Ibid
Et nous voulons aussi que cette décision soit transmise par toi aux autres évêques. Nous souhaitons que tu sois en paix avec les saints martyrs. En présence des membres du clergé, d'un exorciste et d'un lecteur, Lucianus a écrit cette lettre ^ . » Saint Cyprien ne dut pas lire ces lignes sans quelque amertume et sans cette involontaire surprise que les personnes distinguées éprouvent toujours au contact des gens grossiers.
Il jugeait d'ailleurs Lucianus avec un léger dédain : « Notre frère Lucianus, lui aussi un des confesseurs, disait-il, est sans doute un homme de foi ardente et de vertu robuste ; mais il est beaucoup moins solide dans la connaissance des leçons du Seigneur 2. » Ce pauvre homme était devenu la proie des intrigants qui l'exploitaient. 11 avait à peu près le monopole des lihelli d'indulgence, mais sa clientèle devint tellement nombreuse que, pour suffire à la demande, il imagina d'accorder des indulgences « en bloc », par familles, sans même s'occuper de faire mention du nombre et du nom des intéressés ^. Bientôt sa réputation dépassa l'Afrique : il reçut de Rome de nouveaux chalands. L'un d'eux était intermédiaire de deux dames qui avaient l'une sacrifié, €t l'autre acheté un certificat. Ce correspondant était africain. Nous l'avons vu admettre par saint Cyprien dans le clergé de Carthage avec le titre de lecteur, «n récompense de sa confession en présence de l'empereur Dèce. Il se nommait Célérinus. 11 écrivit donc de Rome à Lucianus, avec lequel il avait jadis
3. Ibid.,21 : Ut manu ejus scrîpti libelli gregatim muUis nomine Paul, darentur»
été lié, quelque temps avant de revenir en Afrique. La correspondance des deux confesseurs existe encore, elle est curieuse à bien des titres \ Célérinus se montre fort modeste et ose à peine donner à Lucianus le nom de frère, il espère qu'il lui fera l'honneur d'une réponse. Puis il sollicite le pardon pour les dames repentantes dont la cause a été ajournée par les clercs de Rome jusqu'après l'élection du pape. Célérinus se montre élogieux pour son ami qui a toujours été, dit-il, « l'exemple et le témoin des saints ». En lisant cette lettre, Lucianus ne s'en cache pas, il « exulta ». Afin de relever encore les éloges qu'on lui donnait, il exalta la personnes de Célérinus qui les lui donnait et conclut sans autre explication : « C'est pourquoi, mon frère très cher, salue Numeria et Candida. » On voit par cet exemple la profondeur du trouble où les lihelli d'absolution avaient jeté l'Eglise de Carthage.
Nous pouvons prendre quelque idée de l'intensité de vie surnaturelle des fidèles des Églises africaines en jetant un rapide coup d'œil sur tout un groupe de documents que nous ne ferons que signaler. Les écrits des auteurs africains, surtout ceux de Tertullien et de saint Augustin, sont remplis de citations des Livres saints. « Ces textes primitifs sont les plus anciens témoins de la Bible latine. Et ils intéressent directement la littérature chrétienne du pays ; car ils ont exercé une influence très profonde sur la pensée des écrivains, comme sur leur vocabulaire et leur style ^. » C'est à ce seul point de vue que
1. MiODONSKi, Anonymus adv. Aleatores Uï\d die Briefe an Cyprian, Lucian, Célérinus, und an den kartliaginiensischen Klerus, in-8, Erlangen, 1889.
2. P. Monceaux, Hist. litt. de l'Afr. chrét., t. I, p. 97. Pour cette étude
nous les considérerons puisque l'étude critique de la littérature latine ancienne sera faite ailleurs.
Il paraît aujourd'hui à peu près certain que l'Afrique est représentée par un groupe de textes qui nous a conservé une version « africaine » du Nouveau Testament dont on retrouve sensiblement l'influence et la trace dans les citations bibliques de saint Cyprien. En ce qui concerne l'Ancien Testament, on reconnaît l'existence d'un groupe primitif, antérieur au iv^ siècle, représenté surtout par les citations des auteurs africains \ Les textes africains sont assez nombreux - et ont permis d'admettre aujour-
l'ouvrage fondamental est toujours Sabatier, Bibliorum sacrorum latinae versiones antiquae, 3 in-fol., Reims, 17^3, auquel il faut joindre
BlANCHIM.
D'innombrables fragments du vieux latin paraissent exister dans les bibliothèques; ils viennent au jour au fur et à mesure des trouvailles ; on trouvera une bibliographie dans Fritzsche, Lateinische Bibelubersetzungen, dans la Bealencyldopàdie fiir pi otestanlische Théologie und Kirche, 1881, t. VIII, p. ^33-^72, mise à jour par Nestlé, dans la Realencyklopàdie, 1897, t. III, p. 24-58, au mot Dibelûbersetzungen et reproduite dans Urtext und Uebersetzungen der Bibel, in-8°, Leipzig, 1897. Cf. ScHANZ, Geschichte der rômischen Lilleralur, in-8o, Mûnchen, 1896, 3« partie, p. 395-401 ; P. Corssen dans les Jahresbcrichl von Iwan Millier, 1899, t. XCVIII ; Ph. Thielmann dans les Sitzungsberichte der Akad. der If'iss. zu Milnclien, 1899. En outre, il y a lieu de suivre annuellement les découvertes et les travaux dans les Jahresbericht, de P. Krûger.
1. Cf. L. ZiEGLER, Die lateinischen Bibeliibersetzungen vor Uieronymus und die Itala des Auyustinus, in-8'', Miinchen, 1879; Hort, The New Testament in Greek, in-S", Cambridge, 1881, t. II, p. 78 sq. ; S. Berger, Histoire de la Vulgate pendant les premiers siècles du moyen âge, in-8°, Nancy, 1893, p. 5 sq. ; Kenyon, Our Bible and the ancient Manuscripts, in-80, London, 1895, p. 77 sq., p. 166 sq. ; Burkitt, The Old Lalin and the Itala, in-8°, Cambridge, 1896, p. 5, 15; Wordsworth,. Sanday and Write, Y)/d I,rt<in biblical Tcxts, in-i", Oxford, 1883-1888; WoRDSWORTH and White, Novum testamentum latine, in-i", Oxford, 1889-1893.
2. Citations d'auteurs. Fragments manuscrits. Epigraphie. Cf. P. Delattre. Les citations bibliques dans l'épigraphie africaine, dans le Compte rendu du 3« congrès scientif. internat, des catholiques, tenu à
d'hui comme démontré qu'il n'a jamais existé en Afrique de texte latin officiel, commun à toutes les Églises, ni même adopté par tous les fidèles à l'exclusion de tout autre texte. Les évêques africains montrent une grande liberté à l'égard de leur texte et la préférence qu'ils témoignent à telle ou telle version n'a rien d'exclusif; ils admettent fort bien qu'on en discute la valeur, euxrmêmes introduisent parfois de leur autorité privée une correction, et pour les difficultés principales ils recourent aux textes o-recs \ Et ces textes sont eux-mêmes assez peu fixés, car ils n'appartiennent pas à un exemplaire complet de la Bible grecque, mais ils forment autant de groupes isolés qu'il y a de livres ou de séries de livres constituées par suite des lois de l'affinité : Évangiles, Épîtres, Pentateuque, Prophètes, etc. Sauf exception, c'est le texte des Septante qui prévaut, au moins jusqu'au iv^ siècle, pour l'Ancien Testament et ce sont, pour le Nouveau Testament, les manuscrits du type « occidental ». Mais sur cette base s'édifient des constructions variées ; les traductions sont nombreuses et les interprètes différents^. Quoi qu'il en soit, le fait acquis est la pluralité des versions en Afrique sans préjudice d'une version
Bruxelles en 189^. — 2"- section, Sciences religieuses, p. 210 sq. ; E. Le Blant, L'épigr. chrét. en Gaule et dans l'Afrique romaine, in-S", Paris, 1890, p. 111 sq. Les fragments mss. ont été jusqu'à ce jour peu étudiés en ce qui concerne l'Afrique, cf. Wordsworth, Sanday and White, Portions of the Gospels from the Bobbio manuscrîpt, together ivith other fragments of the Gospels, in-'i», Oxford, 1886 : S. Berger, Le Palimpseste de Fleurij, fragment du Nouveau Testament en latin, in-S», Paris,
1. s. Augustin, De doctrina chrisliana, II, 15; cf. Tertullien, Adv. Marcionem, II, 9; De monogamia, II.
2. Cf. S. JÉRÔME, Epist. ad Damasum; S. Augustin, De doctrinachrist., H, 11, 12, 13. l'j, 15.
plus répandue que les autres, « celle qui apparaît, déjàpresque complète, chez saint Cyprien. Mais cette version a eu des rivales. Sans parler des divergences considérables que présentent fréquemment, pour d'autres parties de la Bible, les citations parallèles des auteurs, nous connaissons aujourd'hui, pour deux livres au moins, des exemples de traductions indépendantes : au iii^ siècle, circulent en Afrique trois versions différentes de Daniel ^ ; au milieu du iv^ siècle, le donatiste Tychonius emploie concurremment et compare deux versions de l'Apocalypse