‹ L'Afrique chrétienne (volume 2)Chapitre 210 sur 245 · L. Barges, Aperçu, etc., p · texte numérisé non relu

L. Barges, Aperçu, etc., p

2. Ibn-Khaldoun (trad. de Slane), Hist. des Berbères, t. I, p. 231. One expédition des princes d’Italie provoquée par Victor III aboutit à la prise de Mehedia, cf. Bercastel, Hist. de l'Église, t. VII, p. 450. Pour l’Église d’Afrique, au moyen âge, cf. Rattinger, ])er Untergang der Kirchen Nord-Afrika’s Un Mittelaller, dans Zeitschrift fur katholisclie Théologie, 1886, 3e trim.

CONCLUSIONS

Les œuvres humaines n’ont pas l’homme seul pour père. Elles doivent leur production, leur développement et leur transformation à une série de causes dont il importe de tenir compte alors même qu’on n’a ni le loisir, ni l’occasion de les énumérer, de les classer. Parmi ces causes, il en est une qui paraît prépondérante et, à juste titre, retient particulièrement l'attention. C’est à savoir la part qui appartient à l’homme dans ses propres ouvrages et dans sa destinée. On se demandait au début de ce livre si l’étude d’une société à un moment donné de son existence nous révélerait le développement historique nécessaire de cette société dans l’avenir. La doctrine du déterminisme de l’individu, qui parait bien définitivement compromise, trouvera-t-elle son application dansledéterminisme des groupes? On peut le soutenir, mais il paraît, à l’heure présente, impossible de le prouver. Prendre parti serait sortir de notre rôle d’historien et d’ailleurs toute solution serait hâtive, incomplète, déplacée. Il nous suffit d’avoir constaté, pendant cinq siècles d’histoire, la persistance d’une race de type caractérisé luttant sans relâche contre

CONCLUSIONS

toutes les causes naturelles et artificielles de dissolution. Soit vigueur de nature, soit bonheur singulier, soit dessein providentiel, cette race vient à bout de durer, mais elle s’altère. L’abus dans le plaisir, l’excès dans la violence, l’exagération de toutes les tendances parviennent à épuiser les artères et à appauvrir les cerveaux. L’Afrique chrétienne dégénère et périt comme l’Afrique punique et l’Afrique romaine ont dégénéré et péri et par les mêmes causes, dont la principale est l’action prépondérante du tempérament africain, c’est-à-dire de cette race qui ne semble née que pour travailler à sa propre ruine, sans pouvoir, tant elle a de ressources vitales, y parvenir jamais. L’inconduite d’esprit l’entraîne et la retient dans l’indiscipline chronique et l’action trop ardente. Elle s’est épuisée autant contre ses maîtres que contre elle-même. Rebelle à l’obéissance et impuissante au commandement, toute sa passion d’indépendance si profonde, si généreuse, si héroïque aboutit à une perpétuelle et stérile agitation et à l’oppression définitive.

Gardons-nous de croire que l’avortement successif de tous les établissements de la civilisation politique ou religieuse en Afrique soit due exclusivement au tempérament africain. Soyons justes et, en attribuant à la race une partie des malheurs qui l’ont accablée, sachons reconnaître la collaboration imprévue des événements les plus indépendants des causes internes que nous venons de signaler 1 .

1. Nous avons réuni dans un appendice (le 2e) la série des révoltes, des invasions, des razzias qui sont venues périodiquement entraver le développement, déconcerter les efforts et compromettre l’établissement de la race. Nous entamons cette série'à l’époque où l’Église d’Afrique entre dans l’histoire et nous l’arrêtons sous le règne d’IIéraclius, au moment du désastre final.

Ces événements se présentent sous l’aspect monotone d’un perpétuel désastre et l’histoire de l’Eglise d’Afrique pendant toute la durée de son existence tire de cette circonstance un intérêt particulier. Cette Eglise ne subsiste que grâce à des vertus singulières et par elles son histoire est ce qu’on peut appeler un grand sujet. Circonscrit à une seule province et à une durée assez brève, il tient de si près à l’histoire générale du temps et de tous les siècles qui ont suivi qu’on est sans cesse ramené vers cette période et vers ce pays éclairant soudain diverses périodes d’histoire de clartés profondes et imprévues. S’il en est ainsi, c’est que l’Eglise d’Afrique fut plus et autre chose qu’un essai isolé. Ce qui nous frappe, c’est l’élan dans l’action, la grandeur dans la volonté. Cela est fait pour toucher, assurément, mais cela devrait surtout instruire.

Toute l’histoire de la race africaine se résume dans une qualité exaspérée jusqu’à en faire un défaut, peut-être un vice : l’esprit d’indépendance poussé jusqu’à l’indiscipline.

L’Afrique des six premiers siècles de notre ère et l’Afrique d’aujourd’hui sont très différentes. Celle-ci somnolente et exploitée, celle-là débordante de vie expansive et d’activité intellectuelle. Nous ne nous occuperons que de la première, de l’Afrique ancienne. Nous aurions pu prendre du plaisir à rapprocher de l’histoire d’une ruine complète celle de la résurrection de l’Afrique chrétienne, cependant nous nous le sommes interdit. Goethe, cet adversaire déterminé du moyen âge, étant venu dans la ville d’Assise n’y voulut voir que les ruines fort médiocres d’un temple de Minerve. Ce n’était pas par mépris, mais pour ne s’occuper que du monde antique et par discipline de

CONCLUSIONS

l’esprit. Peut-être aussi songeait-il alors que plus le passé se fait lointain pour nous, plus il nous dérobe ses tristesses et sa misère, ne laissant apercevoir que ce qu’il eut d’aimable et de magnifique. L’histoire de ces temps éloignés est assez belle pour qu’on puisse se demander si les temps moins anciens et ceux où nous vivons sont dignes de provoquer au même degré l’attention et capables de la retenir.

Au commencement du iii° siècle, l’Afrique est une des contrées les plus industrielles. La balance de l’importation et de l’exportation ne peut être établie avec précision, mais il ne parait pas douteux que l’Afrique exporte des matières premières et ne reçoit que les objets manufacturés. Culture du blé, exploitation des minerais, commerce actif et lointain ; autant de sources presque intarissables de prospérité. Les Africains ne nous apparaissent point comme une société sédentaire, quoique attachée au sol par ses occupations pastorales et agricoles. A mesure que le progrès envahit les provinces, les besoins d’une civilisation exigeante et compliquée stimulent l’indolence et poussent à la fabrication de certains articles d’échange. Les relations avec les pays d’outre-mer deviennent plus fréquentes et plus fructueuses. Toute la partie de la côte depuis Alger se dirigeant vers l’Espagne paraît moins favorisée, mais les villes des Syrtes, Carthage, et toutes les cités situées à proximité de la Sardaigne, de la Sicile et de l’Italie en sont les pourvoyeuses attitrées. Les relations de Carthage avec le Levant et les ports de Phénicie et de Syrie sont ininterrompues et on peut dire que l’Afrique se trouve avoir dès lors une politique intérieure et une politique coloniale. On risque de pren-

dre le change lorsqu’on s’imagine que la révolte d’un proconsul retenant la Hotte de Vannone à destination de Rome, n’est que le coup d’audace d’un ambitieux. 11 est presque sans exemple que l’usurpation du pouvoir impérial par un magistrat ou par un soldat africain ne soit provoquée, soutenue et expiée parla population indigène. Celle-ci révèle ses aspirations politiques avec ses préoccupations commerciales. Les Africains de l’intérieur du pays n’ont guère d’influence sur la conduite des affaires en comparaison de celle dont disposent les créoles établis dans les villes où ils détiennent le commerce et la richesse publique. Une Afrique artificielle coexiste à l’Afrique véritable et la première annule la seconde sans l'absorber cependant. Les colons, quoiqu’ils en aient, subissent l’ambiance du milieu et de la race où ils vivent. A leur tour ils partagent les préventions et les antipathies des indigènes qu’ils refoulent sans les annihiler. Le sang berbère développe tous les germes qu’il renferme aussi bien dans le punique, que dans le romain et dans le byzantin qui ont mélangé ce sang à leur propre sang. De là l’unité et la continuité du type, sauf une lente déperdition des qualités de vivacité et de spontanéité du début. De ce mélange de ces races dans des conditions économiques constantes sort une population douée de qualités et de défauts mémorables. L’exclusivisme allant parfois jusqu’à l’étroitesse d’esprit et l’inintelligence du progrès, l’antipathie, voire l’hostilité pour les étrangers, la tendance et l’aptitude aux excès de toute sorte les plus opposés au développement matériel du pays et à l’évolution morale de l’individu.

Développement matériel et évolution morale sont cependant loin de péricliter parmi des chances con-

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traires si graves et si nombreuses. Celles-ci semblent même stimuler les volontés et les tendre violemment vers un but unique. Et ce but qui recule et qui échappe à mesure qu’on pense l’atteindre, c’est toujours l’indépendance, dût-elle être Y isolement. Pour l’obtenir on a tout compromis. Jamais, peut-être, on ne rencontrera en pleine période historique un peuple aussi imprévoyant de l’avenir, aussi inattentif au péril et au devoir présent. Il est vrai que cela nous vaut un exemplaire caractéristique d’une race se laissant aller sans résistance à sa tendance native, dépensant sa pleine énergie pour satisfaire cette tendance, ne donnant ni pensée ni effort pour refaire son tempérament et susciter la vocation absente. Comparez le point de départ et le point d’arrivée, la distance est immense. On l’a pu apprécier en suivant les relations entre l’Église d’Afrique et l’Eglise de Rome. A l’époque de saint Cyprien le conflit atteint le maximum d’acuité ; cent cinquante ans plus tard l’affaire d'Apiarius se passe en disputes et en accommodements, mais l’obstination, le sentiment de la superbe est déjà moins vif. Lors de la querelle des Trois Chapitres et du Constitution de Vigile, l’Eglise d’Afrique consent à combattre à côté de l’Eglise de Rome, enfin, sous Grégoire Ier elle lui demande non seulement la direction, mais l’inspiration. Il semble que l’ardeur excessive des débuts se soit progressivement épuisée, faisant place à la passivité. On cherchait l'indépendance au prix de l’isolement et on n’a rencontré que l’impuissance dans l’émiettement.

11 en est de même dans plusieurs autres directions. Dans la politique, dans les industries, le commerce et l’agriculture, on constate une sorte d’affaissement progressif, régulier et universel. L’impétuosité dans

l’action s’amortit, l’ingéniosité s’émousse, la finesse de l’esprit et du goût s’épuise. On peut se rendre compte du chemin parcouru en comparant Térence à Dracontius, Tertullien à Fulgence, Minucius à Facundus d’Hermiane. C’est que pendant quatre ou cinq siècles on s’est laissé aller sans résistance aux aptitudes et aux répugnances innées. Nulle idée et nul essai de réforme des défauts héréditaires. L’éducation civique ne semble pas même ébauchée, peut-être n’était-elle pas bien clairement entrevue. On veut l’indépendance à la manière dont un enfant veut un jouet. Pour la nouveauté. On ne sait ce qu’on en fera, on souhaite seulement l’avoir. D’éducation, à vrai dire, il n’y en a guère d’autre que l’éducation domestique et l’éducation morale que donnent les évêques et les prêtres. Qui songe à une formation politique analogue à celle des Romains? Toute la préoccupation se tourne vers l’instruction et cela explique le reste. Cette instruction n’est qu’une routine incapable de provoquer la fermentation d’une intelligence moyenne qu’elle laisse cultivée mais croupissante dans sa culture et impuissante à la dépasser. L’instruction manque donc à sa mission qui est de donner le branle à l’esprit. On ne lui demande autre chose que d’ouvrir l’accès aux honneurs que la rhétorique procure ; il ne s’agit pas pour elle d’être solide, mais brillante. L’instruction est donc la grande affaire pour une vie qu’occuperont et que rempliront presque seules les questions et les succès d’école. L’éducation s’en trouve d’autant plus sacrifiée et la formation morale compromise que l’individu, quelle que soit sa condition, ignore la discipline volontaire. L’Africain vit pour la joie de vivre et de jouir. Cela peut faire des hommes brillants, cultivés, capables d’un effort

CONCLUSIONS

héroïque, mais cela ne peut façonner à l’effort soutenu d’hommes modestes et forts. On découvre partout l’esprit afi'icain mais on ne rencontre qu’avec peine un esprit national.

Le jeune Africain en quittant l’école sait, ou peu s’en faut, tout ce qu’on peut savoir de son temps, et avec l’illusion de tout savoir il a perdu le goût et le désir d’apprendre. Sa culture est purement littéraire et encore plus verbale que littéraire. Parmi ceux dont le nom et l’œuvre nous sont parvenus, on ne rencontre guère le type de l’autodidacte, mais au contraire on retrouve très bien la trace des coteries et des cénacles. Là fut la grande et mortelle erreur qui tua les efforts tentés en vue d’acquérir l’indépendance. Les Africains n’ont pas voulu comprendre ou bien ils n’ont pas su pressentir que pour être vraiment libres il fallait d’abord apprendre, ensuite se spécialiser et s’imposer. Avec leur caractère fougueux ils ont pu voir quels résultats procure l’intensité de l’effort, mais avec l’inconstance de ce caractère ils n’ont pas su s’obliger à la durée de cet effort. Tout ce qui se prolonge les fatigue et les rebute. Romains, Vandales, Byzantins ont le tort de vouloir éterniser leur système, c’est ce qui cause en grande partie la désaffection à leur égard, au moins autant que les excès dont ils se rendent coupables dans leur gouvernement. De ces civilisations qui, successivement, se sont superposées au pays, on ne voit pas celle qui a laissé une empreinte. L’art, l’industrie, le commerce, la science ne sont à aucun degré l’expression des nuances d’une ou de plusieurs civilisations. La préoccupation unique, exclusive est la réduction à la pratique des éléments contenus dans les nouveautés introduites dans le pays et encore s’agit-il d’une pratique de simple

jouissance et non d’amélioration morale ou sociale. La plupart se contentent de vivre au jour le jour, la tâche quotidienne et le plaisir quotidien satisfont, comblent même les exigences. Voyons ce qu’est l’art et nous prendrons une certaine idée du reste. L’art africain n’est guère autre chose que la routine stupéfiante des procédés. On ne sait que dire de la peinture; la sculpture n’offre guère qu’un morceau hors ligne, la Vénus de Cherchel, et un autre excellent, l’Hermaphrodite du musée d’Alger ; l’architecture nous est mieux connue. Les ruines découvertes et fouillées en grand nombre donnent une idée plus que médiocre de l’esthétique des Africains. Ce qui appartient à l’époque chrétienne n’offre aucun intérêt au point de vue de l’art proprement dit ; la seule particularité notable, l’emploi des frontons, combinaison architectonique aussi disgracieuse qu’inexplicable, ne peut constituer une note d’art, digne d’être retenue. Ce. n’est qu’à l’époque des Antonins et des empereurs syriens que l’architecture africaine témoigne de quelque indépendance et d’une réelle habileté technique; mais si l’inspiration est plus ou moins mélangée d’éléments disparates, les uns syriens, les autres helléniques, elle n’offre rien de typique, rien de durable, en un mot rien d’original, rien d’Africain.

Peut-être trouverions-nous une faillite semblable, s’il nous était donné d’approfondir tous les points de vue. Education politique, vie économique, culture intellectuelle, autant de directions qui nous révèlent un avortement. Quelle en peut être la cause? On n’en découvre pas de plus profonde qu’une disproportion constante entre le dedans et le dehors, entre la civilisation compliquée et la nature simple. Les Africains établis au sein d’une nature admirable ne

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s’en soucient guère. Ils songent à récréer leur vie, non à l’améliorer, à l’embellir. Toujours hors d’euxmêmes, avides de sensations, de nouveautés, ils n’ont ni le temps, ni le goût du recueillement. Ces expansifs ressemblent trop souvent à des agités, leurjexistence ne connaît ni le calme, ni l’harmonie, ils ont le secret de l’action à outrance, ils ignorent la vie intérieure.

La pierre de touche de la vie intérieure, c’est la religion. Ecartons les cultes idolâtriques qui ne sont pas de notre sujet et qui d’ailleurs n’ont guère procuré à leurs fidèles l’émotion religieuse. Écartons aussi les controverses théologiques et les guerres religieuses et que reste-t-il? A part saint Augustin, qui parle pour l’Église toute entière, quel auteur nous offre le spectacle d’une formation et d’une tendance spéculative et contemplative comme nous la trouvons chez un Grégoire de Nysse ou chez un saint Bernard? La vie contemplative a eu ses fidèles en Afrique, elle n’y a pas trouvé ses docteurs, exception faite encore une fois de saint Augustin.

Puisque nous y sommes et que notre regard est en train de courir, il faut épuiser les points de vue. Religieusement donc, et au sens le plus précis du mot, n’a-t-il pas manqué quelque chose aux Africains? Sans doute le fond de l’âme est devenu chrétien, mais il est chrétien un peu de la même manière qu’il était païen et qu’il sera musulman. Le monothéisme sous ses formes variées suffit au plus grand nombre. Tout le reste du dogme importe moins et même assez peu. Rappelons-nous ce qui advient des hérésies spéculatives, elles végètent. Au contraire les schismes réussissent et enflamment tout le monde, car un schisme c’est encore un mouvement séparatiste et, en

religion comme en politique, les Africains sont sécessionnistes. Ce qui indispose la plupart des dissidents contre le christianisme c’est sa concrétisation en catholicisme et ses exigences d’ordre moral. Et en effet pour des prédicateurs comme Tertullien, Commodien, saint Augustin, l’Eglise n’est pas uniquement destinée au gouvernement des consciences et à l’enseignement des intelligences, elle est encore une entreprise d’assainissement moral. Si on lit les orationes ad populum on ne peut manquer de faire cette remarque que l’on y parle beaucoup moins des mystères que du devoir ; la religion est présentée très souvent comme la règle de conduite de l’existence.

L’excellence de cette règle sera sa justification la plus sûre. 11 s’agit de montrer que son application procure une félicité terrestre appréciable. De là la direction prise par les maîtres de la pensée chrétienne en Afrique ; ils se font les amis, les soutiens, voire les défenseurs de l’ordre établi et de l’ordre en général. Cependant ils ne cessent pas de revendiquer le droit des misérables aux moyens d’améliorer leur sort. Les évêques font cause commune avec ceux qui trouvent à peine le nécessaire et leur font entrevoir moins les vérités dogmatiques que les espérances spirituelles. Là est une des originalités véritables de l’Église d’Afrique dans sa double alliance avec la haute société et avec les masses populaires. On n’aperçoit pas clairement qu’elle ait tenté de les rapprocher, du moins si elle l’a tenté elle n'y a pas réussi, mais elle a servi de trait d’union pour soulager les uns de l’abondance des autres et faciliter à tous l’oubli des dédains blessants et des convoitises haineuses.

CONCLUSIONS

Ainsi donc, point de morale utilitaire, un sentiment religieux assez vague quoique persistant, une activité intermittente et indisciplinée ; voilà les réalisations pratiques de l’idéal africain ou, si l'on le veut, la vie intérieure de l’Africain. Qui ne voit que ce peuple est venu trop tôt ou trop tard, mais qu’il n’est pas venu en son temps et qu’il lui a manqué un homme? Lorsqu’il y eut une Afrique, le monde était entré dans une période de vie paisible et de mise en valeur. Les temps héroïques étaient passés, mais que l’on songe un instant à ce qu’eût été cette Afrique commandée un jour par Alexandre. Pour s’en faire une idée il faut se rappeler ce qu’elle faillit être, commandée un jour par Hannibal. Rome fut à l’instant de n’être plus Rome et Carthage eût pris sa place..., peut-être, si aux vertus de Carthage on eût ajouté les vertus de Rome.

Ramenons maintenant nos regards sur l’homme lui-même. Au premier abord et pour peu qu’on ait fréquenté les textes, on constate dans le caractère africain une lacune à l’endroit d’une qualité essentielle. L’Africain est, moins qu’un autre, homme social. En dehors de sa province un obstacle se dresse toujours entre sa sympathie et celle que lui adressent les autres hommes. Peu lui importe ce qu’ils pensent, il lui suffit de sentir vivement pour lui-même, il s’isole moralement et intellectuellement, il perd le contact avec les hautes spéculations de son temps, il ne paraît guère y prendre attention ou bien s'il s’en informe il n’en tient pas compte dans ses sentiments et dans ses actes. Voyez un des plus complets, un des mieux équilibrés parmi les Africains, un homme qu’on est tenté de prendre pour un pur Romain, saint Cyprien, il ne songe qu’à l’Afrique et ne voit

toutes choses qu 'en fonction de l’Afrique. Voyez encore le Donatisme et rappelez-vous le reproche qu’on lui fait de vouloir réduire toute l’Église à un parti national confiné in angulo Africae. La conception catholique est trop vaste, elle échappe à cette race dont l’horizon intellectuel ne dépasse pas les frontières politiques ou naturelles de la province. Une des principales difficultés que l’on rencontre dans la psychologie des Africains c’est la communauté du tour d’esprit. Il semble que les intelligences ont, sur le point qui nous occupe en ce moment, reçu une frappe uniforme. Cela tient probablement à cette particularité essentielle que l'imagination se forme surtout au dehors et que le travail intérieur de transformation est nul ou superficiel. Donc point de raffinement et peu de finesse dans les idées, ce qu’on pourrait prendre pour raffinement ou délicatesse n’est qu 'artifice de rhétorique. Tertullien, Commodien, Victor de Vite, Facundus, Victor de Tonnenna nous intéressent mais ne nous séduisent pas. 11 leur manque cette ardente sympathie pour l’humanité toute entière que, à des siècles de distance, l’humanité reconnaît et qu’elle éprouve à son tour pour ses amis des plus lointains passés. Tous ces hommes sont décidément morts pour nous. Ces frénétiques n’ont point connu les impressions délicates, les sensations multiples et déliées, les appétits sobres et les divertissements légers qui sont non seulement le privilège des âmes très fines, mais une partie du plaisir même et comme son parfum pénétrant et durable, encore perceptible pour nous.

Comment s’expliquer qu’une race si impatiente de toute contrainte intérieure ou extérieure se convertisse à une religion dans laquelle la discipline est

CONCLUSIONS

inséparable du dogme ? Comment accorder cet orgueil et ce plaisir de vivre avec une morale toute d’humilité et de renoncement ? Rappelons-nous les faits qui ont passé sous nos yeux. Les conversions en foule, ou pour parler plus exactement, le passage en foule d’un monothéisme à un autre monothéisme ; puis les apostasies en foule — car c’est toujours par foules qu’on rencontre les Africains ; — les intérêts politiques et les revendications autochtones qui inspirent le mouvement donatiste ; l’indifférence qui accueille les hérésies asiatiques ou alexandrines atteignant l’essence même et la vérité du christianisme; rappelons-nous ces faits et ne craignons pas de dire que le christianisme n’a été pour une grande partie de la race africaine qu’une empreinte à fleur de peau, capable de gêne plus que de trouble, entravant les démarches plus qu’elle ne lie les consciences.

Une des préoccupations constantes de l’Africain est de se mettre en scène, il aime mieux dire du mal de lui-même que de n’en pas parler. Ce qui nous a été conservé de la littérature de l’Afrique chrétienne est plus considérable que pour aucun autre pays. Tous ces Africains ont la passion de parler et d’écrire. Les martyrs en prison écrivent leur autobiographie, les évêques, les prêtres nous tiennent au courant des moindres détails de leurs occupations ou même de leur vie passée. Tertullien réclame l’excellence dans la corruption, saint Cyprien nous apprend qu’il s’est repu d’adultères, saint Augustin nous laisse ses Confessions. Pontius, Possidius et le biographe de saint Fulgence nous donnent des chapitres curieux, parfois même indiscrets, d’un Cours de physiologie morale. Grâce à ce souci, à cette

personnalité violente et à tout prix, la littérature africaine présente un intérêt psychologique qui ne se retrouve plus guère avant la Renaissance. Jamais peut-être l’abnégation n’a été plus rare que parmi ces hommes. On en trouve un singulier exemple dans l’œuvre de Tertullien. Tantôt, et pour que nul n’en ignore, il signe ses livres de son nom en toutes lettres, tantôt il nous apprend que l’auteur que nous lisons est celui de tels et tels ouvrages qui nous sont connus et qui ont établi sa réputation, ou bien encore il nous annonce avec une sorte de pressentiment de ce que nous appellerions aujourd’hui la réclame, il nous annonce les écrits qu’il achève, ceux qu’il médite et ceux auxquels il a simplement pensé. Un tel peuple ignore l’association et sa réalisation concrète qui est l’incognito. On ne voit nulle part l’exemple d’un Africain se sacrifiant au plaisir fécond d’être mêlé à une puissante action collective. C’est qu’il n’aime pas l’action pour elle-même et sa collaboration n’est jamais sans repentir. Aussitôt qu’il le pourra il fera retour sur lui-même. Le résultat se voit tout de suite. Le manque de cohésion et l’impuissance à l’action en masse, c’est-à-dire à l’action efficace et durable. Voilà bien la lacune que nous avions signalée, le manque d’esprit social.

Peut-être pourrons-nous aller plus avant ou du moins chercher le trait qui caractérise cette lacune et qui lui sert d’expression. Les Africains nous apparaissent comme un peuple de bavards. Ni recueillement, ni calme, ni discipline, ni abnégation, mais une exubérance, une exaltation, un emportement, une irréflexion ordinaires et universelles. Voilà ce qui nous apparaît incorrigible et irréductible dans le caractère et le tempérament africain.

CONCLUSIONS

Faisons le tour de nos Africains et regardons-les sous une autre perspective.

Ces indisciplinés se satisfont en paroles, et leurs actes valent mieux que leurs paroles. Si partisans qu’ils puissent être de l’Afrique indépendante, ils ne laissent pas de se montrer ordinairement sujets loyaux de l’empire. Tertullien tient la domination romaine pour légitime et saint Augustin ne survivra pas à la ruine de cette domination. L’accueil enthousiaste fait aux Byzantins n’est que l’écho de la fidélité persistante de la province à ses anciens maîtres. Faut-il en faire un mérite et n’est-ce pas plutôt une contradiction que cette fidélité en regard des revendications perpétuelles et des tentatives réitérées d’indépendance? La contradiction est réelle, mais excusable. Ne la nions pas, pas plus que nous ne pourrions la supprimer, expliquons-la par le bon sens robuste d’un peuple qui reconnaît les avantages d’un système et, doutant de pouvoir se les procurer par lui-même, se résout à recevoir d’autrui sa félicité plutôt que de n’en point jouir.

Est-ce bien là le bon sens? ne serait-ce pas plutôt le besoin de jouir quand même que nous avons signalé? Ce n’est pas impossible, mais sachons cependant reconnaître que voici un besoin qui sait imposer à l’existence une sagesse et une règle fort louables et très éloignées de l’agitation que nous avons eue à noter tout à l’heure. C’est encore le bon sens un peu vulgaire mais solide qui se retrouve dans la conduite de la province à l’égard de Rome dont elle accepte de se faire la pourvoyeuse. Chaque année la vie des Romains dépend de l’exactitude des proconsuls à envoyer la flotte portant Yannone et cette exactitude dépend elle-même le plus souvent de la disposition

des esprits. Or, chaque insurrection au lieu de procurer l’indépendance a seulement amené les sévices et les massacres et il est manifeste que l’Afrique ne peut, avec ses seules forces, secouer le joug de Rome, de même qu’avec ses seules capacités elle ne peut s’assurer les avantages économiques qu’elle tire de sa situation de vassale, il est donc raisonnable de subir la loi fâcheuse, mais loi bienfaisante, et cette résignation pratique paraît, somme toute, plus sage et non moins honorable au caractère national que l’attitude perpétuellement provocatrice d’une Pologne ou d’une Irlande qui semble n'avoir d’autre but, en proclamant son impatience de la servitude, que de faire constater son impuissance à reconquérir l’indépendance et son inaptitude à la conserver.

Ce n’est pas tout. A ce bon sens ajoutez la belle humeur que rien n’altère. Elle n’est pas toujours du goût le plus recherché, mais elle est franche, sincère et rappelle la plaisanterie bruyante et épicée de nos Français du xvie siècle. Il semble que cette gaîté soit si profondément entrée dans le tempérament qu’elle s’échappe à tout propos et hors de propos. Sainte Perpétue fait des plaisanteries en prison et saint Augustin fait des calembours dans la chaire. Ces esprits primesautiers vont droit à l’antithèse qui est la préparation presque immanquable du paradoxe. Tout ce qui brille, tout ce qui éclate, tout ce qui frappe, les séduit et les entraîne. C’est la même chose dans l’ordre moral, tout ce qui est glorieux, magnifique, les conquiert. Ces hommes qui ignorent l’anonyme sont avides de réputation et pour la conquérir sont prêts à tout. La garde numide et les cavaliers maurétaniens sont plus que braves, sachant se montrer tour à tour, selon foc-

CONCLUSIONS

casion, emportés ou impassibles. Les martyrs d’Afrique comptent parmi les plus intrépides, les plus endurants et les plus joyeux.

Les maîtres de la pensée nous offrent le captivant spectacle d’hommes supérieurs s’inspirant des mêmes passions que la foule. C’est ce qui explique leur influence et les résultats qu’ils obtiennent. Peuple et conducteurs sont à l’unisson, ils vibrent avec la même intensité et ils sont dignes de s'appliquer le mot d’un des derniers Romains : « Prions Dieu qu’il nous accorde de faire de grandes choses. » En effet, ils subissent la séduction des choses grandes, et nobles, et difficiles. S’ils n’ont pas la constance de les achever, du moins ont-ils le mérite de les entreprendre.

11 ne faut pas s'en tenir aux résultats positifs pour juger équitablement les œuvres des hommes. Ils sont quelque chose, ils ne sont pas tout. L’Afrique comme l’Egypte ont péri, mais souvenons-nous que la Grèce avait péri et les cités italiennes, Florence, Sienne, Venise et bien d’autres périrent elles aussi d’avoir vécu trop fort et trop vite. Quelle que soit la responsabilité qui incombe à la race dans sa propre ruine et sa disparition, il ne convient pas — l’eût-on dégagée — de la proclamer trop haut. Le silence va mieux aux grands deuils ou du moins une parole un peu voilée et toute pleine d’indulgence. Il faut abaisser la voix si on veut être sévère à l’Afrique et parler bas, comme on parle dans la maison d’un mort. Pour ce qu’elle a fait et pour ce qu’elle a voulu faire, pour ce qu’elle a donné à l’humanité et à l’Eglise d’honneur et de force et de vertu, pour les hommes qu’elle a produits, les idées qu’elle a défendues, les vertus qu’elle a pratiquées, pour l’héroïsme de ses luttes et la tristesse de sa fin il faut être plus

qu’indulgent à l’Afrique, il lui faut être clément et reconnaissant comme on est clément à une belle vie et reconnaissant à un grand exemple.

13 mai 1901.

APPENDICES

APPENDICE I

Table Chronologique

NOTE. — La présente table n’est en aucune manière un abrégé des Annales rédigées par Morcelli. On s’est borné à y relever tous les faits auxquels pouvait être assignée une date précise, on en a écarté tous ceux qui n’y eussent trouvé place qu’à l’aide d’approximations dépourvues du caractère historique. Un grand nombre d’événements, dont plusieurs d’une extrême importance, sont même passés sous silence, d’autres moins importants sont mentionnés, plusieurs sont rapportés sous une date à laquelle on n’avait pas l’habitude de les classer. On a pensé qu’il valait mieux s’exposer dans l’avenir à ajouter à celte table qu’à y retrancher; on souhaiterait par-dessus tout n’avoir rien à y changer, mais on n’v compte guère.

?...-180. — Période des origines sur laquelle nous ne savons rien de précis. 11 semble que pendant cette phase quelques violences aient été exercées contre les chrétiens de la ville de Scillium (p. 121), sous le proconsulat de Vigellius Saturninus.

180. — 17 juillet. Un groupe de chrétiens, originaires de Scillium, est martyrisé à Carthage. Dans cette même année peut-être se place le martyre d’un esclave nommé Namphamo, à Madaure, la date est incertaine (4 juillet, 4 ou 5 décembre). Sur le martyr Miggin nous ne savons

rien de plus qu’un nom; en ce qui le concerne toute chronologie est conjecturale.

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