‹ L'Afrique chrétienneChapitre 144 sur 280 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

7. Ibid. Sur les mines, cf. Mél. d'arcli. et dliist., 1893, t. XIII, p. 371, note.

8. A. J. Delattre, Inscriptions de Chemtou (Simittu), Tunisie, dans la Revue archéologique, avril, juill. 1881, mai, octobre 1882, p. 244 ; De Rossi, Bull, di arch. crist., 1879, p. 54; 1883, p. 82; C. I. Z,., n. 14600; cf. Jahrbûcher d. Vereins von Alterthumsfr. im Rhcinland, t. LVIII, p. 87 ; Brdzza, dans les Studi e documenti di Sloria e Diritto, 1889, 2e fascicule.

de Chemtou s'appauvrissait ^ et on cherchait des gisement nouveaux, comme le prouve notre inscription dont le chrismon aura pu réjouir quelqu'un des misérables condamnés qui l'aura entrevu.

La situation considérable que saint Cyprien s'était acquise le désignait aux persécuteurs. A partir de l'édit de 257, sa vie apparaît, pendant le peu de temps qu'elle dura encore, dans une vive lumière d'histoire. Grâce aux actes de sa comparution et au récit que le diacre Pontius, son compagnon d'exil, écrivit de la dernière année de l'évêque qui lui avait fait l'honneur de l'attacher à sa personne, nous pouvons le suivre sans avoir presque rien à souhaiter de savoir de plus que ce que nous savons -.

Tout ce qui, dans la vie de saint Cyprien, précéda son élévation à l'épiscopat nous est connu par ces quelques pages de Pontius. Nous savons qu'il était riche, rhéteur, mondain, lorsqu'il se convertit. Etant encore néophyte, il fut élevé sur le siège de Cartilage. On ne sait trop ce qu'était devenu ce siège au moment où il y monta, mais on peut dire que le jour où il en descendit, il le laissait un des trois ou quatre plus illustres du monde chrétien. Lorsqu'on s'attache à reconnaître son tempérament et le caractère de sa vie et de son œuvre, on s'aperçoit qu'il ne manquait pas de plusieurs vertus fort glorieuses, telles que la prudence, la patience, la charité ; il les

1. s. Cyprien écrit à Démétrius : Minus de effossis et fatîgatis j/iontibus eruuntur marmorum crustae; cf. J. Toutain, dans l'Association française pour ravancement des sciences, Tunis, II, 1896, p. 792.

2. Pour la bibliographie, il n'y a pas lieu de transcrire ici celle qu'on trouvera dans Potthast, Bibliotheca Medii jEvii, 1896 ; Richardson, Bibliographical Synopsis, p. 60-63; Chevalier, Répertoire des sources historiques. Bio-Bibliographie, et O. Bardemiewer, Gesch. der allkirchl. Litteratur, in-8°, Freiburg im B., 1903, t. 11, p. Z'èlx-hm.

possédait même à un degré éminent; mais ce qui le faisait être ce qu'il fut, c'était la force ou, si l'on le veut, la maîtrise de soi. Il a décrit lui-même l'angoisse de son esprit avant sa conversion. « Étant donné mes mœurs d'alors, je croyais difficile et malaisé ce que la Bonté divine me promettait pour mon salut. Comment un homme pouvait-il renaître pour une vie nouvelle par le baptême de l'eau salutaire, être régénéré, dépouiller ce qu'il avait été, et, sans changer de corps, changer d'âme et d'esprit? Comment était possible, disais-je, une telle conversion ? Voilà ce que je me demandais souvent. Car, moi-même aussi, j'étais pris et retenu dans les mille erreurs de ma vie passée; je ne croyais point pouvoir m'en débarrasser, tant j'étais l'esclave de mes vices, tant je désespérais du mieux, tant j'avais de complaisance pour mes maux, devenus comme des compagnons familiers. » Un vieux prêtre chrétien, la Bible et la grâce vinrent, avec lui-même, à bout de lui.

D'après la force étymologique du mot, sa vie fut vraiment convertie, c'est-à-dire tournée en sens inverse de ce qu'elle était. Avec cette fougue contenue, qui était chez lui la résultante d'un mélange des tempéraments africain et romain, il se voua à la continence, et distribua une bonne partie de son bien; à cela il ajouta le renoncement aux plaisirs littéraires, plaisirs que son esprit goûtait vivement. Sa vie intérieure comme son rôle extérieur seront ainsi toujours gouvernés par les décisions promptes et nettes de sa tranquille sagesse. On avait fait opposition à son élection épiscopale, il ne laissa rien voir de ce qu'il pensait, il « pardonna et se tut ». On le voulait prendre pour le faire mourir, il régla l'administration de son Église et partit. On l'accusait de lâcheté, il s'en

excusa. Il était parti afin que sa présence, qui eût été une bravade, ne fût pas le prétexte de nouvelles sévérités contre son Église. « L'évéque, expliquait-il, doit en toutes choses veiller sur la paix et la tranquillité ; il ne doit pas risquer de paraître avoir luimême fourni matière au désordre et déchaîné la persécution. » Tout cela est bien calculé et fort avantageux en définitive. Quand on est bien assuré qu'on saura, le jour venu, se laisser tuer, on n'a pas d'autre réfutation à préparer.

Il avait ainsi des manières tranquilles de supporter les pires offenses : « Je me suis aperçu, mes très chers frères, écrivait-il un jour aux clercs de Rome, qu'on vous racontait avec peu de sincérité et peu de fidélité ce qu'ici nous avons fait et faisons. J'ai cru nécessaire de vous adresser cette lettre, pour vous rendre compte de nos actes, de nos décisions et de notre activité. » Ce qui le touchait le plus vivement, c'était le soupçon d'avoir agi à la légère. « Puisque tu parais ému de mes actes, dit-il à un collègue, je dois défendre auprès de toi ma personne et ma cause ; je ne veux pas laisser croire que j'ai pu, à la légère, m'écarter de mon dessein. » Avec de pareilles dispositions il avait du goût et une véritable aptitude pour l'administration. Pendant près de dix années, il gouverna à sa manière disposant des hommes, gérant les biens, venant à bout de donner de la conscience aux uns, de la pudeur aux autres et du courage à presque tous ; voulant être obéi et l'étant, on ne voit nulle part qu'il se soit préoccupé beaucoup d'être aimé. Il était vêtu comme le sont les personnes de sa condition, parlait et écrivait une langue polie, quoique un peu recherchée, à la manière du temps. On n'aperçoit rien de très brillant dans son exis-

tence et son œuvre, elle n'a place que pour le solide. Il obtint un véritable triomphe dans sa vie, et tel qu'il lui convenait de l'obtenir, un triomphe parlementaire; ce fut lorsqu'il réunit l'adhésion unanime de ses 87 collègues, au concile de Carthage. Et il pouvait bien, au soir d'un pareil jour, se rendre cette justice, qu'il « n'avait rien fait à la légère ». Son activité n'avait d'autres bornes que les devoirs de sa charge. Discipline, liturgie, administration, gouvernement, il veillait à tout. Ayant à toucher à tant de choses et à tant d'hommes, il n'est pas surprenant qu'il se fût fait des ennemis. Il était trop sage pour en être surpris, trop sensé pour s'en affliger. Il avait l'impatience de l'action, mais d'une action calculée, tenace, avisée. Ses contemporains ne paraissent pas l'avoir bien compris. Cet homme qui n'agissait pas en vue d'eux, mais en vue de l'avenir et qui agissait comme il l'entendait, leur paraissait trop âpre, trop dédaigneux, trop rêveur. Quant à lui, il ne céda et ne recula sur aucun point; il dut mourir avec la conviction d'avoir toujours eu raison.

Avec cela, il était saint prêtre et grand évêque. En d'autres temps et d'autres lieux, il eût bien pu être un Ximénès ou un Richelieu mais un Richelieu dévot et un Ximénès tolérant. Ce quelque chose d'imperturbable qui faisait le fond résistant de son âme se montra à ses derniers moments. Il mourut de la manière la plus simple, sans affectation, sans discours, comme s'il n'eût fait que répéter un exercice de chaque jour. Il avait été arrêté le 30 août 257 et traduit devant le proconsul Paternus, qui le somma d'observer désormais les cérémonies de la religion romaine. Cyprien refusa. Paternus lui dit : « Ta persévères dans cette volonté? » — « Une volonté bonne qui connaît Dieu,

ne peut être changée. » — « Pourras-tu donc partir en exil pour la ville de CurubeV » — « Je pars. « Il demeura une année à Curube ^5 jusqu'au jour où il apprit que le proconsul Galerius Maximus le faisait chercher pour être amené à Utique et y terminer sa vie par le martyre. 11 quitta sa retraite, résolu à demeurer caché jusqu'au retour du proconsul. De là il écrivit à son peuple :

« Cyprien, aux prêtres, aux diacres, et à tout le peuple, salut.

« Quand j'eus appris, très chers frères, que des huissiers avaient été envoyés avec ordre de me conduire à Utique, je me laissai persuader, et je m'éloignai de mes jardins. Il convient qu'un évêque confesse le Seigneur dans la ville où est son Église, et laisse à son peuple le souvenir de sa confession. Car ce que l'évêque dit en ce moment est ensuite, Dieu aidant, répété par tous. J'amoindrirais l'honneur de notre glorieuse Église, si je confessais la foi et subissais le martyre à Utique, après avoir demandé tant de fois avec vous au Seigneur la grâce de le confesser et de souffrir au milieu de mon peuple, et de partir d'ici vers Dieu. »

Il continuait, prescrivant l'ordre, la discipline : « Quant aux autres avis qu'il me reste à vous donner, je vous les ferai parvenir avant que le proconsul ait prononcé la sentence^. » Dès le retour du proconsul, l'évêque quitta sa retraite et rentra dans sa maison. Le 13 septembre, il fut arrêté ; il était tranquille, le visage souriant. On le conduisit à VAger Sexti, maison de campagne du proconsul. Celui-ci, se trouvant

1. Sur la description de Curube par Pontius, cf. P. Monceaux, op. cit.j t. II, p. 233, note 1.

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