‹ L'Afrique chrétienne (volume 2)Chapitre 64 sur 245 · F. Ferrère, op. cit., p · texte numérisé non relu

F. Ferrère, op. cit., p

la pénalité de droit commun. C’est ce droit qu'il faut en conséquence leur appliquer. Qu’il s’agisse de donatisme, ou de calvinisme, ou de chouanerie, du moment où la question religieuse a dévié jusqu’aux circoncellions , aux camisards et aux chauffeurs, la répression s’impose. Les violences commises au nom de la religion ne changent pas de nature et il importe peu à celui qu’on massacre d’avoir affaire à un arien ou à un gueux. Mais ce qui importe à la société c’est que les polémiques religieuses ne dégénèrent pas en conflit sanglant et le jour où ce conflit a éclaté, le pouvoir central, que l'Eglise le lui défère ou non, eh est saisi. Si nous prenons des exemples historiques nous voyons que l'Eglise a généralement retardé le plus possible, et s’est même parfois complètement abstenue, de faire appel au bras séculier. Les hommes qui ont agi alors comme ils l'ont fait ont dû avoir leurs raisons qui pouvaient être bonnes ; mais une action immédiate et résolue de la puissance civile ne peut que circonscrire le mal et supprimer le péril. 11 faut bien se garder en pareille matière de la sensiblerie. Certaines situations humaines ne peuvent être résolues que par les moyens qui leur sont exactement appropriés. Les hommes sont souvent obstinés et méchants, il ne faut s’attendre à venir à bout de leurs résistances que par la fermeté et la sévérité. Les vainqueurs n’ont pas toujours l’occasion d’être aimables et peuvent avoir souvent le droit de ne l’être pas. C’est à tort qu’on invoque ces mots de Compelle intrave, que d’ailleurs on détourne de leur sens restreint le plus arbitrairement du monde. Laissons les problèmes tels qu’ils sont dans la réalité des faits et résolvons-les suivant les données de la pratique.

Le donatisme s’affaissait visiblement. On l’avait acculé à l’illogisme au moyen de la théologie, à la déloyauté au moyen de l’histoire, à la révolte au moyen de la répression. Aucune de ces positions n’était tenable. On avait pu craindre que l’édit de tolérance (409) rendît quelque vigueur à ce corps dont on redoutait, pour les avoir tant de fois éprouvés , les convulsifs emportements , mais sur les remontrances du concile de Carthage (14 août 410) Ilonorius rendit le 25 août 1 un nouvel édit qui consacrait l’ancienne législation répressive. Les évêques ne se contentèrent pas de ce succès ; la place était prise, ils voulurent la raser. En conséquence, sur leur requête, l’empereur Honorius adressa au tribun et notaire Marcellinus un édit réglant la tenue d'une conférence contradictoire à Carthage. Elle s’y ouvrit le 1er juin 411, sous la présidence de Marcellinus, homme instruit, modéré, d’une patience infinie et d’une loyauté à toute épreuve.

Donatistes et catholiques étaient entrés dans la ville, les premiers en grande pompe, les autres sans aucun appareil. Le règlement de la conférence, quoique assez compliqué était sage et conçu en vue d’éviter les discussions trop prolongées. Le peuple devait être mis au courant des délibérations par des procès-verbaux affichés à mesure que les débats se poursuivaient.

Il nous paraît superflu de résumer ici cette conférence qui se prolongea plusieurs jours, et au cours de laquelle on tourna et retourna des objections et des preuves qu’on maniait depuis trois générations2.

1. Le jour même du sac dé Rome, cf. Pallu de Lessert, op. cit., t. II, 2e parlie, p. 276.

2. Acla collationis Cartliag. (411) résumés dans S. Augustin, Brevirulum Collationis, cf. Rauscher, Augustinus, 1898, p. 631.

La conférence se termina le 2G juin. Ce fut le coup de grâce. Marcellinus lut sa sentence dans laquelle il résumait l’historique de la secte dont il estimait que l’obstination ne pouvait être réduite que par la rigueur. Il engageait tout le monde sans exception à ne tolérer nulle part les réunions donatistes. Les évêques du parli devaient abandonner les églises dont on leur avait laissé la possession jusqu’au jour de la conférence; s’ils revenaient à l’Église catholique ils garderaient leur dignité épiscopale et leur église, dans le cas contraire, ils seraient passibles des châtiments prévus par les lois.

Cette sentence fut lue pendant plusieurs années, avec les Actes de la conférence, à l’époque du Carême, dans les principales églises de l’Afrique, notamment à Carthage, à Thagaste, à Constantine. L’année qui suivit la conférence, Honorius rendit une loi (30 janvier 412) qui imposait au clergé donatiste, aux laïques et à leurs femmes une amende.

Les illustres

payaient 50 livres d'or

— spectabiles

— senatores

— clarissimi

— sacerdotales

— principales

— decuriones

— negotiatorcs

— plebeii

— - circoncellions

10 livres d’argent

En outre, les prêtres et les clercs donatistes devaient être exilés et leurs églises et domaines transférés aux catholiques L

1. Code tlicodosien. De haerelicis , I, 52. Mêmes dispositions mais plus explicites, le 22 juin 414.

L’Empire devait toujours finir par battre monnaie, mais il ne tira pas de ces lois tout ce qu’on en avait attendu. On trouva seulement quelques obstinés à Césarée de Maurétanie, à Thamugadi. Des communautés existaient encore une dizaine d’années après la conférence. A Thamugadi, l’évêque Gaudentius déclara qu’il s’enfermerait dans son église avec ses partisans et mettrait le feu à l’édifice. On tâcha de le calmer et saint Augustin envoya à son collègue le traité Contra Gaudentium.

Nous retrouverons beaucoup plus tard les donatistes encore entreprenants, mais l’histoire militante du parti est désormais achevée. Si on écarte de cette longue querelle tout ce qui est déclamation et injure, si, allant même au delà des événements historiques, on s’efforce de remonter à leur source et à les connaître dans leurs dernières conséquences, on voit que le donatisme a représenté le caractère essentiel de l’Afrique qui est l’esprit 4. 'indépendance, confondant dans une même réprobation l imité temporelle de l’empire et l’unité religieuse de l’Eglise. Il avait la prétention de séparer l’Église africaine de toutes les autres, comme la plus pure et la plus sainte; il rejetait avec une sorte de colère nationale le joug de l’unité catholique comme un joug étranger. Toujours il repoussa le nom d’hérésie, il tenait au contraire au titre de schisme ; et il était schismatique autant qu’il pouvait l’être chez soi. blotti dans sa province, dédaigneux, arrogant, isolé et superbe in angulo Africae.

Ne croyons pas que ce soit chez les seuls donatistes que fermente cet esprit d’indépendance africaine. Les catholiques l éprouvent aussi; pour s’en convaincre il suffit de voir comment ils entendent garder l’union avec l’Eglise de Rome. Néanmoins de l’afrique chrétienne. — II. 7

grands changements se sont faits. L’attitude du concile de 256 à l’égard d’Etienne, celle du concile de 419 à l’égard de Zozime, celle de l’épiscopat à la fin du vi° siècle nous font voir l’altération profonde de l’indiscipline qu’on aurait crue irréductible Mais ceux-ci sont des gens de sens rassis, des évêques; dans la foule catholique au contraire nous voyons 1 que l’idée de tribu, idée de morcellement et de division, tient encore en échec l'idée catholique d’union et de communauté.

Parmi les missionnaires qui portèrent hors de la Perse la doctrine de Manès2, se trouvait un nommé Addas ou Adimante qui aborda en Afrique et y réussit de telle sorte que, vers la fin du me siècle, cette province comptait des Manichéens en nombre assez considérable pour donner des alarmes au proconsul Julianus. Celui-ci obtint de Dioclétien un édit dont les considérants sont à noter à leur date de 287 ; on n’aura qu’à les appliquer tels quels quinze ans plus tard aux chrétiens. « Il y a des hommes, dit Dioclétien, qui conçoivent les plus honteuses doctrines et

1. Chaque province d’Afrique et même chaque ville et chaque village montre à son tour contre le métropolilain et l’évêque l’esprit d’indépendance el la tendance à l’isolement. L’organisation par tribus tend toujours à reparaître et à prévaloir dans la société religieuse comme dans la société laïque. En 397, les évêques réunis à Carthage se plaignent que chaque peuple veut faire de son prêtre un évêque et que, de cette manière, les diocèses se morcellent à l’infini.

2. Histoire critique de Manie liée et du manichéisme , par 1. de Beausobre, in-ti°, Amsterdam, 1734; Muhammad ib\ Isiiak, Muni, seine Lettre und seine Sckriften... Im Text nebst Ubersetzung... hcrausgegeben von G. Fluegel, in-8°, Leipzig, 1862; C. A. von Reiciiijn-Mei.degg, Pic Théologie des Magicrs Mânes und iltr Ursprung, in-8°, 1825 ; F. Rochat, Essai sur Muni et sa doctrine, in-8°, Genève, 1897. L’ouvrage capital est celui de Konrad Kessler, Mani. Forschungen über die Manichaïschen Religion, in-8", Berlin, 1889. Voir une bibliographie dans F. Rochat, op. cit., p. 156. Brukner, Fauslus von Mil'eve. Ein'Bcilrag :ur Geschicltie des aberlandischen Manicliàismus, iu-8°, Bâle, 1901.

s’efforcent cl’en entraîner d’autres dans leurs sentiments. Mais, grâce aux dieux immortels, la vérité honorée de l’appui des sages, est impérissable. Une religion nouvelle ne saurait ébranler l’ancienne. C’est un grand crime de toucher à des croyances qui sont en vigueur. Aussi voulons-nous iniliger un châtiment à des hommes d’esprit dépravé. Tu m’as informé, Julianus, de la récente arrivée de Manichéens, venus de Perse, nation ennemie de Rome. Ils troublent la tranquillité générale et font les plus grands ravages dans les villes qu’ils habitent. Il est à craindre qu’ils n’importent dans la pacifique et honnête nation romaine les mœurs détestables de la Perse. Contre ces hommes dont tu nous as fait connaître les doctrines et les maléfices, nous décrétons : Les chefs seront brûlés, eux et leurs livres. Les disciples seront mis à mort ou bien (les honorati) envoyés dans les mines. »

Ces sévérités, ainsi qu’il arrive d’ordinaire, produisirent un résultat opposé à celui qu’on avait cherché, la secte se multiplia et, étant donnée la tournure d’esprit des Africains, il fallait s’y attendre L Même indépendamment du très vif plaisir de favoriser une opposition à Rome, les Africains étaient portés vers la doctrine manichéenne. Nous avons déjà fait observer la préparation lointaine au christianisme qu’on remarque dans la tendance des indigènes vers le monothéisme, mais un monothéisme aboutissant à une divinité matérielle. Précisément il se trouvait

1. Un fait analogue parait s’être produit en Égypte, lors de la conversion en masse de ce pays'au christianisme: on a toutefois exagéré l'aspect d’opposition purement politique, afin sans doute de retrancher autant à l’action delà grâce et à la conviction surnaturelle, cf. Amélineau, Le christianisme chez les anciens Coptes, dans la Revue de l’hist. des religions, t. XIV, p. 314.

des chrétiens qui ne concevaient Dieu que comme une substance corporelle plus raffinée, plus subtile assurément que toute autre, mais que l’incorporéité choquait et rebutait. « Je ne pouvais concevoir, écrit saint Augustin, que tout ce qui n’était point corps pût exister réellement. C’était là la principale cause et presque la seule de mon erreur. » D’où la séduction exercée sur les esprits par le matérialisme lin et délié de la doctrine manichéenne. Cette doctrine est, somme toute, assez mal connue et les controverses de saint Augustin nous en ont révélé plusieurs aspects. Mais ce n’est pas ici le lieu de l’exposer dans son détail.

Le Manichéisme est un système du monde dans lequel la question de l’origine du mal tient la première place. La doctrine se résume fondamentalement dans l’existence de deux substances, toutes deux éternelles, dont le mélange a produit l’univers, ce qui doit suffire à expliquer la lutte produite dans l’homme et hors de l’homme entre le bien et le mal. Ces deux substances sont la lumière ou le bien, principe de paix, d’harmonie, origine de tout ce qui est pur et beau, et les ténèbres ou la matière ou le mal, principe de division, de désordre, origine de toute impureté, de toute souffrance. Ce système dualiste était en même temps panthéiste et il expliquait l’origine de l’univers par une lutte entre les deux principes, lutte au cours de laquelle une partie de la substance lumineuse s’était mélangée à une partie de la substance ténébreuse. D'où la coexistence et le combat incessant du bien et du mal dans la nature et dans l’homme. Mais ce mélange anormal doit prendre fin. Une œuvre de rédemption s’accomplit au sein de l’univers. Le principe lumineux s’efforce de dé-

gager de la prison de ténèbres, où elles n’ont rien perdu de leur pureté, les parcelles qui y sont enfermées. Une lutte s’engage entre le royaume d’ombres et le royaume de lumière : celui-ci triomphe et le royaume d’ombres renfermé sur lui-même est réduit à l’impuissance ; des âmes coupables d'être demeurées obstinément asservies à la matière demeureront gardiennes à la limite du royaume ténébreux, participant en quelque mesure à ses misères.

Les manichéens surprirent la confiance des Africains par leurs pratiques d’ascèse rigoureuse; il semble même qu’ils se soient ingéniés à séduire les catholiques en faisant usage de moyens déloyaux, comme de se mêler au clergé catholique afin de ravager impunément les communautés chrétiennes. Le pape Anastase (399-401) se tient en défiance à l’égard des Africains qui sollicitent l’ordination sacerdotale, il pressent, dans le nombre, des manichéens; aussi recommande-t-il de n’admettre dans les ordres aucun « transmarin » qui ne pourra justifier d’une lettre d’identité signée par cinq évêques1 2. Deux siècles plus lard, on retrouve la même défiance fondée sur les mêmes raisons dans les lettres de saint Grégoire Ier 2.

La polémique cependant n’a guère laissé de trace jusqu’à l’époque de saint Augustin et il est permis de croire que l’ardeur de la lutte donatiste contribua à rejeter dans l’ombre les doctrines et les partisans du manichéisme. Le premier de ceux de la secte qui jouirent en Afrique d’une certaine célé-

1. Liber pontificalis, i n-Uf, Paris, 1886 (édit. L. Düchesne), t. I. p. 218.

2. S. Grégoire le Grand, Epist. II, 37 : Afros passim, vel incognitos percgrinos , ad ecclçsiasticos or-dincs tcndentes nulla ratione suscipiatis, quia Afri quidam manichaei , aliqui rebaplizati.

brité, est un nommé Fortunatus, dont on ignore l'origine. Après avoir habité à Carthage, il était venu se fixer à Hippone , dans les dernières années du ivc siècle, et il y fit, malgré sa médiocrité, un si grand nombre de disciples, que catholiques et donatistes firent appel contre lui au talent de saint Augustin 1 . 11 est à remarquer que le succès obtenu par les manichéens était entravé par les lois sévères de Valentinien Ier et de Gratien qui ne font que renchérir, ainsi que fera Théodose, en 381, sur l’édit de 372 2. Ils forment une exception parmi toutes les sectes que les empereurs tolèrent et seuls avec les Photiniens et les Eunomiens 3 * sont exclus de la liberté de conscience accordée à tous. C’est sur eux qu’on semble vouloir essayer les vexations qu'on étendra plus tard aux autres hérétiques et aux donatistes \ En 382, Théodore prenait à l’égard des manichéens des mesures d’une rigueur bien grande et restaurait contre eux une quasi-institution profondément regrettable du haut empire, la délation 5. Cette jurisprudence frappait tous les manichéens mais distinguait entre les différentes sectes qui n’étaient pas soumises à la même pénalité ; il était d’ailleurs assez difficile d’atteindre les individus fort habiles à dissimuler leurs croyances. C’est probablement grâce à cette souplesse qu’ils mettaient à s’adapter aux pratiques juives, païennes ou même chrétiennes, que les manichéens d’Afrique avaient dû d’échapper à la combative orthodoxie des écrivains catholiques.

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