S. CïPRiEX, Epist
indisposé, remit l'affaire au lendemain. Cyprien fut ramené à Carthage, où il passa la nuit dans une maison du Viens Saturai ' , chez un des officiers qui l'avaient arrêté et le traita avec égards. L'évêque dîna avec quelques amis et son fidèle compagnon Pontius. Dès que les fidèles connurent l'arrivée de leur évêque, ils entourèrent la maison. Cyprien fît donner ordre d'écarter les jeunes filles afin de leur épargner tout désagrément. La foule veilla toute la nuit autour de son évêque ; c'était déjà comme la vigile d'un martyr. Le lendemain matin, on se mit en route pour Sexti, la foule fît escorte. On introduisit l'accusé dans une salle où se trouvait une chaise drapée de la même manière que les chaires épiscopales. Cyprien s'y assit. Comme il était couvert de sueur, un soldat, chrétien en secret, lui offrit des vêtements secs. « A quoi bon, dit l'évêque. Toute souffrance va probablement cesser aujourd'hui. » On vint chercher l'accusé que le proconsul attendait dans VAtî^ium Sanciolum. L'interrogatoire commença.
« — Tu es Thascius Cyprien?
« — Je le suis.
« — Tu t'es fait le pape de ces hommes sacrilèges ?
« — Oui.
« — Les très saints empereurs ont ordonné que tu sacrifies.
« — Je ne le fais pas.
« — Réfléchis.
1. In hospitio ejus in vico qui Saturni dicitur, inter Feneriam et Salutarium mansit. Ce fut chez le sh^alor du proconsul que se passa cette dernière nuit. Nous apprenons par ce texte que le temple de Saturne, à Carthage, se trouvait à proximité du temple de Coelestis, entre; ce dernier et le temple d'Esculape ; d'après Tertullien, Apotogeticum, 9, il était entouré d'un lucus. Cf. R. Gagnât, P. Gauckler etE. Sadoux, Les monuments historiques de la Tunisie, in-i", Paris, 1900, t. I, p. 17.
« — Fais ce qui t'a été commandé. En pareil cas, la réflexion est inutile. »
Le proconsul délibéra avec ses assesseurs, et rendit la sentence.
« — Tu as longtemps vécu en sacrilège, tu as réuni « autour de toi beaucoup de complices de ta redou- « table conspiration, tu t'es fait l'ennemi des dieux de « Rome et de ses lois saintes, nos pieux et très « sacrés empereurs, Valérien et Gallien, Augustes, « et Valérien, très noble César, n'ont pu te ramener « à la pratique de leur culte. C'est pourquoi, fau- « teur de grands crimes, porte-étendard de la secte, « tu serviras d'exemple à ceux que tu as associés à « ta scélératesse : ton sang sera la sanction des lois. « Nous ordonnons que Thascius Cyprien soit mis à « mort par le glaive. »
« — Grâces à Dieu, » dit l'évêque.
La foule des chrétiens cria : « Et nous aussi, nous voulons être décapités avec lui. » On se mit en route pour la plaine de Sexti, où l'exécution devait avoir lieu. Les arbres se couvraient de curieux. On s'arrêta enfin. Cyprien se mit à genoux, ôta son manteau et pria la face contre terre. Puis il donna son vêtement aux diacres et, couvert seulement de la tunique de lin, attendit le bourreau.
A l'arrivée de celui-ci, il donna ordre qu'il fût compté vingt-cinq pièces d'or à cet homme. Les fidèles entouraient le martyr, étendaient des serviettes autour de lui afin de recevoir son sang. Cyprien se banda lui-même les yeux; un prêtre et un sous-diacre lui attachèrent les mains; alors il permit au bourreau de frapper, et la tête tomba ^ (14 septembre 258).
1. Tout ce récit des Acta procoyisularia et de la Vita a été étudié par M. P. Monceaux avec beaucoup d'attention et de critique. Op. cit., t. II,
Le compagnon d'exil de saint Cyprien, Pontius, a çnuméré les sujets sur lesquels son grand etclier évêque s'essaya à instruire son Église. « Imaginez, dit-il, que Cyprien ait obtenu [sous Dèce] la' dignité du martyre et nous ait été enlevé. Qui donc aurait montré l'efficacité de la grâce et son progrès par la foi? Qui aurait imposé aux vierges la discipline nécessaire à leur chasteté, la tenue digne de leur caractère sacré, en les soumettant, pour ainsi dire, au frein des paroles du Seigneur? Qui aurait enseigné la pénitence aux apostats, la vérité aux hérétiques, aux schismatiques l'unité, aux fils de Dieu la paix et la loi de la prière évangélique? Qui aurait repoussé les blasphèmes des Gentils et retourné contre eux leurs traits? Qui aurait consolé les chrétiens trop affligés de la perte de leurs parents, ou plutôt, les chrétiens de peu de foi, en leur faisant espérer le bonheur à venir? De qui aurions-nous appris ainsi la miséricorde et la patience? Qui aurait arrêté la jalousie, née de la malignité empoisonnée de l'envie, en lui opposant la douceur d'un remède salutaire? Qui aurait exhorté tant de martyrs, et soutenu leur courage en leur rappelant la parole divine ' ? »
Ces écrits de saint Cyprien ont été étudiés souvent à des points de vue divers. Ils offrent moins d'intérêt pour l'histoire des idées que pour celle des événements contemporains. Les grands sujets ne sont pas ceux où l'évêque se sentait le plus à l'aise. Toute sa vie il avait plus observé que pensé et il est vraisemblable que la meilleure part de ce que nous avons admiré en lui, il la devait à la puissante
p. 179-201. Pour ce qui a trait à la sépulture et aux basiliques, cf. Ibid., t. n, p. 369.