‹ L'Afrique chrétienne (volume 2)Chapitre 113 sur 245 · AO · texte numérisé non relu

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« Ceux qui s’obstinaient étaient exilés etleurs biens confisqués. Si les habitants de tout rang, dans les villes, les intendants des immeubles d’autrui et les fermiers essayaient de cacher un délinquant, s’ils ne le dénonçaient pas, ou s’ils tentaient de soustraire un prévenu au jugement, ils encouraient la même amende que les coupables. Les fermiers des biensfonds du roi devaient verser dans la caisse du fisc une somme égale à celle qu’ils payaient pour leur ferme; on procédait à peu près de même à l’égard des fermiers des particuliers et contre les propriétaires fonciers. Les gouverneurs civils des provinces qui ne tenaient pas la main à l’exécution de ces lois encouraient ou la peine de la proscription ou celle de mort; il en était de même des trois employés su-

périeurs de bureau du gouverneur civil; quant aux autres employés de ce bureau, ils étaient condamnés chacun à une amende de vingt livres d’or.

« Telles sont les lois que nous allons faire appliquer aux homousiens convaincus d’avoir été ou d’être attachés à cette fausse croyance. Qu’ils renoncent à tout ce que nous venons d’interdire, sinon on instruira contre eux et contre les juges suspects de négligence dans la condamnation des coupables. L 'homousion a été condamné à l’unanimité par une nombreuse assemblée d’évêques, aussi nous voulons que les tenants de celte erreur renoncent à leurs actes et pratiques. Qu’ils sachent bien qu’on ne peut les tolérer, et que, si, avant le 1er juin de cette huitième année de notre règne, ils ne se convertissent pas à la vraie religion, qui nous est sainte et sacrée, ils seront tous sujets aux peines qui les attendent. Notre piété a daigné fixer ce terme, pour laisser une voie ouverte à l’indulgence en faveur de ceux qui condamneront leur erreur et afin que les autres soient dûment châtiés de leur obstination. En conséquence, les gens de notre Maison et les fonctionnaires de l’Etat qui persisteront dans leur égarement, seront passibles, chacun d’après son rang, de l’amende portée par la loi, et il ne servira de rien d’avoir en apparence droit à une distinction. Nous prescrivons en outre par le présent édit de se rapporter aux lois citées pour ce qui a trait aux peines à infliger aux particuliers dans toutes les localités. Quant aux gouverneurs civils des provinces qui négligeront d’exécuter nos ordres, nous entendons qu’on leur applique la peine portée contre eux par la loi.

« Nous voulons que les vrais serviteurs de la majesté divine, ou nos prêtres, deviennent possesseurs

de toutes les églises catholiques situées dans l’empire et de leurs appartenances ; car c’est faire beaucoup de bien aux indigents que de laisser jouir nos saints pontifes de ce qui leur revient de droit. Que l’on porte donc cette loi à la connaissance de tous : elle est basée sur les principes mêmes de la justice et nous voulons que personne ne puisse exciper d’ignorance de son contenu.

« A tous ceux qui le présent verront, salut.

« Fait à Cartilage, le 25 février. »

On ne se borna pas à confisquer les biens des Eglises, on dévalisa les évêques dans les chambres et hôtelleries où ils s’étaient logés, ne leur laissant que le vêtement qu’ils avaient sur le corps, intimant défense de les recevoir en aucune maison privée sous peine pour le propriétaire d’être brûlé, lui, ses biens et sa maison. Cependant les évêques ne quittèrent pas la ville et s’arrangèrent de façon à camper à la belle étoile le long du rempart. Un jour que le roi allait à la promenade, tous se groupèrent sur son passage et commencèrent à le haranguer. Hunérich, ne les laissant pas poursuivre, les fit charger par les cavaliers de l’escorte, et plusieurs d’entre eux demeurèrent estropiés pour jamais.

A partir du 1er juin l’édit entrait en vigueur, les ariens tinrent la main à son exécution; on trouva plus rapide de confier à des bourreaux le soin de parcourir les villes et de se livrer à tous les excès d’une férocité lubrique et sanglante. Le récit de ces atrocités a été conservé par Victor de Vite, nul épisode ne fut plus célèbre que celui des « langues

coupées de Tipasa » 1 . Parmi ceux qui furent gratifiés de ce miracle, un survivait à qui Victor de Vite

1. I.a ville de Tipasa est une des plus intéressâmes de l'Afrique du nord à cause des découvertes archéologiques qui y ont été faites. La ville a fourni la plus ancienne inscription chrétienne datée, en Afrique. C. I.L. , n. 9289, cf. S. Gsell, Tipasa, ville de la Maurétanie Césarienne, dans les Mil. d'arch, et d'hist., 1894, p. 291-450, p. 313, note 4. Au commencement du IVe siècle et vers le temps de la paix de l’Église, il n’y avait que peu de chrétiens, rara /ides, cf. Passio sanctae Salsae, 2 3 : mais bientôt ils devinrent la majorité ainsi qu’en témoigne la table de patronat en bronze, trouvée à Cordoue, C. I. L., t. Il, n. 2210, envoyée au IVe siècle par l’ordo Tipasensium ou conseil municipal à un ancien gouverneur de Maurétanie. Deux milliaires du second mille de la route d'icosium où se lisent les noms de Constance 11 et des empereurs Valentinien et Yalens, et un autre milliaire de la route de Mouzaïaville portent des signes de christianisme. Cf. S. Gsell, op. cit., p. 411, cf. p. 315. Sous Julien, saint Optât nous apprend que les Tipasicns restèrent inébranlablement attachés à leur foi malgré les violences de deux évêques donatistes, appuyés parle gouverneur de la province. De scliismate Donalislarum, II, 18-19 (édit. Ziwsa, p. 53). L’échec subi par Firmus, l’allié des donatistes, ne put qu’exalter le catholicisme des Tipasiens, cf. S. Gsell, op. cit., p. 316. Pour la mission de l’évêque Poteutius, ibid. et S. Gslll, lie cherches archéologiques en Algérie, in-8°, Paris, 1893, p. 24-25. Sous les rois vandales, à partir de 455, la persécution aflligea la ville. A la suite de la Conférence de février 484, à Carthage, l’évêque de Tipasa, Reparatus, fut exilé et mourut peu de temps après. Un secrétaire de Cyrila, le patriarche des ariens, fut envoyé à Tipasa comme évêque; quand il rejoignit son siège la population avait disparu, elle était passée en Espagne. A peine restait-il quelques personnes qui tinrent bon contre les flatteries et les menaces. Elles furent envoyées à Cartilage où on leur coupa la langue et la main droite, ce qui ne les empêcha pas de parler. Ce miracle des langues coupées de Tipasa est fort célèbre et a donné lieu à d’interminables discussions. Nous en avons donné une bibliographie assez complète dans H. Leclercq, Julien l’Apostat, Sapor, Genseric, in-8°, Paris, 1904. A partir de celte persécution de Genséric, il n’est plus fait mention de Tipasa; ses destinées ultérieures sont conjecturées par S. Gsell, Recherches, p. 40 sq. et Mél. d'arch. et d'hist., 1894, p. 320 sq. L’histoire de Tipasa évoque nécessairement le souvenir de Firmus et du soutien que lui donnèrent les donatistes; il se pourrait que leur conduite ait été en partie inspirée par la haine qu’ils portaient à l’adversaire de Firmus, le comte Romanus, dont les manœuvres hâtèrent la révolte du chef maure. A l’époque de la Conférence de 411, les donatistes, dans leur lettre à Marcellinus, classaient Romanus au nombre de leurs persécuteurs. S. Optât, Opéra, 1700, p. 315; voir ce qu’en dit S. Auglstix, Contra litteras Petiliani, 111, 29. Le sobriquet de Firmiani qu’on

renvoyait ses lecteurs incrédules. C’était Reparatus, sous-diacre de l’Église de Constantinople, qui malgré l’ablation de la langue ne laissait pas de parler avec clarté et élégance. La famine et la peste survinrent vers ce temps et ajoutèrent encore à l’horreur de ces tristes jours. Victor de Vite a laissé de l’Afrique une description qui nous montre vers quel abîme tendait cette terre privilégiée à qui le malheur paraissait ne plus vouloir donner aucun répit :

« Celte triste époque, dit-il, fut éprouvée par une épouvantable famine, qui répandit la désolation sur toute la terre d’Afrique. Point de pluie, pas la moindre goutte d’eau ne tomba du ciel. Mais cela n’était point fortuit; c’était l’effet d’un juste jugement de Dieu. Là où la méchanceté des Ariens avait fait couler les flots fangeux d’une eau mêlée de feu et de soufre, il était bien juste que la source de la miséricorde divine, jusque-là si abondante, fût désormais tarie. La face de la terre prit une teinte livide. L’été, la vigne ne se couvrait plus de ses pampres légers, les semences desséchées ne couvraient pas de leur tapis verdoyant la surface du sol, l’olivier ne revêtait plus sa parure habituelle de feuilles élégantes et toujours vertes, les jeunes arbres fruitiers, que ne fécondait plus la terre, ne s’émaillaient pas des fleurs éclatantes qui d’ordinaire se changeaient en fruits.

donna aux donatisles, cf. S. Augustin, Epiât. 87, 10, a pu contribuer à attirer sur eux les mesures coercitives auxquelles correspondent les lois du 23 février 373, Code Tlicod., XVI, t, 1, Ne scinclum baptisma, et du 27 octobre 377, Code Tlicod., XVI, i, 2. Il est possible qu'il faille aussi rapporter au temps de l’insurrection : Code Tliéod., VII, i, 6, De re militari et Cod. Tlicod., XII, 1, 64, De decurionibus adressées, le 24 avril 373, Mauris Silifensibus. Outre cet évêque arien de Tipasa, il y en eut un en Byzacène, cf. Victor de Vite, op. cil., III, 42, et le patriarche Cyrila, cf. L. Schmidt, op. cit., p. 192. Sur VOrdo Tipasensium, cf. Fallu de Lessert, Fasles, t. II, p. 352.

l‘J8 L’AFRIQUE CHRÉTIENNE.

Partout la tristesse et le deuil; de plus, la peste avait envahi l’Afrique de toute part. Désormais la terre refusait aux hommes et aux animaux de faire germer les semences. Les fleuves qui roulaient jadis leurs eaux rapides étaient à sec, leurs sources abondantes étaient complètement taries. Les brebis et les bestiaux, les troupeaux des champs et les bêtes des forêts étaient atteints du mal commun et disparaissaient graduellement. Une touffe de gazon était-elle parvenue, grâce à un sol encore humide, à germer et à se parer d’une couleur plus pâle que verte, aussitôt un souffle embrasé la desséchait et la consumait : en effet, un tourbillon de poussière entraîné dans un ciel sans eau s’était abattu sur la contrée, brûlant tout sur son passage. Tout commerce était alors arrêté, on ne prenait plus la peine d’atteler les jeunes bœufs à la charrue pour ouvrir le sillon et retourner les mottes de terre; car on n’avait plus de bœufs et les marchés publics n’existaient plus. D’ailleurs, les cultivateurs étaient morts en grand nombre; le peu qui restait marchait à grands pas vers la tombe. Grâce à la famine, le commerce avait été interrompu et la terre ne payait plus son tribut de moissons : aussi voyait-on errer çàetlà, pêle-mêle sur tous les chemins, semblables à des convois funèbres, des troupes de jeunes gens et de vieillards, d’adolescents et de jeunes filles, d'enfants de l’un et de l’autre sexe : ces malheureux se traînaient aux alentours des places fortes, des bourgs et des villes. Disséminés dans les champs ou les forêts profondes, ils se disputaient les touffes d’herbe desséchées et les feuilles mortes. Beaucoup tombaient morts sur le seuil de leur demeure et venaient augmenter ainsi le nombre des victimes de la famine ; de plus, les cadavres amoncelés dans les rues

et sur les grandes routes répandaient de telles exhalaisons qu’ils causaient la mort des vivants qui les approchaient. Chaque jour c’étaient de nouveaux convois funèbres, et à la fin on perdit le courage de l’emplir ce devoir de charité : du reste, les vivants ne suffisaient plus à enterrer les morts, et, la famine les pressant, ils n’avaient plus eux-mêmes que peu de temps à vivre. Tous cherchaient à l’envi à se mettre avec leurs enfants en servitude ; ils ne trouvaient personne qui voulût les acheter. Montagnes et collines, places, rues et voies publiques n’offraient plus qu’un immense charnier de victimes de la faim. »

Hunérich disparut en pleine persécution, le 13 décembre 484, et aussitôt les rigueurs commencèrent à se relâcher. Le nouveau roi était Guntamund, neveu de Hunérich. Dès son avènement il se montra bienveillant ; l’évêque de Carthage put rentrer dans sa ville épiscopale et les autres évêques catholiques suivirent peu à peu son exemple. Cette fois encore la persécution n’avait pas fait que des martyrs, elle avait eu ses apostats dont la situation fut réglée à Rome, pour ceux du moins qui souhaitaient rentrer dans l’Église1. Cette même année, Guntamund concéda à l’évêque de Carthage le cimetière de Saint- Agileus et l’y laissa célébrer les cérémonies du culte catholique.

Ce n’était que par le maintien de l’ancienne discipline que l’Église d’Afrique pouvait retrouver quelque chose de sa vigueur passée. On le comprenait et les décisions prises à l’égard des clercs de tout rang qui avaient pactisé avec l’arianisme étaient fort

l. Bini, Concilia ç/encralia el provincial ici. in-l'ol. , Parisiis, 1636, t. III, p. 604, 616. Synode de Lûtran, 13 mars 487 ou 488. Héfélé, Conciliengesch., Il, 614 sq.; Langen, Gcsch. der rom. Kirclie , t. II, p. 149 sq.

rigoureuses. Les évêques , prêtres et diacres qui avaient accepté le baptême arien ne pouvaient être réconciliés qu’au lit de mort, les autres clercs, les moines, les nonnes et les laïques adultes devaient faire une pénitence de dix années ; les enfants seraient exclus de tout emploi ecclésiastique b On relève encore par intermittence quelques rigueurs persécutrices à l’égard des catholiques. Le règne des quatre derniers rois vandales est presque complètement dépourvu d’intérêt, Guntamund meurt le 3 septembre 496 et Trasamund le 6 mai 523. Outre quelques meurtres de famille, il faut rappeler l’exil de l’évêque de Carthage, Eugène (496 ou 497) 2, et l’interdiction de donner des successeurs aux évêques défunts . Les évêques africains ne tinrent aucun compte de l’édit et nommèrent des titulaires à tous les sièges vacants3. Trasamund se voyant bravé fit saisir les évêques nouvellement ordonnés et ceux qui les avaient sacrés et les relégua en Sardaigne. On en comptait soixante, tous de la province de Byzacène, mais leur nombre s’accrut jusqu’à cent vingt selon les uns'1, deux cent vingt selon les autres3. Parmi eux se trouvaient des Numides qui emportaient dans leur exil les ossements de saint Augustin. Trasamund, qui répugnait aux violences sanglantes, n’en était pas moins désireux de procurer l’accroissement de l’arianisme 6. Dans ce but il se montrait

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