Ibid
avait là un service d’ « utilité publique » , dirionsnous, et c’est ce qui justifie dans une certaine mesure l’obligation que l’on faisait aux manichéens de dénoncer leurs coreligionnaires , sous peine de voir annuler l’indulgence que leur méritait une rétractation formelle. Un document africain nous montre de quelle façon on procédait : « Moi, Cresconius, manichéen, j’ai signé que, si je m'éloignais avant que les Actes fussent souscrits, je ne devais pas être regardé comme ayant anathématisé Manès. Moi, Félix, converti du manichéisme, j’ai dit, en prenant Dieu à témoin, que je déclarais toute la vérité, quand j’ai affirmé que je connais pour manichéens dans la contrée de Césarée , Marie et Lampadie, femme de l'orfèvre Mercure, avec lesquels nous avons prié; l’élu Euchariste, Césarée et Lucile, sa fille, Candide qui demeure à Tipasa, Yictorine qui est d'Espagne, Simplicien, père d’Antonin, Paul et sa sœur d’Hippone. Ces dernières , c’est par Marie et Lampadie que j’ai su qu’elles étaient manichéennes . Si l’on trouve que j’en sais davantage, je me reconnais coupable 1 . »
Cette formalité n’était pas la seule garantie que l’Eglise d’Afrique prenait de la sincérité du retour des manichéens au christianisme ; elle multipliait et prolongeait les épreuves afin de s'assurer de la persévérance de ceux qu'elle recevait. A l’égard des clercs tombés dans cette erreur, la discipline redoublait de sévérité. Un sous-diacre de Mallia, nommé Yictorinus, était passé au manichéisme. Saint Augustin le convoqua avec ses dénonciateurs, et obtint de
1. S. Augustin, Admonitio en tète du traité : De actis cum Felice manichaeo, P. L., t. XLII, col. 518.
lui des aveux. Néanmoins Victorinus fut réduit à la communion laïque et chassé du diocèse. Il ne devait môme être admis parmi les pénitents qu’après avoir dénoncé tous les manichéens de Mallia et de la province de Numidie 1 .
Les lois de Théodose et d’Honorius ne paraissent pas avoir été appliquées avec beaucoup de suite et, à partir du ve siècle, on ne relève aucun cas qui permette de conclure à leur maintien. Sans doute elles n’avaient pas été rapportées, mais elles étaient délaissées. Il serait impossible d'expliquer les polémiques manichéennes de saint Augustin si l’on n’admettait que, vers l’an 400, le pouvoir civil se désintéresse tacitement des Manichéens. Nulle part nous ne voyons trace de violence, pas plus qu’il n’est question de sauf-conduits, indispensables cependant si on admettait que la loi de 382 fut appliquée, pour permettre les allées et venues rendues nécessaires par les réunions contradictoires. Saint Augustin paraît fort débonnaire en ce qui concerne ces adversaires. Vers l’an 400, il eut avec un nommé Faustus, devenu par son talent le principal personnage de la secte en Afrique, des relations d’où sortit le volumineux traité intitulé Contra Faustum. Ce Faustus était un homme de science médiocre et de verve intarissable, littérateur agréable qui avait fait quelque impression sur saint Augustin alors rhéteur à Carthage 2. Lorsque celui-ci voulut sortir des banalités et aborder la discussion des doctrines, Faustus se déroba et son interlocuteur, toujours conciliant, continua à s’entretenir avec lui,' mais de belles-lettres seulement.