CHAPITRE VI
l’épiscopat DE SAINT AUGUSTIN (396-430
Persistance du paganisme. — Yictorin. — Maxime de Madaurc.
— Prise de Rome par Alaric. — La cité de Dieu. — Désaffectation des temples. — fre donatisme. — Intervention du pouvoir civil. — La conférence de 411. — Le manichéisme.
— Polémique et législation. — Conférence contradictoire.
— Le pélagianisme. — Le pape Zozime et l’épiscopat africain.
— Le semi-pélagianisme et les moines d’Hadrumète. — L’affaire d’Apiarius et les appels à Rome. — [L’arianisme. — Dernières années de- saint Augustin. — La question du loyalisme. — Invasion vandale en Afrique.
Il y eut en Afrique une élite sociale et intellectuelle qui regretta la disparition des cultes païens, protesta contre leur condamnation et leur demeura sincèrement attachée jusqu’à la fin. Cette élite comptait des littérateurs de profession et des esprits distingués en assez grand nombre pour trouver le moyen d’exprimer ses sentiments. Un des plus connus parmi ces fidèles du paganisme est un vieux grammairien de Madaure (= Mdaourouch), nommé Maxime, dont un camarade d'université, saint Augustin, reconnaissait volontiers le talent et la parfaite sincérité 1 . Ils
1. S. Augustin, Epist. XVI-XVII. Cf. G. Boisster. La fin du pat/anisme , in-8", Paris, 1891, t. II, p. 263.
discutèrent assez amicalement plus tard et les lettres qui se sont échangées nous font voir en Maxime un admirateur persévérant des formes esthétiques du paganisme classique. Tout l’y satisfaisait, jusqu’aux noms des dieux et des déesses qui lui paraissaient plus agréables que ceux de ses compatriotes puniques invoqués par les chrétiens : un Miggin, un archimartyr Namphamo, une Sanaë. À cela son correspondant d’Hippone lui faisait observer malicieusement que ces noms qui lui déplaisaient si fort n’étaient cependant que les noms de leur pays. Maxime n’était pas seul à se lamenter sur la disparition du vieux culte, d’autres rhéteurs l imitaient, quoique la plupart, épris de minuscules questions de rhétorique et de grammaire, affectassent d’ignorer la religion nouvelle, et tout à l’élégance artificielle de leur littérature, s’y absorbassent complaisamment, non sans dédain pour les discussions auxquelles ils ne se mêlaient pas.
Un des plus intéressants personnages de ce groupe de littérateurs et de païens impénitents, qui compta Macrobe et Martianus Capella, est Victorin, né au début du iv° siècle. 11 fut rhéteur, philosophe, orateur, écrivain, érudit, grammairien et métricien, ce qui est beaucoup pour un seul homme. On prétend qu’il était supérieur en tous ces genres, ce qui est possible. Saint Augustin qui s’y entendait, saint Jérôme qui flatte rarement et Boèce qui était délicat s’accordent à présenter Victoria comme un orateur hors ligne '. 11 fut, jusqu’à un âge avancé, païen convaincu et militant. Trop consciencieux pour chercher le triomphe aux,dépens de la vérité, il fut conduit
1. S. Augustin, Confessiones, VIII, 2'; S. Jérôme, Deviris illuslribus. 101; Pracfal. Comment, in Epist. ad Galat.; Chronieon , ad ann. 353; Boèce, Comm. in Porphyr.
L’AFKIQUE CHRÉTIENNE.
par les nécessités de la polémique à approfondir le christianisme et finalement à l’embrasser. Malheureusement ses pamphlets ne nous sont pas parvenus, et c'est la seule partie de son œuvre qui pût intéresser nos recherches '. Saint Augustin a raconté avec quelque emphase la scène de la conversion et du baptême du vieux rhéteur que lui avait rapportée un prêtre de l’Eglise de Rome, Simplicianus, témoin oculaire, que cette conversion à l’africaine avait frappé. Un jour Victorin, déjà très âgé, dit à brûlepourpoint à Simplicianus : « Vous savez, désormais je suis chrétien. » Il ne l’était qu'à demi, car le respect humain, le souci du qu’en dira-t-on, le retenaient. Simplicianus lui dit : « Je ne vous croirai pas et je ne vous mettrai pas au nombre des chrétiens, tant que je ne vous aurai pas vu à l’église. » — « Eh quoi, sont-ce les murailles qui font les chrétiens? » Mais après un temps, il reprit : « Allons à l’église. » Il y alla, se fit instruire et inscrire parmi les catéchumènes. Ce fut un grand événement dans Rome. Le jour du baptême arriva. Les prêtres romains lui firent entendre qu’il pourrait faire sa profession de foi à huis clos; mais lui « monta à l’ambon pour prononcer la formule. Tous les assistants, qui le connaissaient de vue, se le désignaient. On chuchotait son nom avec un tressaillement de plaisir, car tout le monde avait entendu parler de lui. Bientôt on cria : Victorin ! Victorin ! puis on se tut pour l’écouter. Lui prononça sa déclaration avec une assurance merveilleuse 1 2
1. Koffm.wn, De Mario 1 iclorino pliilosopho, in-8°. llrcslau, 1880 ; Geiger, C. Victorinus A fer, cinneuplaton. Philos., in-8°, Mettcn, 1889 ; P. Monceaux, Les Africains, in- 12, Paris, 1894, p. 402-407. Pour ses ouvrages chrétiens, cf. P. L.. t. VIII.