DiEHL, L'Afrique byzantine, p
3. Celte dévotion à l'égard de l'Église de Rome paraît assez répandue en Afrique. A Ain Ghorâb et à Henschir Adjedj on copie les inscriptions dédicatoires de Saint-Pierre du Vatican et de Saint-Pierre aux Liens, C. I. L., n. 10707 (= 17615), 10708, 10698; à Feriana, on élève en M8une ecclesia apostolorum, cf. Mansi, Conc. ampliss. coll., t. IV, col. 379; on trouve dans de simples villages des chapelles contenant les reliques des apùlres; C. I. L., n. 10693, 17714, 17715. Enfin on se met en pèlerinage pour aller à Rome, ad limina apostolorum. Cf. Vita s. Fulgentii, P. L.. t. LXV, col. 130; Orelli, Jnscript.,n. 528, el on rapporte de là des formules que l'on a grand soin d'introduire dans les monuments que l'on orne d'une dédicace. Cf. De Rossi, Bull, di arcli. crist., 1891, p. 26;Ibid.. 1874, p. 147; 1878, p. 16.
Celle de droite, avec sa coiffure et son costume compliqués, qu'on pourrait croire africains, ne serait-elle pas une personnification de l'Église catholique d'Afrique, ou de l'Église de Théveste? Le rouleau qu'elle tient symboliserait la fidélité avec laquelle elle observe la loi divine, donnée par Jésus-Christ? Quant au personnage en prières, représenté à gauche, ne pourrait-on pas y voir l'image du défunt (peut-être un évêque) qui fut déposé dans ce tombeau ^ ? »
On ne doit pas s'attendre à trouver ici une étude, pas même une mention, de tout ce qui, dans l'histoire des premiers siècles chrétiens, se rapporte particulièrement à l'Afrique. Dans des études approfondies sur TertuUien ^ et sur Lactance ^, on a montré, sans qu'il soit de longtemps nécessaire d'y revenir, tout ce que ces deux représentants distingués de la culture la plus achevée de leur époque, ont introduit dans les idées de leurs compatriotes africains d'idées nouvelles et de points de vue originaux. Rien ne peut dispenser de recourir à ces enquêtes auxquelles leur étendue permet une précision que la brièveté qui nous est imposée ne saurait atteindre. Entre plusieurs innovations que le christianisme africain présenta et développa avec une suite et une rigueur qui ne purent manquer de contribuer beaucoup à leur expansion, nous nous arrêterons à la plus grave, celle qui heurtait le plus violemment les idées reçues et devait produire les plus rapides conséquences.
La victoire du christianisme marque la fin de la
1. s. GSELL, Musée de Tébessa, in-V, Paris, 1902, p. 30-32, pi. IX, n. 2.
2. C. GuiGNEBERT, Tertullicn. Étude sur ses sentiments à regard de Vempire et de la société civile, in-8% Paris, 1901.
3. R. PiCHON, Lactance. Étude sur le mouvement philosophique et rC' ligieux sous le règne de Constantin, in-8", Paris, 1901.
société antique. Son apparition inaugure le commencement de troubles dont on peut s'expliquer la profondeur par la considération de tout ce dont il mettait l'existence en question. Au début de notre ère, le droit, la politique et la morale s'étaient presque complètement dégagés des liens de la vieille religion qui, maîtresse absolue dans la vie privée et dans la vie publique, faisait de l'Etat une communauté religieuse, du roi un pontife, du magistrat un prêtre, de la loi une formule sainte, du patriotisme un acte de piété, de l'exil une excommunication'. Tout cela n'était plus, mais de tout cela il était demeuré quelque chose. Supposez la persistance des mêmes institutions après avoir substitué à la base l'incrédulité à la croyance, il restera des formes anciennes soutenues par un sentiment superstitieux de leur excellence et un dessein arrêté de les conserver. Le christianisme proposait à la croyance de reprendre l'empire de l'âme, et aussitôt se posait la question de savoir si la forme chrétienne allait réintroduire l'antique confusion du gouvernement et du sacerdoce, de la foi et de la loi.
Quelles étaient les prétentions politiques du christianisme? Elles étaient entièrement nouvelles. L'humanité jusqu'alors n'avait guère conçu la divinité que comme s'attachant spécialement à une race. Les Juifs avaient cru au Dieu des Juifs ^, les Athéniens à la Pal-
1. FusTEL DE CouLANGES, La Cité antique, in-12, Paris, 1895, p. ^57.
2. Nous ne voulons pas comparer ici la conception juive de la Divinité avec les conceptions helléniques et autres. Elle s'en distinguait par ce fait que le « Dieu des Juifs » était aussi le « seul vrai Dieu » d'après l'affirmation des Juifs eux-mêmes. Il y avait donc une différence essentielle entre lui et Pallas ou Baal-Hannon dont ou peut dire qu'ils étaient des dieux topographiques, tandis que Jéhova était le Dieu de l'univers. Cette réserve faite, on constatera qu'il se mêlait cependant à la concep-
las athénienne, les Romains au Jupiter capitolin, les Carthaginois à Baal-Hannon. Cet exclusivisme paraissait excessif; on commençait à f déroger, mais ce n'était que le fait des initiatives isolées. Or le christianisme proposait un Dieu non seulement unique, mais universel, un Dieu qui était à tous et à qui tous appartenaient. Cela modifia complètement la théorie des relations entre les peuples et celle du gouvernement des Etats.
Du même coup l'étranger cessait d'être haïssable et l'État cessait d'être saint. Le principe allait plus loin encore. Les cultes locaux et domestiques disparaissaient. De tout l'édifice séculaire du passé il ne demeurait rien, ni l'organisme, ni l'apparence.
Mais on n'avait pas démoli sans reconstruire. En dehors de quelques esprits dont les dispositions à l'égard de l'Etat romain ne peuvent être données comme la mesure commune ^ , les docteurs du chris-
tion juive de la divinité une idée d'exclusivisme national. Les degrés du prosélytat suffiraient à eux seuls à l'indiquer, mais nous avons des faits plus précis. On sait qu'une fraction notable de l'Église naissante de Jérusalem estimait que l'Évangile était destiné aux seuls Juifs et faisait de la circoncision une condition pour être admis dans le christianisme. Or la circoncision était un témoignage d'affiliation à la nationalité juive et il fallut les efforts persévérants de saint Pierre et de saint Paul pour enseigner ouvertement que les nationalités n'existaient plus au point de vue religieux et que la profession chrétienne n'entraînait aucune affiliation à un peuple en particulier. « 11 n'y a ni gentil, ni Juif; ni circoncis, ni incirconcis; ni barbare, ni Scythe. Tout le genre humain est ordonné dans l'unité », écrivait saint Paul. Et ce qui achève de montrer combien cette doctrine paraissait nouvelle, malgré l'ancienne conception juive d'un « Dieu de l'univers » qui n'est pas seulement le Dieu du peuple élu, mais celui de tous les hommes, c'est que le même apôtre fait remonter à Jésus-Christ, et point au delà, la rupture « de la muraille de séparation et d'inimitié ». En effet, les masses n'ont guère connu cette conception d'un Dieu unique avant la prédication du christianisme et son expansion.
1. H. Leclercq, Le troisième siècle. Dioctétien, in-S", Paris, 1903, p. 27 sq.
tianisme se montraient ordinairement disposés à reconnaître l'Empire. ïertullien fondera son argumentation dans Y Apologétique sur le droit qu'ont les chrétiens d'être traités de la même manière que les autres citoyens de l'Empire.
Mais il ne faut pas s'y méprendre, Tertullien comme ses contemporains (et les générations suivantes ne diffèrent guère sur ce point) acceptent la domination romaine, subissant l'impression de la force et de l'étendue sans précédent de cette puissance. Ils ne conçoivent pas qu'elle puisse périr et ils croient qu'elle durera autant que le monde; ce qui, pour un grand nombre de chrétiens, millénaristes convaincus, ne conduit pas très loin. Cette attitude loyaliste n'est pas, du reste, celle de tous. Tatien et Commodien appellent de tous leurs vœux la ruine de l'Empire.
On a bien des chances d'errer si on entreprend de faire l'histoire des idées d'une époque sans tenir compte des courants multiples qui n'ont laissé que des traces à peine visibles ou même aucune trace. En ce qui concerne l'Afrique, ce qui paraît probable, c'est que « la romanisation n'a véritablement atteint que les bourgeois et les propriétaires. Au-dessus d'eux, il dut toujours rester une grosse masse d'hommes inaccessibles aux idées générales, uniquement menés par leurs préjugés héréditaires et trop préoccupés de vivre pour s'inquiéter beaucoup du maître et du régime sous lequel ils vivaient. Ces humbles, qui gardaient sans doute, à l'égard du gouvernement, la méfiance malveillante qu'ont souvent les petites gens à l'endroit de la force publique, pouvaient être assez facilement gagnés par le christianisme. Celui-ci était susceptible, en effet, de s'adapter à leur état d'es-
prit, à leurs aspirations religieuses et sociales. Le même pour tous, du moins en apparence, exaltant les espérances d'une vie future meilleure, adoucissant les souffrances d'ici-bas, dégagé des cadres et des préoccupations de l'Etat, parfois même en conflit violent avec lui, en même temps assez souple pour s'accomm.oder à tous les tempéraments, il avait ce qu'il fallait pour être populaire, particulièrement en Afrique. Divers témoignages nous prouvent que tel y fut, en effet, son caractère aux premiers siècles et nous permettent de croire, en nous fondant sur Commodien, que les chrétiens des basses classes y étaient pleinement détachés de l'Empire^ ».
Des événements politiques se précipitèrent pendant toute la seconde moitié du m® siècle qui eurent pour résultat d'affirmer rapidement et irrémédiablement les conséquences de l'introduction du christianisme en Afrique. L'état d'esprit nouveau n'a pas tenu à ce que les écrivains et les rhéteurs ont pu faire lire ou faire entendre, mais il a eu des sources plus profondes dans le malaise ininterrompu, le gouvernement abusif et parfois tyrannique, l'insécurité chronique de l'existence même dans les plus grandes villes. Ces conditions appartiennent trop à l'histoire pour que nous ne devions, à leur sujet, entrer dans le détail.
La renaissance de Carthage avait marqué le retour de la vie municipale en Afrique ; toutefois il ne semble pas qu'au i^'' siècle de notre ère, elle y eût fait de grands progrès. C'est au ii^ siècle, qu'à la période de renaissance succède la période d'extension de proche en proche; et, à l'époque des Sévè-