XXVIII INTRODUCTION
laissé une empreinte si nette qu'il suffit d'un très léger travail pour en faire reparaître toutes les formes, môme les plus délicates. On ne trouverait dans l'antiquité chrétienne aucune figure aussi complète et aussi vivante — sauf celle de saint Jérôme — que celles de Tertullien, de saint Cyprien, de saint Augustin. C'est par là que ces vieux livres, ces interminables traités prennent leur véritable et définitive valeur. Les querelles qui les ont provoqués, pour ardentes et vitales qu'elles aient été, sont bien finies et l'intérêt historique lui-même qui s'y était attaché est très diminué ; mais les documents qui nous en restent valent comme indices de l'être entier et vivant, c'est par eux que nous pouvons arriver jusqu'à lui. La distance qui sépare le document de l'homme est la même qui sépare l'érudition de l'histoire qu'il n'est pas plus possible d'opposer que d'isoler sous peine de tomber dans les illusions. L'histoire véritable ne peut se passer de l'érudition et il importe que l'érudition soit de la meilleure qualité. Sous un écrit de véhémente polémique religieuse au me siècle, il y a un Africain avec ses relations mondaines, ses ressentiments accumulés, ses manières de voir et de sentir. Un de ces hommes qui traversent plusieurs carrières , plusieurs religions , dont ils sortent autant par inconstance d'humeur que par excès de susceptibilité, entier, intraitable, possédant le talent de l'insulte, habile à mettre les rieurs de son côté grâce aune verve intarissable, à une audace sans vergogne et à des sorties inattendues et brutales qui ressemblent moins, par le choix des armes et le genre de blessures , à un tournoi qu'à un pugilat, Tertullien, rusé, hardi, impétueux, violent et féroce, vit au milieu d'une société bruyante et violente à
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laquelle il ne déplaît pas de voir déployer ces performances athlétiques et qui conçoit volontiers un pamphlétaire comme un laniste ou un gladiateur. Le secret de l'influence durable exercée par la littérature africaine se trouve peut-être dans ce fait qu'elle n'a été à aucun moment — sauf chez Lactance, peut-être — une littérature impersonnelle. Une histoire, une théologie, une métaphysique sont choses éminemment abstraites ; une polémique, conduite d'une certaine manière, peut l'être en un certain sens^ Mais l'homme agissant, qui pense, qui lutte, qui travaille, écrivain, jurisconsulte dans son cabinet ou prêtre dans la chaire, soucieux de convaincre, d'attacher, de se former un parti, de le conduire à son gré, voilà la chose complète qu'il nous faut reconstruire aussi entière qu'il sera possible. La supériorité que, à mérite égal, l'on attribue aux esprits et aux caractères des siècles qui viennent de s'écouler sur ceux des époques reculées de l'histoire, tient, dit Sainte-Beuve, à ce que les derniers venus nous sont plus complètement connus. Ailleurs, comme pour se donner un démenti, il a essayé de retrouver, à l'aide de quelques vers épars, les traits et le type d'un des plus délicats poètes de V Anthologie. On pourrait tenter sur les auteurs chrétiens — on ne veut parler ici que des Africains — une recherche analogue et peut-être que ces chroniques informes et ces tractatus rebutants nous livreraient à la longue, comme les tranchées caillouteuses d'une fouille, des débris qui réunis, rapprochés, complétés nous rendraient plus que des auteurs, des hommes. Ce
1. Et par polémique on entend par-dessus tout les écrits qui sont destinés à soulever une polémique, qu'on relise L'Esprit des Lois, les Dialogues sur les blés et la préface de Cromivell.