Acta disputai. cum Felice, I, 12 sq
2. Contra epislulam Fundamenli, c. 2, 3. Cf. A. Naville , op. rit.. p. 19. Polémique contre le manichéisme.
créateur du Mal qu’on se prend à ne le point comprendre. Et il en est qui ont supposé qu’il y avait deux Dieux, dont l’un voulait le mal et l'autre le bien, et qu’ils étaient en lutte éternellement, et qu il fallait aider celui qui livre le bon combat. — C’est une solution raisonnable, devait penser saint Augustin. Elle nous rend compte, à peu près, de l’énigme de l’univers. Elle nous explique pourquoi la nature est immorale, et l’homme capable de moralité; pourquoi l’homme lui-même, engagé dans la nature et essayant de s’en dégager, secoue le mal derrière lui, s’en détache, y retombe, se débat encore, et appelle à l’aide ; elle justifie Dieu, qui. ainsi compris, n’est point responsable du mal, et en souffre, loin qu’il le veuille ; elle rend compte des faits, et de la nature de l’homme et de ses désirs et de ses espoirs, et, précisément, même de ses incertitudes et de son impuissance à en rendre compte. — Je le crois bien, puisque cette doctrine n’est pas autre chose que les faits eux-mêmes décorés d’appellations théologiques. Ce n’est pas une explication, c'est une constatation qui se donne l’air d'une théorie. Il existe une immense contrariété qu’il s’agit de résoudre , disent les philosophes ou les théologiens. Le manichéen répond : « Je la résous en disant : il existe une contrariété. Des deux termes de cette antinomie j’appelle l’un Dieu, l'autre Ahriman. J’ai constaté la difficulté, j’ai donné deux noms aux deux éléments du conflit. Tout est expliqué. »
Saint Augustin ne pouvait pas ne pas entrer dans le manichéisme, il ne pouvait pas plus ne pas en sortir, mais il y séjourna neuf années (373-382). 11 y avait à son adhésion des causes multiples et fort différentes les unes des autres, le détail appartient à l’his-
toire intellectuelle du docteur, mais ce qui nous appartient c’est la mesure de satisfaction qu’il trouva dans la doctrine et l’ardeur avec laquelle il se dépensa pour lui recruter des adhérents. Quand vint le désenchantement, ainsi qu’il arrive d’ordinaire, tout manqua du même coup. La constatation n’expliquait plus rien, la morale était mensonge, l’exégèse fourberie, mais cette longue illusion n’en était que plus significative pour avoir reposé sur si peu de chose. Dès son baptême, Augustin devait montrer beaucoup d’ardeur à ramener ses anciens coreligionnaires.
Toutefois la polémique avec les manichéens d’Afrique portait en particulier sur la Bible. Une bonne partie des chrétiens ne pouvait suivre les subtilités de la théologie manichéenne dont elle ne saisissait bien que quelques traits, juste ce qu’il en fallait pour tomber dans l’erreur. Plus accessible au grand nombre était l’objection faite aux Livres saints. Ceux-ci étaient, sinon entre les mains, du moins à la portée de tous. La liturgie en était saturée, et nombre de fidèles possédaient un exemplaire des livres les plus usuels de la Bible, auquel le prédicateur les renvoie s’il n’a pas le loisir de donner lecture en chaire d’un texte trop long. Les manichéens s’ingéniaient à mettre en contradiction l’Ancien et le Nouveau Testament. 11 était si évident que ces deux parties de la Bible offraient parfois de grandes difficultés à faire accorder que c’était se donner la partie belle de prendre la question par ce côté. Il en résultait une rupture dans le développement historique de la religion, la disparition des témoignages du christianisme tirée des prophéties et d’autres conséquences encore qui aboutissaient à isoler le Nouveau Testament de
quelques-unes de ses preuves les plus convaincantes.
Nous comprenons à peine de nos jours l’intérêt passionné que l’on a pu porter à ces disputes ; il faut, pour se faire une idée de l’ardeur avec laquelle on s’y jetait, relire les sermons, les traités familiers et les massives démonstrations que des hommes, dont les heures étaient comptées, durent consacrer à la réfutation et à l’exposition. 11 semble difficile d’entrer ici dans le détail de ces disputes auxquelles il manquera probablement toujours pour se faire lire d’avoir été résumées dans des « Provinciales ». Dans ces querelles à coups de citations et d’explications symboliques on perd pied assez vite ; rien ne nous démontre que les adversaires en présence au ve siècle y aient trouvé la base de leur croyance, les conférances et les colloques contradictoires se sont rarement soldés par des acquisitions durables pour la science et un surcroît de lumière pour la vérité.
Quelques succès de conversion obtenus contre les donatistes avaient fait souhaiter que l’évêque d’Hippone entreprît en public les docteurs du manichéisme. Le goût était alors à ces exercices d’école qui permettaient de briller plus encore que de convaincre. On convint donc d’entamer des conférences entre l’évêque d’Hippone et Fortunatus, le 15 des calendes de septembre de l’an 392, aux thermes de Sossius '. Il y eut un grand concours de monde et on prit la précaution d’amener des notaires chargés de sténographier le débat. Une première conférence porta sur l’origine du mal. Le lendemain on se réunit de nouveau et on traita, le même sujet. Le manichéen, embarrassé par un adversaire plus habile et plus
1 Possidius, Vita sancli Augustini, 6.
instruit, conclut en disant qu’il communiquerait les objections auxquelles on aboutissait à ses supérieurs manichéens, promettant de se convertir si ceux-ci ne venaient pas à bout de les résoudre. On ne sait ce qui advint, Fortunatus ayant quitté Hippone peu de temps après.
Le 7 décembre 404, s'ouvrit un autre colloque entre Augustin et Félix, dans une ég-lise d’Hippone; le 12 décembre, nouvelle conférence. Ce sont des tissus d’arguties, de questions insidieuses, d’autres questions sans réponse, un désordre sans bornes et peu de lumière dans ce chaos. On doit penser cependant qu’un rayon s’y trouvait, visible pour les contemporains, sinon pour nous, car Félix abjura publiquement. À partir de cette date, le manichéisme, privé de chef, végéta et ne paraît plus avoir provoqué l’attention des évêques d’Afrique. Le sévère édit de 407 acheva la désorganisation et la ruine de la secte.
Les évêques d’Afrique avaient maintenant l’expérience des hérésies et des hérétiques et ne doutaient pas que le moyen le plus efficace de s'opposer aux troubles qui sortent tôt ou tard des questions religieuses, était d'employer une action prompte. Saint Augustin proposait au pape Innocent de faire appeler l’hérésiarque et de ne pas se contenter de rétractations ou de promesses, mais de lui faire signer une liste de propositions incriminées alors même qu’il nierait en être l’auteur. Le pape loua fort l’épiscopat africain de sa science qui ne lui laissait rien à y ajouter; en ce qui concernait le synode de Diospolis et le formulaire, il était moins explicite 1 , mais, le 27 janvier 417, examinant la question dans