CHAPITRE III
Relâchement et insubordination du clergé. — La bible africaine. L'administration ecclésiastique. — Les archives. — Recueil d'Actes des Martyrs. — Le martyrologe africain. — Le culte des saints. — Le culte du sang des martyrs. — Le culte de saint Cyprien. — Abus qu'il entraîne. — Les repas funéraires. — La dévotion à l'Église romaine. — Le loyalisme des chrétiens en Afrique, l'idée de patrie et la ruine de l'esprit municipal.
Il faut, sans aucun doute, faire la part de l'éloquence — de cette éloquence dont Edm. Schérer disait très bien : « l'éloquence est un genre faux », — dans les admonestations et les descriptions au moyen desquelles nous pouvons retrouver quelque chose de la physionomie de l'Église d'Afrique; cependant n'oublions pas que l'orateur est saint Cyprien, esprit exact, plus ami du vrai que du brillant, dont on peut croire généralement toutes les affirmations lorsqu'il les présente sous la forme mesurée qui est naturellement et volontairement la sienne et que par ailleurs son esprit n'est pas ému. Voici ce qu'il nous montre de ses fidèles pendant les années d'insouciance qui précédèrent la persécution de Dèce : « Chacun, dit-il, ne songeait qu'à augmenter son patrimoine. On ou-
bliait ce que les croyants faisaient jadis sous les apôtres ou auraient dû ne jamais cesser de faire. On brûlait d'une insatiable cupidité, et l'on ne travaillait qu'à grossir sa fortune. Plus de dévotion chez les prêtres, plus de foi chez les ministres du culte, plus de miséricorde dans les œuvres, plus de discipline dans les mœurs. Les hommes se teignaient la barbe, les femmes se fardaient; on altérait l'ouvrage de Dieu en se peignant les yeux, en altérant la couleur de ses cheveux. Pour tromper les cœurs des simples on usait d'artifice et de fraude ; pour circonvenir les frères on ne reculait pas devant la fourberie. On s'unissait aux infidèles par le lien du mariage, prostituant aux Gentils les membres du Christ. Non seulement Ton jurait témérairement, mais encore l'on se parjurait, on méprisait orgueilleusement les chefs de l'Eglise, on s'injuriait avec des mots empoisonnés, on était séparés l'un de l'autre par des haines tenaces ^ » Le clergé africain paraît surtout profondément déchu de ses vertus primitives. Dans l'Eglise même de Carthage, l'élection de Cyprien avait provoqué une opposition qui, l'élection faite, n'avait pas désarmé et était devenue une cabale^; dans une autre Eglise, un diacre se met en révolte contre son évêque ^ ; ailleurs, des vierges consacrées scandalisent les frères''. Quant à « la plupart des évêques, écrit saint Cyprien, eux qui devraient exhorter tous les autres et leur donner l'exemple, ils méprisaient leurs divines fonctions, et se faisaient les intendants des grands de ce monde. Ils quittaient leur chaire, abandonnaient leur peuple,