‹ L'Afrique chrétienneChapitre 11 sur 280 · XXIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXIV INTRODUCTION

tions de la pensée chrétienne. De cette mêlée des trésors les plus disparates, sort une synthèse magnifique et nouvelle, nuancée de bien et de mal, comme toutes les choses humaines, mais féconde. C'était comme une antiquité repensée par un esprit très ouvert, plus subtil que les esprits antiques, en outre, s'il est permis de s'exprimer ainsi, c'était une antiquité filtrée de toutes ses impuretés morales et additionnée de toute la doctrine chrétienne qui était jetée à nouveau et versée dans les esprits. On peut se demander ce qui eût subsisté de l'héritage de l'humanité si les Barbares survenant et l'Empire périssant, Augustin n'avait point paru. Peu de choses sans doute Par la position qu'il occupe, par les relations qu'il possède et par la tendance et le tour de son génie, il se trouve mis en contact avec les trois seules civilisations de premier intérêt, celle de la Grèce, celle de Rome, celle de l'Orient dont la collaboration alternative a façonné le monde, — hommes, institutions, idées, — tel qu'il existe au v^ siècle. Possédant toute la philosophie de son temps et toute la théologie, il les fait siennes, les recueille et les expose avec une originalité véritable et une incontestable nouveauté. Non qu'il se sépare des formules théologiques traditionnelles ou qu'il se borne à présenter selon une ordonnance meilleure les vues des écrivains antérieurs, mais il développe les germes vivants, les découvre parfois le premier et les conduit jusqu'au plein épanouissement.

Le rôle théologique de saint Augustin doit être précisé. Son principal effort a porté sur les dogmes de la chute, de la réparation, de la grâce et de la prédestination ; il leur a donné un degré de précision et de clarté inconnu jusqu'à lui. En général la

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dogmatique et la mystique lui doivent des théories nouvelles et des aperçus dont la fécondité n'est pas épuisée aujourd'hui. Mais, puisque nous sommes à étudier les idées à leur source, il n'est pas possible de passer sous silence un dernier progrès dû aux œuvres d'Augustin, celui qu'il a accompli dans la langue théologique. Il s'en faut que la théorie littéraire de saint Augustin ait influencé et comme affecté la littérature théologique du moyen âge et cette manière compassée, judicieuse, médiocrement élégante, toute en classements, en combinaisons, que la théologie scolastique fit sienne et qu'on lui a laissée. Venant à une époque de pleine décadence littéraire , formé d'après des méthodes pédagogiques déplorables, Augustin, par la vigueur de ses qualités naturelles, a évité de graves défauts et ce qu'il avait d'imagination nette et d'analyse vive ont pu le conduire parfois au talent littéraire. Mais il n'avait pas le goût difficile, il semble même qu'il en eut peu et cela lui a fait tort. S'il eut parlé une langue aussi continuellement excellente que celle de Bossuet, il eût ajouté quelque chose à sa gloire et à son action morale sur la postérité. Cependant, et ces réserves posées, on peut dire que la langue théologique lui doit pour une bonne part sa fixation définitive. Elle lui doit un grand nombre de ces formules lapidaires d'une profondeur égale à la concision, que la scolastique dégagea plus tard et dont elle tira les plus vives clartés pour son propre ouvrage ^ .

1. On s'abstiendra d'entrer ici dans aucun développement sur l'influence doctrinale d'Augustin sur la pensée des siècles suivants. Tout, ou presque tout, ce qui a trait à l'érudition du sujet a été récemment traité avec précision et clarté par M. Portalié, Développement historique de l'Augustinisme, dans le Dictionnaire de théologie catholique, in-i", Paris, 1903, t. I, col. 2501-2561.

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Si dans l'œuvre totale du grand Africain nous cherchons l'ouvrage capital, l'hésitation ne durera qu'un instant, c'est la « Cité de Dieu » qui nous apparaît comme le monument qui, par l'ampleur de ses proportions et l'exactitude de ses moindres détails, a donné l'idée la plus haute du génie de l'auteur et exercé — en raison même de cette dépense de génie — l'influence la plus profonde et la plus durable sur quarante générations. A l'heure des suprêmes désastres, 'quittant les nobles contemplations et les spéculations pures, interrompant les ouvrages commencés, Augustin se mit à l'étude de l'érudition la plus minutieuse, il s'y enferma treize ans, poursuivant sa tâche, au prix d'un redoublement de fatigue et de fréquents dégoûts, mais s'acquittant , quatre années à peine avant de mourir, de ce qu'il jugeait un devoir envers cette société malade qu'il aimait avec une passion tendre et silencieuse. La « Cité de Dieu » a dominé les conceptions historiques des hommes pendant tout le moyen âge et par ce côté encore le génie africain a longtemps affecté l'esprit latin. Si le mot du grand problème moral est dans l'explication totale par l'histoire, il a trouvé ce mot et cette explication il la donne comme définitive parce qu'il entend posséder la connaissance complète de l'histoire. Les lacunes ne l'arrêtent pas, il les remplit à l'aide de cette suite nécessaire que sa théorie historique lui fournit et on voit aussitôt que cette histoire est en définitive le développement de la révélation et, pour tout dire, une métaphysique.

On vient de marquer quelques traits à l'aide desquels il a semblé que le lecteur pourrait se faire une idée plus claire et plus complète de la place qui appartient au génie africain dans les origines de l'es-

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prit chrétien et latin en Occident. Pour conduire ces simples remarques à la hauteur d'une monographie psychologique, il faudrait une étude longue et assidue que nous n'avons ni le loisir, ni les moyens de conduire à bonne fin. Cependant il pourra n'être pas inutile de rechercher la façon dont les Africains ont senti et pensé. Ces façons de sentir et de penser sont des faits de premier ordre. Elles expliquent de grands événements parce que souvent elles les ont provoqués. On s'aperçoit qu'elles touchent à l'histoire de si près qu'elles se confondent souvent avec elle et l'on sait qu'elles nous fournissent un ensemble de documents d'une valeur capitale dans ces ouvrages que leur allure toute littéraire avait fait longtemps considérer comme de capricieuses fantaisies totalement étrangères à l'histoire. La littérature chrétienne de l'Afrique ne contient qu'un très petit nombre d'ouvrages écrits avec une intention exclusivement artistique. les hommes appartenant aux diverses confessions chrétiennes sentaient agiter autour d'eux des questions trop essentielles à l'existence du christianisme pour garder le calme d'esprit et cette sorte d'indifférence nécessaire à la préparation des œuvres littéraires. Néanmoins leur personnalité était si puissante que les principaux d'entre eux n'ont pu s'interdire de la laisser voir presque à chaque instant dans les écrits où l'on s'en fût le mieux expliqué l'absence. C'est là, dans des pamphlets de circonstance, des polémiques locales, des expositions théologiques que nous les voyons se montrer à nous avec leurs passions, leurs habitudes, leurs gestes, leurs manies. Nulle part peut-être, plus que dans la littérature chrétienne d'Afrique, on ne retrouve mieux l'homme sous le document. Il y a

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