Ibid., I
probité de l’exarque, restaurait ce qui pouvait l’être encore. Mais un pays ne traverse pas impunément deux siècles environ de troubles et de révolutions sans qu’un relâchement presque sans remède ne s’empare des âmes et ne les amoindrisse dans toutes leurs puissances. On ne s’aperçoit pas que les Africains, jadis si entreprenants, si alertes, aient apporté un concours bien appréciable à l’administration byzantine. Celle-ci se sentait parfois impuissante à appliquer à l’Afrique les édits envoyés de Constantinople. De là cette initiative qui ne s’arrêtait pas toujours au seuil des abus. Le gouvernement central, disposé à juger de l’état des provinces lointaines d’après la rentrée des impôts, pouvait être aisément abusé et les fonctionnaires y apportaient tous leurs soins. La rigueur calculée avec laquelle ils opéraient rendait leur action inexorable à ceux qui ne pouvaient s’acquitter des charges multiples et écrasantes qui tombaient sur le petit propriétaire. La correspondance de saint Grégoire Ier a conservé l’écho des excès provoqués par le souci de satisfaire aux demandes du trésor. En Corse, on vit des hommes libres vendre leurs fils comme esclaves afin de se procurer le numéraire indispensable à l’acquittement des impôts : d’autres propriétaires quittèrent leur domaine et vinrent s’établir chez les barbares. La Sardaigne et la Corse, rattachées alors à l’Afrique, furent le théâtre d’un véritable brigandage administratif. Tous les prétextes étaient bons dès qu’ils servaient à extorquer des contributions. L’Eglise elle-même, malgré les immunités dont les empereurs l’avaient comblée dès cette époque, n’était pas épargnée.
Les petites gens étaient soumis à toutes les brutali-
tés que la rapacité inspire et que l’indiscipline permet. Les clercs étaient eux aussi mal traités, battus, mis en prison; l’évêque devenu, par la multiplication des sièges épiscopaux et l’appauvrissement du domaine, un assez mince personnage, n’est guère ménagé; le duc de Sardaigne va jusqu’à l’empêcher d’exercer la juridiction que la loi lui confère. A cette date tardive, grâce à la tolérance qu’on lui témoigna, le Donatisme eut un retour de prospérité. On accorda à ce parti l’autorisation de posséder des églises, d’élire des évêques, à la condition que ces prélats n’ambitionneraient pas le titre de primat ; cela suffit à aider la reconstitution d’un groupe donatiste dans son ancien foyer, la Numidie. Les fonctionnaires byzantins témoignèrent aux hérétiques une extrême bienveillance. « Sans intervenir, ils laissèrent persécuter les évêques catholiques ; malgré les instructions formelles du prince, malgré les objurgations pressantes du pape, ils traînèrent des années entières avant d’accorder satisfaction aux victimes, ils s’efforcèrent d’étouffer leurs plaintes sous les accusations et les calomnies ; bref, suivant l’expression de saint Grégoire, ils vendirent ouvertement la foi catholique '. » Celle-ci demeurait néanmoins la foi de la majorité des Africains et, en dépit de la malveillance des fonctionnaires, l'Église prenait de plus en plus ostensiblement l’attitude nouvelle due au moins autant aux circonstances qu’au dévouement très réel et à l’intelligence politique très aiguisée de plusieurs papes de ce temps. Ceux-ci n’avaient pu s’interdire d’observer les signes d’irrémédiable décadence de l’Empire byzantin dans ses dernières provinces occidentales;