s. Cypriex, Ad Demetrianum
comme jadis. Les carrières, fatiguées et trop fouillées, deviennent pauvres en marbre * ; on trouve moins d'or et moins d'argent dans les filons épuisés...; il n'y a plus de laboureurs dans les champs; il n'y a plus de marins sur les flots. »
Cette crise économique coïncidait avec les premiers périls véritables que les Barbares faisaient courir à l'Empire, périls qui se répercutaient par l'aggravation des charges financières qui pesaient sur la bourgeoisie municipale. L'Empire entrait dans une voie où il ne devait pas s'arrêter; il battait monnaie de tout et en toute occasion. Pour lui échapper, la bourgeoisie, celle du moins qui était passible d'exercer les charges écrasantes, cette bourgeoisie, identifiée avec les destinées de la cité, s'en détacha violemment et la quitta. La tyrannie et l'insécurité collaboraient sans le savoir avec le christianisme à introduire un esprit nouveau bien différent de l'ancien.
« Ainsi ^, les villes africaines ruinées par Capellien, sans cesse bouleversées par les querelles violentes des païens et des chrétiens, dépeuplées et délaissées, tombèrent dès lors dans une décadence profonde. L'esprit, assurément exclusif, mais très vif et très fécond, qui les avait animées pendant plus de deux siècles, disparut rapidement. Avec lui la vie municipale s'éteignit; les cités n'existèrent plus par elles-mêmes, toute activité se retira d'elles; ceci ouvrit la voie à la centralisation administrative.
1. Cf. J. TouTAiK, dans VAssocialion française pour l'avancement des sciences, Tunis, t. II, p. 792.
2. J. TouTAiN, op. cit., p. 372 sq. Sur ce remarquable ouvrage, cf. R. Cagxat, dans le Journal des Savants, 1896, p. 259-273 et ^03-^12; S. GsELL, dans les Met. d'arch. et dhist., 1896, t. XVI, p. hfih-hb^; Beau- DOUiN,dans la Revue générale du Droit, 1896, t. \X, p. 193-229 ; G. Julliaiv, dans la Revue historique, 1897, t. I, p. 320.
« Jadis, les habitants et le sol lui-même avaient étroitement collaboré avec le gouvernement impérial; la richesse était sortie de la terre que fécondait le travail des hommes, sûrs de récolter la moisson future. L'œuvre tentée par Dioclétien, continuée après lui, fut au contraire artificielle : l'administration centrale crut que tout pouvait émaner d'elle ; dans son orgueil monarchique, le fondateur du régime nouveau pensa que sa seule volonté suffisait à faire jaillir la vie de partout. En donnant à l'Afrique romaine une administration nouvelle, en détruisant l'autonomie municipale, en menaçant des peines les plus sévères les décurions et les curiales qui tentaient de se soustraire aux charges dont ils étaient accablés, Constantin et les empereurs du quatrième siècle étaient sans doute de très bonne foi.
« L'échec complet de leurs efforts démontre que la prospérité d'un pays ne se crée ni ne se rétablit par voie administrative, et, qu'à vouloir tout faire par lui-même, un gouvernement central, si fortement constitué qu'il soit, ne témoigne que de son impuissance.
« A la fin du troisième siècle de l'ère chrétienne, le régime municipal était bien mort en Afrique. Après cette date, assurément, toute vie ne disparut pas du pays. Des monuments s'y construisirent, des statues y furent élevées en l'honneur des maîtres du monde ou de ceux qui les représentaient ; ci et là, les habitants agirent encore de leur propre initiative. Mais c'étaient les dernières étincelles d'un feu qui s'éteignait: la plus brillante période de l'histoire d'Afrique était définitivement close ^ . »
1. A la suite des désordres survenus à Calame, le 1^^ juin ^i08, et de l'intervention pacifique de saint Augustin au moment où on pouvait s'at-
Il est aisé de constater, en comparant ainsi deux époques, un contraste qui doit avoir sa raison quelque part. Une chose a disparu, le patriotisme municipal. Nous avons montré quand et comment ; il reste à dire pourquoi.
La machine très compliquée de l'État romain ne paraît avoir provoqué nulle part des sentiments identiques à ceux que nous qualifions aujourd'hui de patriotisme. Il y eut à cela une raison assez simple, c'est que l'Empire romain, pas plus que FEmpire de Charlemagne et celui de Napoléon vers 1810, ne représentaient une patrie, c'était des groupements de patries. Il s'agissait donc moins des devoirs à l'égard de l'Empire qu'à Tégard de la province ou de la ville à laquelle on appartenait, alors même qu'on parlait de patriotisme. Or, ce patriotisme provincial et municipal, si vif, si profond, si exubérant chez les païens, disparaît dès les premières années du christianisme dans les communautés. Qu'on se rappelle
lendre à une sévère répression, nous trouvons une correspondance fort instructive sur le sujet qui nous retient. Un vieillard païen de Calama écrit à saint Augustin: « Vous savez combien est vif dans les cœurs l'amour de la patrie, au point de l'emporter sur la piété filiale. 11 s'accroît en nous avec l'âpe, et, plus nous approchons du terme fatal, plus nous sommes animés du désir de laisser notre patrie florissante. Aussi je me réjouis de pouvoir implorer en faveur de Calame un homme versé dans toutes les sciences, capable de me comprendre. Beaucoup de liens m'attachent à cette ville : j'y suis né, j'y ai rempli de hautes charges. Je vous supplie donc de toutes mes forces, intercédez pour nous. » C'est le vieux point de vue, et Nectarius s'exprime comme on le fait dans les inscriptions et dans r.lH//to/0(jfic; mais la réponse de saint Augustin est bien différente et montre le point de vue nouveau : « Je ne suis pas surpris, dit-il, de cet attachement à la patrie, qui vous anime dans les glaces de la vieillesse. Mais accordez un peu moins à votre patrie d'icibas, portez vos pensées plus haut. Citoyen delà terre, aspirez à devenir un citoyen du ciel. Votre patrie, je la connais moins par ses grands hommes que par ses guerres, moins par ses guerres que par les incendies qu'elle a allumés autour d'elle. » S. Augustin, Epist. XCI.
le départ de l'Église de Jérusalem en Fan 68, au moment où Jérusalem va être investie et son installation à Pella. Un cas analogue se produit lors du siège de Brucliion : les chrétiens profitent de la bienveillance des assiégeants pour sortir de la ville dans laquelle les païens s'obstinent à demeurer. C'est vers ce temps que nous voyons disparaître sur les épitaphes chrétiennes la mention de la patrie et que les martyrs ne répondent autre chose à l'interrogatoire, sinon qu'ils sont chrétiens; ce titre leur tient lieu de tout. Il y a plus : dans la Lettj^e à Diognète, nous lisons que pour les chrétiens tout pays leur est une patrie et que toute patrie leur est une terre étrangère : TCÔtaa ^svy^ uarpiç Iutiv auxwv, xai Trada Traxptç ^svY) ^ , mais c'est en Afrique que nous trouvons l'expression la plus complète de l'esprit nouveau. 11 faut s'y arrêter quelques instants. Une des peines qui se rencontrent le plus fréquemment à l'époque impériale est la relégation dans une île, et Fexil. La possession de la patrie doit être bien précieuse, puisque les anciens n'avaient pas imaginé de châtiment plus cruel que d'en priver l'homme. La punition ordinaire des grands crimes était l'exil. C'est que l'exil entraînait avec soi une sorte de mort. L'exilé était hors de la religion, sa présence souillait une demeure, son contact rendait impur. « Qu'il fuie, disait la sentence, et qu'il n'approche jamais de» temples. Que nul citoyen ne lui parle ni ne le reçoive, que nul ne l'admette aux prières, ni aux sacrifices, que nul ne lui présente l'eau lustrale 2. » « Il faut bien songer que, pour les anciens. Dieu n'était pas partout. S'ils avaient quelque vague idée d'une divinité de l'uni-