où l'accueil le plus empressé et la curiosité la plus naturelle l'attendent. Deux tirnilleurs ouvrent la marche, le bras en écharpe. Un groupe de turcos les conduit fi ma tente, les félicitunt, les interrogeant; ils n'ont pas l'air de se soucier de leurs blessures le moins du monde. Tous voudraient voir leurs plaies, toucher les membres endommagés, .le suis obligé de faire garder militairement ma tente pour pouvoir les examiner, puis les panser; Cbérif et Périsse sont enchantés de donner leurs soins aux deux premiers blessés de la campagne. .\vec quelle fierté ils défont le pansement individuel soigneusi.^ment appliqué par le capitaine Vernadett Deux sétons à l'avanl-bras presque identiques, i^ orifices relativemi-nt larges, aux bords irréguliers et déchiquetés. Une halle
AU P*ïS [)E L» rlKVBE 101
réussi h frnncliir complètement l'urifice de sorLie qu'elle s'était crét^ devant elle, elle n mis simplement le Qfz ù la feiiétre. Elle en est extraite sans etfort. C'est un gros projectile A culot évidé de fusil Snidor; j'en fais cadeau à son porteur, un turcoqui adi^ji\ huit ans de service. Il la retourne ea tous sens et finit par la serrer précieusenjeiit dans son mouchoir. Blessures en nomma banales, sans lésion de nerfs ni de vaisseaux importants, etque je panse de la ra^on 1" plus simple. Tous deux sont ajoutés i\ la liste d'évacuation qui compte plusieurs marsouins, trois tirailleurs fiévreux.
Je vais en personne rendre compte de mes constatations au général qui campe tout près de moi et lui passe la liste des évacués. Ils sont [h au nombre de (|uinze qui attendent, groupés, leur mise en route. Lu général se récrie : » Ce ne sont pas des cas de paludisme, mais des fièvres d'acclimatement insigniriantes ne nécessitant pas une hospitalisation, u Je déclare froidement que la fièvre de tous mes bomines est incontestablement palustre et des plus classiques, que n'étant encore mis en possession d'aucun moyen de transport, je ne puis prendre sur moi de faire marcher des journées entières parfois, sous le soleil, des liévreux assez sérieux, et aiusi risquerde transformer
, des formes simples en formes plus graves et peut-être mortelles.
En regagnant ma tente, quelle n'est pas ma surprise
, de compter alignés tout près d'elle dix à quinze volatiles de tout genre (poules, dindons, canards, etc..) généreux cadeau du capitaine Vernadet h pour nos
, malades I ii
A l'heure du déjeuner communication ft tous est lue
de deux ordres : I'ud, du baUillon, Dommaot preiniera soldats les deux tirailleurfi blesses qui onl refusé de quitter les raags avant la Uc de la lutte, l'nutre, du corps expédition II aire portant à l'ordre du jour ces deux mêmes turcos et la compagnie Vernadel. Récompense modeste peut-être; nos soldats n'ont heureusement pas besoin de ce stimulant pour Taire leur devoir. A l'heure de l'apéritif, simple uccasiou de rencontre et nullement beuverie stuplde et dégradante, j'înter- TÎewe le Benjamin du bataillon, le sympathique Meurisss dont je tiens & connaître les impressions. Venant d'un jeune homme franc, encore à ses débats, observateur intelligent et impartial, elles seront intéressantes comme tout récit sincère de choses vues et senties, vécues en un root. Et sans la moindre all'ectation, sincèrement et simplement il raconte : o A trois heures 1) et demie, la compagnie part en reconnaissance vers I) l'est, pour essayer de surprendre l'ennemi que nous rt avons aperçu la veille, à notre arrivée à Méravano. )i Au moment de la mise en route, notre sous-lieutenaDt » indigène Kmbarek se fait porter malade et refuse de » marcher. Je n'apprécie pas, tu le connais aussi bien Il que moi et que nous tous, » — Oui, je comprends la perspective et la crainte des coups de fusil, h n'en pas douter. — <i L'ordre de marche était le suivant : )i en première ligne trois sections par le flanc à dix pas 1) d'intervalles, couvertes par quelques patrouilles, la » quatrième section que je commande en réserve à une 1) centaine de pas, Marche pénible par une nuit noire, » A travers dts marais; toutefois l*ordre se maintient (1 parfait. A cinq heures nous sommes forcés de nous Il arrêter et d'attendre le jour; impossible d'avancer » avec la meilleure volonté du monde.
Il A cinq heures trois quarts la marche reprend, lou- » jours aussi réglée et silencietise. Vers sept heures et » (ternie, ù 800 mètres devant nous apparaissent vingt » à trente pouilleux sur lesquels Je fais exécuter ud )) Teu de salve. (Ordre avait été donoé de tirer sur tous < )) les nâgres qu'on rencontrerait.) »
11 Immédiatement après, le capitaine m'envoie vers » UD mamelon légèrement à gauche du chemin suivi, }) sur lequel semhlent se dessiner des tranchées. La » première section donne la directioui les deuxième et » troisième suivront en réserve. L'ordre que je viens u de recevoir m'éloignera à environ 1500 mètres de la n section guide.
Il Vers huit heures et demie, deGouvello aperçoit & » 15O0 mètres en avant de lui des fumées nombreuses Il s'élevant derrière un rideau d'arbres; à n'en pas n douter ces arbres cachent un village. C'était Andriu gana, poste occupé par une centaine d'hommes ar- » mes. Notre camarade fait aussitôt prévenir le capiu taine. Il reçoit pour toute réponse l'ordre de marcher I) à l'ennemi ; A mon tour je reçois celui d'appuyer le Il mouvement. Je marchais depuis un moment à la Il fusillade quand il m'est parvenu. Le capitaine luîji même se bftte d'accourir avec les deux sections de ■I réserve quo la marche forcément lente avait rete- 11 nues très en arrière.
Il En entendant la fusillade sur ma droite, je m'étais , li vivement porté de ce cûté, comme je l'ai déjà dit) Il sans attendre d'ordre .le marche au jugé quelques ■ ■ instants, je ne vois ni village ni section de Gouvello, Il Nous prenons le pas gymnastique, (car les coups de >i fusil se succèdent sans dis''ontinuer), avan^nt dillî- 11 cilement au milieu de murais et de hautes herbes
)) alternativemeat. Mes tirailleurs que la poudre grise )) sont comme des enragés. Dix minutes angoissantes » se passent, enfin nous rejoignons ||s nôtres : toute la )) première section est couchée le long d'un talus qui » domine la rivière d'Andrigana ; en face, à moins de )) cent mètres, l'ennemi, sans doute résolu, décharge )) sur les turcos un feu d'enfer, de Gouvello au milieu » de ses hommes» debout, vêtu d'un blanc éclatant, )) superbe de calme et de sang-froid, fumant sa pipe )) comme à l'ordinaire, très naturellement. Les balles )) tombent comme la grêle. Deux tirailleurs sont bles- » ses, un Français et un indigène, tout à côté de notre )) brave camarade qui sert de cible facile, mais encore » épargnée; il leur donne l'ordre de se retirer en ar- » rière pour se faire panser; ils le prient de les auto- )) riser à rester au milieu des leurs et avec une crâne- )) rie admirable bandent leurs bras endommagés. Ma » section prolongeant la gauche de la première ouvre » le feu, aussitôt en place; l'ennemi ne tarde pas à )) battre en retraite, .le laisse à de Gouvello une demi- » section qui avec la sienne ira razzier le village, avec » celle qui me reste je m'élance sur les traces de l'en- )) nemi qui fuit à tire d'aile, laissant de nombreux » morts sur le terrain. Au milieu des bois et des hau- » tes herbes je perds bien vite le contact, mais en » revanche j'ai la chance de tomber sur un énorme trou- » peau de zébus dont nous réussissons à écarter cent )) cinq hôtes, soigneusement rabattues par mes hommes )) sur nos sections de réserve. )> Et il termine ; a Voilà toute la vérité sur rescarmouche d'Andrigana » ajoutant quelques réflexions flatteuses sur un capitaine parfait de tout point, un camarade très digne, le cher de Gouvello.
Journée entièrement consacrée un repos en vue d'une reprise de la marche en avant dès demain, et & l'élimination d'un nomlire assez considérable de liévreux à diri^-ersur l'hi^pital de Majunga. Mon rapport au médecin chef de cette formation explique la nécessité depuis quelques jours de ces nombreuses évacuations sur un service déjà encombré, paratt-il, en raison de la répétition de marches fatigantes de jour et de nuit, à travers des marais, sous un soleil de feu ou un ciel nuageux, le manque total de cacolels, lilicres, elf., la Don alTectation de coolies au service sanitaire.
La nèvre frappe ou refrappe tirailleurs, sapeurs et
artilleurs. Ici un vieux turco grelotte le frisson, lea
-deats violemment heurtées les unes sur les autres, les
extrémités froides, les ailes du nei frémissantes; plus
iId ud jeune l-'rançals s'nlarme d'une éruption d'urti-
:rfl géante aux démangeaisons exaspérantes; en voici
qui gémit dans le& contorsions poignantes de vio-
itea crampes d'estomac; en voilà un autre qui vient
sortir précipitamment de sa tente pour rejeter un
[uîde abondant teinté d'un vert de bile; sous une
Ime tente un malheureux délire, un second est cou-
irl d'une sueur profuse, un troisième me supplie de
'ir des évacuations douloureuses sans cesse répétées ;
it à cUé un sapeur vient de tomber atteint pour la
imiére fois; plus loin un artilleur, la tête recouverte
'iin mouchoir humide s'asperge à toute minute pour
iter contre une chaleur qui n fait éclater son cer-
Et durant tout l'après-midi c'est tanlAt une
luleur A soulager, une tristesse à dissiper, une éner-
& relever, parfois, hélas ! un cas plua grave et peut-
élre au-dessus des ressources actuelles de la science et de l'art. Constatation navrante, quand on songe surtout que ce n'est là que le commencement et que pour longtemps peut-être le corps expéditionnaire va (Hre rivé à ces régions insalubres et marécageuses. Pourra-t-il longtemps encore suffire à la tâche qu'on lui impose?
Au milieu du diner, Bourgeois nous rejoint pour prendre sa place à table. Il ne trouve pas le temps de manger, notre scrupuleux et dévoué officier d'approvisionnement I Ou'avez-vous, Bourgeois? vous paraissez tout bouleversé. — Mon capitaine, je suis navré; le troupeau d'Andrigana a disparu tout entier, sans doute à la nuit tombante, et, depuis une heure qu'on le cherche, n'a pas été retrouvé. Comment faire pour ravitailler la colonne de Maroway? — En eflFet, le contre-temps est fâcheux, mais la sentinelle seule est coupable ; occupé comme il l'est, il ne peut être partout i\ la fois; (railleurs, si on n'avait pas fait cette capture, on aurait bien dû s'approvisionner ailleurs. — Malgré tout, le brave Bouriicois est désolé. Une heure après le proirraimne était tout changé : u Deux comï> pagnies de tirailleurs algériens et une de tirailleurs » sakalaves, appuyées par une section d'artillerie, sous ^^ les ordres du commandant Pebrou, partiront dès » demain en reconnaissance vers Ambatébé. » Le brave Iknirgeois est de plus en plus i\ la torture.
Pans la nuit .1eanpi«Tre est pris d'une atroce névralgie susorbitaire. Kncore un impaludé de plus; jKiuvre conïpaunie ilatel*
1" avril.
Après une heure de marche (le groupe est parti à cinq heures du matin) on s'arrôte à quelques centaines de mètres d'une croupe allongée surmontée de quelques cases. Sur l'ordre du commandant, on prend une savante formation par le flanc où se dépense le capitaine adjudant-major Servant dans une hâte fébrile et inquiète. Le hameau atteint, on le traverse sans coup férir ; il est désert. Devant nous maintenant se profile une longue crête facile à défendre derrière laquelle serait Ambatébé. Des groupes ennemis s'y meuvent, allant de l'un à l'autre ; quelques patrouilles semblent s'en détacher, sans doute pour mieux juger de nos forces. Successivement six coups de canon leur sont envoyés, dont un à mitraille; rien ne leur répond. D'un pas ferme et résolu, que rien ne vient contrarier, la pente bientôt après est gravie et la crête occupée. Le regard plonge sur une vaste plaine, couverte de lataniers, fortement ensoleillée, où les Howassont peutêtre dissimulés. A la lunette on peut apercevoir quelques hommes armés de fusilset qui courent. Sans tarder, sur notre gauche des feux di; salve se succèdent, exécutés avec une régularité parfaite; ce sont les soixantequatorze tirailleurs sakalaves du lieutenant Salvat qui essaient leurs fusils encore vierges. Une vingtaine de détonations leur répondent, les unes après les autres, détonations lourdes, précédées de petits nuages de fumée disséminés un peu partout. Le capitaine Gatel s'élance aussitôt, entraînant ses tirailleurs qui, à leur tour, font pleuvoir une grêle de balles auxquelles ripostent quelques coups de feu timides et maladroits passant au-dessus de la compagnie ou venant
s'enfouir dans le sol à dix mètres devant nous. Et nos turcos de la première ligne repartent avec entrain, mais l'ennemi détale de toute part sans les attendre. La réserve part à son tour, mais sans grande conyiction (on n*aperçoit pas les Howas), convaincue de n'avoir pas à secourir les camarades de l'avant et leur laissant volontiers l'honneur de la poursuite. La plaine est redevenue silencieuse ; la compagnie Gatel n'apparaît déjà plus, continuant sans doute fort loin sa course bien inutile. Sur notre parcours un zébu est couché sur le flanc, les naseaux rouges d*un sang déjà coagulé, la poitrine traversée de part en part; plus loin un tout petit veau boite de sa cuisse droite atteinte par une balle; on le capture au passage. Pas un cadavre d'homme ne jonche le sol; les Malgaches ont le culte des morts et, quand on leur en laisse le temps, chargent surleurdos, en fuyant, les tués du champ de bataille. La sonnerie « Cessez le feu ! » est répétée à plusieurs reprises; mais la compagnie (latel rejoint fort tard, ne l'ayant pas entendue. Lille n'a pu d'ailleurs atteindre les fuyards. Après un repos durant lequel on déjeune, la reconnaissance revient sur ses pas, par une chaleur torride. Catin et .leanpierre, en pleine fièvre, acceptent nos chevaux pour faire Tétape. Un tirailleur frappé do coup de chaleur se repose à l'ombre d'un latanier, deux autres viennent de se laisser tomber à terre, terrasses par un violent accès. Les officiers les font monter à cheval à leur place, bientôt, à notre grande surprise, vers nous s'avance un groupe de coolies avec des brancards; on y couche les malades. C'est le général Melzinger qui, ému par la canonnade du matin et croyant à des blessés, nous envoyait ce secours. Tout près du ciimp l'on creuse
kV PAYS DE LA FIÈVRE 109
une fosse; elle recevra à neuf heures, ce soir, le cadavre d'un artilleur de la batterie Lavail qui a succombé, entre les mains de Duranton, à un accès comateux. Le matin, <\ notre départ, il était encore absolument indemne. — Dès notre arrivée je suis appelé auprès du capitaine Lavail dont l'état encore satisfai. sant ces derniers jours vient de s'aggraver d'une façon inquiétante, à la suite d'un voyage qu'il a dû faire en personne à Majunga, pour en ramener quelques mulets dont son détachement n'avait pu se faire suivre, au départ de ce poste, faute d'hommes disponibles. Catin et Jeanpierre couchés et sans force continuent leur accès. — Le général s'alarme quand il lui est rendu compte de l'état de ces trois ofliciers et de ma proposition de les évacuer sur la formation de Majunga; les officiers à leur tour prennent le chemin de l'hôpital. A cela rien d'étonnant ; les mêmes causes produisent les mêmes effets dans des conditions identiques; la fièvre frappe sans distinction sapeurs, tirailleurs, canonniers, marsouins, officiers, sous-officiers ou soldats, pourvu qu'ils s'y exposent également; et ses coups sont identiques chez les violateurs sceptiques ou les observateurs convaincus de la prévention par la quinine, aux doses prescrites par l'autorité. En matière scientifique l'observation est seule infaillible et pas toujours l'opinion du maître; encore une fois le maître s'est grandement trompé.
Demi-tour (Miadana.)
(2-10 avril.)
Les malades évacués sur l'hùpital sont tous réunis à quelques mètres du camp et reçoivent les adieux et souhaits de leurs amis et camarades; les officiers nombreux serrent tristement les mains du capitaine Lavail, des lieutenants Catin et .leanpierre. A pied, dans une lenteur prudente, les voilà bientôt engagés dans Je glacis naturel descendant en pente douce vers la Betsiboka, d'oCi des boutres ou un petit croiseur les transporteront jusqu'à Majunga. Debout près de sa tente, le général regarde, pensif et navré, s'éloigner le convoi, obligé de se rendre à l'évidence alarmante. Reviendront-ils un jour, quand et pour combien de temps? — Dans la matinée la décision fixe pour ce soir, six heures, le dr'part de in colonne vers Ambatébé: les malades de la journée devront être prêts à partir, une heure avant, sur un boutre à destination du Lynx, A cinq heures je vais lui rendre compte que
AU PAVS DB LA FIëVRK
six hommes sont incapables d'entreprendre la marche, il boniJit : a II n'y a donc plus qu'à retourner À Majunga ! n Au même instant de (iouvello an préBente, salue. — Quevoule/.-vous, lieutenant? — Mon général, ua de mes tirailleurs est en plein délire, je venais chercher le docteur. — Cet homme était certainement déji\ malade antérieurement. — Pas le moins du monde, mon ^^i^néral, il n'a jamais été indisponible jusqu'ici, hier il Taisait partie de la ri-connaissance, ce matin môme il était de la corvée d'eau, à quatre heures il semblait très bien portant. — Fh bien, allez tous les deux. — Pendant ce temps-lâ les nouveaux évacués partent de leur côté, sous escorte, vers la rivière. — Nous entrons sous la tente étoulîante — un caporal divague, asphyxie ; un quart d'heure de soins le ramène à la santé. M pourra et devra d'ailleurs marcher, car la voile du boutre cingle déjà vers la mer. J'arrive pn'ps de mon bonnet de polîi'e; un tirailleur étendu en travers de ma porte gémit et frissonne, la |>eau brillante; je le rassure : qu'il avale ce gramme de quinine, il fera l'étape sur mon cheval, ne pouvant être laissé nu camp. Dix minutes plus tard la tête de colonne s'est mise en branle. Le convoi n'est pas encore prêt fi partir : plusieurs bêtes ne sont même pas bâtées, les chargements encore ft terre. " Allons, voyons, quatre tirailleurs par ici ! commande le capitaine Wirbel, préposé à sa surveillance. Plus vite! relever.moi cet animal ! et ces caisses ! ce tonnelet ! et ce fusil encore t Vous ne voyez donc pas que ce mulet est trop chargé? il crèvf soua le poids, enlevez-lui la jiioitiéile ses colis. » Un inconi'i'valjle d'^s'.irdre t lies marsouins, nullement familiarisés avec la conduite de mulets, Ignorant les premiers principes d'arrimage, perdant
la tête au milieu de tous ces chargements qa'ils ne savent pas disposer ; des mulets trop petits (abyssins, dit-on autour de moi) portant des fardeaux disproportionnés à leur taille ; un animal qui s'abat quand son voisin s'échappe, un autre qui refuse de se relever et, pour comble de malheur, une nuit des plus noires chargée de nuages épais cachant la lune à tout instant. Enfin plus rien ne reste reste au camp ! La marche est fréquemment ralentie par des accidents qui indisposent les meilleures volontés ; c'est une série désespérante de chutes, de déchar^rements, de rechargements, d'appels, d'excitations des plus brutales, à travers des ruisseaux et des mares, aux bords de précipices ou de crevasses. Vers onze heures, des feux devant nous annoncent le camp, ce n*est pas trop tôt; on arrive. Un bruit de chute ! c'est un mulet qui, guidé par un turco, vient de rouler dans un fossé assez profond. Un quart d'heure après la bête est sur pied. (( Tebib, ramènes-tu notre popote et nos bagages? » crie la voix de Meurisse. .le n'ose le garantir. Vers minuit, les feux éteints, tous dorment, les uns sous la toile, les derniers ofûciers arrivés, en plein air, dans leurs caoutchoucs i\ cause de la nuit humide. A deux heures une pluie torrentielle se déchaîne que les moins privilégiés reçoivent debout pondant trois heures consécutives. Au point du jour, les médecins parcourent les tentes et vont avertir le général : Duranton porte dix soldats d'infanterie de marine indisponibles, personnellement quatre tirailleurs. Nul moyen de transport; il faut se résoudre à les laisser ici, tandis que la colonne ira prendre Miadana, puis Marowayi Le général m'interpelle : « Docteur, les malades resteront avec vous à Ambatébé; en cas d'attaque je vous laisse
une section conaïuaniiée par le sous-ll eu tenant Meurîsso. Des ordres voua arriveront ultérieurement. »
La colonne partie, les malades s'installent tous dans la meilleure case du village; autour d'eux les hommes de la section se logent de leur mieux dans de misérables cagnas. Leprirc àbestisux d'Ambaléb<^ ne contient aucun animal, les cuisines ont été Ecrupuleusement vidées. Les hommes ont leurs boites de conserve i les ofticiers n'ont rien, leur popote s'en est allée avec le délachement. A quelques mètres en avant du camp un ruisseau roule une eau limpide, plus loin la plaine semée de lataniers. — A onze heures Meurisse m'invite i\ sa table, à l'ombre d'un manguier : uue serviette étalée à terre, une grosse provision de pains de suerre, deux quarts de troupiers fidèlement numérotés, des couverts en étain, deux bidons drapés de bleu, une botte de viande de conserve déji ouverte (elle embaume), des couteaux kabyles, une julienne, lit tout cela généreusement oirert par nos turcos. Sans eux qu'aurions-nouB fait? Décidément il y a avantage h être aimé de ses hommes et à les aimer, chacun y trouve son compte. L'intérêt personnel, quand ce n'est pas une disposition native ou l'éducation qui porte & être bon, l'égoïsme, s'il est adroit, ne peut prêcher que l'altruisme. C'est un des cas ofi nous nous convainquons le mieux du bien fondé sur l'utilitarisme. Un suave caoua et de délicieuses bastos nous laissent l'illusion d'un repas parfait.
Vers cinq heures le canon tonne 5 plusieurs reprises; le fils de l'artilleur estime que l'on se bat fi une dizaine de kilomètres. Puis le canon céleste gronde & son tour, mêlant son tonnerre Si celui de l'artillerie dans un vacarme épouvantable oit les bruitsde la terre
et du ciel se cenfondent; un vent et une pluie des ploB violents complètent le drame. A la nuit, tout rentre dans Tordre, non sans que tous ne restent inquiets sur l'issue de la lutte. A coup sûr le général ne fait pas brûler inutilement ses munitions, avons-nous vaincu la résistance de l'ennemi ?
A peine étendus sur le sol, tous sont harcelés de moustiques, décidés, sans doute, à prolonger avec la veille rémoi de nos soucis. N'y tenant plus, les hommes allument des feux nombreux; hélas, la fumée a perdu encore ce soir son pouvoir insecticide. Dans l'intérieur des cases ou en plein air on est également dévoré, sur le terrain nu tout autant que dans les herbes. Marsouins et turcos grinchent à rage que veux-tu ; les malades exaspérés sont obligés de quitter leurs cagnas et se promènent fébriles et irrités, autant que le leur permet la force de leurs jambes. Les moustiques d'Ambalébé sont encore plus féroces que ceux d'Ambondro.
4 avril.
Dès l'apparition du jour, tous les yeux sont tournés vers le sud, surveillant un porteur de dépêches probable. — Tebib, ne distingues-Lu rien dans le bois de lataniersV — J'examine attentivement à la lunette. Oui, un petit troupeau de zébus conduit par quelques nègres, quelques fuyards sans doute. — Et voilà déjà Meurisse parti avec dix hommes à leur rencontre, défendant de brûler une cartouche. Le groupe n'a pas encore traversé le ruisseau que les indigènes détalent au plus vite dans une colline, bientôt invisibles, aban* donnant leurs bœufs. Ne serait-ce pas un guet-apens?
AU PAYS DE LA FIÈVRE ll5
Tous suivent attentivement des yeux les tirailleurs. Ils entourent le troupeau, le poussent vers Ambatébé, Taiguillonnant de la baïonnette, lui font passer la rivière entre deux haies de soldats et finissent par l'enfermer, en entier, dans l'enclos dont tous les villages sakalaves sont pourvus. A l'instant même un tirailleur, — regarde! mossieu major — signale l'arrivée d'une troupe nombreuse dans la forôt, venant dans notre direction. — Je n'en peux croire ma jumelle, c'est notre colonne qui débouche : les Sakalaves d'abord, les marsouins, les tirailleurs. Voici une petite mule en liberté, déjà dans la rivière, bientôt à hauteur du village; c'est la monture de Duranton fuyant sans selle ni attache. Un retour en arrière après la canonnade de la veille I mais c'est un échec ! une défaite ! Voilà pourquoi nous restions sans nouvelle de l'avant ! on n'annonce pas que l'on bat en retraite à ceux de l'arrière, c'est assez pour eux de le constater et d'être entraînés dans la débandade de la déroute. Meurisse, parti aux nouvelles, parlemente déjà avec l'oflicier qui est en tête, ailaissé sur un cheval à l'encolure inclinée morne vers la terre. Derrière lui, des masses humaines se meuvent avec peine, dans un pas ralenti de funérailles, les épaules atTaissées, le corps penché en avant, la tête fixant le sol dans une obstination de honte... Mais lui, mon camarade, pourquoi ne revientil pas me retrouver, retrouver ses soldats? Ah î cela se conçoit, il n'est pas pressé de leur révéler la triste vérité ; il reste avec les vaincus, les encourage, les console, il a raison de ne pas les quitter. Mais les voici, passant près du village; ils nous évitent, n'osent pas le traverser. Sous les yeux de nos malades ahuris les divers groupes de la colonne défilent en dé-
sordre, malpropres, osant à peine lever la tête, De
parlant pas à ceux qu'ils ont dû abandonner, muets eux aussi de leur côté, les uns appuyés sur des bfttons, d'autres soutenus par leurs voisins, tous afTaissés et écrasés sous la fatalité navrante, passivement soumis à ses lois ou à ses ordres, et aussi sans révolte ni murmure. Et debout, les abandonnés de la veille, les derniers de la troupe d'bier demeurant encore les derniers de celle d'aujourd*bui, assistent au passage de la colonne qui lentement et lourdement s'avance dans une marche languissamment traînée : des fiévreux, le teint terreux, essoufflés, salis par la boue, courbés par le sac, vacillant sur leurs jambes débiles^ machinalement projetés en avant dîins un réflexe inconscient, allant au hasard, où on les conduit, avec une résignation muette, dans un abandon absolu de toute volonté et une passivité poignante. Quelques-uns s'affaissent sur les bords de la route, d'autres tombent à bout de forces dans les rangs mal formés^ de plus valides quittent leur llle et vont dans le fossé attendre un secours. Aussitôt aidés par leurs camarades, ils repartent avec une énergie nouvelle, pour s'arrêter plus loin etainside suite. Deux petits marsouins se refusent à quitter leur compagnie, et, n'en pouvant mais, prient Daranton de les faire transporter. Sur son ordre les infirmiers déploient un brancard que, malgré leurs efforts, ils ne parviennent pas ii monter ; la toile rétrécie par la pluie ne permet plus le fonctionnement des traverses d'écartement. Je vais lui offrir deux des miens, secs et plus simples à manier que les siens, d'un système ancien, peu pratique. Des traînards arrivent ensuite, aussi bien hommes (jue mulets et, pour pousser le tout devant elle, la compagnie Vernadet en arrière-
AU ÏATS DS t* nèVHE
tgarde et qui flous laisse, au passage, une partie du matériel de la colonne trop lourd pour les bétes de somme. Hommes et officiers furieux de cette marche en arrière au moment où l'on touchait fi Maroway,
t première ville importante comme résistance et aussi, ■ans doute, plus confortable pour des hommes fortement éprouvés par un séjour d'un mois seulement dans le Buéni devenu déjà pour quelques-uns de leurs camarades n le cimetière des Européens, h C'est lui qui nous apprend d'une façon plus exacte les faits de la veille : l'arrivée le matin à dix heures à Antanalamanaco, le départ sur MIadana à quatre heures de trois compa£;nies allégées du sac et d'une section d'ar- ^^ tillerie, la prise du village, la poursuite difficile dans ^L tes marais, les rizières inondées, l'orage arrêtant la ^H marche en avant. Tout i\ fait en queue de colonne le ^B) général Hetzinger, l'air désappointé, appelle Meurisse, ^^Lll apprend la prise du troupeau, l'en félicite, lui de- ^^Kttande si les malades sont en état de rejoindre immé- ^^Fdiatement. Sur sa réponse négative, il décide que nous ^B>, resterons h notre poste jusqu'à ce que, dans l'après- ^K midi, on vienne nous chercher...
^H Lee hommes commencent à s'inquiéter u Les aurait- ^H^OD oubltés? » quand, vers cinq heures, un groupe de ^■TÎngt coolies porteurs de brancards et munis d'un ^^.mnlat de cacolet se présente, commandé par un caporal en armes. Il remet à Meurisee un tout petit billet au crayon d'un de nos camarades. C'est l'ordre de la brigade en date du 3 avril (8 heures soir) :
In Malgré l'entrain des troupes, très méritoire en pau reil terrain et par un si mauvais temps, il n'est pas » possible de continuer la poursuite de l'ennemi qui se V retire derrière des marais de plus en plus infran-
» chissables. — I/opération reprendra lorsque» la sai- )) son (les pluies ayant cessé, la marche sera devenue » possible. — Demain la colonne se mettra en route » pour rentrer au camp de Mévarano. »
Que doivent penser les llowas de ces marches, retours on arrière, de ces attaques suivies de retraites? Mais surtout nos hommes, témoins de l'effort sans issue, victimes de la fatigue, du climat, que doivent-ils lumsor de l'inopportunité de tels sacrifices? N'aurait-on pas di\ savoir que l'on ne pourrait dans un pays aussi difticlle, par une chaleur si pénible et des pluies si torrentielles, à travers de si nombreux et si vastes marais, entreprendre même les débuts d'une campagne? li 'honneur détre i\ lextréme avant-garde du corps expiViitionnaire, ils ne demandaient pas mieux que de le payer, mais encore auraient-ils voulu que leurs travaux, leurs iH^nnes volontés, leurs actions eussent, au moins, un résultat tout autro que celui obtenu. Les journéos et les nuits de marche dans les marais, à traviM's des .^^rimpotlos pénibles ; les insomnies dues à la pluio. aux moustiques, à la lièvre; les évacuations; les hospitalisations : les coups de chaleur: les accès délirants, convulsiis, oouuteux. mortels même; tout cela leur imiHMlail p'.^u pourvu que le but fût atteint. N'était-co pas la j^uorro? Mais ces couraiieux tirailleurs, depuis le 10 iuar> qu lis trimaient, piUu^reaient dans la Iviio. ri>quaion: leur saute et leur vie. à quoi •'ivaienl-iis Alvuti "^' A refaire ie .vuli mai:i en sens contraire ie chemiu ùit la vti»U. a -exeouier des demii.nin^« rendant à reni:e:ia ce .:-'i,s 1-; avisent déjà pr;s l.c terra m cv>av;ui> a^^s: Wîr.c, a ->*:;,;•; ::i ie rendail El il lAudra.; rtcoLiuaecjer .:-i;uml- LVzudin! uuai noa» oo a« siriit uièuM p^w quàni ia uiandic lie*
viendrait possible, on ignorait quand se terminait la âaison des pluies. Les chefs les lançaient dans l'inconnu, au petit bonheuFy ne prévoyant rien, parce qu'ils ne savaient pas ce que la saison, le climat, la configuration du sol leur réservaient. N'aurait-on pas dû se renseigner auprès des Français connaissant la contrée, auprès de Bénévent et de Lacaze, tous deux officiers du corps expéditionnaire, et si on l'avait fait, pourquoi ne pas les croire? Ont-ils pu cacher les obstacles de tout genre d'un pays qu'ils habitaient depuis plusieurs années, du Buéni qu'ils avaient si souvent parcouru dans tous les sens ? Hélas I ils n'étaient pas de l'état-major; c'étaient simplement un prospecteur et un médecin de Suberbieville, dont Tun cependant avait été officier et sortait de Saint-Cyr. Il n'était pas admissible qu'un lieutenant de réserve contrecarrât ou désapprouvât les combinaisons stratégiques savamment conduites sur le papier, inexécutables dans la réalité. Les ordres reconnus impraticables n'étaient-ils pas d'ailleurs aussitôt contremandés ? les compagnies n'étaient-elles pas rappelées, dès qu'on les savait en Tair? tout n'indiquait-il pas le souci de la vie du soldat?
A trois heures, le petit détachement quittait Ambatébé regagnant Mévarano sans grosse fatigue, grâce à des repos peut-être antiréglementaires, mais intelligemment espacés, il fait nuit quand on pénètre dans le village. On va bientôt réparer Tinsomnie delà veille, mais aussitôt Larbi survient. 11 nous attend depuis une heure avec une section et doit nous ramener au camp, un tout petit village vers l'est, à trois kilomètres, où sont réunis Algériens et Sakalaves. Il fait déjà complètement noir et fétape ne peut s'exécuter sans quelques chutes. Les camarades sont rejoints à sept heures,
tous navrés de ne pas s'être retrouvés à Maroway. Je n'ai qu'à m'installer; Texcellent Bourgeois m'a réservé la moitié de sa case. Repas lugubre; tous les « retour de Miadana » eussent préféré s'engager dans le marais. La nuit est superbe, que la fatigue et la mauvaise humeur ne s'attardent pas à contempler. A dix heures un silence absolu couvre le camp d'un triste manteau de fatigue et de déception ; tous les feux morts, toutes les lumières éteintes. Tout dort, les âmes comme les « corps, dans l'anéantissement de la souflrance physique et morale. Là-haut, la lune ricane.
5 avril.
Un grand nombre de tirailleurs évacués partent à pied pour Mévarano ; il n'y a qu'un cacolet pour les deux plus fatigués. Là un boutre les prendra pour les conduire à Majunga. Quand à dix heures et demie le général Metzinger vient visiter le camp, le capitaine Wirbel qui l'accompagne passe à côté de moi pour me glisser à l'oreille qu'un tirailleur est étendu dans le fossé à un kilomètre d'ici. Sans doute un traînard abandonné du convoi de ce matin. Avec un brancard et quatre turcos je vais le rechercher et le ramène au camp. — Pendant la sieste, plusieurs accès se déclarent, la plupart dans la compagnie (iatel, de beaucoup la plus éprouvée. Gomment, avec de tels malades, songer à repartir à pied pour Majunga? Une seule solution est possible : les laisser en subsistance au passage à Mévarano, chez les marsouins, en attendant qu'un boutre les y vienne prendre. — Le soir à la compagnie Vernadet j'apprends le succès do la colonne Rabaud ; l'attaque de Mahabo le 27 mars, la prise de deux ca«
AtJ PATS DE tA PliVRK
ma à l'ennemi, la pais signée avec le roi Sétim,] fécbnage de la sagaie royale contre le sabre du vain— I queur. Tout le bataillon, après un repos à Majunga,] doit se concentrer h Ankaboka; une compagnie de ti- . railleurs occupera un des points de Mévarano à la cûte, Amparigindro; c'est la compagnie ^ernadet à laquelle je serai allecti! dans ce poste. Tandis que, le dîner achevé, nous prenons le frais en compugoie des moustiques heureux de notre visite, six fusées rouges dans J la direction de la Betsiboka s'élancent dans l'air suc-f cesslvement. Elles font savoir que la compagnie Staup,, I chargée d'attaquer Maroway le long de la rivière, vlentf d'être recueillÎL' par le L'jiit. Sa retraite a dû étral la conséquence de la nôtre. — Dans notre case bientôt ^ igagnée. Bourgeois fait des chitTres et des calculs; il Iditionne les rations dont il a besoin pour nourrir le rentre d'un de mi -bâtai lion ; la chose n'est pas des plus teées avec un elfectif variant sans cesse par les éva^ J lations répét'^es, surtout quand les troupeaux seper-l ut. Décidément il l'a au cœur.
S avril.
ÏK Mévarano, où les malados et les indisponibleal lennent d'être confiés aux soins de Duranton, laf irre est tout aussi sérieuse que dans le camp des tU. ulletirs et même plus chez les marsouins et les artil-' ira de marine. Dans une case je surprends Violland I MJpé h dissoudre de la quinine dans un quart de sol-' I ( pour (( faire tomber sa lièvre ii pendant que LîroD I |B8onne sur la paille. Dehors Bourgeois active s«8 I iproTisionnemcnls et ses distributions. Nous rentrons | bcamp ensemble.
7 avril.
A trois heures du maliu le détachement de turcos se met en route pour Ainhohitrombikely, à travers champs, Une pause anormalement prolongée est faite au pied de la falaise d'Atnbodinabatekeiy que, malgré les injonctions du capitaine Aube, je m'étais un jour obstiné à ne vouloir pas connaître. L'ascension du mamelon s'exécute, un à un, par une montée rapide malgré les nombreux lacets aménagés par Fénéon; sur noire droite un gouifre menace et attire, iomiensément béant. Plusieurs mulets en quelques instants roulent dans le précipice (les conducteurs ont à temps lÂché les rênes) ; celui qui porte les bagages de notre commandant rouie à son tour et va s'écraser au fond de Tablme, entraînant avec lui son muletier. On descend en h&te lui porter secours : il est évanoui et porte une horrible plaie contuse du crâne, llanimé, on l'attache sur un mulet qu'on surveille sans cebse. Au bout de plus d'une heure de montée, après un nombre considérable d'arrêts, rinstinct de conservation constamment tenu en éveil, on Unit par atteindre le sommet. Quelques mulets sont perdus; l'homme tombé n'a rien de grave pour l'instant. Avec quelle joie on se retrouve au complet dès qu'on a atteint le plateau ! — Encore quatre kilomètres et voici à dix heures Ambohitrombikely 1
Une petite porte en pisé tombant en ruines donne accès au Rowa entouré d'une palissade vermoulue. Une quinzaine de cases au sud et à Touest du Rowa constituent le village proprement dit, pr<.^sque toutes en mauvais état. Kn un clin d œil les i'aisceaux se forment, les tentes se dressent, les cuisines s'allument. A lu 9*
SOtnpagDJe est échu un groupe de cagnas voisiaes d'une.1 cHBe logeaot un caduvre malgache en pleine dâcompo>. eition, dont les émanatione restent localiiiées par le 1 calme absolu de l'atmosphère. Autorisation est accordée I de l'iDCinérer, ainsi les voisins n'en seront plus incom- 1 modes. Par l'air sec, le feu prend aussitôt avec une | violence intense, coutumière à la nature du combustible : des branches et troncs de lataniers. Le cercle des I curieux s'est élargi de par la chaleur difrusée et le»f éclats de bois projetés. Subitement, un dehors de toute ï prévision, lèvent se meta souiller. Les étincelles s'en-' volent au loin en un pétillement gros de menace ; le« vent les porte, les pousse dims la direction du villages dont plusieurs cases presque simultanément, en Iroial ou quatre minutes, s'embrasent. Sur le parcours dsj l'ouragan déjà ou six ou sept cagnas sont en feu; celle'! que Bourgeois partage avec moi et où mon matériel I sanitaire est déposé est déjfi la proie de l'incendie. un4 1 pluie de flammes tombe sur des cendres fumantefi. Tout I sauvetage est impossible; la case, aux trois quarts brQlée, s'alTaisse d'ailleurs tout à coup sous nos yeux dans un bruit de ruine irrémédiable. En ce moment, derrière l'épaisse fumée s'élevant des décombres j'aperçois d ordonnance. Toumi ! Tuumi ! Il accourt vers moi. <( Eh ! i bien, tout est brillé ? — Mossieu major ji tout sauvé, li I
a voir, u Et il me conduit dans un petit champ de mac voisin, privé d'arbres, où avec joie je retrouve le |
tetériel et nos colis au complet.
\ Force noue est d'accepter l'hospitalité de notre com-
iBOdanl dans le palais du gouverneur, au milieu du
Eo^'a. Dans la cour gisent péle-méle des canons sans J
il ; des bombes aux dimensions dérisoires, \ boules d'enfants; uu obusier, de nombreux fusils k 1
tabatière hors d'usage. C'est tout ce qui reste de l'ancienne école d*artillerie du Buéni. De ravissante bananiers aux longues feuilles tombantes, des canneliers chargés de fruits, des manguiers superbes constituent un vrai parc exotique. — Pendant le dtner auquel est venu prendre part le capitaine Cauboue, un orage épouvantable, aussi peu prévu que le vent de midi, se déchaîne en coups de tonnerre assourdissants, en éclairs d'une lueur féerique^ l'orage tropical dans sa beauté terrible. Tous les convives se réfugient, sous la pluie rageuse, dans l'immense salle du palais. Palais seulelement de nom: un plancher fait de longs pieux mal rapprochés et formant une claire- voie dangereuse, tremblant sous le pas le plus léger, par endroits recouvert de nattes sordides; des murs lézardés menaçant ruine; de larges déchirures pratiquées dans le toit de latanier. Dénicher un tout petit coin à l'abri de l'inondation et garanti d'une chute sérieuse est tout un travail de tactique prudente et pratique et, par cela seul, savante. A peine sommes-nous couchés que le coup de langue nous réveille en sursaut, il pleut toujours à grands seaux d'eau ; nos montres marquent toutes onze heures un quart. Le clairon s'est trompé de quelques heures seulement. Dans le camp les turcos l'insultent et l'envoient à tous les diables. A trois heures à nouveau il réveille ; cette fois c'est Theure fixée. Mais la pluie fait encore rage. On attendra une éclaircie.
8 avril.
A quatre heures le camp est levé, au milieu d'imprécations de tout genre contre un ciol par trop pleurard. Une demi-heure après le départ, la pluie s'abat à nou-
L FIÈV
vau sur la colonne qui. (l'ohsciirîté pst complète!, va buter en maugréant contre de gros blocs calcaires hérissant la plaine. On est quelque temps jierdu, mais on finit par se reconnaître dans l'ancien camp occupa par la colonne Belin. 11 ne pleut plus. Quelques tonnelets vidRB, oubliés snns doute par une troupe de passage, sont éparpillés ci. et là; on les charge sur les mulets. Le jour nous fait reconnaître les sentiers et les endroits déjà parcourus : le plateau de Marohogo et ses cendres, le ruisseau et ses naïades m&les, la falaise calcaire et son ascension douloureuse. Pour la compagnie Gatel un souvenir attristant en plus se rattache I & ces régions, celui de la journée du 10 mars avec ses I angoisses : la marche à travers le marais, l'asphyxie
■ sous bois, l'accès pernicieux de Cicnrd, le transport Kdu mourant par la forêt inconnue, les rages du coupe- Eeoupe sur les lianes gênantes, les appels désespérés
■ dti clairon par la nuit silencieusement perQde, le refus Ides porteurs, la menace du meurtre, l'arrivée du bran- Icftrd, le geste du mort, les coups de pioche des fosliSOyeurs nocturnes, la dernière pelletée de terre sur la
rniëre victime du bataillon. Catin et Jeanpierre t;2taient des nOtrea ce jour-là ; aujourd'hui ils sont ab- Fienls, terrassés par la maladie. Puisse-t-elle ne pas ^leur être aussi funeste ! Toumi me demande à quoi je t .pense et pourquoi je ne descends pas de cheval, car nous sommes arrivés.
Journée banale et triste. D'amères réfiexions m'obsèdent, me présageant un avenir sombre, un désastre au train dont vont les choses, si une direction nouvelle, une action plus efficace n'interviennent pas, supérieures au\ obstacles ambiants, au programme conpeut-être imposé en France par une autorité
iDCoasciente, igDoranle des conditioDS matérielles et morales qui nous sont imposées loin d'elle. Peut-on prévoir et pouvoir quand on ne sait pas ce qu'il faut prévoir? peut-on lancer au hasard, à l'aveugle, un corps expéditionnaire dans un pays où tout, jusqu'ici du moins, semble dénoncer qu'on l'ignore absolument ? Et dans ce cas, ne vaut-il pas mieux laisser toute initiative aux chefs jugeant sur place, seuls capables de prévoir et d'ordonner, parce que seuls ils voient et savent ? Quel ofticier consciencieux, connaissant tant soit peu l'insalubrité du climat surtout du Buéni, les obstacles naturels du pays, aurait pu conseiller des travaux de terrassement impliquant un séjour prolongé dans des régions aussi malsaines où la création d'une simple piste muletière est si pénible? Qu'adviendra-t-il quand il faudra construire une route carrossable ? Le Tonkin, Madagascar, le Dahomey, le Laos ne nous ontils donc rien appris? Le Madagascar nouveau n'est-il pas déjà d'une éloquence suflisaminent sombre et d'une prophétie suflisammenl lugubre? Ah! oui, nos camarades ont raison. Nous ne soinines plus simplement un bataillon d'épreuve, mais bien un bataillon sacrifié. Qu'importe ! pourvu que notre sacrifice prépare le succès, le triomphe des petits Français et que sur nos cadavres ils parviennent à Tananarive et y rentrent vainqueurs !
9 avril.
Parties à quatre heures, les deux compagnies arrivent une heure après à Amparigindro. C'est le poste que doit occuper le compagnie Vernadet, laissant la compagnie Gatel et l'état-major du bataillon continuer
r route jusqu'à Ambondro, puis Majunga. OIticierB t EoldfltB Eont charmés et avei' joie s'instatleat. Unu dizaine d'éléganlos c»ses abritées sous de beaux manguiers, des cases toutes neuves construites depuis peu, k la suite d'un incendie ayant brdlë tout le village. L'infirmerie occupe la plus belle et la plus conTortable; habitation sur un renllement de terrain, isolée du vil^p lage, ceinte d'une palissade en très boa état. Le cupi^l taine Vernadet installe d'abord ses malades, puis seft:! hommes, enfin lui-même, quand il en a le temps. Il est tout naturel queses officiers et ses tirailleurs lui aient] un culte. Tous les brancards sont dt^Jà disposés des pieux en fourche les isolant à un mètre du Bol,i quelques lits SHkalaves sont hientiM apportée par les i hommes. Jamais les malades ne seront mieux, et nos turcos sont enchantés de se reposer ici de leurs fatigues jusqu'aux derniers jours d'avril, date où ils doivent âtre lancés sur Maroway. Le capitaine Mirepoix arriva J à l'instant, il va pouvoir admirer noire cantonnement;! mais le voilà qui repart, après s'être entretenu à peine " ^Hnrec notre capitaine. Celui-ci convoque immédiatement ^^Mb ofQciers. Un ordre de la brigade enjoint le départ ^^M la cojnpagnie dans la journée même pour Ambondro, ^^K rentrée le lendemain à Majunga. Elle s'en ira de U^ ^^Krs Kaksépé et Mahabo; quant à moi, je remplacerai! ^^Bbtnme médecin de la place le docteur Delahousse par^f ^^ant avec le capitaine. Les tirailleurs, avertis par laf rapport bientôt après, entrent dans une véritable rureur,f exhalée en murmures de désapprobation que l'offlciai^ d'état-major, déjà loin du camp, ne peut entendre. L'un d'eux, un Fran^'ais, me demande si c'est dans un sanatorium qu'on les envoie ou si l'on tient simplement à ^wleur faire connaître une région plus insalubre encore.
138 AU PAYS DE LA FiftVRS
Comme les autres, il trouve qu*on abuse de sa bonne volonté. Plus loin je l'entends dire à un autre Français : (( H y a de quoi devenir anarchiste. — Tu t'es engagé aux tirailleurs comme moi, tu yes, restes-y. » — Puissentils, les pauvres jeunes gens, ne pas rester à jamais à Madagascar !
Durant deux heures de Taprès-midi le capitaine Vernadet reste auprès de moi, pendant le début d'un accès qui m'a pris à table. Il s'obstine d'un dévouement tout fraternel à ne pas partir, tant que je serai dans cet état. A quatre heures j'ai la force de me tenir à cheval, je prie qu'on lève le camp, regrettant d'avoir retardé la mise en route. Pendant la marche les infirmiers se tiennent de chaque côté de mon cheval sur un ordre du capitaine, tandis que son œil bienveillant et compatissant épie mes moindres mouvements. Vers six heures, (la marche, sur l'ordre du chef, s'est maintenue lente) voici Ambondro et les camarades quittés le matin.
10 avril.
Le détachement a abandonné le camp à cinq heures; l'arricre-garde, avec de (iouvello, attend que tout le monde soit prêt à partir. Les artilleurs (neuf hommes) ne peuvent retrouver un de leurs camarades. Un brigadier, dont tous ont pu apprécier le zèle et la politesse, court, inquiet et préoccupé, dans tout le village, fouille les cases. « Tardieu I Tardieu ! » crie-t-il dans toutes les directions. C'est un de ses hommes, disparu depuis un instant en abandonnant son mulet. Rien ne répond. (( Tardieu! Tardieu! où ôtes-vous? répondez ! » Un coup sec de carabine Lebel éclate derrière nous, dans le si-.
lence de l'attente. Le malheureux I gémit le jeune brigadier. Pendant un quart d'heure, par une deini-oLscurité, tous cherchant anxieux et muets, penchés vers le Eol, l'œil attentir au relief, l'oreille grande ouverte & une plainte, la main tendue vers un obslacie ou la tête subitement relevée h un bruit vague, peut-âlre d'hallucination ou d'auto-suggeslion. <i A moi la lanterne I commande (iouvello. » On l'approche de la masse que son pied vient de heurter : un artilleur est étendu, inerte, une carabine h ciMc de lui, la tête horriblement iGgurée, rouchée sut une large flaque de sang, Suik Gidêl La mort a dil être inslantanëe ; la balle pénétrant
■ par la voûte palatine a chassé devant elle une partie
■ de la masse cérébrale et l'os pariétal en entier. Dans r ODC case voisine il est soigneusement enTermé; une I sentioelle en arme monte la garde. En h&te lu colonne
est rejointe au camp des Manguiers où le général est venu la voir. De fiouvello lui rend compte et demande * des ordres, k Qu'on aille procéder à l'en rouisse ment de l'homme & l'endroit même 0(1 on l'a laissé; il ne mérite ni sépulture ni honneurs militaires, u La marche est bienl.'.t reprise. Voici : l'hôpital n° i déjà avancé, le Rowa, la case de la compagnie Mortreuil. .\ notre entrée en ville les clairons sonnent, lan^-ant des notes A assurées, en accord parfait avec l'allure de soldats épuisés, Qiornes et attristés, semblant revenir d'une défaite.
i( Et tous assistent au passage de la colonne qui len- » tement et lourdement s'avance, dans une marche » languissamment traînée ; des fiévreux, le teint ter- H reux, essoiirilés, salie par la boue, courbés par le sac » vacillant sur leurs jambes débiles, machinalement s en avant dans un réQexe inconscient, allant
)) au hasard, où on les conduit, avec une rësignatioa » muette, dans un abandon absolu de toute volonté et )) une passivité poignante. »
A Marfotra, les cases abandonnées sont mises à la disposition des hommes et des officiers. La compagnie Vernadet dès demain matin les abandonnera : la section Meurisse destinée à Ankaboka^ les autres chargées de rechercher si un chemin praticable existe sur la rive gauche de la Betsiboka. Nuit afTreuse pour bien des tirailleurs et aussi pour leur médecin; l'approche du jour ne me ramène pas h calme.
A l'Hôpital de Majunga.
(11-18 avril.)
« Ji tijure, mossieu major, y en a mi-oure li ploton parti. Ji cours beaucoup, mais ji pas tropé, ji viou, ni a pas forza bezef. — Allons tant pis. » C'est le vieux Chérif qui, haletant, me rapporte les étuis de quinine que je Tai chargé de remettre à Meurisse avant son départ. Espérons que d'ici à Ankaboka, (il y arrivera dans la journée) son détachement n'aura pas trop à soufTrir. — Puis c'est le courrier toujours aussi heureusement accueilli. J'ai fini de lui répondre quand mon chef, le docteur Delahousse, vient me prendre pour me livrer la clef et les secrets de Tinflrmerie de garnison. En quelques minutes le passage de service est terminé. Une vraie cour des miracles se presse autour de la formation sanitaire, un rendez-vous cosmopolite : secrétaires de l'état-major, artilleurs, sapeurs, ouvriers et commis d'administration, convoyeurs, abyssins, somalis, porteurs sakalaves, créoles de la
Réunion, indigènes et colons, ou plutôt commerçants de Majunga. Kt tous à peu près uniquement flévreux, n'est-ce pas assez? Beaucoup moins sérieusement atteints d'ailleurs que les troupes soumises aux marches, aux travaux de terrassement. La fièvre sur tous fait sentir sa puissance à laquelle chacun résiste suivant son &ge et surtout son genre d'occupations. Les plus mal partagés et par suite les plus éprouvés sont encore les hommes du génie, malgré leur plus récente arrivée dans le Buéni, postérieure à celle des tirailleurs. — Dans un coin discret, derrière un mur, je viens d'être surpris par mon chef, en train de débarrasser bruyamment mon estomac d'un excès de bile. « Cane va donc pas? — Oh, rien, monsieur le major, un simple mal au cœur. »
A cheval nous montons aux Manguiers, des instructions doivent nous y être données par le médecin divisionnaire . — Je passe devant vous, je vais vous annoncer. Et le médecin-major pique droit sur le docteur Fluteau, reconnaissable de loin à sa silhouette allongée et mince, cause un instant avec lui. Je viens de saluer. (( Eh bien, coinment allez-vous, jeune homme? — Assez bien, monsieur le médecin-chef. — Vous avez mauvaise mine, il faut vous reposer. — Mon nouveau service me le permettra. — Vous allez entrer pour quelques jours à l'hùpital. — Je m'étonne, je promets de me ménager, je le prie de surseoir à sa décision; si le mieux ne vient pas, on verra. —C'est un ordre, cher camarade. » Je baisse une tête navré*?, fixant stupidement le sol; le docteur Delahousse en profite pour me serrer la main et s'esquiver en hiUo. Malgré moi, je lui en veux.
Beigneiix et son camarade de |)romolion Julia me consolent. (Ju'ai-je à regretter puisque mon détache-
AU Pays db Là fièvre
ment, la compagnie Gatel, reste à Marfolra? — » BeigQeus, je meurs de soiT, Tais moi donner de l'eau, u A la pharmacie j'avale d'un trail la moitié d'un pot de tisine tartrique que je bénis; en face de nous le culonol Bailloud, tout petit et presque trop sec, déguste un verri; de Uanyuls au quinquina, h titre préventif. Mes camarades me disent l'énergie, la volonté et l'esprit de suite étonnants sous cette enveloppe sréle: fort Intelligent et très joli causeur, paratt-il. 11 est sans cesse en mouvement de la direction des étapes au port, du port aux magasins, des magasins h l'hôpital, etc. l'artout on rencontre le colonel à pied oif sur un de ses petits chevaux du Natal, toujours aussi alerte, sachant parler aux hommes et aux ofQcierG, allant et Venant la nuit et le jour, aiîrontant les plus dangereux soleils sous un casque où la tête minuscule disparaît. Deux yeux, constamment, luisent d'une curiosité brillante sans cesse chercheuse. Ils ne regardent pas, ils furetlent. Je me fais présenter à lui sans hésiter.
L 'hôpital de campagne n" 1, encore loin d'être achevé, présente un aspect des moins luguhres au milieu du plateau, égayé par la luxuriante frondaison de magoitiques manguiers. Largement aéré, couvert d'une ombre bienfaisante, il a l'avantage inestimable de la proximité de la ville construite au pied de la colline qui le supporte, du voisinage d'un port oi'i sont accumulées des ressources de tout genre dont il aura la première part. Une grande baraque démontable attire d'abord le regard, une baraque Werhljn-Kspitallier, vaste quadrilatère en planches dont les deux grandes faces regardent le nord et le sud, ici la mer. Les deux petits côtés regardent à l'est le llowa, i l'ouest iv. petit fortin des tirailleurs sakalaves, L^levée d'un mètre environ au-
dessus du sol dont la sépare une couche d*air sans cesse renouvelée, elle oiïre à son extrémité occidentale une mince cloison en planches séparant de la grande salle commune un tout petit cabinet, de la contenance de quatre lits, la chambre des offlciers. Tout autour de ce bâtiment principal et dans un rayon très vaste se succèdent des tentes Tollet, de larges tortoises, des tentes coniques, la plupart occupées par des fiévreux déjà en grand nombre, quelques-unes réservées aux divers bureaux et magasins de la formation sanitaire. Les malades les plus graves occupent des couchettes d'hôpital, d'autres des literies complètes avec supportsbrancards, les moins atteints des brancards. Le docteur Fluteau dirige l'hôpital, homme d'une bonté et d'un dévouement irréprochables sous un abord froid, presque glacial; une voix grave, un œil d'acier, des apparences brusques, le verbe franc et sans détour. Mon ancien Beigneux le seconde puissamment dans son rôle de médecin et de consolateur; c'est le fanatique « injecteur de quinine » et avec raison, le soigneux panseur des « blessés de guerre », ces derniers heureureusement rares, les deux turcosd'Andrigana. Comment ferait-on si les fusils des llowas étaient aussi dangereux que leur grand généralTazo? C'est à peine si cet aide précieux peut arriver à bout des nombreuses fonctions qu'il assume. H est à lui seul, pour le moment, le pharmacien et tout le service de garde de Thôpital.
J'entre, le cœur gros, dans ma nouvelle demeure. La salle commune console avec ses fenêtres nombreuses et opposées, ses lits confortables munis d'une immense inousti(iuaire montée sur un haut cadre de bois. Voici le petit cabinet des officiers : l'artilleur Violland, le lieutenant d'infanterie de marine Méra, le
lieutenant du génie Noirot. Ce dernier hospitalisé déjà à Nossi-Cumba, embarqué ensuite pour Majunga vient d'y faire une rechute qui a nécessité i\ne hospitalisation d*urgence. Un lit m'attend déjà tout prêt; à côté une petite table de nuit confortable couverte de journaux laissés par mon prédécesseur. Upe seule fenêtre du côté du nord ; des prières réitérées n'ont pu obtenir de Tartillerie une ouverture du côté de la mer, le règlement s'y opposait. C'est avec grand'peine que fut d'ailleurs élevée la cloison séparant les officiers de la grande salle commune des hommes; si les lits ne se confondent pas, les douleurs, les angoisses et aussi les déceptions sont les mêmes vraisemblablement. Une large véranda fait le tour de la baraque où chacun porte son pliant vers la fin du jour pour contempler le soleil couchant, aspirer la brise du large et suivre le balancement des vagues et des mâts au-dessus de la vague nonchalamment berceuse. Une grande masse immobile, toute blanche, attire souvent nos regards, c'est le Shamrock, repeint à neuf, donnant Thospitalité de ses cabines à Jeanpierre et à Catin. Qui nous eût dit à tous trois, quand nous quittions le 10 mars cette ville de Majunga, bien portants et pleins d'illusions, qu'un mois après nous y reviendrions malades et désabusés? qui eût dit à Cicard qu'il l'abandonnait pour toujours? qui eût pu prévoir que nos tirailleurs y reviendraient si éprouvés physiquement et moralement? Les colis de l'hôpital qu'ils montaient de la plage aux Manguiers pour élever toutes ces constructions, pensaient-ils qu'ils les reverraient de si près et surtout aussitôt sous forme de baraques, de tentes abritant leurs douleurs, leurs délires, leurs agonies ? lis ne croyaient pas à une telle morbidité et aune telle
mortalité et d'autres n'y croyaient pas non plus qui auraient dû le savoir et qui en ont été avertis par les rapports de tous les médecins de marine de l'expédition de Madagascar de 1885. Dix années sufQsaientelles aux organisateurs de la campagne pour oublier cette lamentable page d'histoire ou bien ne l'auraientils jamais connue? Dédain ou ignorance, ils n'en sont pas moins coupables et responsables. Et voilà pourquoi tant de pauvres troupiers déjà souffrent et meurent à rhôpital de Majunga! Que de scènes douloureuses et poignantes! Si l'œil se ferme en une intention aveugle, l'oreille reste sensible forcément, ouverte aux plaintes exhalées sur tous les tons. Gémissements de névralgiques qui pleurent, claquements de dents du frisson envahissant, délires bruyants nés d'illusions terrifiantes, courses précipitées fuyant une hallucination d'épouvante, quintes violentes et prolongées déchirant les bronches, vomissements de flots abondamment heurtés contre les murs ou le plancher, telles sont les manifestations perçues de tous, le jour et la nuit, par l'ouïe émue et péniblement affectée quand le regard s'est détourné avec tristesse d'une syncope, d'une crise convulsive, d'un sommeil comateux, d'une lividité algide presque toujours mortels, de la série lugubre des brancards portés chaque jour au cimetière de Majunga !
Pour distraire les longues heures des journées inquiètes, des visites nombreuses se succèdent à l'hôpital : le capitaine Gatel qui le soir même de mon hospitalisation inattendue, dans une lettre très cordiale me traitait de a lâcheur » et m'adressait les regrets de ses tirailleurs, le lieutenant Bonvalot qui me priait de partager avec mes camarades un excellent ananas,
AU P\yS DE LA rlÈVRE
le coloDel Bailloiid éli^gant diseur, le capituino Morîfl treuil et ses lieutenaats V'altier et Darrëne relevant! par des plats légers et choisis la. rrugalité de notrff^ régime bospitulier, plusieurs ofliciers du is;i'i>ie, le capitiiine Cnuboue. les lieutenants Féot^on et Beigbéder- Camp. le lieutenant de vaisseau Allemand, le charmant commissaire du S/tnmrocl: tous compatissant» J h nos maux, consolateurs de malades épuisés, nulle-T ment désespéré». Ma (idéle ordonnance, Toumi, por-| lée par Daguet vient chaque jour recevoir nos ordre»] et nos commissions. Le général Metzinger, escorté c capitaine Wirbel, monte sourentprendro des nouvelleal de ses soldats et de ses oniclers; le chef de bataillon^ lïelin reste toujours d'une amabilité incomparable, ne nombreux journaux contribuent à nous distraire,] dus à la gracieuseti? des visiteurs, surtout de Valéry,] de Loiseau, des officiers du génie, du capitaine W'iP-H bel, de deux pères jésuites.
Quelijues jours après mon arrivée, Violland encore ' profondément anémié a pris congé de nous, remplacé, sans tarder, un matin par le capitaine Lorbo, des tirailleurs sakalaves, depuis vingt-quatre mois à Diego- , Suarez et atteint d'une anémie Inquiétante. Et surtout ■ qu'on ne se risque pas h lui parler de rapatriement,]^ il tient trop à Taire toute l'expédition. La maladie e dispusera-t-elle ainsi ?
Le bruit court qu'une attaque sera dirigée conlro-l .Maroway vtrs la fin du mois, je ferai tout pour y ao-% compagner nos tirailleurs. C'est le capitaine d'infan-; terie de marine de Fitz-James qui vient nous annoncerl celte nouvelle ; un charmeur, un brave, un modeste,.! .le prie le général Metzinger (je suis en faveur auprès de lui, m'a plusieurs fois répété le capitaine Wirbel) I
138 AU PAYS DK LA FIÉYRK
de vouloir bien plaider la cause de mon exeat auprès du docteur Fluteau, qui se soucie fort peu de me laisser partir pour Maroway. Uq beau matia (quel égoXsme 1 car ma joie est iodéceote auprès de plus malades) le médecîD-cbef lui-même vient m'annoncer, que le 24 je serai autorisé à rejoindre mon corps» à moins d'une recbute sérieuse. Je suis d'ailleurs d'ores et déjà désigné par le générai pour accompagner la compagnie Gatei à l'attaque de Maroway.
C'est dans les derniers jours de mon bospitalisation qu'un visiteur nous raconta l'bistoire du roi Sélim, le vaincu de Mababo. Elle a un côté plaisant, mais un navrant aussi, et il vient de nous. Le général Metzinger, encbanté des résultats de la colonne llabaud, manifesta le débir de faire la connaissance de ce roitelet, vrai cbef des brigands fabavalos et de le recevoir à bord du Primaugucl. Dès que le canot porteur du roi, quittant la plage de Majunga, se mit à nager vers le croiseur décoré de pavillons ilottants, les canons du bâtiment commencèrent à tirer, eu Tbonneur de sa Majesté, les vingt et un coups de canon réglementaires. Sélim, atlolé, croyant à une trabison (il nous jugeait d'après lui) courut se cacber au fond du bateau et malgré tous les propos rassurants des marins, s'y tint blotti, transi d'ellroi, jusqu'à la lin de la salve. Il tremblait en montant récbeile. On rit beaucoup de l'aventure, on en lit des gorges cbaudes. Unand il apprit que là dignité royale seule recevait de telles marques de délérence, son étonneiiient se transforma en un orgueil et une prétention peu comprébensiblv^s à nos yeux, pour lui tout naturels. 11 exigea le salut, bien plus la présentation des armes de nos tirailleurs. 11 ne recommença plus le jour où uu vieux turco^rin*
AU PAYS DK LA FIÈVRK 139
cheux se rebiffa, lui présenta la pointe de sa baïonnette en lui lançant ce seul mot : (( Sauvage ! )) N'est-ce pas là le secret de bien des ambitions, de bien des réputations, de bien des gloires, de bien des tyrannies jusqu'au jour où quelqu'un se décide à ne pas se laisser en imposer ?
Avant de quitter l'hôpital je pus, avec les ofQciers de la formation, me réjouir, un jour où j'avais été invité à leur table, de rentrée en rade du Cachemire^ affrété qui conduisait les éléments complémentaires de l'hôpital n^i. Sur lui était également embarqué le 2" bataillon de notre régiment sous les ordres du commandant Lentonnet que j'avais connu à Laghouat. Je m'en allais, charmé de mes camarades de chambre hélas ! à peine améliorés, ému de l'accueil et de la prévenance de tous les ofQciers de l'hôpital, surtout du docteur Fluteau dont tous garderont le meilleur souvenir. Ils ne pourront pas davantage oublier ces brancards funèbres passant tous les jours en théories longues et silencieuses devant notre unique fenêtre, transportant à leur dernière demeure nos pauvres soldats et parfois nos camarades terrassés par un climat meurtrier, un Uéau inexorable, des fatigues excessives mais dépiorablement stériles, auxquelles ces malheureux ont été inutilement soumis pendant cette courte période d'une saison néfaste. Ah 1 oui, le Buéni, est le cimetière des Européens ; ces deux mois du début de la campagne ont contirmé douloureusement une aflirmation trop exacte. Puisse la saison sèche être moins fatale au gros du corps expéditionnaire qui va, dit-on, arriver en entier dans le courant du mois de mai 1
Fin des Quartiers d'hiver.
(24-30 avril.)
24 avril.
Toumi, de bon matin, me fait dire par un infirmier qu'il m'attend avec « notre cheval ». Congé pris de mes camarades avec une émotion réelle, (ils ont été si bons pour moi I) je descends à Marfotra. Daguet, plus gaillard, porte aisément son cavalier sensiblement réduit de poids. Ohl la chaleureuse poignée de main que me donne, en arrivant, le capitaine Gatel I Nous parlons démon séjour à l'hôpital où il serait venu plus souvent me rendre visite, n'était l'absence de tout ofûcier français à sa compagnie, carCatin et Jeanpierre n'ont pas encore pu quitter le Shamrock. Il appelle Mohamed, le cuisinier indigène qui remplace Cicard, et lui commande un couvert de plus pour le tebib revenu parmi eux. Mohamed accourt, me tend la main et me demande de mes nouvelles. Je me récuse pour ce matin, malgré les instances du capitaine et ses
reproches; il ne iii"en veut plus lorsqu'il Jipproml que-J je déjeune à la compagnie Mortreuil dont il a su liT sollicitude pour le<( S&r des Manguiers ». — Et me voiljt! traversant les mes de Majunga, très animées di5sor-l mais, à la recherche des bureaux de l'état-major. LeJ colonel Andry que je mobstine à appeler « mon com-| mandant " (il vient d'être promu au nouveau grade)] et le capitaine Mirepoix, le cou emmitoullé d'ouate, (f) f a été récemment malade) me dictent mes foDctions, Mon cheval ainsi que celui du capitaine Gatel seront envoyés, dès demain matin sur Maroway par un convoi; personnellement, le 1"' mai, Je serai adjoint à la compagnie Oatel qui empruntera la voie fluviale pour concourir fi l'attaque de Maroway. Un tirailleur, & In. sortie, m'assure que -leanpierre se promène chaque matin sur la plage, .l'y vais. Pas de Jeanpierre, mai» une agitation tumultueuse auprès du wharf qu'uB | banc de corail a empâché Je prolonger jusqu'au mouillage des grands bateaux; des amas de matériel et de J vivres sur la grève; des coolies allant et venant; des j boutres sillonnant la rade; un chaland de mer; plusieurs bâtiments, là depuis quelques jours, non encore J complètement débarqués faute de bras et Trappes de j surestaries; en face le Cachrmir'\ Voici un Decauville où Ir's wagonnets circulent du wharf aux services 1 administratifs et aux baraquements du génie, Thooris, m'apprend-on, est J'aide-major du bataillon I.entonnet, un de mes amis de promotion. Impossible de mettre J
la main
r lui...
Sur le coup de onze heures je gravis péniblement (il | fait tr^s chaud) la colline du Rowa. Déjeuner charmant chez le capitaine Mortreuil , d'une cordialité complète, d'une gaieté quelque peu assombrie chez mes <
hôtes par le regret de ne pas faire partie du corps expéditionnaire. Ils tiennent simplement garnison à Majunga, et s'ils partagent avec leurs hommes les inconvénients du climat et de la fièvre, ils ne peuvent escompter les avantages de la campagne. La lecture des journaux, sur des chaises longues, à l'ombre de superbes bananiers, a bientôt dégénéré, les feuilles échappées des doigts, en une sieste impérieusement, presque fatalement imposée à nos constitutions européennes par l'inexorable climat tropical. Â Marfotra où je descends vers trois heures, le matériel sanitaire du demi -bâtai lion est inspecté et mis en bon ordre. Rien n'y manque. Le capitaine alors m'engage à monter à la terrasse du cercle oii j'ai chance de rencontrer plusieurs camarades connus; nul malade sérieux ne me retient, j'y. vais. Tous les officiers me sont étrangers; pas Tombre de Thooris que je voudrais bien découvrir. Mais voici Jeanpierre qui vient, à son tour, admirer la rade et les rayons verts du soleil couchant. Hélas I quelque peu triste, ennuyé de mauvaises nouvelles récentes sur l'état de santé de sa mère. Pauvre garçon 1 c'est en vain que je m'emploie à le rassurer. Il vient de quitter Thôpitul et rejoint la compagnie dès ce soir.
En ce moment un tirailleur français vient de se présenter et dévisage chaque officier. Je me lève inquiet, il fait un signe d'assentiment. « Monsieur le major, le capitaine m'envoie vous chercher pour le cuisinier qui vient de tomber en convulsions, sans doute un accès pernicieux. » Je cours derrière lui; un nouveau Cicard peut-être ! Dans l'intérieur d'une case, deux vigoureux turcos contiennent Mohamed, la face grimaçante, les poings crispés, la poitrine soulevée à tout instant
dans d'impuissants efTorts de vomissements, une sueur froide sur tout le tronc. Et sans cesse des haut-lccorps, la peau nullement chaude. Mes doigts difficilement introduits jusqu'au fond de la gorge (il mord avec rage I) j'aide à provoquer un rejet ; un flot rouge fortement empuanti d* alcool part en fusée, bientôt suivi de plusieurs autres, puis un ah ! de soulagement, des yeux grands ouverts et surpris, une effusion de larmes mêlées de sanglots. Toute la case empeste Talcool ; les camarades se mettent à rire. « Un accès pernicieux, dit le Français t elle n'est pas mauvaise celle-là, une sale cuite, oui. )) Seul maintenant avec mon malade, je lui fais boire quelques gouttes d'ammoniaque dans un demi-verre d'eau, oh ! quelle grimace ! Instantanément il est dégrisé et se remet à pleurer, en gémissant : (( Tebib, tu es mon père, tu es ran mère ! » Le capitaine à son tour arrive. « Toi aussi, mon capitaine, tu es mon père, tu es ma mère! » Et il ne tarde pas à avouer que, mourant de chaleur, il avait bu beaucoup de vin et pas mal du tafia de la popote. Il jure de ne pas recommencer, il a trop soufiert. On peut l'espérer, car il en est à son premier coup dressai. Il fait bien les choses.
25 avril.
En sortant de la case où vient de se terminer la visite, je vois errer à travers le village un bel aide- major, élégant, très alerte, un nouveau venu, demandant où est rinfirmerie. C'est Thooris, toujours aussi correct qu'au Val-(le-(irAce où lo plus spirituel de nos agrégés, le médecin-major Vatrin, lui avait donné, avec justice, la meilleure « cote d'amour ». Je mets les mains der-
144 AU PAYS. DE LA FltVRK
rière le dos, cachant mon velours et mes galons. Il me ûxe, avant d'entrer, sans me reconnaître, a Adieu, mon cher Thooris, comment vas-tu? — ^Comment c'est toi, Darri? — Moi- môme. » — Nous nous embrassons. Ma barbe monacale, mon air fatigué et vieilli par deux mois de saison hivernale m'ont rendu méconnaissable à ses yeux. Ma voix et mon regard seuls sont restés les mêmes. Lui tout raconter, les difficultés du service et ses exigences, les conditions matérielles auxquelles les hommes et les officiers sont soumis, lui donner quelques conseils pratiques, est de mon devoir, du moins d'une bonne amitié. Il part demain même pour Maroway par la voie de terre avec son bataillon. Ensemble nous nous rendons au wharf pour reconnaître ses colis et les expédier par une corvée au camp de ses tirailleurs. A l'hôpital, le docteur Fluteau nous retient à déjeuner ainsi que le docteur Héchard, du 2* bataillon aussi, rencontré aux Maiii^uiors. Repas des plus agréables où le docteur Lacaze fait le récit de la prise de Mahabo par la colonne Kabaud, dont il était le médecin. Il ne tarit pas d'éloges sur le capitaine, l'esprit de discipline et la courageuse endurance des turcos. A tout instant le tebib de garde est dérangé, pour quelque fiévreux et revient en hochant la tête, escomptant un prochain décès, annonçant un accès grave. Les mourants nombreux appellent les médecins au chevet des malades, les pièces en retard les officiers d'administration h leurs bureaux; aussi les invités ne tardent-ils pas à prendre congé de leurs botes, aimables malgré l'écrasante et triste besogne. Tandis que je conduis à leur camp les deux médecins du deuxième bataillon du régiment d'Algérie, à hauteur du village de Marfotra, un infirmier me prie de venir auprès d'un tirailleur.
Je m'excuse de les quitter. A Tintérieur d'une case un turco p&le, couché par terre, sur le bras droit accoudé, considère avec calme les gouttes successives d'une hémorrhagie nasale. L'imprudent, souffrant de la tête depuis la veille, aurait saigné une grosse partie de la nuit de quatre à sept heures, n'avait pas cru devoir se présenter à la visite, guéri de sa céphalée. Depuis un quart d'heure Thémorrhagie s'est renouvelée. Devant le pouls faible et fuyant, je me décide, après un tamponnement des fosses nasales, à l'adresser à Beigneux, porté sur un brancard, la tête basse. 11 se hâtera de lui faire une injection de sérum salutaire. Dans la compagnie rien de sérieux.
Pendant le diner augmenté du camarade Thooris, invité à la popote jusqu'à son départ retardé d'un jour, des chants monotones et lents s'élèvent tout près de nous, rappelant certains rythmes arabes. Nous approchons. Les Somalis réunis en un groupe compact chantent les louanges du Maître; ils sont musulmans et c'est demain vendredi. Assis, les jambes croisées, plusieurs tiennent de longues cannes à sucre, surmontées de bougies allumées; d'autres dans de modestes boites en étain brillant brûlent des grains jaunes d'encens et de myrrhe. Tous recueillis; quelques-uns les yeux tournés vers le ciel; de plus nombreux fixant les flammes vacillantes; certains extatiques, étrangers atout ce qui n'est pas la parole ou l'idée de Dieu. La cérémonie va ainsi se prolonger pendant des heures; mais nous rentrons. Thooris part demain avec le convoi administratif de son bataillon, commandé par Hrémond et tient à se coucher; nous aussi.
148 AU PAYS DB LA FIÈVaB
ruban de médaille militaire à la boutonnière, d'anr ciens tirailleurs ayant accompli leurs vingt-cinq années de service et garantis de la misère de leurs sous-ordres par une retraite. Impossible de songer à incriminer les fatigues de la traversée. Plusieurs d'entre eux n*auraient pas reçu de nourriture la veille; est-ce par leur propre maladresse ou par négligence ? La chose, si elle est vraie, est regrettable et on aurait dû y parer. Au cantonnement je rencontre Catin, encore bien peu solide, qui désire à tout prix faire Maroway, malgré tous nos conseils dissuasifs. En ville, des oHiciers, des troupiers se croisent dans une lenteur lassée de pus colonial, les pieds lourdement retirés du sable abondant dans les rues. Devant une case habitée par un colon français la curiosité d'un groupe est arrêtée. Un maque apprivoisé, gris de fer, redresse sa queue sous la caresse, se couche sur le dos en étalant un ventre tout blanc^ de ses deux mains antérieures enlace le poignet d'un troupier pour lécher voluptueusement ses doigts. Animal très gracieux, fort intelligent, se roulant en boule, dit-on, quand il a froid, relevant s.i queue de peur qu'elle ne traîne sur la boue ou le sable. Respectés par les habitants de l'île, superstitieux à leur endroit, ces jolis lémuriens descendent souvent de la forêt pour faire un tour de promenade dans l'intérieur du village voisin. Mais il l'aut songer à se séparer, car c'est bientôt l'heure où le canot du Sha7n7'oclc s'apprête à accoster pour ramener à bord les ofliciers descendus à terre dans la journée. Catin part pour le bateau-hôpital.
27 avril.
Fidèle au rendez-vous que m'avait doDué le colonel Oudri, quelques jours avant mon départ d'Alger, je vais lui rendre visite. Il me fait aimablement les honneurs de son salon : une grande pièce aux murs nus ; les sièges remplacés par des cantines et des malles ; le plancher, sans la moindre natte, crevassé par endroits; les fenêtres sans rideaux ni tentures. C*est en même temps sa chambre à coucher; un lit de camp et des objets de toilette disposés sur une caisse ne laissent aucun doute à cet égard. Je lui expose les méfaits de la chaleur et de la fièvre, le nombre sans cesse croissant des indisponibles, les formes souvent graves du paludisme, les marais nombreux et profonds, l'absence de toute route et souvent même de sentier. 11 n'a pas Tair de trop s*alarmer ; c'est un ancien tonkinois qui sans doute en a vu bien d'autres. A table (car il me retient à déjeuner) j'entends raconter la remise des drapeaux à Sathonay, le délire de joie de la population lyonnaise, Taccueil inimaginable fait aux soldats du 200^, Tenthousiasme des petits troupiers français partant pour Madagascar. Malgré moi, je ne puis m'empêcher d'envisager avec effroi le séjour de ces jeunes gens dans ces régions qui éprouvent déjà si durement nos tirailleurs autrement robustes, autrement trempés au point de vue moral, parce que plus âgés et plus expérimentés. Que vont devenir nos fantassins et nos petits chasseurs à pied de France? L'avenir le dira, mais je le vois peu riant. Le capitaine Gatel, invité lui aussi, me déclare un peu pessimiste. Il oublie que ses tirailleurs sont plus résistants.
Pour éloigner ces sombres idées je visite le village;
quelques cases y sool habitées par des indigènes. Dans une cagna jouent plusieurs jeunes femmes sakalaves <\ l'air peu farouche, assises ou étendues sur de mauvaises nattes. De vrais types de négresses, mx formes massives, le nez fortement épaté, les dents très blanches, vêtues d*un simple lamba rayé, les kheveux crépus luisant d'une huile rance, la narine gauche traversée d'un fil métallique soudé à une pièce d'argent» les oreilles ornées d'anneaux en bois noir de refifet le plus disgracieux, du moins pour nous. Imaginez le pertuis minuscule dont sont traversées les oreilles de nos femmes d'Plurope insensiblement augmenté de façon à avoir la grandeur d'une pièce de cinq francs et cet orifice maintenu immensément béant par un anneau noir enchâssé dans la peau, vous aurez une idée de Tœil de bœuf pratiqué dans les lobes de ces dames. Presque toutes fument la pipe ; mon paquet de tabac les réjouit. — En les quittant, je rencontre le capitaine Lavail presque tout à fait revenu à la santé, Catin encore peu ingambe. Au cercle où nous allons nous asseoir sur la terrasse, un planton ne tarde pas h venir me communiquer un pli de la brigade « très urgent ». Ordre m'est donné de faire transporter immédiatement t\ rétat -major tout mon matériel sanitaire, destiné au deuxième bataillon d'Algérie parti pour Maroway sans médicaments. Ils n'ont pu encore être débarqués du Cachemire où j'irai les réclamer demain pour remplacer ceux dont je suis désormais démuni. Pourvu qu'ils ne soient pas à fond de cale et qu'on ne me ses fasse pas trop attendre ! Depuis le 24, lendemain de son arrivée, ses surestaries doivent s'amasser faute de bras, faute de moyens de débarquement, et ce qui est vrai du Cachemire doit l'être
BB doute de tous les autres bateaux, très nombreux^S Brade. Si I'od pouvait ignorer l'insalubrité et l'im- ^ratîcnbîlité du Buéni en eaisoa hivernale, du moins \ aurait-on liù prévuir le débarque ment des homme du chargement. Les marins de la division navale a un OQ deux chalands, que peuvent-ils faire, malgré leur énergie et leur activité opiniâtres ? Nul ne serait surpris que des troupes entières Tussent condamnées à attendre plusieurs jours à bord qu'on puisse les débarquer. Certes tous, ofTiciers, soldats et marins s'ingénient à faire de leur mieux, mais les bras ne rem- Iacent pas le matériel absent; l'ouvrier sans l'outil •te impuissant.
!8 avril.
L'attaque de Maroway est fixée au 2 mai déflnitiv»< J 9Dt et Catin est enchanté d'y prendre part. Il quitta | demain le Shainrocl:, après avoir eu toutes les peines à obtenir son exeat du médecin de l'bApital Ilot- | tant. — A six heures du soir, au cercle ofi m'attend I mon camarade .lulla, de nombreux oTliciers des éta- | pcs et de l'i^tat-major s'extasient devant les elTeti réellement grandioses du soleil couchant sur la mer, | n'ayant pas le moins du monde l'air de se douter des { morts et des malades nombreux que noue vaut celas-
tre merveilleux (qui ne le reconnaîtrait?) mais si
Mte dans les régions tropicales aux liiuropéena qui y exposent de gré ou de force. Interroger ces heu- j bx de la campagne c'est vouloir se faire une idée ronée. singulièrement atténuée, en tout cas. des iditionsdu début d'une expédition coloniale qui s'an- |tace des plus pénibles et dont les déboires jusqu'ici
éprouvés ne sont pas tous imputables au climat, bien s'en faut. Mais voici le docteur Julia (aussitôt je rappelle) suivi d'un lieutenant de cavalerie de haute taille, à l'aspect froid et compassé, vêtu d'un élégant costume cachou d'une nuance très claire, un type d'Anglais très correct. Je salue. « Lieutenant Waddington, » présente mon camarade. Nous nous rendons, quelques instants après, au restaurant marseillais à une table occupée déjà par le docteur Lacaze et un jeune sous-lieutenant de réserve, interprète de la Résidence. Après le repas, Waddington, très aimable la première glace rompue, est obligé de nous quitter. Alors me fut racontée l'odyssée de cet officier d*Aden à Majunga. Il avait été adjoint, en qualité de subrécargue du gouvernement français, accompagné du maréchal des logis Chanzy comme secrétaire, à là mission Lionnel Dècle, explorateur chargé de recruter des conducteurs auxiliaires dans nos possessions d'Obock et de l'Océan Indien. Le recrutement, difficile chez les Somalis et les Abyssins effrayés des fièvres de Madagascar, fut prolongé dans les environs d'Aden grâce aux relations britanniques de M. Dècle, à sa connaissance de la langue anglaise très familière aussi, on s'en doute, au lieutenant français. Une somme très importante aurait été employée sous forme de primes anticipées pour obtenir les adhésions. Au moment où ces derniers enrôlés s'apprêtaient à monter en chaloupe pour gagner le Kilwa mouillé à deux cents mètres environ de la plage, en pleine mer, on mit la main sur eux sous le prétexte de protectorat anglais. Quelques-uns réussirent à rejoindre, peu nombreux, le bâtiment réquisitionné qui reçut ainsi un nombre de convoyeurs sensiblement inférieur à celui qui avait été escompté. Mais là ne s'arrêtèrent
pas les péripéties de cette malheureuse mission. Le capitaine du bord ignorait jusqu'à la direction de Majunga; le fils du lord en fut réduit à interroger la carte et la boussole, devenant lui-même le pilote du transport. Pour comble d*infortune, quelques heures après le départ, une horrible tempête s'élevait, compromettant U marche et la sécurité du bateau, soulevant des récriminations de la part du capitaine, effrayé pour son compte plus peut-être que pour le sort de son navire. Il s'arma d'énergie, il était maître à bord, demanda à rentrer à Aden^cria, menaça; ce fut en vain. Il fat mis aux fers et continua dans la cale des jérémiades dont il ne fut tenu aucun compte. Quelques jours après le Kilwa s'engageait, quoique un peu tard, dans la baie de Bombetoke et jetait l'ancre dans le port de Majunga. Sans tarder, M. Dècle quittait Madagascar.
29 avril.
On fait, à la compagnie, les préparatifs de départ pour après-demain. De rares tirailleurs sont éliminés; mon matériel est là tout neuf, débarqué la veille du Cachemire. Près du wharf où je suis obligé de me rendre, une corvée de turcos attend les colis de Catin que le youyou du Shamrock doit descendre incessamment à terre. Deux heures après, je rencontre la corvée retournant à vide; ce pauvre Catin a eu hier soir un violent accès qui diffère sa sortie. Au dîner
un sergent est assis à la droite du capitaine, le sergent Tuiïreau, invité en Thonneur de la médaille militaire dont il vient d'être décoré, un brave soldat, ancien tonkinois.
154 AU PATS DE LA FlAVRK
30 avril.
Nos tirailleurs trouvent la journée d*uoe longueur désespérante; elle n'en finit plus pour ces impatients, désireux de voir les Ilowas de près, de se mesurer avec eux. A Ambatébé ils leur ont parlé très peu, de très loin et ont surtout vu leurs talons. Un petit coup de torchon, voilà ce qu'ils souhaitent ; eela les consolerait des contre-marches, des demi-tours, des contreordres, des rappels au point de départ et les réconcilierait peut-être avec l'état-major de la brigade. Notre compagnie, soutien d'une compagnie de débarquement de la flotte munie d'un canon de 65 millimètres, partira dès demain matin pour Maroway sur la Betsiboka, puis sur la Maroway pourattaquer de front la place, sous les ordres du commandant Bienaimé. A notre gauche, sur Test, sous la direction du général Metzinger^ le S*' bataillon de tirailleurs et le bataillon malgache (lieutenants-colonels Pognard et Pardes) se réservent la droite de l'ennemi. Quanta notre droite, elle comprendra une seule compagnie (Delbousquet) en ce moment }\ Mahabo, qui, traversant la Betsiboka sur les embarcations. du Gnbès, exécutera un mouvement tournant vers Ambohibary pour tomber sur les derrières de l'ennemi et lui couper sa retraite vers le sud. Admirable combinaison dans sa simplicité, car tous savent que les mouvements tournants assurent souvent la victoire.
Dans la soirée après une dernière visite en ville (il faut espérer qu'on ne rééditera pas le fameux demitour) Bonvalot, Jeanpierre et moi allons demander à dîner au cercle, notre cantine à vivres absente et déjà embarquée. Après le potage, notre jeune camarade.
AU PAÏR I)K LA FIKVRB 155
ris d'un accès de fièvre, est forcé d'nller se coucher. -il comme notre ami Câlin, ôtre obligé de ne pas lonter ft Maroway? IJécidémeat la compagnie liatel î de malheur, .luliu vient me serrer la main quel- [ues instants après ; nous nous reconduisons de Haa à Marfolra, de MarTolra A Majunga jusqu'à deux es du matin. ^ A revoir, Julîa. — A revoir, Di le chance.*
Autour de Ifaroway.
(i"-3 mai.)
A sept heures du matin la compagnie fiatel, forte de cent soixante hommes, est massée sur la grève, attendant l'ordre de s'embarquer. Ij> Primauguet^ la Ilancoy le Lfjnx, peu après commencent à recevoir, dans une lenteur désespérante, nos tirailleurs et notre matériel. Auprès du capitaine de vaisseau Bienaimé ont pris place, sur son croiseur, le colonel Oudri et le capitaine (îatel. Avec le commandant de la colonne du centre le colonel s'entretient, pendant que les sections sur un chaland regagnent leur destination. Personnellement le chef de corps n'appartient pas à la colonne; il prendra plus tard sa place à la tète du régiment d'Algérie encore composé seulement des deux bataillons de turcos. Il suit aujourd'hui le mouvement en (( amateur )). IMus loin, quand la profondeur moindre de la Betsiboka ne permettra plus aux bâtiments de la division navale de continuer à avancer, les marins et ti-
railleurs prendront place sur des embarcations empruntées aux navires en rade. Un détachement reste encoreà terre, sous les ordres du lieutenant Jeanpierre, quand la flottille, l'ancre levée, s'engage dans la rivière. Les turcos impatients ne comprennent rien à cet abandon de leur section, trépignent, murmurent, interrogent les marins du service du port. Us se rassurent quand ils apprennent qu'ils doivent s'embarquer sur le Buénl mouillé en face d'eux. Ils reconnaissent bien la canonnière de Suberbie qu'ils ont aidé à décharger et à charger près du marais d'Ambatolampy de triste mémoire. C'est justice qu'à leur tour ils y soient embarqués. Mais qu'attend-on? Il est onze heures. Enfîn, voici l'aspirant Compagnon qui le commande. Il annonce qu'en raison de la houle son petit bâtiment ne pourra pas démarrer avant deux heures. La section est ainsi condamnée à attendre, en plein soleil, (oht elle saura bien s'abriter dans les magasins de l'administration) que l'état de la mer veuille permettre le départ. Les tirailleurs ne peuvent, une fois de plus, concevoir une telle imprévoyance ou insouciance. Les forcer à venir à la plage à sept heures du matin, les y maintenir jusqu'à onze heures exposés à l'ardeur du soleil et à la réverbération de la mer pour les avertir, alors seulement, qu'on ne pourra démarrer que trois heures plus tard peut-être! Jeanpierre déjà claque des dents et frissonne, il ne peut rester 1;^ ; qu'il passe le confmandement, pour quelques heures, à un sergent et vienne se reposer au restaurant marseillais, sinon y déjeuner. L'accès s'aggrave; il ne tient plus en place, fait les cent pas, désolé de ce contretemps. Il ne peut pas, franchement, aller à Maroway en cet état, passer peut-être la nuit en rivière, etc.. Mal-
gré ses sollicitations^ ses prières, force m'est de l'hospitaliser d'urgence, à regret je Tavoue, autant pour lui que pour moi. Sans doute il va m'en vouloir, malgré sa bonté ; mais n'ai-je pas tout lieu de m'alarmer de cette récidive d*un mal déjà ancien? Ne risque-t-îl pas, en raison d'une tension de corps et d'esprit plus violente dans les jours qui vont suivre, de s'élever à un état grave jusqu'ici inconnu de notre cher camarade et que, dans son désir de gloire, il ne peut ou ne veut soupçonner? Mon devoir n'est-il pas, autant comme ami que médecin, de prévenir un accident que la thérapeutique est trop souvent inapte ou ignorante à guérir? (( Bon courage, Jeanpierre, et prompte guérison. — Adieu, docteur. » Une larme menace à sa paupière quand je lui serre la main. Le re verrou s- nous? Et tandis que seul il gravit, déçu et navré, la grimpette de la ville à l'hôpital des Manguiers, je vais retrouver au port les tirailleurs qui nous attendent avec impatience. Le sergent prendra le commandement de la section. Les turcos commentent avec tristesse l'absence de leur officier, déplorent la maladie de leur lieutenant dont ils aiment la jeunesse si compatissante et si dévouée à ses soldats.
A deux heures l'ancre est levée, le cap vers Mévarana. D'abord violemment secoué par le clapotis de la baie, le Buéni avance sûrement et rapidement ensuite dans la bouche de Manana, le bras le plus oriental de la Betsiboka. Sans tarder il rencontre en pleine rivière les croiseurs à l'ancre, prêts à retourner à Majunga, leurs passagers répartis sur de petites embarcations. A<? liurni navigue de concert avec elles, puis se laisse dépasser. La nuit va tomber quand nous atteignons Mévarana; les chaloupes arrivées avant
AU PAYS DE LA FtF.VBB
nons Bonl déjà au repos, silencieuBes. Sur ta berge, le commandant Bienatmë, escorta de aoq ofricier d'élatmajor, s'entretient avec te capitiiine liatel, sans doute de ses projets d'altaque pour demaJu. Va-t-on débarquer ou passer la nuit en rivière? Compagnon n'en sait pas plus long que mur. .le le prie de vouloir bien accoster et nie débarquer pour rendre compte nu capitaine de t'ho&pitalisation de JeanpJerre. Descendu k terre, j'avance vers le groupe, salue très correclenient, car le chefde lu division navale passp pour très sévère. « Pardon, messieurs. — Qui vous a autorisé à débarquer? — J'ignorais, commandant, qu'on eût défendu de quitter le bord. — Il fallait vous en informer ; que venez-vous faire ici? — Commandant, je descendais pour une question de service et en rendre compte au capitaine (iatel qui aujourd'hui est mon chef direct.
— Mon capitaine, j'ui l'honneur de vous rendre compte qae le lieutenant Jeanpierre aélé hospitalisé d'urgence k Majunga. — En aura-t-il pour longtemps, docteur?
— Probablement, ses nombreuses récidives ne me laissenl pas sans inquiétude. — Tant pis ! pauvre garçon, trop jeune encore celui-là. » Pendant ce court entretien, le capitaine de vaisseau a bêlé un canot et engage ces messieurs à embarquer pour se rendre au Buéni. Nul ne m'invite k en faire autant, .le descends au bord de la berge, hors de moi, bruyamment, pour attirer l'attention du chef de la division. Va-t-il me laisser seul passer la nuit li terre? Et d'une voix décidée, je l'interpelle, le regardant lixement. u Pardon, commanilant, voudrez-vous in'autorîser à embarquer aussi dans votre canot?— Oui, mais vous n'auriez pas dû descendre. ~ Et je réponds un « merci i> des plus secs. Il commande : k Virez de bord, au Suéiii,
allez, nagez. » Derrièro eux je monte l*échellé. Ces messieurs semblent se concerter en grand secret, je in*éloiliïie par politesse vers les officiers indigènes et les tirailleurs. Ceux-ci font leur repas froid : viande de conserve, pains de guerre, vin. La faim ne tarde pas à m'assaillir (car je n'ai guère déjeuné près de Jeaopierre fiévreux) et, privé de tout, même d'an morceau de pain, j'envie la richesse de mes turcos qui s'entraident, partageant leurs ressources, assurés du dévouement des camarades. Et ils mangent avec plaisir, se versent le vin réciproquement, remplissent les bidons dans la rivière. Seul, appuyé dans un coin' contre un sac d'administration, les bras croisés, le regard vague, je songe. Des tirailleurs, en passant devant moi, me parlent de .leanpierre et de Catin, convaincus que je m*isoleet m'attriste en songeante eux. Ils ne se trompent pas tout à fait, mais ils ne peuvent songer que j'ai faim et que je peux manquer de quoi que ce soit. Comme ils m'offriraient avec plaisir la moitié de leur pain, de leur viande, me verseraient à boire naïvement dans leur quart, s'ils savaient la détresse de ma bétel Mais ils ne s'en doutent môme pas; d'ailleurs en face de moi, tout au fond, la table est servie éclatante de la blancheur de la nappe et trois fourchettes brillantes piquent complaisamment dans des assiettes bien garnies. Auprès des trois officiers, Compagnon, cependant maître du bord, remplit les fonctions de maître d'hôtel avec une amabilité et une grâce dont j'éprouve, pour lui, le plus sincère écœurement. Mais j'oubliais qu'il n'était qu'aspirant. Il descend, monte, redescend, remonte de la table i\ la chaufferie. H vient de me faire un signe d'appel du bas de l'escalier; les chefs n'ont pas pu le remarquer. — Mon pauvre docteur, vous devez
avoir faim, je pensais que ces messieurs allaient vous Inviier; je ne suis pas maître à mon bord, vous le voyez. Asseyez-vous là par terre, sur cette couverture, je vais vous apporter moi -même le peu qui nous reste. » Je le remercie de grand cœur. Et là seul à côté du mécanicien, dans la chambre de la machine, un tout petit carré où fume la chaudière en échappées de vapeur d'eau asphyxiante, oCi la pelle à tout instant soulève des poussières épaisses de charbon, le dos glacé par l'air frais du hublot entr'ouvert, je fais un excellent mais bien triste repas. La diversité des plats d'ailleurs exquis, la sollicitude de Compagnon, les attentions du chauffeur eurent du mal h me dérider. Les troupiers étaient-ils donc meilleurs que lesofliciers, plus humains ou dans tous les cas moins dédaigneux entre eux, se secourant en toute circonstance. La camaraderie étaitelle plus prévenante chez les petits?
Sur l'ordre de l'aspirant, la canonnière le Buéni va bientôt s'ébranler. En venant jeter un coup d'œil à la machine, Compagnon m*apprend que nous allons nous arrêter au confluent de la rivière de Maroway et de la Betsiboka. Il me fait apporter un matelas, me souhaite bonne nuit. Je m'enroule dans ma couverture, mais les chocs du piston me maintiennent insomne. Dès que le bateau a stoppé et que les feux de la machine se sont éteints, je réussis à m'endormir; le ffoid de la piôce me réveille à plusieurs reprises ; à côté de moi le mécanicien ronfle consciencieusement. J'en ris, car je n'ai plus faim; il remplace la chaudière devenue muette.
2 mai.
Comme je i'eD avais prié, Compagnon vient me réveiller à cinq heures. Un bidon d*eau de rivière versé par un tirailleur dans les creux rapprochés de la main el un mouchoir sufQsent à une toilette forcément sommaire; les doigts peignent la barbe broussailleuse. Nous voilà parés pour le combat. Â l'arrière du bâtiment le petit groupe de la veille s'est augmenté de quelques personnes. Tous regardent, en silence, droit devant eux dans la direction de Maroway. A quelques mètres sur notre droite, dans une embarcation, un prêtre, coifTé d'un casque cachou, interroge de sa jumelle l'horizon encore brumeux, indique du doigt, fait de grands gestes de tacticien, discute avec de jeunes enseignes. Un militaire en robe t un prêtre admirateur des préparatifs de la guerre, curieux de tuerie et de carnage ! Sa place ne serait-elle pas plutôt auprès des malades et des mourants de son hôpital ? Â l'aide de ma lorgnette je viens de le reconnaître ; c'est l'aumônier de l'hôpital n<> 1, un prêtre séculier de Versailles, si j'ai bien compris, que le président Faure décora à Sathonay des palmes académiques. Il me remet en mémoire le (( petit cun; » Santa-Cruz, très connu dans les provinces basques et qui, dans la guerre carliste de 4875, servait à la fois d'aumônier et de chef militaire dans les bandes de don Carlos. Mais celui-là faisait en plus le coup de feu après avoir donné la communion à ses soldats, troquant le goupillon contre l'escopette.
Le soleil levé depuis quelques instants dissipe maintenant le voile gris étendu dovant nous, la vision devenue plus distincte. Nous sommes en pleine Betsiboka; perpendiculairement au fleuve, la rivière de Maroway
vient se heurter contre lui en un bouillonnement tumultueux. Sur notre gauche, la plaine vaseuse a'élêve | bleotAl en une chaîne de collines de 30 A 4U rattres de hauteur se prolongeant dans le direction du Rowa, nous séparant de la colonne Metzinger qui doit attaquer la droite de l'ennemi par la route de terre. Déjà quelqui-a groupes de l'escadrille, munis de canons-revolvers s'engagent dans la rivière de Maroway prudemment et sans bruit. Sur des embarcations, remorquées par des chaloupesàvapeur, tous les tirailleurs >t'appréte[it & partir h leur tour, lîn coup de canon lonne derrière DOUB. lointain, éclate aussitôt, au pied du itowa, longtemps prolongé par les échos des collines voisines. C'est le Galles qui tire, dit le commandant Bienaimé et il explique h M. Jully le signal convenu, annonçant le départ de notre colonne de droite qui a dû. quittant Ankabolsa, débarquer sur la rive opposée. En voici un second qui éclate à peu près au môme point soulevant un nuage de poussière. Les llowas répondent sans tarder ; h (inli'h attaque A nouveau ; l'artillerie enne- | mie riposte à son tour, et désormais répond coup pour T coup h nos obus. L'advers^iire accepte le combat. Le» I tirailleurs sont bientôt débarqués h hauteur de l'esca- | drille à trois cents métrés i"! peu près du confluent, ' obliquent -"i l'est, vers un petit groupe de cases; la compagnie de débarquement commandi'e par le lieutenant de vaisseau lloques va se mettre h notre droite, sous la direction du commandant Uienaimé. Le village est absolument désert. Dans un petit taillis marécageux où 1 nous allons nous embourber, quelques balles sifUent 1 au-dessus de nus tâtes, cassant des branches aux chutes inolTcnsives. L<> cours d'eau est déjà loin sur notre droite; des coups de canon et des feux de salve s'y
succèdent, indiquant que les bords de la rivière sont défendus et notre escadrille attaquée. Au sortir du taillis nous tombons dans une grande plaine vaseuse; Maroway droit devant nous; h gauche les collines conduisant au Rowa. Le temps est clair; les balles toujours aussi maladroites sifllent au-dessus de nos casques ; sur la gauche le long des pentes, et en avant de nous des fumées épaisses signalent des tireurs proches. Toujours trop haut! décidément ils visent la tête; Toumi à C4Hé de moi répond qu'ils ne visent rien du tout. La compagnie vient de se déployer en tirailleurs, envoyant de temps en temps quelques salves pour balayer le terrain devant elle ; la riposte devient de plus en plus rare, toujours aussi inhabile. Frrrr I en voici une qui a fredonné à hauteur de la tête, aussi près de la mienne que de celle de Périsse qui marche à ma gauche, tout près de moi, i\ me toucher. Tandis que la comjmgnie continue sa marche calme et peu Inquiétée, des détonations nombreuses de canon et des feux de salve éclatent de l'autre côté des collines; c'est la colonne Metzinger, avec la batterie Lavail, qui attaque la droite de l'ennemi avec une vigueur peu commune, à en juger par la répétition rapide des coups; sur le Rowa s'abat une pluie d'obus lancés de la Betsiboka par Ip Gn/trs et qu'on voit très nettement éclater. Le sergent TufîrJliu, notre récent médaillé, se détache de nous en ce momentpouroccuper, avecsa section, un village surmontant un petit mamelon d'où sont partis des coups de feu. Tout en continuant à avancer, je le suis des yeux; les tirailleurs en bon ordre gravissent les pentes sans briller une cartouche. Le village s'est tu, nulle détonation n'arrête la marche de la petite troupe; n'est-ce pas une feinte? les ennemis les attendent sans
doute, de près ils seroot aîsémeot maîtres de cette poignée d*honimes. Ils sont déjà au sommet de la crête, disparaissent au milieu des cases; pas un coup de feu, pas un cri. Les Howas ont pris la fuite. Nos lignes de tirailleurs continuent à avancer, droit devant elles, sur la ville entrevue derrière un rideau de manguiers ; Toumi me prend par la manche et me désigne sur la droite/ derrière nous, des groupes qui courent de la rivière à travers la plaine. Sur les crêtes conduisant au Rowa des indigènes armés, peu nombreux, se mettent à fuir, Larbi est envoyé à leur poursuite. A notre gauche la colonne Metzinger ne tire plus : c'est le signe probable de la déroute de l'ennemi. Les turcos accélèrent la marche, suivant difficilement le capitaine Gatel qui bâte le pas. Voici très distinctes les premières cases; on a hâte d'y arriver, les distances réglementaires désormais non observées. Les balles ennemies, de plus en plus rares, s'obstinent à passer au-dessus de nos têtes. Une lueur subite, à une cinquantaine de mètres en face de nous, brille, presque immédiatement suivie d'un crépitement extraordinaire et bizarre. Pas une chute, pas un cri, pas une plainte, tout le monde debout, à sa place. Halte ! les sections s'arrêtent; avec un ensemble parfait la première ligne de tirailleurs exécute un feu de salve sur quelques fuyards et, En avant! aussitôt repart. Une vingtaine d'indigènes armés se dispersent dans tous les sens. Au milieu du chemin, <\ l'entrée du village, sur un tronc d'arbre, est couchée une pièce de canon très grande, se chargeant par la gueule, la bouche obliquement dirigée vers le ciel. Bien pointée elle eût fait plusieurs victimes, mais la marche rapide des turcos n'a pas laissé le temps de l'abaisser. A vingt mètres devant la compagnie, un dernier groupe, avant
de fuir, exécute un léger feu de salve; un turco s'affaisse à dix pas devant moi. Il montre son aine droite, se plaignant très peu. Tout en haut de la cuisse, sous la peau, une grosse balle Snider, arrêtée dès l'orifice d'entrée et des plus simples à extraire. Plaie Insigai* fiante et unique/aussitôt lavée et pansée provisoirement avec un pansement individuel. Déjà les iurcos fouillent les cases du village, baïonnette au canon; les deux infirmiers sont restés seuls avec le blessé, Toumi laimôme a disparu. Je me précipite au village, désigne les quatre premiers tirailleurs sous la main, leur donne rorJre de prendre un lit sakalave dans une case, (mon matériel n*a pas été débarqué) et de me suivre. Ils aimeraient mieux aller de l'avant avec les camarades que d'être transformés en porteurs. Ils s'exécutent, mais à regret. La compagnie est à trois cents mètres en avant, en cinq minutes ils Tont rejointe. Le village sakalave de Maroway se compose d'habitations en rafia, au milieu de manguiers ; pour le moment toutes sont abandonnées; à côté d'un gros canon couché à terre une mèche achève do brûler, je la fais éteindre; plus loin une vache noire reste encore attachée à un arbre. Nous traversons un joli ruisseau qui descend vers la rivière de Maroway; tout près de lui une vieille femme indigène découvre sans pudeur sa cuisse gauche traversée d'une balle, blessure toute superficielle; près d'une petite tranchée un misérable et sordide makoa pleure à genoux et demande grâce à deux turcos qui le tirent par les oreilles; le capitaine Gatei, rejoint au moment même par- le commandant Hienaimé et le colonel Oudri, lui rend la liberté. Il disparaît à toute vitesse. On entre ensuite dans le villa;,'e indien dont les maisons en pierres ou en briques sont toutes surmon-
ti!es du pavillon de Zanzibar, elles godI i ainsi que leurs haliitunU qui touE obséquieuBement saluent, l'as une remitie dans la ville, les Indiens les auront mises sous clef avec leur argent. Au port où tous se réunissent, près de la maisQu Suberbie, la compagnie de débarquement ne larde pas à rejoindre, le lieutenant de vaisseau Roques en tête. Il est dis heures quarante h ma montre. Le commandant Bienaimé fait improviser un drapeau, monte au Rowa avec quelques marins et arbore le pavillon français. Les clairons sonnent au drapeau, tous saluent. Il est onze heures. Dans un immense hangar de la maison Suberbie le blessé, soigneusement installé sur uu lit d'emprunt en rafia, est pansé h nouveau, malgré l'absence de tout matériel. Les hommes, heureusement, sont porteurs de leurs pansements individuels. Devant la porte d'entrée du b&timeni coule la rivière peu large, les deux rives sont pourvues de tranchées ridicules et d'épaulements enfantins. Ils ont mal défendu l'ennemi qui a résisté fort peu à l'escadrilit: et a fui sans lui faire aucun mal. Contre un mur les hommes sont assis; ils se lèvent pour céder la place aux chefs : le commandant Bienaimé au comble de la joie (il n'a aucun blessé), le colonel Ourlri visiblement enchanté, le capitaine <iatel ravi d'être le premier entré à Maroway avec ses turcùs. Ue tous cùlùs ce n'est qu'une exclamation: Vivent les lirailleursl Vive la 9" ! Le groupe d'ofliciers, embarrassé, interroge du regard, pendant que les tirailleurs déjà s'organisent, font le feu pour bouillir leur café, se forment en escouade, et, sans tarder, ouvrent leurs boites de conserve. Lit nuit en rivière, la marche depuis sept heures, l'émotion de l'attente et de l'iacerlain ont aussi creusé les estomacs des chefs.
Comment s'arranger? Tout près de nous un légionnaire (il n y en a pas encore pourtant dans le corps expéditionnaire) s'avance résolument, ouvre sa musette, en tire un paquet soigneusement enveloppé d'un journal et Tolfre au rolonel Oudri. — Mon colonel, voiri du pain rassis et un peu de viande froide» je ne sais pas s'il y en aura pour tout le monde. — Merci» /iiinnermann, tu vas être notre Providence, tiens-toi à cote de nous et sers tout le monde également. Et le légionnaire ic'est l'ordonnance du colonel) distribue généreusement des tranches forcément réduites que tous accuf.'illent avec un sourire de reconnaissance et de satisfaction, puis discrètement il se dirige, pour faire la même aumùne, vers quelques simples marins (jui le prient du regard. Uuelques instants après il distribue des quarts à chacun de nous, y verse le vin d*un bidon; ncnis ne savons comment le remercier. Je félicite le colonel sur la sympathie qu'il semble avoir inspirée i\ son légionnaire. v( Kn campagne, mon cher docteur, tous; nos hommes s<', ressemblent; il n'en est pas un qui soit capable d'agir autrement que ce bon Ziinmormann. » A leur tour les tirailleurs viennent dépos(M* j\ nos pieds une immense gamelle de campement où frémit enc<>re un <;afé n<ùr au parlum délectant (certainement il y en a pour tout le monde). En qualité de plus jeune j'en fais la distribution î\ mes commensaux, convoque égah*ment les nombreux aspirants, enseignes de l'escadrille et de la compagnie de débarquement qui viennent d'approcher, (le m'est une occasicm de (aire brièvement leur connaissance ; je dis mon nom avant de verser, ils mi» donnent le leur en remerciant, u Daguerre », ditun jeuni^ aspirant. Indiscrètement j'interroge. C'est un Basque, un jeune compa-
KV PAYS DR LA FIÈVHE
pirogue, il levé l'ancre et repart sur Ankaboka, suivi
du Sigurd. Traversée banale, répétitioD de celle de la
veille de la prise de Mitrowny. Les hauteurs de Maha-
bo i-nlrevues sur notre gauche annoncent hîentât l'ap-
prot-'be d'Ankaboka. I.e courant entraîne les bAtimcnts
dans une course rapide, comme s'il eût voulu hâter
l'heure de la reoeonLre de nos camarades, tous réunis
le loag de la berge, averlis saus doute pur la général
de noire déconvenue. En f-ice du lieu de débarquement,
tr Gabi}» se proDIait teinté de blanc, en pleine rivière,
solidement campa au poste qu'il occupe depuis plu-
Bjours etd'oLi il homhardait lellowade Maroway,
Iteinq kilomètres de lui, à vol d'oiseau. La rive droite
t déserte, la gauche Tourmille de turcos etd'offîcierg
lux costumes et casques mieux blanchis (car notre
tailton ignorait, au départ, que l'on diU être velu
1 cachou I. Les uns et les autres enchantés de re-
r des camarades longtemps perdus de vue et de
f raconler leurs exploits i;l aussi leurs misères pas-
Iles, Meurisse cherche plus spûcialemenl lo tebib du
lâchement. Me prenant amicalement le bras, il me
nduil k travers la plainii séparant la Qetsiboka des
miëres cases du village entièrement abrité sous des
mguiers. Tout cet espace, m'apprcnd-il, formait
1 vaste marais quand sur />■ du-'in il vint rejoin-
I, U 12 avril, les compagnies Itabaud et Delbousquet.
ï'I'enlrée du village un poteau indicateur me fait
'nrire : Maroway 5 kilomètres, Marseille 10.000 kilo-
iB. Plus loin devant une grande construction en
jisé, la seule d'ailleurs et occupée par le commandant,
a terrain bien aplani divisé en deux parties égales
I (llel, m'inlriguf ; je n'eus ■|u'i\ lever Ips yeux
Mnr lire sur un placard claué h un pieu : Tennis
club. Il a été installé par les ofûciers du Gabès et les tirailleurs en profitent. Camarades charmants que les marins du croiseur, souligne Meurissfî, commandés par un chef incomparable à tous les points de vue, le commandant Serpette. Le matin douche dans le bateau pour tous les officiers des tirailleurs; de quatre à cinq, parties de tennis, puis apéritif de la marine et delà guerre en un coin charmant où il me conduit, a Vois plutôt, )) et il m'indique un troisième poteau indicateur : Cercle des armées de terre et de mer, au-dessus duquel une flèche sakalave authentique désigne le lieu du rendezvous. Les tirailleurs sontdéjà attablésavec les marins, fraternisant, se tutoyant; ils se connaissent, quelquesuns, depuis plus d^un mois. L'apparition du nouveau venu est saluée d'une ovation générale ; quelques minutes plus tard tous les llollards avaient trouvé le moyen dem'adresser un mot aimable.
Le capitaine (i;itel tient absolument pour ce soir à m'avoir c\ sa table avec Compagnon; ce nous fut l'occasion de le remercier de ses attentions (principalement le relégué de la chaulTerie) et d'admirer la modestie d'un charmant camarade. Ce nous fut aussi un plaisir de l'accompagner jusqu'au port, modeste débarcadère construit de deux pieux immenses et de quelques planches, où il escalada le Buéni dont il était justement fier d'avoir le commandement comme simple aspirant. Ne le méritait-il pas, lui qui avant l'expédition, au risque de sa vie, sous le déguisement de (( chaud'eur de la concession Suberbie, » avait relevé la carte de la rivière? Dès demain il doitfller sur Majunga, à la pcunte du jour. Au lieu d'être concentré à Bévomanga, le bataillon le sera à Ankaboka. Il ne perdra pas au change, semble-t-il.
aB tays de la fièvre 1^3
5 mai.
En compagnie de mon médecin-major enfin retrouvé (c'est en eiïet la première fois que tout le bataillon est réuni) visite est faite à ilnOrmerie. Une grande case assez bien conditionnée avec deux portes seulement pour toute ouverture, qu'il serait facile de mieux aérer par le percement de fenêtres dans l'épaisseur des parois de latanier ; des lits sakalaves, des brancards exhaussés par des pieux en fourche, les paniers médicaux en ordre dans un coin, telle est la formation sanitaire du bataillon. On ne pourrait plus lui demander. Les malades sont tous en subsistance dans une compagnie, les huit inûrmiers assurent le service. Les évacuations sur l'hôpital de Majungasont on ne peut plus faciles sur. les b&timents nombreux qui viennent décharger tous les jours des vivres dans le port, encore à peine esquissé, mais sans doute appelé à une grande extension quand les canonnières et les chalands commandés pour l'expédition (il est surprenant que ce matériel fluvial ne soit pas encore en circulation) seront débarqués et montés. Nui doute que leur rendement ne soit infini ment supérieur à celui de nos convoi s de mulet et qu'ils ne contribuent à assurer le ravitaillement facile et rapide des magasins de vivres qui seront créés le long de la Betsiboka. Le cimetière est assez éloigné du village, hélas !... déjà marqué de plusieurs croix. Bourgeois, me croisant, s'arrête; il m'a encore réservé la moitié de sa case. Sans tarder, Toumi y dispose mon lit et ma cantine, tandis que j'inspecte mon matériel. Quelle n'est pas ma surprise d'y découvrir une bouteille de Champagne ! D'où peut-elle venir? mes paniers ont toujours été ouverts et refermés
devaDt moi. Mais non, une seule fois, le lendemain de Maroway, j'ai confié une clef à Périsse pour me faire apporter quelques étuis de quinine, au moment de notre embarquement pour Révomanga. Il en a profité pour y cacher ce produit volé certainement à Maroway, et je ne peux plus douter. Ce bruit insolite dans le rezde-chaussée de la maison Knott à l'heure du réveil, c'était sans doute le pillage de la cave de l'Anglais; et les dindons, les canards, le porc des marins ! tout cela était vraisemblablement le fruit du vol. Les maisons et les magasins des Indiens fermés et gardés par un homme obstinément debout devant la porte, leur joie très nette de voir partir nos turcos et nos marins, tout cela s'explique. Je le fais appeler immédiatement. (( Malheureux î d'où vient ce Champagne ?oii l'avez-vous pris? car vous n*avez pas de quoi vous payer cette fantaisie et tous les magasins des Indiens étaient fermés à Maroway. C'est le malin de Bévomanga que vous l'avez glissé dans la panier, car il n'y était pas la veille et j'ai constamment les clefs sur moi. Parlez, dites toute la vérité, sans quoi je vous fais punir d'après les règlements ; ne savez-vous pas qu'on n'a pas été autorisé à piller? » Et alors il me raconte la mise à sac de la cave de Knott pendant la nuit par les marins et les turcos durant le sommeil des officiers couchés au premier, la porte soigneusement refermée à leur lever, k Et vous aussi, vous en étiez? — Non, monsieur le major, c'est un tirailleur de la compagnie qui me l'a donnée. » Et avec une incons- 'Cience navrante, il ajoute : «je n'accepterai plus rien ^ de personne ; ce Champagne, je vous l'offre poi" popote. )> 11 est surpris que je le refuse. « Empo' faites-en ce que vous voudrez, mais à la
Biajevous Terai punir sérèremeDl. Teaez-vous
r dit. )> Et je loi donne l'ordre d'ouvrir toutei b ratines, car toutes ont la mêtiie clef et, malgré
;re ses itions, je veux m'assurer que rien d'autru n'a Il y être caché. Je suis tout étonné que les orQciers ^combattants n'aient pas été avertis de ce pillage, car il est inadmissible qu'un sons-ofticier, un caporal n'ait pas pu s'en apercevoir. Voilà comment les chefs sont le plus souvent ignorants des irrégularilés graves ou ion commises par leurs sous-ordres. De mon câté je e conlierai pas mes clefs h qui que ce soit, mânie une X)Dde. Ah ! oui, les Indiens de Maroway doivent Ivoir une haute idée des mœurs des lurcos et des mains français I Les Howas avaient-ils encore celte rai- M>n de faire le vide devant les Vasas ? .\ Majunga la surveillance était trop facile pour qu'en en fit autant, dans les villages a liandonnés on ne trouvait rien. Et —Quelle excuse? Le service de l'Intendance, on ne peut ojeux assuré, les bœufs aisée à se procurer, rien ne e les circonstances alténuantcs pour nostroupiers 'olant et surtout volant si secrètement. Ils savent irt bien qu'ils sont absolument dans leur tort, car nul es'eo est vanté et certainement ne s'en vantera, du loins devant les ofliciers français. — Des cris fréné , des hourras enthousiastes m'arrachent à cpb iB. Des exclamations s'entreiToisent poussées r des voix nombreuses : u Vivent les turcos! Vive /e » Le village est presque désert, tous les tiraiU nirs en masse se sont portés au port, pour acclamer I, (îaôéï reparti pour Majunga et Koasi-Bé, sa mission iMadagascar lerminée. Us cris s'apaisent ; les turcos ; dans la rivière des mAts s'éloi- ■"» vergues des bras agitent des mouchoirs
186 AU PAYS DE LA FltVRE
et des chapeaux de paille. Tous les visages rentrent émus ; les ofQv^iers surtout expriment leur regret des camarades en allés qu*ils souhaitent retrouver un jour. A n*en pas douter, Téloge du Gabès fait la veille par le jeune Meurisse n'était point exagéré; je prends connaissance alors de la chanson a A Ankaboka », adressée un jour par son auteur, le lieutenant d'artillerie Guillemot, cantonné avec notre bataillon, aux officiers du bord : A M. Cannet, second du Gabès. Elucubration d'un bonze fiévreux, air connu A MénUmontant! Couplets sincèrement émus, peut-être un peu réalistes, très vrais. Quoi de plus réel d'ailleurs que la fièvre parmi les membres de l'expédition, du moins jusqu'ici?
A notre popote du bataillon, à l'heure du déjeuner, l'aspirant Compagnon vient me serrer la main une dernière fois ; une dépêche avait retardé jusqu'ici son départ. Tout l'après-midi une tempête des plus violentes dont l'atmosphère fut sensiblement rafraîchie retint dans l'intérieur de leurs cases ou de leurs tentes, bien calfeutrés, ceux qui ne furent pas obligés de travailler au dehors.
0 mai.
Quelques nouveaux cas de fièvre se déclarent dans la journée; le capitaine Servant vient d'être touché à son tour. Dans la soirée le capitaine Vernadet, dont je ne crus pas devoir accepter l'invitation à dtner de si tôt, de peur de froisser mes camarades de popote, me fit servir une excellente tasse de thé, pour m*inciter à la narration des « hauts faits de la prise de Maroway ». A son tour, sur ma demande expresse, il
promit de me raconter la reconnaissance de son détachement de Katsépé à Mahabo décrite dans son journal personnel de campagne, mais à une seule condition : que je viendrais diner demain avec lui.
7 mai.
Un pli du colonel Oudri apprend dans la matinée à notre commandant que, contrairement aux dernières informations, le bataillon ne tardera pas à aller de Tavant. Les officiers, peu confiants en la vraisemblance et l'exécution des communications ofQcielles les plus explicites, attendent les faits, seuls probants. Ils savent, comme tous les hommes, le demi-tour du marais d'Ambatolampy le 13 mars, celui de Miadana le 4 avril, celui de Bévomanga le 3 mai ; ils se rappellent les contre-ordres sans nombre ; quand s'arrêtera la série des contre-temps et des rappels imprévus ? Ordre était donné en même temps de s'emparer de la personne royale de Sélim et de lui interdire Taccès de la rive droite de la Betsiboka ; il y aurait commis plusieurs vols importants de zébus (ceux des deux roitelets sakalaves entre autres sans doute) et capturé deux petites filles qu'il devra rendre immédiatement à leur tribu. Il a cru pouvoir se permettre, depuis sa royauté reconnue par les vingt-et-un coups de canon du Primauguet et les déférences naïves de nos chefs, la continuation de ses exploits de brigand. N'est-il pas un des plus sérieux fournisseurs pour l'instant du corps expéditionnaire auquel il vend ses bœufs plus cher que tout autre d'ailleurs? Il a trop abusé et l'on se décide à réprimer ses déprc^dations et ses rapts, par politique sinon par justice.
Suivant le ddsir du capitaine Yernadct j*allai dincr à sa popote ; cédant au mien, il me lut sa reconnaissance de la rive gauche de la Bctsiboka que je résume ici fidèlement, dans ses principaux traits, avec une secheresse dont son élégance de style ne pourra que s'alarmer. Elle retrace, à côté des difficultés faciles à prévoir de cette petite expédition, toutes dues aux conditions du pays et jamais à la résistance des armes ennemies, certains points des mœurs et du caractère malgaches qu'il a pu saisir dans toute leur originalité. Son carnet prêté ce soir-là garantit l'exactitude du récit.
Le i2 avril, le premier peloton de la compagnie (commandé par de Gouvello) conduit par Bénévent, interprète et chargé du service de renseignements, augmenté du lieutenant d'artillerie Ilegnault, chargé du levé topographiqiie avec le médecin-major Delahousse, le tout, sous les ordres du capitaine Vernadet, s'embarquait sur Ir Lyn.r. Aux 75 tirailleurs, porteurs de deux jours de vivres dans le havre-sac, étaient adjoints 25 convoyeurs somalis conduisant 20 mulets et à qui serait en plus confiée la garde du troupeau qu'on espérait se procurer en route. Parti sur le Lynx à six heures, on débarquait à huit heures à Katsépé. Les habitants, familiarisés avec les blancs de Majunga par de fréquentes relations commerciales, ne firent aucune résistance, ne songèrent pas davantage à fuir. Le village, composé d'une cinquantaine de cases occupées par des Sakalaves, des Makoas, des Comoriens, en fournit quelques-unes au détachement. Un marais formait autour de Katsépé un cercle presque ininterrompu. Il fut décidé que dans l'après-midi une visite serait faite à la reine; elle avait un double but d'al-
■ liance et de transaction commerciale ; le chef de la coi loane désirait acheter quelques bœuTs pour assurer la
Buhsistnnce de son dé lâche ment. Sa Majesté Manalvoua,
jeune personne de 23 ans, d'un teint fortement olivil-
trc, les cheveux épais et frisés isigne de race indiscu-
I table) attendait assise, drapée d'un grand manleiiu
vroug«, les pieds nus, les lèvres épaisses découvrant
I des dents très noires humides d'une chique qu'elle
' était en train de mâcher consciencieusement et dont
elle ne se débarrassa pas à l'approche desofOclers. Au-
tonr d'elle, sept à huit petits négrillons, ses enfants,
I complètement nus, étaient surveillés par la vieille
lëre de la reine, type accompli de sorcière menaçante.
■Cette dernière avait un passé erotique des plus célè-
[breeet beaucoup d'orficiers d'inranlehe de niarinedoi-
Ivent encore garder le souvenir de leurs intiraitûs
■ royales de 1885. Kien d'étonnant à cette maternité ^prolifique dans le pays malgache où la fillette se dé- |barrasee vers 10 ou 12 ans, au plus tard, du lien pesant
jàe la chasteté, désireuse d'être mère le plus tAt possi- ■'Ue. La stérilité en effet passe ici pour une malédiction Idu ciel; la femme est honorée proportionnellement au Inombre de ses enfants, qu'elle soit ou non mariée. ■.D'ailleurs les Malgaches sont essentiellement logiques lavec leurs principes; la femme montre avec orgueil
■ ses enfants, tous naturels et égaux, tous témoignages Hde la protection de Dieu et se fait un devoir de les acrcumuler. Pour une raison non moins fondée, seules Fiée femmes confèrent la noblesse ; l'enfant hérite uni- 'quement des titres et privilèges de sa mère et jamais
de ceux d'un p'Te officiel qui, pour si convaincu qu'il en soit, n'acquiert pas toujours la certitude de sa pa- Urnitë. En cas de divorce des époux, les enfants res-
190 AU PATS DB LA FIAyRB
tent à la mère, (( l'enfant suit le ventre ». Les races et peuples a civilisés )) pensent tout autrement; qui a tort? La reine, veuve depuis quelque temps, oublie ou essaie d'oublier son mari dans les bras d'un jeune Comorien qui gouverne en son nom et nous est franchement hostile. — Dans la soirée, suivant l'usage, la reine fit parvenir au chef de la colonne un petit zébu, à titre de cadeau ; la politesse lui fut rendue en dix pièces de cinq francs qu'elle soupesa, examina attentivement, dans la crainte d'une supercherie. Invitée à vendre quelques bœufs, elle réfléchit longuement, pria d'attendre sa réponse et enfin d'atermoiements en atermoiements déclara n'en pas avoir; son Comorien interrogé apri^s elle en livra six. Il s'en fût peut-être dispensé s'il n'avait été le correspondant du fournisseur de la troupe à Majunga. — Cette journée ne fut signalée que par un incident qui vaut d'être raconté; elle est une preuve, ajoutée à tant d'autres déjà, des imprévoyances qui présid»>rent à l'organisation de la campagne. Les coolies somalis recrutés par la mission Lionnel Dùcle, pour la plupart musulmans, avaient été engagés à certaines conditions. Leur contrat portait exclusion de graisse et en revanche distribution de dattes et de beurre dans un pays où ces deux produits sont inconnus. On y trouve en effet des bœufs, mais jamais de vaches. La reine de Tananarive les accapare de façon à ne pas permettre, en dehors de son royaume, la reproduction des zébus et ainsi s'assurer leur exportation à la Réunion, Maurice, etc.. Le capitaine ût taire leur courroux quelque peu légitime en augmentant leur ration de viande qui fut portée au taux de celle des turcos.
Le 13, le guide, un Comorien qui avait fourni à l'état-
major les renseignements les plus précis, assurait-il, déclara ne plus s'y reconnaître. On dut recourir à un vieillard du pays, d'apparente bonne volonté, qui avait parcouru la région tout enfant, quelque cinquante ans auparavant. Rien de surprenant à cette absence de guide sérieux, le voyage de Katsépé à Kandrani s'effectuant toujours par eau. Le marais, praticable seulement aux eaux basses, ne permit de partir qu*àneuf heures et demie du matin. Le peu de solidité de son fond fangeux et mouvant exigea cinq ou six fascinages et le débàtement des mulets dont les colis furent transportés à dos d*homme, par les Somalis, au milieu d'une chaleur torride. Puis ce furent d'épais fourrés où le passage dût être frayé à coups de serpe. Une longue halte, prolongée de midi à quatre heures, permit alors de s'engager dans de nouveaux marécages et à travers une forêt touffue où l'on fut obligé de créer une piste sur plus de i500 mètres. A six heures le bivouac était dressé aux abords de la mare de Balemboky. Dans le double but de s'éclairer et d'éloigner les caïmans très nombreux, le feu fut mis à une vingtaine de lataniers, flambeaux peu ordinaires, utiles autant que féeriques.
Le 14, la marche était reprise à cinq heures du matin. Ce fut encore une série de marais, des arroyos exigeant la construction de plusieurs ponceaux, de radeaux, travaux auxquels les Somalis s'adonnèrent de toute leur énergie, fournissant une somme de travail bien supérieure à celle des tirailleurs. Ils furent pour le capitaine des auxiliaires précieux et même dévoués, qu'il traita avec tous les ménagements d*orgueil dus à une race d*hommes libres et fiers à leur façon. Je fus enchanté de l'appréciation du capitaine Yernadet, dont
192 AU PATS DE LA FIÈTRI
je savais Tesprit juste et impartial ; pour ma part, j'avais entendu exprimer beaucoup de mécontentements à leur endroit i\ Majunga. Peut-être là-bQs en avait-on usé trop légèrement ou plutôt trop lourdement à leur endroit. Ce même jour les zébus se dispersèrent et prirent la fuite; ils se mirent à leur poursuite et les ramenèrent tous. La traversée ;\ marée basse de la rivière d*Ambatolafia exécutée sur des affleurements de coraux, t\ travers des palétuviers, le passage d'un estuaire de 600 mètres environ terminèrent l'étape.
La journée du 15 avril fut marquée d'un accident heureusement sans conséquence, un incendie dans une plaine couverte de hautes herbes, dû sans doute à un fumeur imprudent. Le terrain perdait sa monotonie plate; les marécages devenaient moins nombreux, plus praticables; des bouquets de bois succédaient k de hautes herbes. A midi le détachement traversait la petite rivière claire d'Andrebo dévalant sous des rafias et bivouaquait sur la rive. Tous y prirent dans la soirée le bain le plus agréable i\ l'abri de toute indiscrétion étrangère, car depuis Katsépc pas une figure humaine n'avait été rencontrée; des boas, des caïmans constituaient les seuls êtres vivants aperçus. Le repas invariable de zébu, julienne, pain de guerre s'agrémenta ce jour-l;\ d'une exquise salade de rafia. Arbre des plus utiles dont le tronc sert à la construction des canes que ses feuilles ensuite recouvrent, dont les jeunes pousses fournissent des liens, dont les fibres servent à la confection des nattes, alors que son sommet procure, au choix, une salade délicieuse ou un excellent légunu\ Avec le llavanola producteur d'une boisson fraîche, c'est un des u arbres du voyageur » les plus appréciables.
Les (lifdcullps, le 16, Turenl d'un ordre loul nouveau. A la descente d'un ravin aux flancs très escarpes aménagé la veille, une ralaise haute de 60 mètres, se dressait (Ambondrobé). Montée des plus pénibles, tout en construisant la rampe, qui conduisît ft un sommet d'où le marais s'étendait à perte de vue. Pour la descente une nouvelle rampe dut être faite que les animaux franchirent h mi-charge, conduits avec une prudence de tous les instants gr&ce à laquelle tout accident tut évité. Progression tente ilravers le marais: puis la colonne s'engagea dans de hautes herbes épineuses de deux mètres, frayant, à coups de serpu, une voie des plus difficiles aux animaux qui la passèrent en ligne oitlique. Les escarpements d'Antsirany franchis, le détachement fixa le bivouac, non loin du village howa d'Antsirasira aux cases abandonnées, présentant les vestiges d'une ancienne exploitation de salines. De cinq heures et demie ii midi l'on avait couvert, en tout, huit kilomètres à peine. On aperçut ce jour-li\ quelques Sakalaves prenant la fuite; au bord d'un tout petit ruisseau on avait également remarqué un de ces petits monuments (quel mot exa- I géré!) parlots rencontrés en pays malgache et oùquel- L ques voyageurs ont cru voir un hommage à la Divinité. I II consiste en une potence triangulaire surmontée d'une ^ tête de zébu toujours fortement encornée et tenant
* entre ses pieds deux grosses pierres heurtées par les eaux. Les immenses solitudes qui venaient d'être parcourues étaient réservées i"» de nombreux troupeaux
* de bœufs, propriété de la cour d'I^myrne et de la couronne, paissant en liberté, tels les méhara (lane les dunes sahariennes, rassemblés une fois par an afm de marquer les jeunes veaux à la cuisse du chiffre de leur
propriétaire et d'expédier les plus beaux à Tanaaarive. La faim pousse parfois les Sakalaves à donner la chasse à ces bœufs sauvages, le lazzo remplacé par la sagaie. On fait alors force festins avec les parties comestibles, malaisées à transporter, que Ton dévore sur place; la viande est ensuite découpée en longues lanières que chacun emporte dans sa famille. Mais avant d'abandonner ce lieu de délices, les satisfaits y élèvent un petit monument. Plutôt qu'un hommage à la Divinité ne serait-ce pas la reconnaissance au bienfaiteur qui est peut-être plus souvent ici ranimai à bosse que l'homme, ou simplement le souvenir matérialisé d'une (( bonne partie » que l'on retrouvera avec plaisir? Cette interprétation n'est-elle pas plus naturelle et plus vraisemblable, quand on sait les circonstances de cette édification sans doute nullement symbolique ni mystique?
Le 19, à l'heure coutumière, la colonne repartait, décidée à atteindre dans la journée Kandrany, résidence de la reine N'galla et du roi Sélim, capitale du Buéni occidental. Voyage encore pénible à travers des palétuviers, dans des terrains fangeux inondés aux grandes marées, les mulets souvent déchargés, les colis portés à dos d'homme. A dix heures le détachement pataugeait, sous un soleil de plomb, dans un vaste marais aux exhalaisons fétides où les deux premiers mulets venaient de s'embourber, incapables d'un effort. Enfoncés dans la vase jusqu'aux aisselles, tirailleurs et Somalis rivalisaient de bonne volonté, les bétes déchargées, pour effectuer h bras le passage des vivres jusqu'à la berge opposée. En face, nonchalamment étendu sur une chaise à porteurs, à l*abri d'une ombrelle, la tête ceinte d'une couronne de coquillages,
emblème de rhomme libre, entouré de nombreux guerriers sakalaves munis de fusils à pierre, un homme souriait d'un air narquois : le roi Sélim. Indignés sous l'insulte et l'affront, les tirailleurs redoublèrent d'énergie; en quelques minutes hommes, animaux, bagages avaient traversé le marais et se rangeaient sous les yeux étonnés du roi. Au même moment, M. JuUy, architecte de la Résidence, adjoint au corps expéditionnaire, se présentait porteur d'un contreordre du général Metzinger. La route suivie par la colonne avait été jugée trop mauvaise pour être poursuivie, il fallait en chercher une autre. A Majunga on avait jugé la reconnaissance embourbée dans quelque marais, on était loin de croire qu'elle fût si avancée. Le rappel arrivait trop tard pour être mis à exécution ; une reconnaissance serait opérée demain pour étudier la possibilité de la piste signalée par M. JuUy. Keculer sembla au capitaine du plus fÀcheux effet, ce demi-tour pouvait être une faute politique et risquait d'augmenter la fatigue d*hommes déjà exténués pour un résultat a priori douteux et que l'incertitude des renseignements recueillis à Majunga par l'état-major de la brigade permettait de croire au moins problématique. Les ofûciers consultés furent du même avis, les tirailleurs promirent de tenter un dernier effort ; ils ne refusaient rien à leurs officiers, s'en reportaient à eux entièrement. Après trois nouvelles heures de marche pénible par forêts et marais la colonne arrivait à Kandrany à une heure et demie, à bout de forces, n'ayant rien mangé depuis la veille, satisfaite d'avoir montré aux indigènesdu pays que les turcos pouvaient passer partout. Le bivouac établi à quelques centaines de mètres à l'ouest du village, on se préparait à dé-
AU PAYS ne LA FIEVRE
jeûner quand des chœurs de f.^mines se firent entendre. Le momenl t-tail mal choisi. La reine N'galla et le roi Séliin, la première grande souveraine de la région, d<!siraieDt palabrer avec les Vasas. Il leur fut répondu que visite leur eerait Taite après le repas. Vingt des plus beaux tirailleurs mettent ordre à leur toilette, prâts à escorter leure officiera et ii leur faire honneur. A l'heure dite, le capitaine Vernadet, suivi da ses odiciers, escorté de ses lurcos, baïonnette au canon, s'avance sans rire. Obi le beau coopd'œill Au premier plan la vieille reine, drapée dans un grand manteau rouge, assise sur un trâne très élevé, domine toute l'assembk^e; à ses pieds une cinquantaine de femmes, quelques-unes très belles, émergent de vêtements aux couleurs vives, chantant sur un mode très doux un hymne triomphal ; en demi-cercle le conseil des vieillards, les guerriers superbes; pour fond du tableau la végétation luxuriante de ces régions et jetant sur tout cela un éclat incomparable, le plus brillant soleil qu'il soit possible d'imaginer. Le chef de la colonne serre la main de la vieille souveraine et va prendre place, sur une chaise, en face d'elle. Tous les autres assistants, même le roi Sélim, étaient assis sur des nattes, les oUlciers sur des caisses à pétroles. Alors commença la palabre, longue conférence piirfois dénuée d'intérêt, où se délecta la loquacité nègre, et que l'interprète Dénévent subit avec un courage digne d'éloges. 11 parlait au nom de tous (et pour cause); de la part du général Metzinger il promit ensuite au roi une pension annuelle de quinze cents francs et vingt-cinq fusils à pierre, à la condition que les Sakalaves soumis à son autorité procureraient des vivreset des guides au corps expéditionnaire. C'était, semblera- t-il, chèrement ache-
It *C FAYS DE L» FIÈVRE
ter une aiJe probléuialiquc ; maïs les Sakntavfl~< et flous- mêmes avions encore présent à l'esprit le souvenir lamentnble de 18K5. où plus de dix raille des leurs payèrent de la vie le concours ou môme simplement les témoignages de sympathie qu'ils avuient cru de-
»voîr nous procurer, duns l'espoir que notre victoire les soustrairait au joug de l'oppression howa. Four décider Sélim et ses guerriers il ne fallut rien moins que la promesse ferme du général de faire rechercher la cassette contenant les reliques du fondateur de la dynastie dont les descendants régnent encore en pays
Isakalave, cassette précieuse (les Malgaches ont le culte des morts) enlevée par les Howas à leur départ :4e Majunga. Ces reliques consistent dans les ongles, {es sourcils et quelques mèches de la barbe de leur -premier ancêtre. Le général aurait, leur affirme Béné- Tent, fait déjà l'impossible pour la retrouver et olfert mille francs il qui la rapporterait. On se sépara fort avant dans la soirée, avec des démonstrations amicales, apparemment enchantés de part et d'autre. Suivant l'usage, une case des plus hospitalières fut offerte au
1 capitaine. Il préféra s'en passer et laissa Jouir de cet hommage un oHicier de la reconnaissance, garçon, lihre et juge de ses faveurs. La nuit depuis quelques instants venait d'étendre son voile noir sur la terre malgache ; l'union des deux peuples amis se scella une seconde fois. Dans cinquante ans la France peut-être comptera un général mul&tre conçu ft Kandrany le 17 ^STril t8<Jli.
Scrupuleux observateur des ordres donnés, pendant [ que sa troupe se reposait en séjour, le capitaine Verl'nadet, le 18, avec les lieutenants llegnault et Uéné- I vent portéa» corauie lui, en ûlanzane, exécutait une
AU PAVS DE LA FiftVHE
.iBsance dans lu direction d'AacIranobe. La piste signalée psr Jully et reconamandée par le ^ént^r»! Metzinger dans son contre-ordre, pouvait, en dépit de toutes les invr^iseniblanceB. être praticable. Iléins! elle ne valait pas mieiixque celle suivie par la colonne; pour plaire au clier on ne pouvait mentir h la réalité et surmener des hommes déjà inutilement éprouvés. A sept heures du soir la reconnaissance rentrait au bivouac, chargée d'une déception nouvelle, d'ailleurs prévue par tous. A son arrivée, le capitaine constatait avec regret que le pain qu'on venait de lui faire parvenir de Majunga, était complètement moisi. Un convoi de dix mulets, sous les ordres du sergent-major Renard l'tail all(^,dans la journée, chercher deus jours devivrefiàAmpamena,portde Kandrnny distantde neuf kilomètres. Il avait rapporté aussi les vingt-cinq fusils à pierre destinés au roi Séllm. — Dans la soirée la reine N'gatia, vieille asthmatique di; soixante-dix ans avait appelé le médecin et lui avait demandé un reconstituant ; elle avalaavec foi une pilule de quinine. — Sélim, invité àfournir pour le lendemain des guides et des bœufs qui lui seraient payée, cela va sans dire, fit répondre qu'il n'avait ni les unsn lies autres. Lecapitainele prévintqu'il le prendrait lui, roi, comme guideel qu'il saurait bien se procurer des bœufs ; il promit de fournir toutce qu'on lui demanderait.il devait trouver cet accueil toutdilférenl de celui de nos grands chefs h bord du Prhntutt/uel , Le capitaine manifesta le désir de voir ses danseuses. — Ce sera pour ce soir, mais tu leur donneras du lalia. L'offre fut acceptée cl remise faite de vingt francs li Sélim qui, en roi avisé, se chargea de tout, rhum et danseuses. Vers huit heures, Sélim, coiffé d'un bonnet de coton et passable-
ment gris suivant son habitude (ô majesté !) vint chercher les spectateurs. Auparavant il voulut entendre le clairon qui se mit à jouer, sur autorisation, les sonneries les plus vibrantes; tous les noirs (Sakalaves et Somalis) sont enchantés. A la lueur d*un modeste lumignon on arrive au théâtre de la fête. Tout le monde est là : d'un côté les guerriers armés de fusils à pierre ou de la sagaie traditionnelle ; de l'autre les femmes, en groupe, dans une pénombre suggestive, couvertes d'un pagne rayé de la moitié de la poitrine aux chevilles, toutes assises, laissant souvent (oh ! sans le vouloir) tomber vers la ceinture ce manteau insuffisant de la pudeur. La pudeur est affaire de latitude. Sur un ton très doux mais monotone, d*un rythme lent, en un ensemble parfait, elles chantent. « Le Français est venu — c'est notre ami =— il a donné du rhum — le Sakalave est courageux, etc.. » De temps en temps, deux danseuses se lèvent, se placent devant le groupe des officiers, exécutent un piétinement rapide, tandis que les bras se meuvent en un gracieux balancement, le corps chaste de toute secousse désordonnée, puis vont se rasseoir. Le rhum sans cesse circule, coule sans trêve ni repos et la représentation se continue sur cette note insipide, grotesque. A plusieurs reprises, titubant et roulant, Sélim vient rappeler au capitaine la fameuse cassette; après chaque réponse il s'empresse d'aller l'oublier dans l'amnésie de l'alcool stupéfiant. Enfin ! vers dix heures tous les invités prennent congé do a Sa Majesté » noire, écœurés la plupart de cette soirée absurde. Et maintenant sans doute la vraie fête va commencer pour les guerriers et les danseuses, dégagée de toute contrainte, à la hauteur de toutes les licences, jusqu'à extinction...
du rhum. La chose est des plus naturelles et des plus , rigoureusement obligatoires dans un pays où la ma* ternité est sainte et doit attirer les bénédictions célestes. Tout est affaire de convention, d'éducation ou de religion, comme dans bien des milieux sociaux ci* vilisés. Ici du moins les principes sont scrupuleusement observés.
Le point ultime assigné à la reconnaissance était Mahabo; les vingt-trois kilomètres qu*il lui restait à parcourir furent exécutés en trois jours, avec deux guides de Sélim, du roi Sélim Ce fut encore un voyage pénible à travers des forêts où l'on dut créer des passages, par des marais importants couverts de palétuviers aux multiples racines, dans des arroyos exigeant la construction de ponceaux en rondins pendant des heures et dans Tun desquels faillit se noyer le cheval du m(*decin. La rivière d'Antrangabity, profonde de deux mètres, au courant rapide, fut traversée à la nage par la colonne ; des radeaux en rafias et en herbes durent être établis à plusieurs reprises pour permettre le passage des animaux. Enfin le 22 avril, à huit heures du soir, la colonne arriva au Rowa de Mahabo.
L'heureux résultat de cette reconnaissance fut peutêtre de prouver aux Sakalaves la valeur de nos soldats; en revanche, elle avait démontré Timpossibilité de la voie étudiée, avait condamné la colonne pendant trois jours à la demi-ration pour les petits-vivres, au quart de ration pour le biscuit; elle avait enfin coûté à la compagnie quarante évacuations en dix jours sur les soixante-quinze tirailleurs qui y avaient pris part; tous, j\ l'exception de six, avaient présenté des accès de fièvre à plusieurs reprises.
A minuit, ce soir-là, je prenais congé de mon nar-
rateur, emportant ses nutes pour les ajouter aui mieDDes et leur adjoindre un supplément bien plus iol^resaoul. Elles ilonDenl l'idée la plus exacte des dif- Ik'ultds matérielles auxquelles ont été en butte les premières troupes du corps expéilitionnaire, mais aussi (le l'énergie et du dévouement qu'elles ont mis au service des chefs aimés qui partageaient leurs souffrances et leurs déceptions.
Quelques tirailleurs du la comimgnie (iatel présentent des accès assez graves, les autres compagnies n'eu sont guère plus indemnes. Mal^^ré le frisson qui m'envahit, j'assiste au déjeuner que m'olTre la compagnie Delbousquet, sans pouvoir garder longtemps mon repas. Les camarades viennent nous y retrouver. Causerie plutôt navrante; nul ne peut s'expliquer l'envoi si prématuré du bataillon pendant les pluies de la saison hivernale qui ont duré jusqu'à mi-avril, l'imprévision des difficultés du débarquement, l'ignorance de l'impraticabilité du pays pendant deux mois où l'on ne pouvait aller de l'avant, distrait seulement pur des reconnaissances anodines qui étaient un surcroît de fatigues presque toujours inutiles (Ambatolampy, la reconnaissance de Kalsépé à Kandrany; par des attaques suivies de retours en arrière, las postes abandonnés à l'ennemi après les lui avoir pris, (Andrigana, Ambatébé, Miadana) par des marches horribles oQ les hommes contractaient des lièvres graves réduisant les elTectiTs de moitié en quelques jours; par des ordres du jour pumpeux pour célébrer des victoires « importantes Il comme celle de Maroway où l'on comptait un
tué et cinq blessés. Débardeurs, terrassiers, plongeurs d'arroyos et de marais, tels étaient jusqu'ici les tirailleurs, les sapeurs et les artilleurs, et à quel prix, surtout pour les Français! Le bataillon avait été sacriûé pour préparer le succès du « régiment électoral », le SOC et du (( 40' supérieur », les chasseurs à pied; Equant aux turcos, décimés par Thivernage ils risquaient de n'être plus capables d'un grand effort si l'état sanitaire allait s'aggravant, et nul ne leur saurait peut-être gré de leurs dures épreuves. Pourquoi les maintenait-on encore en ce moment dans ces régions malsaines, s'il est vrai que les hauts plateaux de l'Ile sont moins meurtriers ? et pourquoi les laissait-on mourir surplace de fièvre et d'inaction, alors que la saison sècbe était arrivée depuis près d'un mois et que Tennemi n'opposait aucune résistance sérieuse? Le corps expéditionnaire en entier allait arriver dans le courant de mai ; comment allait-on nourrir tout ce monde si Ton occupait des postes autres que ceux du bord de la rivière? Il faudrait créer une route carrossable pour les voitures Lefebvre et la nature du terrain laissait à prévoir quelles seraient encore les forces, les énergies, les vies dépensées. Ces propos des camarades peutêtre peignaient-ils l'avenir trop sombre, une chose en tout cas était exacte c'est que la fièvre continuait son œuvre; ;\ l'instant même le D"^ Delahousse avait été appelé auprès d'un artilleur tombé en plein coma à l'ombre d'un manguier.
0 mai.
Au dîner (car la fièvre m'a retenu couché toute la journée) Bonvalot, revenu de Majunga, nous apprend
l'arrivée du général en chef depuis le 6, après une escale à Nossi-Cumba, son désappointement en constatant rinsufûsance des moyens de débarquement et l'arrêt de la construction du wharf qu'un banc de corail a empêché de prolonger sufûsamment pour que les grands b&timents pussent y accoster. Il aurait été désagréablement surpris de l'encombrement de l'hôpital n" i, de voir les fiévreux mourir pu agoniser au milieu de leurs camarades. Etonné qu'on n'eût pas dépassé Maroway il allait donner Tordre, sans tarder, aux troupesdéjà surplace, augmentées de la légion, du 40^ chasseurs et du 200*" prochainement débarqués, de gagner Suberbievilie où les canonnières apporteraient sans cesse, en même temps que les voitures Lefebvre, des approvisionnements pour y constituer un centre important de ravitaillement. Toutes les troupes seraient employées à la construction de la route déjà commencée par le génie. Il fallait déblayer le terrain et aller de l'avant pour permettre à la brigade Voyron, qui serait arrivée, presque entière, pour la fin du mois, de s'échelonner derrière la brigade Metzinger et de concourir, dès son débarquement, aux travaux de terrassement. Il voudrait nous voir arriver à Suberbievilie pour la fin du mois; je doute que les 160 kilomètres qui nous en séparent puissent être si rapidement parcourus. En tout cas, en saison hivernale, il eût été impossible de le faire, absolument impossible et, si le général en chef avait été sur place à cette époque, il aurait pu être surpris, au contraire, que les premières troupes arrivées, avec les moyens dont elles disposaient, en eussent déjà fait autaqj.. Avec les ressources en son pouvoir, l'état des marais, le général Metzinger ne pouvait faire avancer plus loin sa brigade.
10 mui.
Visiblement déconcerté par l'acuité anormale de mon accès, le D' Delahousse me propose ane évacuation sur l'hôpital deMajunga;je résiste, avec succès, à ce projet de nouveau demi -tour. De nombreux camarades alarmés viennent tout le jour me faire visite. Je demande des nouvelles de l'artilleur, il vient de mourir. Bourgeois, à l'heure du dîner m'apporte un bouillon que je bois avec plaisir, ayant ensuite la politesse de ne pas le rendre. Meurisse vient fraternellement se réjouir avec moi de ma nouvelle politique conservatrice.
11 mai.
N'était une faiblesse inimaginable de mes jambes, je me croirais très bien et pourrais assister aux funérailles du pauvre artilleur. Dans l'après-midi un lieutenant du génie vient installer tout près de notre case un appareil de télégraphie optique communiquant avec Marowayoù est installée la brigade. Sans tarder, un ordre parvient au commandant, annulant les instructions antérieures. Dès que le Bucni actuellement en réparation à Majunga aura touché à Ankaboka, il en avertira Maroway. Toute la soirée le clavier frappe des points et des traits; de petites feuilles jaunes, sans discontinuer, nous exaspèrent par leur contenu rarement précis.
12 mai.
De mes fatigues récentes rien ne semble subsister. A huit heures du matin nous recevons, sans y prêter attention, la visite du fameux roi Sélim, l'air hum-
|jle et tout pt-nauii. I,e général en chef que l'on dit très dur a dû lui laver la téli>; adieu les vols de bœufs et les rapts de fillettesl l'cndant le dîner, une dépêche nécessite la présence de l'adjudant de bataillon. i( Avcnati ! Avenuti I » «.-lanie le commandnnt. Ilien ne r<;poDd, rien ne vient. Le mallieureux scribe, surmené ilepuis l'installation de la télégraphie optique, a àA aller se reposer un instant sans duute, loin de tout regard indiscret. On le cherche partout. Il arrive au bout d'un quart d'heure. « Où étiez-vous, adjudant? — A la pèche aux ca'imans, mon commandant. » Toute la table part d'un éclat de rire devant le calme de cette réponse. Très correct, l'adjudi^nl n'a pus bronché. Au port l'un va voir lu Rimeuse pèche. A l'extrémité d'un câble un morceau de bnisfusiforme est lié, que déguise un morceau de viiinde savamment licelë. A chaque chute de l'appareil les cnïmane, devinables malgré la nuit, diins le remous do l'eau qu'ils déplacent, approchent en nombre. Il est ramené sans prise, mais toujours privé de son app&t. Au bout d'une heure de ce manège, on renonce k se livrer plus longtemps en pflture aux moustiques, trj^s abondants sur le bord de la rivière et toujours aussi acharnés que par le passé & notre poursuite.
i:) mui.
L'inaction commence à énerver officiers et soldats, d'autant plus que la morbidité du bataillon n'en L^proure aucune atténuation et que sans doute il en sera de même dans tout le Buéni, qu'on y circule ou qu'on y statiiinne. Malades pournialades. les turcos voudraient du moins voir du pays et plus encore se mesurer avec r là
206 AU l'AYS DE LA FlÈVKE
les llowas. Dans la soirée les tirailleurs lavent prudemment leurs vêlements de toile sur le bord de la rivière en vue de la cérémonie de demain matin, la remise de la médaille mililaire à un adjudant et au sergent Tuiïreau. Leurs yeux ne quittent pas l'eau du fleuve, car tout récemment un de leurs camarades y ayant jeté son bidon pour y puiser de Teau, Tavait vu disparaître en une violente secousse, happé par un caïman. Pendant le dîner une dépêche prescrit de laisser les malades à Ankaboka avec Taide-major et la section Meracchi, lors du départ très prochain du bataillon pour Marolambo. Derrière notre popote, celle du capitaine llabaud, dont font partie aussi les lieutenants Bénévent et <iuillemot. chante sous un manguier la chanson (( A Ankaboka. » Elle ne la chantera peut-être pas longtemps dans les lieux où elle est née.
14 mai.
Toute la matinée des ordres et des notes pleuvent au bataillon, faisant pressentir les départs successifs, prochains, de ses unités. Aussi la revue de remise des décorations ne Iralne-t-elle pas en longueur, quoique conforme au règlement. Les tirailleurs sont faits à Pidêe de quitter sans tarder Ankaboka et seraient fort dé<;us d*y [prolonger leur séjour. Malgré les souvenirs agréables qui se rattachent à leur passage dans ce pi^ste, dus plus à leurs b «unes relations avec les marins du ft.T'*'\< qu i\ la riante disposition du village et de sa lorèl VvMsine. t •■:> l-ri^lent le m.ircher de lavant. de ne plus on uj^.r dans O'Jlte oisiveté prolon- :;êo. moiv vie Tanxièle et du spleen. Les ofliciers, tout à leurs rvvos do batailles, aspirent à l' occasion de
combattre, d'autant qu*ils craignent de ne pas la rencontrer longtemps. Bénévent croit pouvoir affirmer que les indigènes du Buéni se refuseront à quitter leur province où les rattachent tous leurs intérêts pour aller grossir les rangs de l'armc^e howa. Beaucoup supposent qu*après la prise de Mévatanava et lUnsuccès probable du major Graves et du colonel Shervington les ennemis se soumettront en masse. A midi le Buéni siffle; aussitôt la compagnie Delbousquet s'embarque. Seule sans doute elle pourra arriver à temps pour quitter Marolambo le 15 au matin. Le général en chef eût voulu que tout le bataillon pût partir de ce point le même jour, mais l'absence du matériel fluvial s'oppose à l'exécution de ce programme. Les canonnières arrivées à peine ne sont pas encore montées, pas plus que les chalands. Et à propos de cette flottille il court les bruits les plus navrants. Par un malentendu inconcevable dans la préparation d'une campagne coloniale qui devait servir d'exemple et de modèle, on n'avait pas prévu le transport du matériel fluvial de France à Majunga, dont la construction avait été hâtée pour lui permettre d'arriver à Madagascar avant les troupes du corps expéditionnaire et d'assurer le débarquement des affrétés dont le maintien en rade aurait entraîné de lourdes surestaries. La marine de guerre ne disposant pas de bâtiments capables de porter d^aussi énormes pièces, on recourut {\ la bonne volonté de la marine de commerce française qui prétendit ne pouvoir procurer en temps voulu les bateaux sollicités. Force fut de s'adresser à la marine anglaise qui voulut bien s'en charger, fi un prix, affirme-t-on ici, de moitié moindre que celui demand(^ par les compagnies français<»s. Pour comble de malechance, la gelée en fé-
vrierde la Seine et de la Saône retarda l'embarquement des canonnières et des chalands provenant des usines de Saint-Denis et de Ch&lon, pendant trois semaines; par ailleurs les dimensions des pièces étaient trop grandes pour le gabarit des tunnels des lignes de l'Ouest et de Faris-Lyon-Méditerranée. Le premier paquebot anglais, le Bnnchburnn devait arriver à Majunga le 48 avril, amenant la plus importante partie des canonnières et des chalands avec tout le personsonnel chargé du montage ; il n'y arriva que le 2 mai après un abordage au détroit de Messine lobligeant à se réparer h Malte pendant quinze jours. Le Biverdale, entré au port le 29 avril, n'apportait que des chalands et un millierde voitures Lefebvre; le ColHnghameLyec le reste du matériel entrait en rade le 7 mai.
Pendant le dîner, un lieutenant de vaisseau vient se présenter au commandant Debrou qu'il doit remplacer, à son départ, comme commandant d'armes. C'est le lieutenant de vaisseau Pierre, chargé d'organiser le port d'Ankaboka. Il est accompagné d'un superbe terre-neuve, Black. Après lui, se présente à son tour renseigne Thélot qui vient de déposer sur la berge de nombreuses rations de vivres, comme l'avait fait le Buéni le matin, avant de démarrer pour Marolambo. Il commande VAmbohimanga^ bateau à vapeur capturé aux Ilowas le jour de la prise de Majunga, navire peu brillant, à la machine presque hors de service, auquel le Sigurdesl obligé à tout instant de donner la remorque. C'était le plus sérieux bâtiment de guerre de l'ennemi. Au bout d'un quart d'heure, une dépêche de Maroway enjoint de faire embarquer immédiatement l'artillerie ; un parti ennemi fort de :2000 hommes se serait retranché près du village d'Ambodimonti à une
dizaine de kilomètres au sud-est de Maroway sous les ordres de Raraazombazaha, qui commandait déjà à 3[aro\vay. Tandis que Guillemot réunit sa section, tous se rendent au port, pour assister à cet embarquement, de nuit, sur un ponton de quelques planches juxtaposées. En un clin d'œil tout est là : hommes, bétes, pièces de canon. Les premiers mulets ahuris tombent à l'eau et en sont aisément retirés, épargnés par les caïmans qui, dit-on, s'effraient facilement du bruit. Le reste de l'opération marche rondement avec un chef intelligent, hctif et des canonniers très en main. Les ofûciers se sont la plupart hissés sur des sacs pour mieux voir la manœuvre et aussi fuir les moustiques innombrables au niveau du sol; au milieu du vacarme des chevaux piaffant et des canons roulant sur le chaland tout à coup un cri d'appel s'élève, suivi immédiatement d'un bruit de masse tombée à l'eau. Le chien noir terre-neuve, Black, vient de disparaître, à cinq pas de nous, englouti par un caïman, en face du Sigurd où se trouve son maître d'hier, Charbonnel. Les chiens du Gaùès et du D' Delahousse avaient été perdus de la même manière. Chacun frémit à l'idée qu'il eût pu devenir aussi facilement la proie d'une de ces horribles bêtes, car le chien était à terre, regardant fixement le Sigurd, désireux peut-être de le rejoindre. La porte de ma case, quand j'y arrive, est obstruée à l'intérieur; de vigoureux coups d'épaule ne la peuvent enfoncer, un tirailleur appelé à mon aide réussit à la faire céder. Spectacle inattendu 1 une petite échelle conduit à mon lit sur lequel est couché (( l'homme de guerre » représenté par un pieu volumineux, armé d'un fusil (celui de Toumi), muni d'une grande gamelle de campement ; une sellerie complète de campa-
310 AU PATS Dl LA FiftVRS
gne chevauche à ses pieds. A quels moyens on en est réduit pour se distraire! C'est certainement une focétie de la compagnie Ilabaud qui était ahsente du port pendant l'embarquement.
iS mai.
Dès le point du jour des coups de canon lointains se font entendre dans la direction du sud, on se bat sans doute à Ambodimonti. Dans la matinée les compagnies Gatel et Vernadet, Tétat-major du bataillon reçoivent l'ordre de s'embarquer à trois et à cinq heures. A la popote du capitaine Vemadetqui désire m'avoir, avant son départ, je prie Thélot qui repart dans un instant de vouloir bien conduire à Majunga treize malades assez graves sur VAmbohimanga, Les marins du bord furent pouF eux d'une bienveillance touchante; ils leur passèrent leurs matelas et leurs couvertures. Le soir, la compagnie Rabaud reste encore à Ankaboka, seule de tout notre bataillon ; elle doit partir d'ailleurs demain par le Buéni. Sur la berge, le. lieutenant de vaisseau, Pierre, l'air songeur se promène près du port dont il a pris la direction et où s'entassent déjà des rations et des vivres en grand nombre. Je me hasarde à l'inviter à faire partie de notre popote nouvelle, réduite à Meracchi et à moi; il est enchanté de ma proposition d'autant plus qu'il est seul et que, surtout en campagne, l'isolement est pénible, Pour ma part je suis ravi de ma future camaraderie avec un ofûcier dont tous sont unanimes à proclamer les rares qualités. Il passe pour un homme des plus distingués et en même (emps modeste, un manœuvrier remarquable, décoré à dix-neuf ans par l'amiral Courbet au Tonkin.
16 mai.
A midi et demi le Buéni annonce son arrivée dans le port ; une heure après il emportait à Marolambo la dernière compagnie du bataillon, celle du capitaine Rabaud. Espérons que le 200® viendra bientôt relever le lieutenant Meracchi, resté seul avec sa section à la garde de nos malades, et nous rendre à notre corps. Ces derniers départs coup sur coup, à l'heure dite, ont dû être pour tous une surprise d'autant plus réjouissante que jusqu'ici insoupçonnée. Les pluies pour de longs mois absentes certainement amèneront l'assèchement des marais ; les canonnières et les chalands bientôt montés sans doute (on y travaille sans rel&che le jour et même la nuit, grâce à un éclairage électrique) permettront Taccumulation rapide de vivres le long de la Betsiboka ; mais en revanche quelles vont être les fatigues de la construction de la route carrossable, du remuement d'un sol des plus palustres, si les troupes du génie qui y travaillent depuis deux mois sont aussi décimées qu'on le raconte ? Quel sera même le résultat du séjour prolongé dans le Buéni des corps ou détachements ne coopérant pas à ces travaux quand on sait que les officiers, les artilleurs, les infirmiers sont aussi malades que les soldats terrassiers? Il n'est pas nécessaire, pour contracter la fièvre dans cette région, de manier la pelle et la pioche, de coucher par terre, de faire des marches à pied, il suffît d'y vivre quelques jours. C'est le cas de Catin, Jeanpierre, du capitaine Lavail, le mien, en ne citant que les exemples les plus rigoureusement observés. L'exposition prolongée au germe de l'infection, la fatigue de ceux qui y seront ainsi soumis ne vont-elles pas
accroître la morbidité et la mortalité jusqu'à l'arrivée aux hauts plateaux ? Le boulet des Lefebvre rivé au corps expéditionnaire, quand lui permettra- t-il de se traîner jusqu'aux limites des altitudes moins meurtrières? Un bateau vient de déposer ces jours derniers près de la berge une cinquantaine de ces chariots de fonte pour Maroway; ils y sont encore, nul ne lésa fait prendre; d'ailleurs inutilisables, leurs essieux n'y sont pas. On n'est pas plus distrait!
Le commandant Pierre me récompense d'une leçon de cheval par quelques airs d'accordéon, instrument très goûté i\ Madagascar, quand une dépêche lui annonce pour demain, au plus tard, la visite du général en chef à Ankaboka 11 serait échoué avec le Kihoa à quatre milles d'ici en compagnie de plusieurs sous-intendants. Nous ne nous en couchons pas moins de bonne heure, le revolver à portée de la main droite, car nous sommes peu nombreux et le Ilowa farouche pourrait profiter de notre isolement pour nous demander des comptes. Kn plein sommeil un grand brouhaha nous réveille ; nos montres marquent onze heures. C'est la section de Gouvello renvoyée à Ankaboka par le général Metzinger' pour renforcer la section Meracchi. Elle traîne avec elle de nombreux malades des compagnies déjà parties, qu on installe aussitôt. Les nouvelles sur le bataillon ne sont pas des plus favorables. Une compagnie seulement ira de l'avant, deux camperont à Androtra, la dernière ;\ Marolambo. La légion étrangère et le 40'' chasseurs prenaient la tète de la brigade. Pauvre 3" bataillon d'Algérie ! Serais-tu déjà disséminé et immobilisé sur la ligne des étapes ?
17 mai.
Tous les services assurés, chaque officier se rend à la berge, attendant impatiemment la visite du général Duchesne. Vers neuf heures une chaloupe à vapeur est signalée dans la direction de Majunga; bientôt elle a accosté. Il se présente près du ponton, grand et fort, vêtu de cachou, chaussé de grandes bottes russes qui remontent jusqu'à mi-cuisse, Pœil froid et sévère, les lèvres immobiles et jointes peu habituées sans doute au sourire, le regard ûxe sur celui qu'il examine, reflétant une volonté ferme et tenace, un autoritarisme sans réplique. Le commandant Pierre nous présente. Il salue d'un air glacial, dévisage chaque officier, promène un regard lent et attentif tout autour de lui; tout à coup sa tête se redresse dans la direction de Maroway. — Que vois-je là, lieutenant? — Mon général, répond sans hésiter de Gouvello, ce sont quarante voitures Lefebvre, destinées à Maroway, déposées sur la berge depuis déjà quelque* jours. — Que font-elles ici? — Je ne sais qu'une chose, mon général, elles n'ont pas leurs essieux, sans doute oubliés à Majuni^a. Il se détourne en un geste désappointé que j'ai apprécié comme peu favorable à ce moyen de transport. Puis s'adressant à moi : — Docteur, la fièvre est-elle fréquente? il ne faut pas alourdir vos unités de gens qui ne peuvent marcher et retardent l'arrivée à l'étape. — Mon général, ce fut toujours ma règle de conduite. Quant à la fièvre, tous les hommes du bataillon y ont été à peu près soumis à divers degrés, une compagnie entre autres compte seulement six troupiers jusqu'ici indemnes. — Que me racontez-vous 1î\? — La vérité, mon général, la compagnie dont je parle est précisé-
21 i AU PAYS DE LA FIÈVRE
mentcelle du lieutenant de Gouvello (celui-ci approuve d'un signe), nous pouvons vous fournir les noms des six tirailleurs auxquels je fais allusion. )> Il ne répond plus rien ; c'est peut-être, à ses yeux, une explication suffisante de Tencombreraent de l'hôpital n** 1 qu*ila ddploré, dans sa visite i\ cette formation sanitaire. Et encore les turcos y sont- ils en nombre bien inférieur aux artilleurs et aux sapeurs. Tl visite les cases de l'Infirmerie où tous les malades sont couchés sur des lits sakalaves ou des brancards élevés à un mètre au moins du sol. Son regard ne désapprouve pas, sa bouche ne profère aucun blâme. — Vos hommes reposentils? — Presque pas, mon général; s'ils ne sont pas tenus éveillés par la fièvre, les moustiques les empêchent de dormir. — C'est qu'ils ne savent pas disposer leurs moustiquaires; ellos doivent être ajoutées les unes aux autres aux portes do la tente, après une chasse préalable faite aux insectes restés dans Tintérieur. — Mon général, la forme des accès est surtout gastro-entérlque, en dehors des cas pernicieux; une fois couchés, les hommi^s sont souvent obliîrés de sortir surtout pour vomir: en sortant et en revenant ils introduisant forcément quantit»' d? ces insectes. — Manquez-vous do médicaments. île matériel ? — Pas le moins du monde, mon général: depuis le jour de notre déban]nemont du Sh^nr-^-k notre mat'Tiel est au complet, notre pharmacie fMioore abondante, les pansements inthviduels sont î vis rounds, ne pouvant être cousus r- -:iomontairomont -iar.s une des poches de la caiv^to. r»Mi>pl v.*oe r >r 1 \ p-\ r!r.e .le rai sur ce point auor'.n des»» .\ '.'^r i\ : !\ — «jaeyies ir.sl'mls'il s'entrt^nor.t .no.* ii* ; •.Uîn.r.i;:^: -^ T ' iti |>.^rt destiné À dev.tr i ;•>;:: a:;.;, ie • .an ^laii .n fluviale
AU PAYS JjE la FIÈVHK 2ib
pour les canonnières qui feront la navette entre ce poste et Suberbieville. Nous l'accompagnons jusqu'à son embarcation, il salue sans un mot de compliment. 11 a donné à tous l'impression d'un chef sévère, mais voyant tout par lui-même et décidé à ne rien laisser dire sans un contrôle sérieux. Sa visite a dû lui faire une bonne impression, car il blâme facilement, paraît-il, et rarement félicite. Nos petits Français doivent le considérer comme a un homme à poigne » et se garer devant lui. Dans l'après-midi le Kilwa, sous les ordres de l'enseigne CoUiard, dépose au port des vivres en assez grande quantité, puis le iiuénxy commandé cette fois par l'aspirant Ferry; (^.ompagnon est malade à Majunga. Avec ces deux officiers sont également arrivés le brave Jeanpierre que je suis heureux de retrouver mieux portant et le sous-lieutenant indigène Abd-el-Kader, du 3* tirailleurs, chef d'un groupe de convoyeurs kabyles. 1)1 ne r fort gai où nous recevons la visite du sous-intendant Pasquier accompagné de deux officiers d'administration des subsistances. L'intendant, que je félicite de la bonne direction de son service et de Texcellence de ses produits (pains de guerre, taûa, etc.), s'étonne que nos formations régimentaires ne comprennent pas de vin, d'alcoolé de quinquina, si tonique pour des fiévreux anémiés. Je lui rappelle la phrase de Wolseley : (( Le rhum est la plaie des colonnes » et que les vins médicamentaux sont souvent prétexte à s'alcooliser. Au débarcadère tous vont ensuite accompagner CoUiard. Tandis qu'il démarre, un homme du génie lui remet une dépêche; elle lui ordonne d'attendre à Ankaboka l'arrivée, pour demain, des malades évacués de l'avant et des blessés du combat de Manounga. Apporter des vivres à Anka-
boka, eo ramener sur Majunga les maladesy telles sont les fjQctions des b&timents en ce moment chargés du service fluvial, en attendant que les canonnières et les chalamis à leur remorque en fassent plus tard de même au delà de ce port. Une activité des plus utiles se dépense autour de ce dernier qui, depuis l'arrivée du lieutenant de vaisseau Pierre, a été Jtransformé en quelques jours.
18 mai.
Oe très bon matin je fais à bord du Kilwa la visite des évacués de l'avant. Parmi eux neuf blessés, des tirailleurs sakalavos, dont le lieutenant Forestou qui a dû S' m salut à la protection de son revolver brisé en plusieurs morceaux dans son étui, tandis qu'il marchait à la tète de ses hommes, le sabre en main. La colonne Pardes avait reru Tordre de se porter en avant de Manounira p<»ur attaquer de front les liowas fortement retranchés à Ambodimonli, que la colonne Oudri devait surprendre par derrière. Le 15 mai, la tête de la c «lonne sakalave fut assaillie par une troupe adverse qui marchait à sa rencontre, rassurée sans doute d'avoir alïaire ;\ des nègres dont elle aurait facilement raison. C»* fut une vraie surprise, un corps à corps à travers les herbes de la brousse où. malgré leur terreur instinctive des liowas, les tirailleurs sakalaves, bien encadrés, résistèrent d'une façon énergique, frappant avec la rage de la vengeance contre des ennemis séculaires. Ces dvrniers prirent la fuite en laissant une S'-»ixanlaine de cadavres sur le terrain, ne songeant pas à les enlev.^r. oublieux •♦ tt»* fois de leur culte des morts. Le lendemain la cvloone noire mar-
^r AU PAYS DB LA FIEVRE
chait sur AinbodiiiiuoLJ ; mais l'ennciiii avait disparu, ij probablement dans la crainte de se voir pris entre] deux feux ; la colonne Oudri approchait en eiïet, rae-l [1,-içante. Onze Sakalaves avaient été blessés avec Fo | rcstoEi. Ce dernier espère <!tre dL^coré. Quelques-uns daJ nos tirniiieurs malades sont en même temps évacués, demi-ruines qu'une installation et un riîgimu pins eonforlables empêcheront pi^ut-étre de s'i^crouler complètement, L<- Kiliva désormais touchera à Majunga juste le temps de se charf,'er de plusieurs milliers de rations pour Ankaboka ; Je laissenii rarement repartir à vide ce précieux moyendévaouationdenosflévreuxgraves.
k Pendant la sieste, trois légionnaires et trois coolies yesins, ces derniers venant je ne suis d'où, sani | lille d'évacuation ni billet d'hâpital, sont conduits' à rinlirmerie, dans un état assez grave, comblant déjà les places devenues vacantes. Pour peu que des entrées de ce genre se répètent en nombre dans notre modeste formation sanitaire, l'Initrmcrie de garnison sera bientôt insuflisante. Mais je puis compter sur la bonne volonté du précieux camarade de Gouvello, et sur les conseils éclairés d'un parrait colonial, le com- j mandant Pierre. Trois personnes également bien în-r tentionnées et marchant In main dans la main, aidéevil de soldats dévoués, marins aunsi bien que tirailleurs, 1 ne sauraient se laisser déborder. Heureusement, carj dans cette juéme soirée une dépêche annonce l'e sur Ankaboka de quarante-huit malades ; nos soupçons ne pouvaient être plus Tondes. Avant de les évacuer en partie sur Majunga, il faut songer ii les installer, h les nourrir, it les soigner. Chez le commandant Pierre je cours convoquer de (ionvpllo; aussitôt notre décision est prise. Toutes les cases seront rendues dispo-
218 AU PAYS l)K LA FIÈVRE
nihies immédialemont, nuttint celles des marins que des turcos^ et uniqucinenl réservées aux malades annoncés ; nos troupiers bien portants (euphémisme des plus ment(uirsl) coucheront sous la tente. Deux heures après le convoi arrive; aussitôt installé. Mon camarade se charge de sa subsistance. Un malade m'apprend les raisons de cette évacuation quelque peu excessive sur notre formation sanitaire : la ûèvre redouble à l'avant {que sera-ce lorsqu'on retournera la torre?)où ion a vanté l'installation de Tinûrmerie d'Ankaboka, d'ailleurs bien pourvue en médicaments, et, sur des indications aussi favorables, Thooris m'adresse ses éliminations. Tandis que je regagne ma caso, Meracchi court ni'annoncer l'arrivée en pirogue d'un lieutenant français du ^^ bataillon d'Algérie. C'est Thit'l qui vient de Majunira et va rejoindre son unité. Kn échange de la modeste et franche hospitalité que nous lui otVrons, il nous pn.>oure les derniers renseignements sur la marehe de la brigade, nous apprend la laveur de IV-nèvent auprès du colonel Oudri, l'arrivée très procbaine de .ieux o -mpicnies du 200* à Ankab.»ka [v^ur nous relevor. v'»^ n'ciment de France a débarqué avvo enth •n>iasm-\ iiîusique en létc ; il ne tardor.^ pA> ;\ eu r;\Kttîre devient les difficultés matérie.-es quî iui s r.î roserv r> a i\ berce où noos nous rt*n i;ns en>'.î.:e v-.r.r !-. t: ir^r Ire >-:s baeaces. un s;î;- rt-:^ ;\', v. îv. ie r .> :e :ui:r; :rtèîn?s s'ét.'ile inerte
r .V ;*.: .M:i':-.-:ie nvrntrî au-dessus
i :*>< r ' .; .. :: :^ :.i::* îa Teiîîe avec une V -^ . •* .:> —.: \\i sa traversée de Ma-
v .. v.^ >.:r ;::*.:* >: v.; :ircwr:e, p-ir une A ;'.v.:':;t -.iTr^^irif ; •« iancers de
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laves, avaient abandonné la direction, dans une passivité fataliste dont les tira la fin de la tourmente. Ils restèrent ainsi deux longs jours le jouet des vagues et du vent, risquant de mourir de faim avant d'atteindre le port. Je laisse à penser les réflexions de notre lieutenant ainsi exposé, seul, au milieu de quatre nègres, qui, s'ils l'avaient osé, l'auraient peut-être Jeté par dessus bord pour alléger le poids de leur barque. Sans le moindre scrupule de conscience ils auraient afOrmé à nos chefs qu'une lame l'avait enlevé; mais Thiel veillait, la main sur la gaine de son revolver, l'ami sûr en cette circonstance. Ignorant la langue malgache, il ne put se faire comprendre pendant tout le trajet ; il en fut réduit au silence le plus discret et n'eut pas, heureusement, besoin de recourir à un parler plus expressif.
19 mai.
Au réveil, un billet est posé sur mon pliant. Thiel, couché dans ma case, n'a pas osé me réveiller et nous adresse ses plus vifs remerciements pour l'accueil fait la veille. Il nous dit : au revoir. Journée sans incident ni dépêche intéressante; nous voudrions bien un ordre de départ. Le commandant Pierre, Thomme le plus aimable, pousse avec énergie les travaux du port dont l'importance est hautement proclamée par les vivres y déposés chaque jour et les mouvements de bateaux de plus en plus fréquents. Le capitaine de frégate Marquer ne le reconnaîtra plus, à son premier passage.
20 mai.
Au milieu de ma sieste je suis réveillé par un bruit insolite, serait-ce une évacuation ?Toumi rentre précisi'^ment, il m'aunonce que les « grands capotes » viennent d'arriver; c'est le nom que les turcos Yétus de pèlerine donnent aux fantassins français. Les deux compagnies nouvelles sont celles des capitaines Deniau et HIandin; elles ont leur aide-major : Malaval. L'un de leurs officiers nous paraît plutôt désillusionné ' et peu au courant des campagnes coloniales (ne les niontre-t-on pas à Saint-Cyr sous leur vrai jour?) Il s'attendait à regagner Suberbieville en canonnière sur los renseiî^nements des journaux de France recueillis avant le départ, à Sathonay. C/est un bluff indigne, termine-t-il; il doit être joueur. Mais pourquoi ajouter foi à des rédacteurs au moins aussi fantaisistes que los organisateurs de l'expédition? Il nous en faut peu pour le désabuser. D'autres n'ont-ils pas cru à de simples racontars donnés comme renseignements sérieux? J(î ne puis m'empécher de songer à l'aimable lettre d'un charmant camarade de promotion, ra'écrivant de Mascara, lors de ma désignation pour Madagascar : « Veinard, tu vas faire un beau voyage en mer terniiné par une promenade militaire. » La première partie de son affirmation a été on ne peut plus exacte, la seconJe semble s'être quelque peu écartée du programme supposé par notre cher ami Deumier. Quelle sera sa surprise quand il lira ces modestes notes, si jamais elles paraissent ! Moi-même, malgré des études spéciales sur l'Armée coloniale, j'avoue n'avoir pas présumé que cotte campagne serait aussi meurtrière pour nos pauvres soldats. Et encore cette constatation
dure
navrante n'a Irait qu'ù Jus militaires profcBsionnele, hommes aussi bien qu'offlciers. Ou'advieiicira-t-il des petits Franfftis, trop jeunes, aux Torcfs physiques incomplètes, ù la vigueur murale non encore éprouvt amollis par le recrutement régional, engagés pool l'expédition par une lierté et un orgueil raciles t c<
, cevojr, mais qui nu guTtisent plus en ce moment ? (
I enthousiasme du 300'. empressé de débarquer, ( trant à Hajunga fanions brodés d'or au vent, entraï-1 nante fanfare en léle, les mots de : Vive la France I aux lèvres, tout cela est fort beau. Mais devant les dures fatigues chaque jour répétées, les terrassements
r chaque jour coutinués, les insomnies chaque jour r kOuvelées, les accès de fièvre sans cesse récidives, Ib|
^morts, les évacuations, les hospitalisations de tous Ii jours, devant tant de maux acharnés, que reËtera-t-U bientAt de cette ardeur d'un moment? Dt^jà un de leurs oriiciers ne craint pas, fk câté de ses hommesqui
» peuvent l'entendre, de dire sa déception ; que diront bientôt ces soldats, enfants arrachés aux douceurs de la garnison de la métropole, aux tendresses de la famille illusionnée et Hère sous les larmes de l'adieu, aux fêtes délirantes de Lyon el de Suthonay? Mnis râpoodra-t-on, tous sans exception sont des volontaires, tous ont consenti à faire partie de l'expédilion. Peut-on considérer comme une approbation, comme un assentiment un engagement dans de telles conditions? Un consentement est-il volontaire quand celui qui le donne ignore ce à quoi il consent ? Une promesse peut-elle être demandée pour une chose dont on laisse
C!r au prometteur la nnture et les conséquences, e demandeur soit inconscient lui-même ou couen cachant la vérité? A-t-on dit aux troupiers
da 200' el du 40* le Tookin, le Soudan, le Dahomey, le Madagascar de i885f n*a>l-oo pas égaré plutôt on chauvinisme déjà aveugle, ne^ pouvant plus voir ni même soupçonner la réalité soigneusement dissîaialée aux yeux de toute la population française? Ah f les belles paroles sont faciles à prononcer; de loin tout est beau ; avant l'on s*anime ; que fait-on de près et pendant l'épreuve? Les faits seuls ont force de loi, seuls sont probants. Cette appréciation défavorable du choix et du recrutement des troupes françaises est commune non seulement à nos chefs et camarades, mais à nos troupiers du régiment d'Algérie, tirailleurs et légionnaires. Que des mercenaires et professionnels soient envoyés partout oii leurs chefs les désignent, d'accord ; ils ont un contrat et ils ne peuvent le briser qu'à certaines échéances et certaines conditions déjà acceptées; mais il n'en saurait être de même des gens appelés par la loi, qu'ils le veuillent ou non, tels que nos petits fantassins du 200^ et du •iO*', nos sapeurs, nos artilleurs. Leur envoi à Madagascar a été une surprise ; combien d'entre eux n'auront-ils pas à regretter d'avoir cédé à un sentiment de vanité et d'amour-propre i
•2i mai.
La compagnie Deniau a envoyé ce matin une reconnaissance du côté de Mahabo ; il en sera fait une d'ailleurs chaque jour, sans doute pour distraire les hommes, car la région est pacilii'e depuis le passage de la colonne Kabaud. Les officiers de la compagnie Blandin sont ce matin nos bûtes, botes on ne peut plus accommodants, car le capitaine, pécheur émérite.
a fait parvenir de bonne heure à notre popote un superbe poisson pris dans la Betsiboka. On avait prié ces messieurs d'apporter seulement leur couvert. Repas très agréable où nous avons cru devoir donner à des camarades récemment débarqués quelques conseils pratiques. — Fendant ma contre-visite habituelle à l'infirmerie, un légionnaire ne répond pas à mes questions; je le secoue tout doucement pour le réveiller, le regarde de plus près, le tàte, relève sa paupière... il est mort. Les voisins n'ont même pas soupçonné la syncope qui a dû Tenlever depuis peu, car il y a une heure il parlait nettement et s'entretenait avec ses camarades. Ce matin il ne me présentait rien de menaçant, loin de là, et se disait beaucoup mieux. On le conduit le soir au cimetière dans un cercueil fait comme tous les autres ici, avec des caisses d'administration. La cérémonie achevée, nous nous rendons au port; le A'i/M;a est à l'ancre, relié à l' Ambohimanga qui, à sa remorque, a transporté l'ambulance n" 1. 11 sera proûté de son retour à Majungapour évacuer quelques malades sur l'hôpital. Au débarcadère nous saluons le chef de la formation, le médecin-major Bourdon, Julia, Lacaze et le brave Catin enfin sorti de l'hôpital. Impossible de l'avoir à notre popote ; les officiers de la compagnie Deniau sont nos hôtes. Quelques instants après, un père jésuite, le père Danjoy. demande à me parler. Habitant Tananarive depuis plusieurs années et affecté comme aumônier à Tambulance, il me de> mande l'autorisation de voir les Français de mon infirmerie. Je me fais un devoir de Ty accompagner. Il va d'un lit à l'autre, d'un brancard à l'autre, adresse des paroles d'encouragement, distribue des « médailles miraculeuses )> aux légionnaires. Dans un coin, un
liévreux prend un de ces objets, IV-xamiau utlenlivement, lu retourne ; c'est une grotte de Luurdes avec Bernudette. « Quisqui c'est ga? je connais pas, ci pas bon ce pièce. » Je souris, le lurco croyait à une monnaie d'argent qu'il &e Tilt empressO de jouer à sa sortie. Je prie l'aumi^nier de passer outre. A la sortie de (iouvelJo me guette et, sans mot dire, me passe une dt'pôche : nous devons partir le plus l<Hpossihle pour Marolarnbn, de U gagner par la voie de terre Androtra et y attendre un convoi allant à Ambato, oii l'on espère entrer bientôt en vainqueur. Les trois bataillons du régiment d'Algérie et le 40' chasseurs sont k l'avant-garde, le 200° régiment reste la portion lu plus en arrière de la brigade Metzinger. Les services furent passés avec joie à nos successeurs. Tous nous regrettions de quitter le commandant Pierre, c'était la seule ombre à notre bonheur.
A quatre heures je me léveitle en sursaut, me rappelant que j'avais prorais au lieutenant de Vauzelles de lui prêter mon cheval pour uue reconnaissance qu'il doit Taire à Mahaho, Il est encore nuit, je suis à temps. Je charge Toumi de m'excuseret de lui expliquer que nous devons Être embarquas dès l'arrivée du premier chaland. U'un peu plus je partais sans Dflguet; cominenl aurais-je pu suivre la colonne à pied en attendant qu'on me le m parvenir? Depuis l'arrivée du général en chef il faut se tenir prêt à marcher d'un moment à l'autre pour l'avantelsansdemi-tour, àce qu'il semble, Il Ko avant et toujours en avant <i semble être sa ligne de conduite; laul pis si l'on ne peut pas suivre. Au milieu de mes préparatifs un violent Trisson 'envahit, sans doute provoqué par la lièvre du départi L tout comme Catin et Jeanpierre au moment de s'eni-
barquer pour Maroway. Toumi les continue me permettant ainsi d'attendre, étendu sur le sable de ma case toute vide, Tbeure procbainede l'embarquement. Je ne puis, malgré mon désir de ne pas les froisser, accepter Tinvitation qui nous a été adressée par tous les officiers réunis du 200*, à Toccasion de notre dé* part. Je puis à peine me trainer pour leur faire mes adieux ainsi qu'au commandant Pierre, à qui je ne puis cacher ma sympathie et mon estime. Julia et Lacaze me soutiennent jusqu'au port, puis me souhaitent bonne santé. Sur une petite vedette conduite par un quartier-maître montent près de moi de Gouvello et le lieutenant de Saint-Exupéry, du 200*, qui rejoint à Androtra la compagnie Mortier dont il fait partie; remorqué par elle, un chaland reçoit nos tirailleurs et Daguet. Pendant près d'un quart d'heure la petite chaloupe à vapeur s'elîorce, en vain, de remonter le courant rapide en cet endroit; le chaland tire surlec&ble, mais ne s'ébranle même pas. Son avant très large donne prise sur une va^te surface aux tlols contraires; quelle situation atroce si le câble, tendu à faire peur, allait se rompre ! Une deuxième chaloupe de renfort vient à son aide, réussit à nous faire démarrer et, une fois nous partis, retourne au port. Derrière nous en même temps un troupeau de zébus traversait la rivière à la nage, passant d'une rive à l'autre, guidé par trois Sakalaves prudemment blottis au fond d'une pirogue, dans la crainte du féroce caïman. Chose surprenante! aucun de ces bœufs n'est entraîné au fond de Teau. Il est rare qu'un passage de vingt de ces animaux ne lui coûte au moins une béte; en tout cas ils nagent fort bien et assez vite. Un marin gracieusement me prie d'accepter son hamac et Tinstaile pour m'y faire coa-
cher; de Saint-Exupéry dispose au-dessus de ma tôte une toile, qu'il vient à toute minute inspecter, pour s'assurer qu'elle continue à me garantir. Je lui sais gré de sa prévenance; un coup de soleil chez un ancien fiévreux est le plus souvent synonyme d'accès pernicieux, comateux ou convulsif. Un coup de fusil pendant un demi-sommeil me fait tressaillir, suivi d'applaudissements; de Gouvello vient de clouer sur place un volumineux caïman en train de siester sur le sahle de la rive droite du fleuve. A cinq heures du même côté, le bateau stoppe à une brassée de la berge à peine; d'un bond les camarades et les soldats atteignent la terrej; je ne puis, bien s'en faut, tenter un si petit effort. Le quartier-maître se déchausse, me prend délicatement dans ses bras et me dépose sur la rive comme un naufragé que Ton sauve. « Mon pauvre tebib, tu ne vas donc pas? » Quelle est cette voix que je connais bien, mais que je ne puis cependant attribuer à personne, dans mon amnésie de cerveau vide? Je fais un pénible effort pour me retourner, mais il est déjà devant moi, les mains tendues, c'est l'ami Meurisse. Le jeune Benjamin, amaigri, pâle, marchant péniblement, est évacué lui aussi à son tour sur Majunga. Sa maigreur et sa pdleur me font mal. La chaloupe repart, nous avons le temps à peine de nous serrer la main. Nous re verrons-nous jamais? Un officier p>ortaDt trois galons et un discret ruban de la Légion d'honneur sur une veste cachou s'approche, me fait ses offres de service et se présente : J)' de Schuttelaôre. J'accepte volontiers son bras,àinon tour dis mon nom; il ne me reconnaît pas. Alors je lui rappelle que je l'ai vu à Alger, à bord du Mijtho dans les premiers jours de janvier, à son retour du Laos, avec le
t^Vi II
capitaine Pierron de la Légion Etrangère et le lieutenant de vaisseau Jaurès. Il avait quitté le bord pour voler à la Direction du service de santé et lancer une dépêche au ministère, pour demander à faire partie du corps expéditionnaire de Madagascar. 11 a les plus brillants états de service : le Tonkin fait à deux reprises et où il fut frappé, d'une balle en relevant ses blessés sous un feu d'enfer; le Laos dont il décrivit le paludisme rebelle àiaquinine préventive, plusieurs séjours dans le sud de la province de Constantine et aujourd'hui Madagascar. Le mot est bien vrai, quoique incorret : (( Ce sont toujours les mômes qui se font tuer. » Je me fais conduire à sa popote pour m'asseoir et demander à boire. Je me sens bientôt mieux. Nous parlons longuement de l'état sanitaire déplorable et de son aggravation fatale de par un séjour prolongé dans les terres basses imposé par la présence de ces criminelles voitures Lefebvre. Il tremble, lui qui a vu ailleurs les déchets navrants des légionnaires autrement résistants que ne le sont des gamins de 20 ans; il tremble pour le sort du 200'' auquel il appartient. A sa popote, je fais la connaissance du chef de bataillon Couteau, décoré au camp de Sathonay et qui compte dix-huit années consécutives de garnison à Bayonne. Ce m'est une joie de m'enlretenir de connaissances communes avec lui. De (jouvoUo dîne dans une compagnie voisine, la compagnie Legay, où il a retrouvé deux de ses amis, dont un camarade de Saint-C vr, les lieutenantsdela Villesbret et Deaunier. De fort bonne heure il vient me prendre pour me conduire à notre case commune. C'est uneconstruction rectangulaire en rafia^bAlie sur pi lotis en raison de son voisinage de la rivière, et à laquelle on accède par une très courte échelle. On y sera ga-
ranti contre les rats, sinon contre les ellluves paludéens. Ce genre de cases est très fréquent au Tonkin et minutieusement décrit dans les Voyages de Ph. d'Orléans. L'accès touche à sa fm, le vent expulse les moustiques (il n'en était pas partout de môme), la nuit sans doute nous sera bonne et nous permettra d'être dispos pour entreprendre la marche sur Androtra, demain matin. Malgré les sollicitations de de Gouvello au commandant, nous partirons sans matériel ni bagages ; mais ce chef promet de nous les faire parvenir le plus tôt possible. Espérons que nous trouverons à Androtra des camarades aimables et hospitaliers.
23 mai.
A cinq heures quarante-cinq le peloton quitte Marolambo, sans bagages ni matériel sanitaire, pour une étape heureusement courte. A cheval en queue de colonne, débarrassé momentanément de toute inquiétude fébrile, ranimé par la brise fraîche, il m'est agréable de voir avancer nos tirailleurs gaillards et chantant, sous le poids de leur immense sac. Quelquesuns en portent deux, celui de « l'ami intime » surajouté au leur propre. Le paysage, dans son immense étendue plane, rappelle exactement les hauts plateaux d'Algérie à la végétation rare où nul arbre ne vient rompre, aucun accident du sol soulever la monotonie lassante de leurs grandes surfaces. La température assez élevée mais palliée par un vent léger, le ciel d*une clarté pure de tout nuage, l'atmosphère sèche, le paysage nu, tout rappelle à nos tirailleurs certaines de leurs marches en garnison. Le souvenir de l'Algérie, doublé de la joie de marcher de l'avant, les rend
d*une gaieté bruyante, pendant cette première partie de l'étape. Plus loin, contre toute attente, voici une large crevasse gardant encore Teau jaun&tre d'un petit marigot; quelques turcos se détachent des rangs pour y remplir leurs bidons; de Gouvello les en empêche, leur annonçant dans un moment un ruisseau limpide. De larges feuilles arrondies, d'un beau vert luisant, dorment sur la surface de l'eau à peine agitée sur ses bords par le plongeon des grenouilles effrayées au bruit des tirailleurs qui passent. Par ci par là s'élance verticale une longue tige étalée en une fleur unique blanche ou jaune de nénuphar. A quelques centaines de mètres plus loin a lieu la pause; les visages s*épongent, les bidons se vident en un instant, car il fait chaud et soif. Pourquoi le lieutenant leur a-t-il défendu de les remplir, au passage, dans le marigot? Ils ont bu <\ des mares bien plus sales jusqu'ici. Mais voici qu'il les appelle. Un cri de joie folle court de bouche en bouche : El ma! el ma! C'est un branle-bas complet, tous courent vers le ruisseau. Les uns s'agenouillent, d'autres s'allongent le ventre à la terre et bientôt toutes les bouches goulûment s'ouvrent et aspirent. Les bidons sont remplis et trempés dans Teau. Toumi m'apporte son quart rempli d'un liquide clair, frais sans être froid. La Rivière Claire, tel serait le nom de ce petit ruisseau rapide et transparent; il lui restera, consacré par la reconnaissance des troupiers qui n'ont, à Madagascar, jamais bu d'eau si pure. La marche est reprise avec une ardeur nouvelle ; au bout d'une demiheure, h quelques centaint^s de mètres de la route sur un petit mamelon apparaît le villai^^e d'Androtra, dont quelques habitants viennent nous saluer. Ce sont tous des Sakaiaves. Plus loin une forêt au bas d'une colline,
traversée par une jolie rivière coulant sous bois, aux rives bientôt couvertes d'arbres vigoureux dont de superbes bambous, au pied desquels dorment des serpents de toutes les dimensions, couleuvres et boas, et de toutes les couleurs. Après l'Algérie, les tropiques. Encore quelques mètres et la rivière presque à sec n*oiïre plus que quelques flaques d'eau, découvrant ailleurs un fond fangeux. A la sortie du bois, l'œil, surpris désagréablement par l'excès de lumière soudaine, découvre une vaste clairière à légère pente inclinée vers le ruisseausur laquelle s'alignent les tentes des soldats dy 200*. Camp d'un aspect encbanleur, mais aussi des plus perfides. Le capitaine Mortier, les lieutenants de Sainte-Foy et Petitjean attendent noire arrivée; ce dernier met à ma disposition très gracieusement sa case et son lit. Je puis en user sans scrupule; car dans quelques heures il part pour Marolambo chercher des vivres. Je le charge, puisqu'il est si aimable, de vouloir bien ramener, s'il le peut, notre matériel et nos colis abandonnés dans ce poste, faute de moyens de transports. Il s'y essaiera. A peine étendu sur le lit Picot de mon hôte, me voilà pris de frisson et de vomissements de bile; encore une fois, j'y suis. De Gouvello m'excusera auprès des officiers de la compagnie Mortier de ne pouvoir accepter leur aimable invitation.
A quatre heures le capitaine fait sonner à la visite, car il est très inquiet sur Tétat de plusieurs de ses hommes et voudrait bien que je lui donne quelques conseils. Les deux compagnies d'Androtra, n'ayant pas en ce moment de médecin, recourent à tous ceux qui passent. Le capitaine a l'air on ne peut plus heureux que mon accès calmé puisse me permettre de voir
ses malades. Les voici qui arrivent en foule, tremblant sur leurs jambes, la tête basse, les traits tirés, les yeux languissants au fond d'orbites très creusés, tous déjà profondément anémiés, quelques-uns porteurs d'œdème cachectique des membres inférieurs, de bouffissure des paupières, les cheveux clairsemés; victimes du fléau palustre auquel moins que tout autre ils résistent, de par leur âge. Dans ces organismes déprimes l'énergie peu à peu s'en va, l'amour-propre et la fierté du départ su sont déjà évanouis chez plusieurs d'entre eux. Ah! qu'ils sont loin de l'enthousiasme de Lyon et de Sathonay t Ils ont quitté lu France, emportant une -impression ineffaçable; ceux qui auront le bonheur d'y revenir auront reçu à Madagascar une impression encore plus durable, toute contraire. A côté du rêve glorieux ils ne pourront oublier la réalité lugubre, après l'enthousiasme ils auront inspiré la pitié. Ah ! les voilà bien les souffrances physiques et morales qu'ont à subir des jeunes gens n'ayant pas atteint le maximum de perfectionnement et de résistance, lors(]u'on les expédie dans nos colonies autres que l'Algérie. Les relations du lY Plouzané sur les disciplinaires du Uaut-Sénégal et du Haut-Niger, celles du U*" Durand sur le Soudan, les voici reproduites exactement aujourd'hui par celles du 200®. « Force morale très alfaiblie, forces physiques incomplètes, voilà l'état du jeune soldat envoyé aux colonies, écrit le \y llaynaud dans (( TArmée coloniale. » Les médecins du régiment de France à Madagascar n'auront qu'à copier textuellement leurs devanciers de la marine et des colonies pour écrire l'histoire de leurs soldats. Malheureux petits Français ! que vous envoyait-on faire dans cette île meurtrière, dans cette île
néfaste où vous êtes coucluinnés à mourir sans la gloire des combats, loin des ciiamps de bataille, près de marais pestilentiels, sans la consolation d'avoir rendu service à votre pays, consolation suprême qui adoucirait peut-être vos lentes et douloureuses agonies prochaines? Pour vous comme pour beaucoup d*autres, la guerre aura été simplement une pelletée de terre sur un corps inutile pendant la vie, utile seulement après la mort aux oiseaux de proie, avides fouilleurs de chair morte et corrompue: Ce ne sera même pas le <( drap d'or » sur des cadavres! Que vos rêves sont cruellement détruits par la réalité ! La réalité seule est vraie et ne trompe pas; on vous l'avait cachée ! Pauvres victimes! En route pour Tananarivel vous a-t-on dit. C'était seulement vers la Fièvre 1
A sa popote le capitaine Mortier nous tient sous le charme de sa parole facile, élégante. Il est parlé longuement du recrutement du 200*. Les capitaines avaient gardé à peine un noyau de 30 ou 40 hommes de leur compagnie d'origine, les autres ne se pouvaient connaître et apprécier à leur juste valeur pendant le séjour à Sathonay, dans la joie de faire partie de Texpé* dition qui exagéra les qualités, cacha les défauts. Au camp, le régiment de marche avait fort bien manœuvré; il avait même longtemps été exercé à des combinaisons de tactique savantes par ordre du colonel GilIon,qui furent ramenées à des formations plus simples, après la visite du général Duchesne. Une fanfare fut créée avec l'argent du colonel et des ofûciers, vibrante des airs les plus guerriers. Des fanions aux étoffes et broderies les plus riches avaient été offerts à chaque compagnie, auxquels avaient collaboré les femmes les plus distinguées et les plus riches de la
société. Les départs de chaque unité avaient donné lieu, avant le passage à Lyon, aux scènes les plus enthousiastes. Les gares s'agitaient bondées d'une foule envahissante, acclamant les hommes ; quelques ofGciers avaient été invectives pour avoir voulu essayer de maintenir Tordre, sinon la discipline. Les wagons presque pris d'assaut, les mains accrochées obstinément aux portières, les fleurs jetées dans les compartiments, les cris d'au revoir longtemps encore {>ou8sés après Tébranlement des trains, tout disait la foi, l'espérance presque furieuses. A Lyon, l'accueil fait au régiment du colonel (lillonfut indescriptible; un corps d'armée revenant vainqueur des bords de la Sprée n'eût pas été fétr plus grandement. Des arcs de triomphe, des cris poussés par des milliers de voix, des drapeaux à toutes les maisons, des fenêtres pleines de monde, des fleurs jetées de partout ou remises de la main à la main, la femme d'un général réparant à son balcon un fanion aux franges d'or, des soldats entraînés de force dans les cabarets, des jeunes filles embrassant des troupiers, des mains tenant les chevaux par la bride, des aides-majors recevant des bouquets couvrant leurs selles, des femmes et des hommes pleurant, des dames du meilleur monde glissant dans la poche des soldats des pièces d'or ou d'argent, la population mêlée à la troupe dans une confusion et une émotion tenant du délire. Les femmes surtout se flrent remarquer dans cette apothéose anticipée, dans cette manifestation d'hystérie publique qui rappelle la phrase du général de Saint-l^hamans : « L'intluence des femmes est bien. plus grande qu'on ne le pense dans tout ce qui a rapport à l'enthousiasme militaire. » — Pendant plusieurs heures, dans la case qu'avait fait aménager
de Saint-Exupéry toujours aussi dévoué à mon endroit, je ne pus me soustraire aux réflexions amères que m'avait suggérées cette description. d'une foule affolée sans aucun motif capable de l'expliquer autre que l'éducation faussée dès le jeune Âge, l'imagination seule travaillée chez presque tous les Français au lieu de la raison, l'enthousiasme et le chauvinisme remportant souvent sur l'équilibre mental et le bon sens.
24 mal.
Nouvel accès dans la matinée plus violent que la veille, qui me cloue sur le lit de mon camarade. Il me va falloir le rendre, car Petitjean vient de rentrer dans sa case, revenu de Marolambo. Il n'a pu tout prendre en une fois, ses mulets étant déjà chargés de vivres. Vers trois heures je me lève pour respirer au dehors un air moin& confiné ; à deux pas de moi un homme est étendu sur le sol : c'est le fourrier Duc, des tirailleurs. Une flagellation vigoureuse le ranime, ce n'était qu'une syncope. Il avait été sidéré subitement, au moment de frapper à la porte pour demander de la quinine. A trois heures les malades sont évacués à mulet sur Marolambo, d*où un chaland les conduira à Ankaboka ou même Majunga, si Tambulance n^ i n'est pas encore installée. Us sont onze en tout, dont le sergent Lapeyronnie, brave garçon dont j'avais depuis longtemps apprécié la valeur morale au bataillon. Le dîner me retrouve debout, fléchissant sur mes jambes, mais ragaillardi par une rémission de la Oèvre qui me rend ma gaieté première.
23 mai.
Très soucieux et paternel pour ses hommes, le capitaine Mortier s'assied à ma gauche pendant la visite médicale, dosireux de s'instruire pour pouvoir être plus secourable à ses malheureux troupiers. La morbidité croit très manifestement, le nombre des fiévreux du 200'' augmente dans des proportions inquiétantes, (peut-être va-t-on être obligé de le rappeler en France) avec une intensité de symptômes plus alarmante d'emblée que chez nos turcos. Vers dix heures, le reste du matériel et nos bagages sont apportés par des mulets arrivés de Marolambo avec l'état-major du bataillon Couteau et un peloton de la 6^ compagnie. A la On du déjeuner (surprise qui nous enchante) se présente le capitaine Vernadet. De Gouvello et moi nous empressons autour de lui. D'où vient-il? où en est-on ? Il est chargé d'escorter le convoi qui dans deux jours doit, arriver à Androtra et a fixé son campement de l'autre côté de la rivière, au plateau d'Angodroha. Il nous dit Trabondji et Mangabé pris sans coup férir, malgré des positions faciles à défendre ; mais depuis Ambodimonti les Howas semblaient refuser le coihbat, et loin d'attaquer, ne résistaient môme pas. Leur fuite dut être ce jour-là des plus précipitées, car une section de la légion étrangère montée ne put les atteindre, malgré une marche de nuit où elle aurait, en revanche, perdu quelques montures. Le lendemain, les chasseurs à pied entraient à Arabato. C'est là que le bataillon devait se concentrer, pendant que les deux premières unités du régiment d'Algérie et les chasseurs pousseraient de l'avant. Après ce récit, le capitaine passa la rivière et disparut dans la forêt pour rega-
'AVS BB LA PltVRE
g ne r son camp, qui devait être aussi celui du train. Nous le rejoindrons la veille du départ.
Ilans la matifii'O de Sainte-Fny et .Ipanpierre vont A Harùlambo avec leur section pour trois jours, sans doute pour aider a<i déburquemeot des vivres, tandis que le capitaine Mortier se rend à Maroway. — La compagnie Legay, lians les personnes de Beaunier et de laVillesbret, nous l^it les honneurs de sa popote le malin; son chefesi l'hâle du capitaine Tileux à l'étatmajor. Le soir tous sont ri?unis et soupirant inipalieniinent après l'arrivée du capitaine .Mortier qui leur apportera des nouvelles du régiment. Le capitaine Legay ne peut croire h une résistance prolongée de l'enoemi ; il n'aurait pas été même surpris d'apprendre, pendant la traversée, la soumission des llovk-as.
^^r Nous sommes à table depuis déjà un bon momeot
^K quand une épaisse poussière soulevée h la lisière du
^B bois, dans la direction nord, m'arrache une exclama-
^ tion de joie : " Le convoi ! messieurs. « C'est en elTet
lui qui di^boucbc dans la Torél, bient<H il passe sous nos
yeux. (Juelordre admirable I les mulets défilent les uns
derrière les autres, alignés au cordeau, sans secoussf,
d'une progression uniTorme, plus loin traversent la
rivière et disparaissent dans le petit bois occupé par
^ le détachement du capitaine Vernadet. Il n'en tinit pas.
^L oouB avons compté prés de trois cents bêles de somme.
^vTout k fait en queue, apparaît Pivet pour qui l'on
prépare un couvert et aussi un siège, une cantine. Il est entouré, pressé de questions, tiré paria manche; tous oublient qu*il meurt de soif. Ses nouvelles de Majunga sont déjii vieilles de quelques jours, car il vient de ce point à travers la brousse, il n*avance pas, lui, sur une vedette ou un chaland. On ne peut se lasser d'admirer son entrain dans Texécution d'un métier épouvantable qu'il remplit déjà depuis longtemps avec une activité et une bonhomie connues de tous ; un général de l'expédition en avait fait le plus grand éloge. Il espère ne pas avoir de sitôt à lutter avec les voitures Lefebvre et à rajuster leurs brancards trop faciles à fracturer. Ah ! combien il leur préfère les mulets qui passent partout et n'exigent pas la construction d'une large route carrossable oh les compagnies du génie s'emploient, à grand renfort de malades et d'hospitalisés, entre Majunga et Maroway, et à laquelle tous doivent bientôt participer. Combien de temps risquet-ellc de nous retenir dans les régions basses, d'autant que les estimations du lieutenant-colonel de Beylié sont des plus erronées et indiquent des déblais à exécuter de beaucoup inférieurs à ceux qui sont réellement nécessaires. Les troupes qui campent sur la rive droite de la IJetsiboka, î\ son avis, peuvent s'attendre à des difficultés nullement prévues. Pour son compte il souhaite de toujours être envoyé en tête, avec un train léger uniquement composé de mulets et surtout d'être secondé par les conducteurs sénégalais autrement précieux et résistants que les convoyeurs kabyles moins rompus i\ la conduite et aux chargements des bêtes, mal chaussés quand ils le sont, souvent couverts de plaies aux jambes, garantis par une simple chéchia contre un soleil des plus dangereux. Son repas ter-
miné, Pivet se hâte d'allor surveiller ses hommes et ses animaux, tandis que la plupart d'entre nous vont essayer des douceurs de la sieste. Quel métier affreux que celui du train ! il dépasse encore celui d'offlcier d'approvisionnement dont Bourgeois s'acquitte, dans le bataillon, avec un zèle digne d'admiration.
Vers trois heures, un convoi de malades de l'avant traverse le camp pour gagner Marolambo et de là être transporté en rivière. II comprend une trentaine de fiévreux parmi lesquels le sous-lieutenant indigène de la compagnie Vernadet, Belfarek Embark.
Une heure plus tard, le capitaine Mortier est revenu de Maroway. Les nouvelles sont des moins gaies. Les hommes y sont presque tous malades; six officiers du 200* sont déjà victimes de la fièvre ; le colonel Gillon a été évacué de l'ambulance d*Ankaboka sur le bateau-hôpital pour dyssenterie grave, malgré ses supplications qu*on le maintint à la tète de son régiment. Au camp de Maroway, un petit soldat du régiment produisit récemment une alerte malencontreuse suivie de panique, en criant : « Voilà les Howas î voilà les Howas I » et s'échappant à travers les tentes; il était en délire. Les ofûciers et quelques hommes seulement gardèrent leur sang- froid et finirent par rassurer les pauvres alTolés croyant à une surprise de nuit. Au cours d'une marche, apprenons-nous encore, en plein jour, un petit chasseur à pied incapable de continuer la route, fut laissé à l'arrière. Il n'avait pas à s'elîrayer; une colonne très prochaine de la légion le prendrait au passage. Quelques instants après avoir été séparé de ses camarades, il se logeait une balle dans la tête. La troupe survenant n'avait rencontré qu'un cadavre. Le même soir un
légionnaire élait trouvé pendu dans la forêt voisine. Four la dernière fois, de Gouvello et moi dinoDsà la compagnie Mortier où tous ces Xristes incidents sont naturellement commentés. Les oftlciers, hôtes on ne peut plus aimables, nous accompagnent jusqu'à la rivière que leur lanterne nous permet de traverser sans accident. La nuit est des plus noires; c'est avec peine que, dès les premiers pas, nous découvrons le sentier qui bientôt, sous bois, disparaît à nos regards les plus attentifs. Je me rappelle que le lieutenant Pivet m'a signalé sur la droite de la piste un ravin profond; il est dangereux peut-être de s'engager ainsi dans le taillis ; pour peu j'inviterais mon camarade à coucher surplace. Mais nous ne serons pas plus avancés demain matin, car le convoi doit partir à quatre heures. Par bonheur, je trouve dans ma poche une boîte d'allumettes de sûreté, les seules possibles dans ces pays chauds, .l'en frotte une, deux, trois, inutilement ; je change de côté, môme insuccès; ma boite est toute humide. Je fais part à de Gouvello de ma déconvenue et de mes craintes ; il est fortement myope et moi presque hémaralope. Nous décidons d'avancer Tun derrière l'autre prudemment, nous guidant de la canne qui verra pour nous, et nous voilà en marche, fouillant le sol de la pointe de nos bâtons, buttant contre des cailloux et des racines, nous heurtant aux troncs des arbres, érailés à tout instant par les branches, les yeux cherchant à deviner le sol. De temps en temps nous redressons la tète à un bruit, prétons l'oreille, regardons devant nous... Nul bruit, nulle lumière. A son tour, mon camarade est en tête, moi à deux pas î\ peine derrière lui. u — Attendez, de Gouvello, j'entends des voix. Un bruit de masse qui roule
me fait frémir, je m'arrête. — Où étes-vous, de Gouvello? — Tebib, je viens de tomber dans le ravin, vous devez être au bord du précipice. — Etes-vous blessé? ne bougez pas, je vais appeler. — Rassurezvous, je n*ai rien de brisé, j'ai par exemple perdu mon lurgnon et ma canne, » Sa voix me paraît venir de quatre à cinq mètres, u — Ohé! les tirailleurs! une lanterne! tout de suite I » criai je lentement. Pas une réponse, un simple bourdonnement de gens qui parlent bas. (( — Toumi I Toumi I — C'est toi, mossieur major?— Oui, apporte une lanterne. » Le bruit sourd s'est tu devant nous, au camp. Une lanterne apparaît, qui cherche, hésite, a Toumi, par ici ! » En moins de cinq minutes, mon ordonnance est arrivée, accompagnée de quatre camarades, un énorme falot à la main. (( — Quisqui c'esl? — Tais-toi et ne bougez pas surtout. )) Je prends la lanterne, horreur I à un mètre à peine devant mes pieds un large ravin taillé à pic; au fond, à peu près à cinq mètres de Gouvello assis, les yeux tournés vers nous. « — Eh ! bien, tebib, nous avons une rude veine, moi surtout, car je n'ai aucun mal. — Jetez-moi quelques allumettes pour retrouver mes objets perdus. » Toumi me passe des tisons que je lance dans le gouffre. Leur lueur éclaire nettement mon camarade, au milieu de grosses pierres; comment ne s'est-il pas tué? « Voilà pour mon lorgnon; maintenant c'est le tour de la canne, j'y tiens, elle a fait le Tonkin avec mon frère. » Pendant que s'accrochant aux roches il poursuit ses recherches, deux ceintures de tirailleurs sont attachées bout à bout avec un nœud à toute épreuve et jet«'es dans le précipice. « De Gouvello, saisissez la corde de sauvetage; votre canne a dû suivre la pente et vous ne pouvez risquer, pour elle, d'al-
1er vous écraser, bille aura fait comme beaucoup d'autres, hélas! disparu h Madagascar. » Avec plaisir nous le voyons s'emparer du lien sauveur; les tirailleurs tirent lentement, sans secousses ; Toumî et moi, au bord, le saisissons chacun par un bras, il remercie calme et reconnaissant, sans la moindre apparence d'émotion ; les bons turcos lui baisent les mains. Dé» sormais nous remontons sans crainte ni hésitation, lui de son mouchoir s*essuyant la face souillée de terre, moi encore effrayé à l'idée du danger qu'il a couru. Sous la même tente , l'un près de l'autre, nous nous couchons sur le sol, sans réveiller le capitaine ni Pivet, et dormons, comme jamais, Jusqu'au réveil.
28 mai.
Le camp est levé à quatre heures, car il y a vingt bons kilomètres jusqu'à Tétape de Trabondjy. De Gouvello marche à côté de moi derrière le convoi ; il commande l'arrière-garde. Les 304 mulets conduits par de vigoureux et adroits Sénégalais, le fusil 1874 en bandoulière, s'écoulent promptement dans un ordre irréprochable. Ces conducteurs qui forment la compagnie noire du train n'auniient peut-être pas accepté de prendre part à l'expédition sans celte marque distinctive du soldat; Pivet les montre avec orgueil; avec de tels guides il est sûr d'arriver à bon port, que le convoi soit ou non surpris. La piste très étroite, après la descente de la forêt, s'engage au milieu d'herbes très élev(''es où eh.irun marche prudemment derrière celui qui le précède, l'arme prête, pour parer à l'éventualité d'une attaque toujours possible, tout en ne perdant pas la trace du sentier mal éclairé par
quelques bougies touchant à leur fin. îiO jour commence à poindre quand on a atteint le sommet d'Angodroha. La vue se perd sur un horizon illimité; les turcos, augmentés de quelques chasseurs à pied rejoignant leur bataillon, marchent à merveille; le convoi poursuit sa route sans un arrêt. Le soleil levant éclaire une immensité absolument dénudée, rappelant les vastes surfaces arides des hamadas sahariennes, sans nul ondulation du sol. C'est le plateau d'Ankarafansikaoù se suicida le petit' chasseur à pied, le grandiose silencieux des immenses solitudes. Au bout de quatre ou cinq kilomètres insensiblement le plateau descend, accentuant progressivement sa déclivité pour se terminer brusquement aux abords d'une forêt. La pause s'y prolonge, avant de commencer la descente. Le sol est déjà brûlant, Tatmosphère surchauffée, le soleil envoie des rayons encore p&les plus dangereux sous leur apparence timide que les éclats éblouissants du même astre en Algérie. Les oasis sahariennes produisent un effet moins empoignant après les tristesses de la Chebkha ou de TËrg que la forêt d'Ankarafansika après la nudité attristante du plateau qui la précède. Arbres gigaûtesques à la végétation puissante : palissandres, acajous, ébéniers, enlaçant leurs branches fantaisistes, mariant leurs frondaisons d'une épaisseur impénétrable aux rayons du soleil ; lianes indigènes aux formes serpentines enlaçant les troncs, s'enroulant autour des branches, les dépassant pour rejoindre celles des arbres voisins ou se laissant tomber sur la terre pour y prendre racine; admirable fouillis inextricable enveloppant le voyageur d'ombre et de mystère. Là se pendit le légionnaire. De temps en temps la marche est ralentie par de gros troncs d'ar-
244 kV PAYS DE LK FIÈVRE
bres barrant le chemin, renversés par la tempête, abattus par la foudre; d^autres gisent plus loin étouffés par Tétrcinte perfide du long serpent de verdure et de fleurs par lequel ils se sont laissé enlacer. Des serpents de toute tailledorment sur le sol, couleuvres et boas inolTensifs aux couleurs les plus riantes, dont s'effraie la superstition de nos turcosetde nos nègres. Des oiseaux seuls rompent le silence imposant de Li forêt : des perroquets verts ou noirs, des ramiers, des colibris, des chasseurs d'Afrique et une foule d'autres qui chantent au-dessus de nos têtes. La descente à tous a paru trop brève. On débouche ensuite dans une plaine fortement ensoleillée, couverte de lataniers, au fond do laquelle l'atmosphère se meut, frémissante de chaleur. Plusieurs empruntent aux.stipes peu élevés une feuille palmée pour s'en éventer. Des oiseaux nombreux et de toute nuance s'envolent à l'approche des gêneurs, pour aller se poser sur les cimes voisines. Peu à peu la plaine se dénude, conduit à un petit mamelon gravi avec entrain, puis lentement descendu par un sentier raviné. A ses pieds coule un ruisseau, le seul rencontré aujourd'hui; les bidons s'y remplissent hâtivement malgré la couleur peu engageante de l'eau, la soif supérieure au dégoût. Sur noire gauche le terrain s'élève en légères collines couvertes des cases du village de Mangabé. On franchit quelques rizières aux canaux d'irrigation très peu endommagés, des terrains marécageux, puis un petit ruisseau et l'on arrive à la halle. C'est une grande surface unie, ombragée de manguiers, que domine à l'est le Rowa de Trabondjy. Un seul traînard, un petit chasseur h pied, flanche depuis cinq minutes. Devant nous dans la direction du sud, à cinq cents mètres î\ peine, sous une vraie forél,
de jolies cases abritent, m'apprend-on en arrivant, la compagnie Delbousquet. Le sol de notre campement présente des traces d'incendie. Quelques jours auparavant, l'état* major du bataillon avec les compagnies llabaud et Delbousquet y avait stationné. Tout à couj), heureusement en plein jour, le feu prit à une cuisine et gagna le camp en quelques minutes. La plus grande parlie du matériel fut sauvée, plusieurs tentes d'officiers furent réduites en cendres, entre autres celles du médecin-major Delahousse et de Royer; les paniers médicaux partagèrent le même sort, sauf un, le moins utile ici, celui d'opérations. Plusieurs sacs, vingt-huit fusils et des centaines de paquets de cartouche furent le tribut payé à une imprudence qui, à une autre heure, eût pu avoir de graves conséquences. Un tirailleur fut atteint par une balle qui vint le frapper au-dessus du poignet, lui sectionnant l'artère radiale. La compagnie Uabaud, privée de 28 fusils, est perplexe, paraîtil. Nous sommes arrivés depuis un quart d'heure et déjà les harnachements des mulets de bat sjnt déposés à terre en lignes scrupuleusement parallèles, les Sénégalais conduisent leurs animaux à une mare voisine. Aflamés (il est onze heures et demie) nous nous contentons d'un excellent déjeuner froid fort copieux du reste, auquel Pivet prend part avec joie. Il est enchanté de son convoi, avec raison. Parti avec trois cent quatre mulets, il en ramène tout autant; très peu sont blessés et encore superficiellement. La sieste, à l'ombre des manguiers, est impossible; les mouches et lesmoukafuis ont remplacé les moustiques. A cinq heures devant nos tentes, nos corps couverts de sable rouge reçoivent des seaux d'eau lancés par nos ordonnances. La fatigue m'empêche d'accompagner, dans sa visite
au Rowa, le capitaine Vernadet ; ma tente reçoit, en compensation, celle du capitaine Delbousquet et du lieutenant Royer, logés dans le village voisin. Une heure après notre chef de colonne dépose près de mon lit deux grands flacons d'acide phénique concentré et de sous-nitrate de bismuth qu'il a découverts dans une case abandonnée, non loin d'une cagna logeant quelques fiévreux et blessés howas. L*étiquette est française, le fournisseur un pharmacien de Paris; ces produits ont dû être volés à Suberbieville. Dès demain on doit partir pour Ambato, (on ne peut plus moisir sur place, à la bonne heure) aussi chacun regagne-t-il assez tôt son lit, après le dîner. En plein air, (il fait trop chaud sous la tente et nulle pluie n'est à craindre pour quelques mois) mon'voisin et moi passons une nuit affreuse, en lutte continuelle avec les moustiques; aux plaintes du capitaine répondent mes rages inutiles et mes vaines imprécations. Nul n'a pu fermer l'œil un seul instant; Trabondjy laisse loin derrière lui Bévomanga, Ambatébé, Ambondro, les Manguiers. A quatre heures et demie, le coup de langue trouve tout le monde sur pied depuis longtemps. Nous nous les rappellerons longtemps, mon capitaine, la sieste et la nuit de Trabondjy.
A Ambato et Marololo.
29 mai-29 juin.
29 mai.
L'étape se fait promptementde TrabondjyàAmbato, à travers des rizières et des plaines couvertes de lataniers, tandis que sur notre droite une longue bande de brouillard trabit le voisinage de la Betsiboka. Vers buit beures nous atteignons sans fatigue le baut d'un mamelon dominant le fleuve et de nombreux marécages. Nous sommes à Ambato. Un superbe tamarinier attire tout d'abord le regard ; autour de lui de nombreuses cases en assez bon état à l'intérieur desquelles des femmes sakalaves se livrent à leurs travaux domestique». Le Rowa, entouré d'une palissade incomplète, sert de poste aux tirailleurs. Voilà mon camarade de promotion Moingeard; il se bâte de me passer le service de l'Infirmerie, pour rejoindre la légion qui avec le 2* tirailleurs et le 40* cbasseursdoit se concentrer à une trentaine de kilomètres au sud d'Ambato,
sur les bords de la Belsiboka. Trois coDstruclions en pisé saDS étage ni fenêtres, de vrais tombeaux, quelques cases abandonnées constituent la formation sanitaire ; une dizaine de malades a pu être couchée sur des lits sakalaves; le reste est étendu par terre en dedans ou en dehors descagnas. Ils sont près de cinquante, de toutes les armes, de tous les groupes de convoyeurs; les militaires, au nombre de trente-huit, sont en subsistance dans une des compagnies du batailhon, qui s*attendant à partir pour l'avant à toute heure, leur fournit assez irrégulièrement la soupe. Fiévreux, dyssentériques, telles sont les deux uniques catégories de malades» auxquels s'ajoute un blessé, le turco qui avait été frappé par une de nos balles, à l'incendie de Trabondjy. Ma future case, divisée en deux par une cloison, est occupée par le lieutenant Mote, de la Légion, qui, souffrant, n'a pu suivre son bataillon. Tout le notre est ici réuni ; je vais en saluer les officiers et reprendre ma place à la popote de T^tatmajor.
A l'heure de la contre-visite je suis informé que Julia vient demain me remplacer. Je ne m'explique pas cette mutation ; elle semble néanmoins indiquer que tout le bataillon va, sans tarder, aller de l'avant. Grâce à quelques hommes de corvée accordés par le commandant, de grands lits de corps de garde sont constitués à défaut de lits personnels; los convoyeurs méritent autant que les soldats de coucher ailleurs que par terre.
Le soir, le capitaine de frégate Marquer et le lieutenant de vaisseau Simon qui partagent notre repas, disent merveille de rinfernale, la première canonnière mise en service. Elle vient de remorquer depuis An-
AU PAYS DK LA FIÈVRE 2i0
kaboka deux chalands de vivres, que Ton est en train de décharger au port d'Ambutooù l'Intendance in^lî^l!e un magasin d'approvisionnement. Le coiuman J':iit Tracou est enchanté du résultat. Ils m'engai'ent à ji Militer de son retour à l'arrière fK>ur faire une 'rv.icuation de malades; au même instant un coup de ri flet annonce son départ. Trop tard! Au iijili«;u de ia nuit je suis réveillé pour constater le décès d un *:'>:,voyeur abyssin, enveloppé dans son manteau ro.^'e comme dans un linceul. Depuis trois jours il se refusait à prendre nourriture et médicament, scru[»uleux observateur des rites de sa relii^ion.
30 mai.
Le coolie enterré en un coin isolé du villai:e qui sert de cimetière, les dernières modifinalions sont .ij portées à un service dont je ne voudrais [►as laiss r la succession trop lourde pour mon camarade. Vers Irnjs heures un sifflet strident annonce l'arrivée d'une n< uvelle canonnière. Daguet sellé, me voilà descemln promptement au port, sans prendre le temps d'in pecter le paysage et d'admirer ses bananiers. Pein»^ inutile, Julia est déjà monté. Uevenu au r.inip, je lui offre la moitié de ma case. Il visite l'infirmerie, s'informe auprès des malades ; la remise du service est des plus simples. Je reprends mes fonctions au bataillon.
31 mai.
Longue matinée sans incident. La compa?:nie (iatel envoyée la veille en reconnaissance, i\ Fonhala, renlre à onze heures sans avoir tiré une cartouche, ayant
rencontré deux Uowas blessés en train de râler. £n revanche, Jeanpierre rapporte de cette marche un violent mal de tête, avant-coureur d'un accès qui le retient couché jusqu'au soir.
A peine s'est-on mis à table que des cris : « Au feu ! Au feu ! » mettent tout le camp en émoi; les ofûciers en hdte rassemblent leurs hommes pour les conduire au théâtre de l'incendie, Julia et moi courons à nos malades et â notre matériel. L'alerte ne dure pas ; une vieille case inhabitée a seule été brûlée. Quand nous revenons reprendre nos places, Lacaze est là qui vient annoncer au commandant d'armes le passage très prochain de l'ambulance n"* 1 pour l'avant. Il restera notre hôte, en attendant, à la popote ; ma case pourra aisément le recevoir. Après le dîner, il me conduit â un kabar chez la reine d'Ambato, qui ne retarde guère rheure de notre coucher. Julia, quand nous rentrons, semble dormir d'un profond sommeil. Pour ne pas réveiller, nous rapprochons nos lits et causons longuement à voix basse. « Tas de bavards! s'écrie-t-il tout à coup, vous êtes bien du même pays, sapristi I » Boutade inattendue qui nous fait partir d'un éclat de rire. « Tas )) nous a paru exagéré ; quant au pays d'origine, il est des Pyrénées-Orientales. Partout l'Infirmerie se moque de l'hôpital.
\^' juin.
Dès le réveil Jeanpierre et Larbi, en plein accès, viennent réclamer mes soins. L'ofiicier indigène ne s'explique pas comment il a pu contracter la flèvre ; durant un long séjour au Tonkin en région très palustre il n'avait jamais rien eu. A l'heure de la sieste, Julia
AU PAYS DE Lk KIÈVRE 2»1
est également pris d'un accès qui Tempéche d'assister au dîner, d'ailleurs presque exclusivement médical, le commandant et l'adjudant-major dînant à bord de la canonnière la Brave, invités par le commandant Marquer. Les chalands de ces éléments de la tlottille fluviale apportent chaque jour à Ambato des vivres en quantité considérable et ramènent à l'arrière tous les évacués. Il est regrettable qu'ils n'aient pas pu arriver plus tôt; Tavant-garde serait sans doute bien plus loin, étant donnée la faible résistance opposée par l'ennemi. Nuit déplorable où nous sommes chassés de notre cagna par les attaques combinées de moustiques et de grosses fourmis rouges encore inconnues. (( Darri, tu as une drôle de case ; pour un motif ou un autre on ne peut y passer une nuit complète tranquille, r> gémit encore Julia.
2 juin.
La décision du jour porte que i'état-major du bataillon, les compagnies Gatel et Vernadet se tiendront prêtes à rejoindre Tavant-garde au camp des Hauteurs-Dénudées. Les deux compagnies restantes, Rabaud et Delbousquet, attendront pour quitter Ambato, l'arrivée du 200" et aussi qu on les ait munies de fusils, sacs et cartouches en échange de ceux qu'elles perdirent à l'incendie de Trabondjy. A l'heure de la sieste un accès gastralgique me tient couché pour toute la soirée. Vers sept heures un vacarme inusité agite le camp; la compagnie Vernadet. avec le convoi, descend pour traverser le Kamaro affluent de la Hetsiboka, ce soir-méme, sur un chaland.
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prolongé annonce la canonnière. Tous les officiers s'alignent et attendent. Au bout de quelques minutes le général Duchesne est au milieu de nous, précédé du capitaine Rabaud, escorté de plusieurs officiers d'étatmajor dont le lieutenant-colonel de Nonencourt. C'est bien le môme chef froid, à l'aspect sévère et imposant, que quelques-uns de nous ont vu et entretenu à Ankaboka. Il déplore l'incendie de Trabondjy et ne cache pas que cet accident, qui immobilise les deux compagnies en ce moment, risque de les immobiliser encore longtemps, (parle-t-il sérieusement ?nul ne le devine) et sur un air plaisant termine par cette phrase : « Ehl bien, capitaine Rabaud, vous monterez à Tananarive avec des matraques. )) Le capitaine esquisse un sourire et lui dit quelques mots ; il se redresse, tourné vers son (Hat-major. «Ah! ça, que m'avez-vous raconté? ce n'est donc pas 150 fusils qui ont été brûlés, le capitaine Rabaud m'apprend qu'il n'y en a que 28. » Nul ne bronche ; le général avait été mal renseigné. Il est possible que la connaissance de la vérité précipite la date de notre départ. Tous se féliciterit, du moins parmi les tirailleurs, que le grand chef se rende compte par lui- môme de tout. Il visite ensuite le camp, l'Inlirmerie où Julia l'accompagne, s'extasie devant le (( superbe tamarinier », avise dans un groupe d'enfants une fillette qui approche en tremblant, le fixant avec efi'roi, et lui offre une pièce de cinq francs. Les autres accourent enhardis et tendent la main « Ah ! non, dit-il sans sourire, je n'en ai pas assez pour tous. » Il se retire en remerciant. Peu après j'apprends avec déplaisir que le service do l'Infirmerie de garnison de nouveau va m'échoir ; l'ambulance est au port d'Ambato et part demain matin pour l'avant, reprenant ses deux
25\ AL Pays de la fiëveb
aides-majors. Mes deux camarades me font en effet leurs adieux ce soîr-méuie; ils descendront de très boDoe heure cette nuit pour s embarquer et dorment à la belle étoile.
5 juin.
Si pL»ur l'iDstaut les malades de rinfirmerie ne sont pas alarmants . on n'en saurait dire autant de notre camantde Itjver. LV^à sérieusement nnlade an Tonkin, plusieurs fois hc^pitalisê en Alsrérie pc^or des récîdi- Tes graves de [«alutiisme réduites fieolement par les injections massives de quinine du nxdeicîn- major Lèques, il a le reirrrt ir v. ir rer^raltre s*s manifestatioDS teni.rs av-r? une iiitrisi'.e nr^. T-:ms les jours à U iDriiir heure, ver^ -r n.;. -e- iu rer^as du nutin, on levait ;.:r:-:r ses iiiàins .- ï-jr. iiij-urli.ir sur s-:»n oeil î.-.-'hr, ^.- ..pr.iiier >-. rei:!:?- s.is-:xrbîtaire tandis c-t s. 7. ^l.'rf >:u.i:rM s .-vrit, -:;3? sa c»s*:«nctive .irm.e iu ::u-l:f- if >:.-:Triz:f-s 4lr:<es, arrà^^hant ies ^r-:.ss^z:r:-^> .ua. r.i'.tZ-LS i un-e êûejxie pour- :.iz; :>c- ::.-.i-.:i: i >.zi .:r.:i>*i i:e2i?ji: après des cr.STS^-.s-.rjL^ çufs h.m: js. i :«f:=:t aliénsé^s parla :. :ofss z il . r? .x :: çisir :-•; :<l :*apjCic4ition ir :. ::l.: r:s*TS ".rfs ii i:> .K-.:irir.^ i 1a m^me i: -r^ . >- : -i ii:s i:s .:iv.r< 1I^.•.^^^ et tandis
: * z :*i.: :. r .:- .fi* j::^ ..- i 1 .t =iA-r : • l^arri!
:.* .-■•..- i L i 1 ï: . - l'î :- *Arç. ^^-i ^r-cvriisiv^ — : r : s *r i T: .; . z > u'- ' ■ - £.:>.. l :-•* r; ^Ia •«, -^nl z:^i.s>: i.- : , s : ": fz;.'- - :r^ 7:.i 'is*; :.:: -^ Si?ra
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douloureux; ses plaintes coutinuenl tandis qu'A monl tour je commence à subir, sous une autre forme, l'influence du mâme mal. Pendant longtemps dos souN Trances se mêlent, et l'heure du calme revenue, nous 1 reconnaissons que Id fuite loin de ce pays seruit sans 1 doute la seule thérapeutique rationnelle. Idée juste, mais à laquelle ni l'un ni l'autre ne voudrions souscrire. Hi des ofQciers sont aussi malades, que peuvent I être des troupiers encore plus jeunes, plus soumis à j la fatigue, n'ayant pas le même bien-être? Sans en j rien dire à l'intéressé, je vais rendre compte au ciipitaine Delbousquet de son ijlal et le prie de douiicr, s'il en est besoin, un ordre pour l'évacuer.
lijaiii.
Niiit alfreuse pour tous deux, augmentant notre état d'allaisseumnt. t>ans la matinée, l'un et l'autre pressentons un accès proctinin avant la disparition du précédent, décidons de ne jilua paraître à la p'^pote jusqu'à notable amélioration. Nous vivrons de lait concentré, d'opium et de repos. Force nous est toutefois, & trois heures, de sortir de notre torpeur, quand les cris : u Au feu! Au feu! )i retentissent dans le camp. Tous les hommes sont sur pied, les ofllciers au deux ; les femmes sakalaves courent affolées ô travers le village; un vent de sud-ouest des plus violents pousse l'incendie qui dévore, en fuyant, les feuilles du bois voisin ; les étincelles partent au loin danj sons du nord; les branches les plus minces éclatent en un p''tillemeQt sinistre ; les aigrettes eiïrayées lent en désordre au-dessus des flammes, abandonoanj leur perchoir accoutumé. En un instant sont réduites
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en cendres quelques cases, heureusement éloignées de celles de nos malades. Tous les efforts pour contenir et limiter le feu restent inutiles. On l'abandonne à lui-même quand, au bout d'une heure, il est bien loin et ne peut plus nous inspirer de crainte. Je cherche partout mon camarade, il a dû disparaître à la tête de SL*s hommes. Les turcos rentrent au camp peu à peu, armés de bÀtons, de pelles ou de pioches, tous noircis par la fumée, accablés de chaleur. Un groupe vient dans ma direction semblant conduire un malade, j'accours à sa rencontre : c'est lloyer soutenu par deux tirailleurs, le visage congestionné, le corps baigné de sueur, la bouche écumante. Etendu à l'ombre, on le débarrasse de ses vêtements, l'arrose d'eau froide, à tour de bras je le flagelle... il revient à lui, les yeux démesurc»ment ouverts. « Ah! Darri, merci. » Je le ranime, le gronde doucement : « Qu'allais-tu faire, malade comme tu Tes, dans cet incendie? — Et mes hommes, qu'auraient-ils pensé ? )> Je n'ose plus le blâmer, (car tous nos officiers de tirailleurs sont les incarnes, prêchent d'exemple) et lentement le ramène i\ notre case. En quelques instants il est complètement sec.
7 juin.
Malgré notre piteux état, nous essayons de nous diriger vers la popote; après quelques pas les crampes stomacales nous forcent à reintégrer un domicile témérairement abandonné. Toute la journée notre case entend nos plaintes.
àU PAYS DE LA FIÈVRE 257
. 8 juin.
A la fin du déjeuner, au plus fort de la crise de notre pauvre Royer, un coup de sifflet prolongé annonce l'arrivée à Ambato de l'Infernale, On fait dire à son commandant que dix-huit malades seront évacués sur elle et un officier. Parvenus au port, nous voyons arriver de la direction de Suberbieville la Brave, commandée par le lieutenant de vaisseau Martinie. Elle vient se débarrasser sur r Infernale des malades nombreux de Tavant. Au milieu de fiévreux et dyssentériques deux turcos portent un bras en écharpe. Ils ont été blessés, près du confluent de la Betsiboka et de rikopa, par un avant-poste de Howas établi sur la rive gauche du fleuve, le 5 juin. Le lendemain matin, la Brave, avait débarqué sur la berge gauche de la rivière, au-dessous du confluent, une section de la légion étrangère. Elle avait pour mission de s*avancer jusqu'au confluent derrière les hautes herbes, et d'attaquer de flanc Tennemi quand le bataillon des étrangers et la 15° batterie postés sur la rive droite le menaceraient de face et essaieraient de le mettre en fuite pour permettre à la canonnière de débarquer quelques hommes sur la rive opposée du fleuve. A une heure, quand la Brave arriva à hauteur de ce point, elle fut assaillie par des feux de salve auxquels elle répondit avec ses canons-revolvers, tandis que la batterie Lavai!, se démasquant, tonnait de toutes ses pièces et que la section Simon, de la légion étrangère, débarquée sur la rive gauche dèsle matin, prenait de flanc les Howas. Ils n'attendirent pas plus longtemps et prirent lafuito; aussitôt le capitaine Aube et Bénevent entraient dans le fleuve à la recherche d'un gué qui servit pour les
chevaux et les mulets. Le soir même, tout le batiuU Ion (le la légion et toute la batterie avec son matériel gagnaient la rive gauche de la Betsiboka sur un chaland. Le lendemain la Brave et VInfernale y débarquaient, sans pouvoir être inquiétés : le 40* bataillon, le deuxième bataillon d'Algérie, un peloton de chasseurs d'Afrique, quelques convoyeurs. Tous nos malades installés, lloyer confié aux bons soins du commandant, je rentre attristé lentement au camp, songeant à Teirrayante disparition des tirailleurs et de leurs officiers.
\) juin.
Journée excellente, sans la moindre menace d'accès, agrémfMîtéo au dîner de la présence du lieutenant Waddington, chargé <\ Ambato du service des étapes. Le soir le capitaine Delbousquet nous raccompagne à nos cases (l'officier de cavalerie a la sienne tout près de moi) après un long kabar sous le tamarinier avec fiuertz et Mançour.
10 juin.
Vers dix heures Toumi vient m'annoncer que les « grands capotes » montent à Ambato. Le bataillon de Sainte-Marie doit en ellet venir remplacer nos deux dernières compagnies, appelées à rejoindre leurs camarades aux Hauteurs-Oénudées. Je crois avoir compris que les fusils absents avaient été remplacés par ceux de chasseurs hospit«ilisés. Le sentier qui conduit au village longe une des cases de l'Infirmerie d'où Ton peut voir passer la longue colonne poudreuse. En queue
vient d'apparaître le médecin -major du bataillon, Courtot. que suit à quelques pas un aide-major, k C'est sans doute votre aide-major qui arrive derrière vous? — Non. Sendral est & l'hApilal. il est remplacé provisoirement par nn médecin de l'ambulance n" 1. n l)éj& il est près de nous. Surprise ! c'est mon camarade de promotionChabrut qui rejoint sa Tormation à l'avant. Installé toutaussili'it d.'insmacase. il vase mettre ensuiteà l'ombre du tamarinier où vient nous trouver l'aimable • iuertz. Nouvelle surprise ! Ils ont été en même temps élèves au lycée de Ciermont-Ferrand,
Sieste toute consacréeà de vieux souvenirs; depui cinq ans nous nous étions perdus de vue. Quand jevai faire ma visite au nouveau commandant d'armes, m'annonce que je dois conserver mes fonctions de médecin de place jusqu'à l'jirrivée de l'aide-major de son bataillon, que par ordre du général Melzinger je dois faire parvenir par les compagnies Itiibauil et DeU bousquet mou matériel snnitaire au complet sur l'avant. Dansdeuxou trois jours, après le départ de l'état-major et de deux compagnies de son unité, j'aurais aussi à assurer le service médical des compagnies d'ilennezel etCourtias maintenues/! Ambato. Je le prie, puisque je vais rester sans médicaments ni matériel, de vouloir bien m'autoriser à garder celui de Sendral et à y puiser, suivant les besoins, jusqu'i\ son arrivée. — Non, docteur, li^s paniers appartiennent au bataillon et A lu seul, je ne puis les en distraire i au irioment de partir, nous vous Inisseronsquelques médicaments. J'exposai l'évenlualité probable d'unp morbidité croissante, l'impossibilité pour son médecin -majorde pouvoir apprécie) les quantités A me céder, vu l'errectir tous les jours variable; je me butai A un refus formol. Le commandant
de Sainte-Marie craignait-il que je ne gaspillasse ses pilules de quinine ou bien obéissait-il à cet égotsme de corps déplorable qui refuse ses médicaments de partipris, m^me dans les cas de nécessité absolue, à toute unité étrangère? La quinine du200% quand des légionnaires, des turcos, des chasseurs à pied, des chasseurs d'Afrique, des coolies sakalaves des convoyeurs kabyles, abyssins, sénégalais, des hommes du train claqueraient la fièvre, présenteraient un accès pernicieux, la quinine du 200" resterait-elle obstinément fermée à clef dans ses paniers, inutilisable par ordre du commandement, sous prétexte queces malades, loin de leur unité, étaient confiés à un médecin privé par autorité supérieure de ses propres ressources envoyées au secours de turcos dépouillés par l'incendie de Trabondjy? Que dirait-on d'un m(»decin de tirailleurs, rencontrant sur la route un fantassin du 200*" et lui refusant son aide, parce qu'il n'est pas un turco ? Tandis que je me livre à ces réflexions, un pli du même commandant m'invite i\ descendre au port pour donner mes soins à un légionnaire gravement malade, évacué en canonnière, et qui ne lui semble pas en état de continuer jusqu'à Ankaboka. Mais ce chef n'est donc pas inhumain ? comment expliquer son attitude un instant plus tôt? Arrivé en hâte achevai près du chaland avec quelques infirmiers, je fais IranporLcr h brancard un véritable mo ribondqui sera décédé peut-être avant d'arriver m Tlnfirmerie. Lavé à grande eau, (car il est souillé de selles dyssentériques,) pourvu de lait concentré emprunté à la popote, couché sur un lit sakalave, il achève bientôt de mourir, malgré une lueur d'espoir. ^ ers une heure du matin je lui ferme les yeux, puis copie les renseignements sur sa plaque d'identité fidèlement
enroulée autour du poignet : Darzens, du recrutement de Carcassonne.
il juin.
Au réveil j'appelle en vain Chabrut auprès de qui j'étais venu me coucher, après avoir assisté les longues heures d'agonie de Darzens; je le retrouve dehors, couché en plein air, chassé de ma case par les moustiques. A la visite, des tirailleurs apportent un turco indigène atteint de coma, et qui encore ne s'était pas présenté à l'examen médical. Il recevra des injections de quinine. Le docteur Courtot me convie à inspecter les alentours du village, nous y découvrons une jolie fontaine où des négresses toutes nues prennent un bain. Du haut du mamelon le regard plonge sur la plaine et de vastes marais infestés de caïmans. Au retour connaissance est prise de la décision. Les deux compagnies de tirailleurs s'en vont dans l'après-midi gagner le camp des llauteurs-Dénudées ; l'état- major et deux compagnies du T' bataillon du 200'' partiront dès demain, sans me confier le matériel du demi-bataillon restant. Il me , faut songer à me munir de médicaments. Je n'en reviens pas quand je vois ce qu'on veut bien me laisser : quelques étuis de quinine, un demi-étui d'opium, une centaine de grammesde bismuth, deux paquetsde coton hydrophile et de bandes au sublimé. Et cela pour deux compagnies du 200° et vingt-trois malades déjà en traitement h l'Infirmerie I Quand je réclame un bassin à pansements d'un des paniers, on me répond qu'il n'y en a que deux en tout; je déclare que depuis trois mois et demi que je manipule le matériel je sais le contraire et qu'il y en a quatre par bataillon. Par bonheur le capi-
AÏS DE LA FIÉVHI
taine Vernadetiniidotédebisaiulhet d'aride phénique trouvés àTrabondjy et que j'ai gardés par devers moi. Je supplie, ces produits seront épuisés en quelques jours; rien n'y Tait. » Voua avez tout ce qu'il vous faut. I) J'avertis que je vais rendre compte de la situation qui m'est faite et demander qu'on y remédie. (( Faites ce que vous voudrez, écrivez h qui vous vou drez, peu m'importe, iiJe me précipite sur ma plume écris nu général Metzinger ; « Vous me connaissez. mon général ; vous savez que je m'elforce de faire Ûèche de tout bois, mais dès ce jour je dégage complètement ma responsabilité; pour l'institntje suis incapable de procurer aux malades les soins dont ils ont besoin. Voici les doses des médicaments qui m'ont été gracieusement donnés par le commandant d'armes. » Suivait la courte série des produits. Nos deux compagnies sont prêtes à partir ; je vais droit au capitaine Itabaud, qui est encore mon chef de détachement, lui donne iiioo pli ofliciel, le priant de la remettre, en maiu propre, au général. « Docteur, vous pouvez compter sur moi, il l'aura, ii Je fais mes adieux aux officiers de mon bataillon (il n'en restera plus un près de moi) et h Chabrut qui part avec eux.
Le soir, à la popote du capitaine d'IIennezel où Waddington et moi avons demandé à être admis, quelle n'est pas ma surprise d'apprendre que le commandant d'armes a demandé mon remplacement d'urgence! Tant mieux! je n'aurai pns aux tirailleurs & constater de la part de notre commandant de telles inconsciences. Homme fort agréable, le capitaine nous raconte avec détails la marche triomphale à travers Paris de sa compagnie, la première du 200', l'enthou- Biasme de la foule, les interviews des Journalistes, les
H les
appareils photographiques braqués sur les premiers partants, etc. Il a deux lieutenants charmants :Gaulier et Zûber.
12 juin.
Va sifUet de canonnière, à dix heures, vient ("i propos me peniiettre une évacuation sur l'arrière plus nombreuse que d'habitude. Le commandant, parti cematln avec deux compagnies, m'a laissé avec des ressources ridiculement mesurées dont l'insurQsance me fait un devoir de diminuer la liste des malades en traitement h rinllrmerie. C'est la Powsulvanti; qui est à l'ancre, commandée par l'enseigne Convers et remorquant un seul chaland; petite canonnière-remorqueur, contrairement à la ftriioe et à t'inferntile {\a\ peuvent en traîner deux, lin marin m'apprend qu'un chiiland fut coulé pendant le montage et un autre en rade par suite du mauvais état de la mer. Le soir, le capitaine d'ilennezel oouB annonce que Mévatananaet Suberbicville ont été pris sans perte de notre côté, le 9, par le général Ifetzinger, après un combat sur le conQuent oii deux tiraillL-urs algériens ont été légèrement blessés. Ce sont ceux que j'avuisdil voirie jour où J'évacuais notre camarade Royer. Ces pertes nulles, dans l'attaque d'une position réputée très facile àdëfendre, réjouissent tout le monde. Qu'adviendruit-il si à. côté des morts et malades par la fièvre nous en avions beaucoup par le feu de l'ennemi? Les succès thérapeutiques contre la fièvre malgache que ne sont-ils aussi fnciles que les succès militaires contre l'armée howa ?
13 juin.
Une première dépêche apprend dans la matinée l'état désespéré du colonel Giilon, une seconde peu après confirme la prise de Mévatanana sans tués ni blessés de notre côté et Teirroi causé auxHowaspar le tir à la mélinite. Dans la soirée le tirailleur indigène meurt, malgré des injections nombreuses, sans avoir un seul moment repris connaissance. Dans la nuit il sera procédé !\ ses funérailles. Le capitaine d'Hennezel, avec qui je vais m'entretenir avant le dîner, m'avertit de l'arrivée d'une canonnière qui, vu l'heure avancée^ ne pourra sans doute démarrer que demain matin. En quelques minutes je gagne le port pour me mettre en communication avec son commandant au sujet d'une évacuation assez importante que je voudrais faire sur Ankaboka. C'est le Buéni encore à Tancre, sous les ordres de Kerry qui, après s'élre enquis de ma santé, me présente à deux passagers de son bord : M. Pages, de l'A uiorifry M. de llaenen, dessinateur à V Illustrât ion. Ils insistent pour m'avoir àdiner, je me laisse volontiers interviewer. A minuit, sans armes (elles seraient inutiles"! mais aussi sans lanterne (elle serait de mise) je grimpe à tâtons le chemin tortueux qui mène au camp. Le calme y est absolu.
A la place du Kowa que je suis obligé de traverser pour regagner ma case, la sentinelle crie : « Halte-là! » produisant un vif émoi parmi les hommes qui se réfugient dans l'intérieur du poste, sans doute pour courir aux armes. Les formalités d'usage strictement remplies, je puis rentrer chez moi tandis que le sergent admoneste ses hommes trop piompts à s'alarmer.
14 juin.
Un pli daté de Marololo (i2juin) signé de notre directeur Emery>Desbrou8ses que je ne savais pas à l'avant m'invile à organiser à Arabato une vaste infirmerie de garnison que je passerais au médecin- major Alvernhe. Dans ma réponse les points essentiels sont exposés : installation, ressources de la région, suppression de la mise en subsistance accordée par le commandement et régime spécial des malades sur bons signés du médecin, etc. Aussitôt après sont également dressés les actes de décès du légionnaire et du tirailleur morts ces derniers jours, destines par la même voie à être remis au colonel Oudri. Une canonnière un instant après estannoncée, c'est la Brave qui ne peut se charger d'aucune évacuation; elle doit demain partir vers Tavantet emportera mes deux plis officiels. L'ordre me parvient dans l'après-midi de renvoyer à leur bataillon, à Suberbieville, les chasseurs à pied laissés à Ambato comme éclopés, au départ de ce poste du 40*". Us sont au nombre de 70. Je demande les volontaires; il s'en présente trois, alors que plusieurs autres semblent capables de reprendre leur service. Je désigne d'office les trente plus valides. Jamais je n'aurais cru à une telle dépression morale. Ah! l'enthousiasme du bataillon aux arènes de Nîmes où ils furent invités à une «corrida de muerle » ! Il est mort lui aussi, du moins chez quelques-uns. Nous avions pu nous en douter quelque peu une nuit, où fumant près de leurs tentes avec un de leurs lieutenants, nous avions entendu l'un d'entre eux prononcer en gémissant cette phrase : « Si ça continue, aucun de nous n'arrivera pour sûr à Tananarive. » — Plus tard une dépêche de Tétat-major général annonce
que 700 Sakalaves armés viennent de piller le village de Madirvale, d'y tuer quinze indigènes, d'enlever dix femmes et se préparent, sur les indications des deux blancs de Mévatanana (Shervington et un banquier de Tananarive) àattaqucrde nuit nos convois. Ils sembleraient se diriger vers Ankarafansika où travaillent à la construction de la route carrossable une compagnie du génie et deux compagnies haoussas de la brigade Voyron. Ils ont des chances d'y être assez mal accueillis. Au milieu du dîner une seconde dé*péche de Maroway apprend le départ de ce point, sous la direction des lieutenants de Sainte-Foy et Petitjean, d'un troupeau de 300 zébus destinés à Tavant-garde qui, depuis l'occupation de Suberbieville, serait,dit-on, presque dépourvue de bœufs et réduite à lademi-nition.
la juin.
Des crampes stomacales encore à leur début me permettent de faire face aux exigences du service et de panser le capitaine d'IIennezel qui s'est blessé au pied. Retenu dans ma case pendant le déjeuner, je reçois communication d'une dépêche du colonel Bailloud, directeur des étapes à Majunga, contenant la réponse du ministre de la guerre au général en chef après la prise de Mevatanana-Suberbieville : «Félicitations pour fatigues endurées, prends part au deuil causé par la mort du colonel (îillon; pays et Chambre vous souhaitent bon courage. Colonel Bizot commandera le 200'*, faites propositions. » Pauvre colonel ! que n'a-t-il écouté les conseils des médecins civils de Bayonne lui déconseillant de partir pour Madagascar en pleine dys-
senterie : que n'a-t-il écouté son mni, le m^denin- major Gorse, du 49*, qui fit tout pour s'y opposer et, n'y ayant pas réussi, demandait à faire partie del'espédition, peut-être uniquement par amitié pour luil II y serait lui-même si les régiraeDts n'étaient pas à Madagascar privés de médecius-majors de 1" classe, chefs de service. Quant aux rélicitatioDs, elles ne peuvent s'adresser qu'aux épreuves de la fièvre et du climat ; la place forte bowa a été prise dans un brillant assaut qui n'a coûté aucun tué, aucun blessé aux troupes françaises. Toute la soirée, non loin de moi mon infirmier (rançais l'érissé brdle la fièvre; car je l'ai gardé, aide précieux que ne pouvait m'enlever le commandant de Sainte- Marie et dont le capitaine Kabaud a bien voulu ne pas me déposséder. Qu'aurais-Je l'ait sans lui? Plus alerte au dîner, je me nourris exclusivement de lait concentré et de bonne humeur toute relative, sensiblement augmentée par l'arrivée inattendue de Sendral. Il nous donne des nouvelles navrantes de l'arrière, de l'encombrement de l'hApitHl n" 1 0(1 il a vu Royer toujours aussi malade, et à ma grande surprise, m'apprend que le commandant de Sainte-Marie avait demandé mon remplacement d'urgence et mon renvoi à l'arrière soua le préteste de maladie grave. Ce pro- L cédé nous indigne tous; car je ae me suis jamais aussi I bien porté que durant le séjour de ce cbefde bntaillon T h Ambalo et mon énergie h lui adresser des revendica- J lions, légitimes aux yeux de tous, a dû lui prouver V.que l'on pouvait eu ce moment compter sur moi. H 1> aurait mieux fuit de laisser suspecter mon équilibre ^mental pour atténuer ou ruème annihiler la portée de I mesdires et demes réclamations au général Metzinger. [ Les affirmalioni^ et les jugements d'un « fou m n'au-
268 AU PàTS DE LA FIÈVRE
raieot-ils pas été encore [moins valables que ceux d'un malade grave? Mais cette dénomination est assez élastique pour comprendre toutes les interprétations voulues. Audessert, Ton conduit unSakalave surpris chez lui en possession de plusieurs bidonsde pétrole. On va quérir M. Susinsky, mercanti autrichien marié et installé à Ambato depuis plusieurs années. Il servira d'interprète. Le capturé affirme avoir trouvé dans la brousse un panier rempli de bidons, abandonné sans doute par les Howas dans leur fuite. Il est décidé qu'on le gardera à vue, jusqu'à ce que le chef du village ait pu donner sur son compte des renseignements favorables. Pendant la nuit des feux nombreux embrasent de grandes forêts, en face du camp, sur les hauteurs de Ikseva qui dominent la rive gauche de la Betsiboka. Un moment on croit à des signaux de l'ennemi ; M. Susinsky, à nouveau mandé, nous apprend que régulièrement chaque année, pendant la saison sèche, les nomades sakalaves mettent le feu sur tous les plateaux pour les débarrasser des vieilles herbes trop dures aux dents de leurs zébus. On se rassure. Sendral partage ma case.
46 juin.
Tandis que je brûle la fièvre étendu sur mon lit. Périsse m'annonce l'arrivée d'un convoi de malades dirigé de l'arrière sur Ambato. Sans tarder, je reçois en elîet la visite du sous-lieutenant Paris de la BoUardière, de l'infanterie de marine, qui conduit de la forêt d'Ankarafansika quinze malades, régulièrement munis d'un billet d'hospitalisation signé : de Saint- Germain. Il est surpris d'apprendre qu'Ambato possède
simplement une infirmerie de garnison et non une section d'hôpital comme on le suppose à l'arrière ; il a été mal renseigné. Pour une fois qu'une évacuation est irréprochablement régulière, elle a une destination erro • née. Renvoyer ces pauvres fiévreux serait cruel, quoique réglementaire. Us sont installés le mieux possible ; on en seraquitte pour faire l'évacuation prochaine par canonnière et chaland plus importante. Le soir h la popote se présentent encore le capitaine Roulet, de l'état-major du général Voyron et le lieutenant d'infanterie de marine Gassouin. Les soldats du génie, disent-ils, auraient payé d'une mortalité et d*une morbidité incroyables leurs travaux de construction de la route entre Majunga et Maroway; l'infanterie de marine et le 200" autour de 3Iaro\vay ne seraient guère plus brillants, contrairement aux troupes noires des Haoussas et Sakalaves seules capables de supporter des fatigues et un climat aussi j^meurtriers. Avant de nous coucher, nous avons le plaisir d'entendre le récit de l'attaque de Mévatanana et la satisfaction de constater la résistance nulle des troupes ennemies.
Le 9 juin, à six heures du matin, la colonne du général Metzinger, laissant à Beratsimanana son convoi sous la protection de deux compagnies de la légion, partait pour Mévatanana. Les chasseurs à pied avaient l'ordred'attaquer directement l'est de la position, tandis que le deuxième bataillon de tirailleurs (Lentonnet) se porterait plus loin, au sud, pour couper la retraite des défenseurs. Les 15 et 16' batteries de montagne de la 1'" brigade appuieraient les mouvements des deux bataillons; les deux compagnies disponibles de la légion formeraient la réserve des chasseurs. Les chasseurs à pied, franchissaient à gué sans difficulté la
rivière Nandrojia, petit affluent de l'Ikopa, tandis que les turcos de leur côté prenaient possession d*un petit bois d'où nos batteries avaient déjà chassé quelques groupes ennemis et qu'elles se hâtèrent d'occuper. Les obus howas des batteries nord et sud de Mévatanana, en quelques coups, encadraient nos servants qui ripostèrent énergiquement, ouvrant le feu sur l'une et Tautre en m(^me temps. Toute la créte-est du plateau de Mévatanana était bordée de tranchées-abris pour tirailleurs qui, dominant la vallée d'une centaine de mètres, permettraient difficilement aux petits chasseurs de grimper jusqu'à elles; aucun sentier n'y conduisait en dehors de ceux du nord et du sud. Le général Metzinger donna, sans tarder, l'ordre de tirer à mélinite sur ces positions, pour préparer l'assaut du 40* et de la légion. L'eiïet moral de ces projectiles fut extraordinaire ; dans un sauve-qui-peut afTolé les défenseurs se lancèrent à travers le sentier du sud avant que les turcos ne pussent couper leur retraite; ils en reçurent à peine quelques inutiles salves. Les batteries ennemies cessaient le feu àdix heures et demie au moment où les chasseurs et les légionnaires se lançaient à l'assaut, rivalisant d'entrain. Nous n*avions ni tué ni blessé. Le convoi avec son escorte rentrait par l'ouest à Suberbieville, à temps pour empêcher l'incendie des bâtiments principaux de l'usine. A quatre heures toutes les troupes y campaient, sauf une compagnie de chasseurs maintenue à Mévatanana. On y avait trouvé quelques canons abandonnés par l'ennemi, des approvisionnements de poudre et de dynamite, plus de deux cents fusils, surtout des sniders. Le général Ramassombazaha avait fui, oubliant sa correspondance où Ton put lire cette phrase dans une lettre