‹ L'Afrique chrétienneChapitre 20 sur 280 · Virgile, JEneid., I, vs · texte numérisé non relu

Virgile, JEneid., I, vs

3. Procope, De bello Vandalico, 1. I, c. xx. 'Eirei 8è toû TCveufxaTOç (Tçîffiv ÈTTiçôpou ovToç àno (TTaStwv 7revTr,xûvTa xai éxaTÔv Kap-/r,- 86'^OQ èysvovTo. 'ApxéXao; (Jièv xal ol (TTpaTtwTat aùtoO ôpfAKTaaOai ÈxéXeuov, TYjv Tou çTpaxyiYoO Ssôiots; u6ppy](Tiv, ol ôè vauTai oOx èiret- 6ovTO* TTQV TE yccç) èxsivr) àxTyjV à).l[x.£vov ê(pa(Txov sivai xat )(£t(i,wva £7îi<Tyi(xov aÙTcxa (iiâXa yevYiaeaôat âuîfioHov elvai, ôv ôyj ol èirixwpioi KuTtptaxà xa),oO(7t.

t\, Columelle, De re rustica, prapf. Quibusdam {sicut in Africa Vumidia) piitres arenae fecunditate vel robuslîssinnim soluyn vincunt.

aux Syrtes et à Leptis la Grande, une ville d'Afrique du nom de Tacape. Le sol, qui y est arrosé, est d'une fertilité plus que merveilleuse sur une étendue de trois mille pas en tous sens; une source y jaillit, abondante, il est vrai, mais dont les eaux ne se distribuent aux habitants que pendant un nombre fixé d'heures. Là, sous un palmier très élevé, croît un olivier, sous l'olivier un figuier, sous le figuier un grenadier, sous le grenadier la vigne ; sous la vigne on sème du blé, puis des légumes, puis des herbes potagères, tout cela dans la même année, tout cela s'élevant à l'ombre les uns des autres *. » Sans doute cette description ne doit être appliquée qu'à des régions limitées, mais si on veut avoir une idée exacte de l'Afrique à l'époque chrétienne, il ne faut pas juger d'après l'état actuel du sol dont la stérilité contraste avec la réputation de fécondité dont il a joui dans l'antiquité. Il est probable qu'il faut lire avec un grain de scepticisme les descriptions enthousiastes des anciens. Si nous prenons un exemple, nous voyons qu'une loi d'Honorius ^ prétend déterminer dans les provinces de Byzacène et de Proconsulaire les terres imposables et les terres dégrevées comme devenues improductives. Or nous voyons ^ :

1. Pline, Hist. nat., 1. XVIII, c. li. « Ce tableau est celui de toutes les oasis tunisiennes. » C. TissoT, op. cit., t. I, p. 2^9.

2. Code Théodosien, 1. XI, tit. XXVIII, 1. Xlil, datée du 20 février 422.

3. Soit 200 jugera par centurie = pour la Proconsulaire 41.251 centuries 3/5 ou 8.250.316,5 jugera; en Byzacène, 94.834 centuries 4/5 ou 18.966.962 jugera. Polybe, 1. III, c. xxiii, § 2, explique certaines clauses du premier traité conclu entre les Carthaginois et les Romains par le désir de ne pas faire connaître à ceux-ci la rare fécondité de la Byzacène, dont le sol, au dire de Varron, produisait cent pour un. C. Tis- SOT, op. cit., 1. 1, p. 254-385, a décrit les « Productions naturelles » ; p. 254 : Règne minéral, métaux, exploitations minières ; p. 259 : Marbres, pierres à bâtir, pierres précieuses; p. 272 : Flore naturelle et productions végétales; p. 321 : Faune. Pour les travaux hydrauliques et l'élevage du bé-

Proconsulaire.

Terres fertiles 9.002 centuries 141 jugera.

Terres improductives.. 5.700 centuries \AA,^ jugera.

Byzacène.

Terres fertiles 7.460 centuries 180 jugera.

Terres improductives.. 7.615 centuries 3,^ jugera.

L'étendue des terres fertiles dans la Proconsulaire, dans le premier quart du v* siècle, était un peu plus

tail, cf. Carton, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 339 sq. ; Le Même, dans la Bévue tunisienne, t. II, 1895, p. 201-211 ; t. III, 1896, p. 281, 373, 530; t. IV, 1897, p. 27; Le Même, dans le Bull, de l'Acad. d'Hippone, t.XXVIl, p. 1-Ub; t. XXVIII, p. 77-89. P. Gauckler, Les aménagements agricoles et les grands travaux d'art des Romains en Tunisie, dans la Bévue générale des sciences pures et appliquées, 1896, p. 954 ; Le Même, Le domaine des Laberii à Vthina, dans Fondation Eugène Piot : Monuments et mémoires, in-4», Paris, 1897, t. III, p. 177-229 et pL XXII, « Scènes de la vie rurale » ; Enquête sur les installations hydrauliques romaines en Tunisie, ouverte par ordre de M. René Millet, sous la direction de M. Paul Gauckler, I, La Byzacène orientale, in-8o, Tunis, 1897 ; De la Blanchère, L'aménagement de Ceau et l'installation rurale dayis l'Afrique ancienne, in-8°, Paris, 1895; Carton, Variations du régime des eaux dans l'Afrique du Nord, dans les Annal.de la Soc. géol. du Nord, 1896, t. XXIV, p. 29-47. Cf. H. Fo u RN E L, iîic/ie5,$e minérale de l'Algérie^ accompagnée d'éclaircissements historiques et géographiques sur cette partie de l'Afrique septentrionale, in-^», Paris, 1849. Observons encore que ces conditions favorables ont pour résultat une extrême densité de population. Cf. J. Toutain, Les cités romaines de la Tunisie, p. 33. « Sur certains points de ce territoire (Afrique propre et Numidie) la densité de la population a dû être considérable. Voici, par exemple, le bassin de l'Oued Khalled, petite rivière qui se jette dans la Medjerdah, en amont de Testour; la superficie peut en être évaluée approximativement à 550 kilomètres carrés ou 55.000 hectares, soit 7.000 hectares de plus que le département de la Seine : c'est donc un district peu étendu. Eh bien ! six villes au moins, dont trois importantes, y ont existé sous l'empire romain, à quelques kilomètres les unes des autres : Aunobaris, Agbia, Thugga, Thubursicum Bure, Thignica et Numialis. Voici encore la vallée de l'Oued Jarabia, l'une des branches principales de l'Oued Miliaire; l'étendue de cette vallée, connue sous le nom de Fahrs er Riah, paraît être tout au plus égale à la superficie du département de la Seine; et pourtant, sur les flancs des collines qui encadrent ce petit bassin, sept cités au moins ont vécu, dont les noms antiques sont aujourd'hui connus et dont quelques-unes ont laissé sur le sol des traces grandioses de leur prospérité d'autrefois : Bisica, Avitta Bibba, Tepelte, Abbir Cella,

du tiers de la superficie totale ; dans la Byzacène, le sixième environ. La situation ne put que s'aggraver pendant la période de troubles et de violences qu'inaugura l'invasion vandale.

L'Afrique qui avait été longtemps un des greniers de Rome, fut, avec le temps, de plus en plus obligée de subir l'importation. L'auteur de la Johannide montre l'armée romaine campée dans la Byzacène, sur le littoral, recevant par mer ses approvisionnements, tandis que de leur côté les Maures manquent de blé. La terre est évidemment abandonnée; elle se couvre encore de pâturages, elle ne donne plus de moissons. Toutefois la ruine est plus apparente que réelle. Partout où le sol a conservé une couche de terre végétale, il possède sa fécondité qui n'est, pour lui, qu'une question d'eau.

Pour prévenir les conséquences de la civilisation, les Romains multiplièrent en Afrique les travaux hydrauliques, car l'expansion de la population qui suivit l'occupation romaine ne fut pas sans modifier sensiblement les conditions météorologiques de la contrée dans laquelle on pratiquait régulièrement le déboisement pour faciliter l'établissement des colons, et par déboisement il faut entendre les broussailles et les vergers ainsi que les forêts. Ce déboisement systématique avait eu pour conséquence en Afrique

Apisa Majus, Thibica et Thuburbo majus Ailleurs, sans doute, par

exemple sur les vastes plateaux qui s'étendent au sud du Kef, entre l'Oued Mellègue et l'Oued Tessaa, les agglomérations urbaines furent moins denses; il n'y a toutefois qu'une vingtaine de kilomètres du Kef aux ruines de Lares ; il n'y en a pas vingt-cinq entre Lares et Althiburus ; il y en a un peu moins entre Ammaedera et Thala. Et ce n'étaient pas là d'humbles cités. Enfin, entre les villes et les gros bourgs, la campagne était couverte de hameaux et de fermes isolées dont les traces sont encore visibles ». Sur la densité de la population, cf. Marchand et Derrien, dans le Bull. d'Oran, 1895, p. 207-220, 281-296.

le ruissellement plus rapide de l'eau de pluie que ne retardait plus le multiple obstacle des feuilles mortes, des racines, des touffes d'herbes et la terre que soutenaient les arbres. La pluie tombant suivant une densité fort inégale dans les différentes provinces de l'Afrique du Nord, les Romains, suivant en cela l'exemple que les rois numides leur avaient laissé, entreprirent d'obvier aux inconvénients de cette répartition. Pas une goutte d'eau tombant sur le sol n'était perdue, les canaux la recueillaient et la drainaient sur les portions arides du pays; aussi peut-on dire que tant qu'on prit soin d'entretenir ces travaux la prospérité et les conditions de la vie matérielle changèrent peu. Le déboisement amena un changement assez notable, depuis qu'on laissa glisser l'eau sur le sol au lieu de l'y introduire ; il produisit un abaissement de niveau de la nappe souterraine. La corrélation qui existe entre l'action des forêts et l'humidité de l'air ^ amenait donc un dessé-

1. Carton, dans la Revue tunisienne, 1896, t. III, p. 87-94; Le Même, La restauration de l'Afrique du Nord, dans le Compte rendu du Congrès international colonial, 1897, in-8°, Bruxelles, 1898, p. 28 ; Drappier, Enquête sur les installations hydrauliques romaines en Tunisie, in-S», Tunis, 1899, 1900; ajoutons que cette opinion n'est pas adoptée par tous les météorologues ; cf. Ed. Cat, Essai sur la province de Maurétanie Césarienne, in-S", Paris, 1891 ; Blaxchet, dans l'Association française pour l'avancement des sciences, Tunis, 1896, t. II, p. 807 sq. Nous insistons à dessein sur ce sujet parce qu'on n'y prête généralement aucune attention, tandis que toute recherche vraiment historique doit être précédée d'une enquête sur les conditions dans lesquelles l'histoire a pu se produire sur un point déterminé. Un des documents les plus importants à consulter pour le régime agricole en Afrique sous le Haut Empire est l'inscription de Henchir-Mettich ; cf. Pernot, dans Mél. d'arch. etd'hist., 1901, p. 67 ; TouTAiN, Nouv. revue du droit fr. et étr., 1899, t. XXIII, p. 137-169, 284-312, 401-414, cf. S. Gsell, dans Mél. d'arch. et d'hist., 1900, p. 103-106; 1898, p. 106-111 ; 1899, p. 49-52. Seeck, dans Neue Jahrbucher fur das Klassische Alterthum, 1898, t. I, p. 628-634; Le Même, dans Zeitschrift fur Social-und Wirthschaftsgeschichte, 1898, t. .VI, p. 330-368; GAGNAT, dans Comptes rendus de l'Acad. des Inscr.^ 1898,

chement du pays, dessèchement dont l'influence ne pouvait manquer d'être ressentie par le tempérament des indigènes. C'est à ce point de vue que le phénomène nous intéresse et nous aide à comprendre l'état économique de l'Afrique dans l'antiquité. Nous savons d'ailleurs, par l'état des ruines relevées jusqu'à ce jour, que certaines régions dépourvues d'eau

p. 681. GSELL, dans Mél. d'arch. et d'hist., 1898, p. 106-111. 11 y a donc lieu de consulter, outre les travaux de Fournel et de C. Tissot, loc. cit., les monographies suivantes : P. Bourde, rapport sur Les cultures fruitières et en particulier sur la culture de l'olivier en Tunisie, in-12, Tunis, 1893; J. TouTAiN, Les cités romaines de la Tunisie : Essai sur V histoire de la colonisation romaine dans l'Afrique du Nord, in-S", Paris, 1896, p. 10, 35, 38-^4, p. 56-75 ; R. DE LA Blanchère, Voyage d'étude dans une partie de la Mauritanie Césarienne, dans les Archives des Miss, scientif» et littér., 3® série, t. X, 1883. Dans cet ordre d'idées nous devons mentionner le réseau des routes africaines qui rendit sur place au christianisme de grands services. 11 faut consulter à ce sujet, C. I. L., p. 859 : Viae publicae provinciarum africanai^um, n. 10016-10473; C. Tissot, Recherches sur la géographie comparée de la Maurétanie Tingitane, in-4°, Paris, 1878; Le Même, Le bassin du Bagradà et la voie romaine de Carthage à Hippone par Bulla Regia, in-4°, Paris, 1884 ; Le Même, Géogr. comparée, etc., 2 vol. in-4°, Paris, 1884-1888; Cos?<eau, De romanis viis in Numidia, in-8°, Paris, 1886: Carton, Essai de topographie archéologique sur la région de Souk el Arba, dans le Bull, du Comité^ 1891, p. 207; S. GSELL et Graillot, Ruines romaines au nord de l'Aurès, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1893, t. XIII, p. 463 sq.; Toussaint, dans le Bull, du Comité, 1899, p. 185-235; Reisser, dans le Bulletin d'Oran, 1898, p. 136-139. Winckler, dans la Revue tunisienne, 1897, t. IV, p. 225 et 242 ; TouTAiN, T'oies romaines au sud de la Tunisie et en Tripolitaine, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1895, t. XV, p. 201-229; Privé, dans le Bull, du Comité, 1895, p. 78-131; Hilaire, dans le même recueil, 1901, p. 95-105. Winckler a décrit la route de Simitthu à Thabrgca, servant au transport des marbres, dans la Revue tunisienne, 1895, t. II, p. 38-47. Cf. Colonel Mercier, Notes sur les ruines et les voies romaines de f Algérie, dans Bull, du Comité, 1885, 1886, 1888. On peut encore utiliser, mais avec précautions, quelques anciennes dissertations, par exemple Récit d'un voyage au Kef exécuté en 1744, par le sieur Gabriel Dupont, dans la Revue de l'Afrique française ancienne, 1888, t. VI, p. 368. Enfin on peut tirer grand parti de S. Gsell et Graillot, Exploration archéol. dans le département de Constantine. Ruines romaines au nord des monts de Batna, dans les Mél. d'arch. et d'hist., 1894, t. XIV, p. 501-609.

n'ont guère vu jadis les colons. On en trouve une démonstration sensible dans le pays situé au sud et au sud-est de Kairouan. Le régime des eaux y a été totalement négligé; on ne rencontre, dans ces parages, ni aqueducs, ni barrages, ni aménagements quelconques, mais seulement des bassins, des réservoirs, des citernes destinés à recevoir la provision d'eau pluviale indispensable à l'existence. A mesure qu'on s'éloigne du littoral, les zones se succèdent de plus en plus stériles et désertes. Les Romains se sont groupés sur le littoral ; vers l'ouest on ne rencontre plus que des villages, puis des fermes isolées et quelques forts de défense, enfin les habitations s'espacent et disparaissent ; de loin en loin se voient encore des mausolées de type punique ou romain, des citernes; c'est ici que séjournèrent les nomades. Ces observations sont capitales pour la recherche des directions de l'expansion du christianisme en Afrique.

Plusieurs races vivaient sur le sol ainsi exploité par l'administration. Elles conservaient toutes ou presque toutes leurs caractères essentiels. Il n'est pas moins nécessaire de les connaître que de mentionner les régimes politiques qui échouèrent dans toutes les tentatives d'assimilation qu'ils essayèrent sur ces races. Les indigènes dont nous n'avons pas à rechercher l'origine, offraient, sous les noms de Libyens, Maures, Berbers un type particulièrement résistant. Ils paraissent avoir été les plus anciens possesseurs connus du soP, ceux du moins pour lesquels on peut le plus anciennement constater l'é-

1. H. FouRNEL, op. cit., t. I, p. 32-35; P. DUPRAT, Essai historique sur les races anciennes et modernes de l' Afrique septentrionale., in-8**, Paris, 18^5.

tablissement. Quel que fût leur fond commun, ils paraissent avoir subi profondément l'influence des diverses régions qu'ils habitèrent; ils formèrent trois groupes, celui des hommes de la montagne, celui des hommes de la plaine, celui des hommes du littoral. Ce dernier se civilisa un peu ou, du moins, devint moins farouche que les autres grâce au contact fréquent avec les navigateurs et les marchands étrangers. Les hommes du littoral ^ s'amollirent et firent assez mauvaise garde le long du rivage, permettant à plusieurs reprises aux étrangers de pénétrer et même de s'établir chez eux 2. Ces citadins laissèrent s'altérer le type qui se retrouve mieux conservé chez les montagnards et chez les nomades. Les uns et les autres vivaient durement, cultivant la terre, chassant; ils se nourrissaient de galette cuite sous la cendre et de figues ; parfois mangeaient un peu de viande, c'était lorsque la nécessité de se vêtir entraînait celle de tuer quelques bestiaux.

Les montagnards se réunissaient un certain nombre et formaient des villages dont ils choisissaient l'emplacement dans les lieux les moins accessibles. Les nomades adonnés à l'élevage des troupeaux dans un pays où le pâturage est rare devaient par-

1. On leur donna le nom de Maures, Maupoijcjtoi ou Barbares, Bàpêapoi, mais ce dernier nom était beaucoup plus général.

2. Les colonies furent nombreuses sur la côte de Libye. Salluste, Bell. Jugurth., c. xv; Pline, Hist. nat., 1. V, c. xix. La plus ancienne connue avec certitude est celle qui, partie de Tyr, fonda Utique (1105 av. J.-C). D'autres phéniciens vinrent, 287 ans plus tard, fonder Carthage : Trogue-Pompée, Hist. Philipp., I. XVIII, c. v, dit que les Africains témoignèrent vivement du désir de les retenir. Polybe, Histor. reliq., 1. XXXI, c. XX, § 12; DiODORE, Bibl. hist., 1. XX, c. xiv, § 2. L'établissement des Carthaginois donna lieu à des relations et à des alliances avec les groupes de l'intérieur, mais ces alliances étaient extrêmement fragiles, cf. H. FOURNEL, op. cit., t. I, p. U5.

courir des espaces considérables, changeant chaque jour de place, plantant à la nuit les piquets de la tente, désœuvrés, misérables, toujours à l'affût du bien d'autrui, sans attache au sol, sans culture d'esprit, vagabonds et ignorants.

Pendant la durée de la domination carthaginoise nous voyons les Africains toujours préparés à la révolte par l'effet de cette passion d'indépendance qui caractérise la race. Il en sera de même sous la domination romaine, quoique celle-ci doive jeter un contingent étranger beaucoup plus considérable dans le pays ' . Il y eut dès lors trois races en Afrique : Italiens, Phéniciens, Berbères^ se compénétrant

1. Carthage avait cependant de très nombreux comptoirs, par exemple : à Utique, à Hippo-Zaryte, à Ilippo-Regius, à Rusicade, à Chullu, àlgilgili, à Saldae, à Rusazus et Rusippisir, à Rusguniae, à Icosium, à loi, à Cartennae, à Siga, à Tingis, etc. Elle pénétra aussi dans l'intérieur et s'allia fréquemment non seulement par traité, mais par des mariages, avec la population berbère, à tel point qu'il se forma une race intermédiaire que les anciens auteurs avaient désignée sous le nom de Liby-Phénicienne. Carthage était trop sensée pour rêver d'un empire maritime qui ne fût pas soutenu par un empire continental et elle voulut très certainement l'un et l'autre. Pour les Romains, cf. Azéma de Momgravier, Études d'histoire et d'archéologie sur Cinvasion de l'Afrique septentrionale par les Bomains, dans les Mémoires de la soc. archéol. du Midi de la France^ 1860, p. 302 sq. Pour les données positives concernant l'établissement des Romains, cf. G. Pallu de Lessert, Fastes de la Numidie sous la domination romaine, dans le Bec. de Constantine, 1889; Le Même, Les gouverneurs de Maurétanie, dans le Bull, des antiq. a fric, 1885; Le Même, Vicaires et comtes d'Afrique, dans le Bec. de Constantine, 1892; C. TissoT, Fastes de la province romaine d'Afrique, in-8°, Paris, 1885; G. BoissiÈRE, Esquisse d'une histoire de la conquête et de l'administration romaines dans le nord de l'Afrique et particulièrement dans la province de Numidie, in-8o, Paris, 1878, p. 197-360.

2. 11 n'est pas de notre sujet d'entrer dans le détail concernant la race autochtone qui n'a jamais fourni un appoint bien considérable dans le contingent chrétien. Outre le travail cité de H. Fournel sur les Berbers, on peut recourir à E. Re\an, La société berbère, dans la Bévue des Deux Mondes^ ï^"" sept. 1873; G. Boissière, L'Algérie romaine, p. 139-155; E. Masqueray, Formation des cités chez les populations sédentaires de r Algérie, in-8°, Paris, 1888;Halévy, Études berbères, in-S*»,,

et s'isolant tout à la fois pendant les six siècles que dura la domination romaine. Des conditions d'existence de ces races que leurs intérêts, leurs plaisirs ou leur devoir rapprochent constamment dans les villes, sortira fatalement une fusion plus ou moins ébauchée ou complète de leurs éléments en un type nouveau, original, qui durera inaltéré aussi longtemps que se produira le croisement ethnographique qui lui a donné naissance ; ce sera V Africain. C'est lui qui va recruter la masse compacte de l'Église chrétienne en Afrique, lui aussi qui donnera à cette Église son caractère, c'est presque lui seul que les documents nous laisseront apercevoir ; il n'est donc pas superflu de s'arrêter quelques instants à le considérer.

L'Église d'Afrique sera faite à son image et cette image se résume en trois faces ou, si l'on le veut, en trois hommes, peut-être en trois génies : Tertullien, Cyprien, Augustin. Trois noms éclatants, trois souvenirs exclusifs, qui condensent toutes les vertus et toutes les erreurs de la race, tout le secret du progrès, de l'apogée et de la décadence de l'œuvre.

Avant tout, ils procèdent de Rome, ils lui doivent le goût de la force et l'ignorance de la grâce. Mais ils n'aiment la force que pour l'action qu'elle suppose, action irrésistible et triomphante. Ils ne conçoivent

Paris, 1875 ; Letourxeux, Mémoires sur les inscriptions libyco-berbères, in-8°, Paris, 1878; Duveyrier, Recherches des antiquités dans le nord de l'Afrique, in-8°, Paris, 1890, p. 45-62. 11 est indispensable de faire le départ entre la race autochtone et les envahisseurs Bédouins du xi« siècle; cette distinction permet de ressaisir les traits de la population de l'Afrique à l'époque chrétienne, laquelle ne ressemblait pas à celle qui occupe le sol aujourd'hui et donne en partie à l'Afrique du Nord son caractère. Cf. Ha\otaux et Letourneux, La Kabylie et les coutumes kabyles, in-8«, Paris, 1872; De Vigneral, Ruines romaines de l'Algérie, Kabylie du Djurdjura, in-S", Paris, 1868.

la lutte que sous l'aspect de la victoire. Entre leurs principes et le but logique auquel ces principes les mènent il n'y a presque pas « d'entre-deux ». Ils ont l'obsession de leurs desseins et ne s'en délivrent qu'après les avoir accomplis. Pour en venir à bout ils sont admirablement doués. Ils sont d'une fécondité intarissable d'abord; encore que l'instrument dont ils usent soit médiocre, ils arrivent à en tirer tout ce qu'il peut rendre. Ecrivains, orateurs, grammairiens, rhéteurs, jamais poètes, ils frappent, ils piétinent, ils écrasent les dieux, les hommes, les idoles, peu importe; il leur faut quelque chose à briser, puis ils raillent ce qu'ils ont brisé et incontinent s'attaquent à autre chose. Juifs, païens, hérétiques de toute nuance, il les leur faut tous et tous en même temps. Ils parlent et ils écrivent sans cesse, bien qu'ils écrivent mal, malgré des élans de génie.

Et c'est ainsi qu'ils sont tous, tous ceux du moins qui donnent le branle et règlent l'allure. Le plus pondéré d'entre eux, saint Cyprien, est stoïque. Contradictions, disputes, menaces, rien ne Fébranle. C'est une colonne.

Mais leur force n'est pas majestueuse. Ils sont trop sensibles pour être bien calmes. Chez eux l'imagination va trop vite, le sens pratique est trop fort. Ils n'ont eu ni de très grands écrivains, ni de très grands artistes ; ils ne rêvaient pas assez et faisaient usage d'une langue déjà gâtée ^ Leur vie s'épuise en

1. Ceci atteint saint Augustin, il faut donc s'en expliquer ; je ne trouve rien de plus sensé que ce qu'en a dit Sainte-Beuve, Port-Royal, in-12, Paris, 1878, t. I, p. 421 : « Saint Augustin est comme ces grands empires qui ne se transmettent à des héritiers même illustres qu'en se divisant. M. de Saint-Cyran, Bossuet et Fénelon (on y joindrait aussi sous certains aspects Malebranche) peuvent être dits au dix-septième siècle d'admirables démembrements de saint Augustin. Il n'y a qu'un point à excepter

une action ininterrompue. Ils entassent œuvre sur œuvre sans attendre que tout ait le temps de se consolider, de se tasser un peu, et il arrive qu'à l'usage, on constate que tout n'y estpas également solide.

A les voir grandir, décroître et disparaître, on éprouve une impression de lassitude comme serait celle d'une ascension trop roide, trop rapide. Cela tient peut-être à ce que, pour les hommes comme pour leurs œuvres, il faut faire deux parts, car ils semblent avoir eu tous deux personnalités, deux activités, deux tempéraments, l'un berbère et l'autre romain, qui ne se sont jamais bien fondus, qui même ne paraissent pas s'être entendus toujours ensemble. Du berbère ils tenaient tous les instincts : la sensualité, l'emportement, l'indépendance; du romain ils tenaient tous les goûts : l'utile, le grand, le fort.

L'apport constant que les relations commerciales faisaient de l'élément romain servait à maintenir à peu près invariable ce tempérament en partie double que l'action du sol natal aurait dû, semble-t-il, attirer bientôt irrésistiblement vers le type de l'ancêtre berbère. Mais, malgré tout, la fascination du pays d'Atlas l'emportait. Ces Africains mâtinés de toutes les populations du monde : asiates, orientales, grecques, italiotes, gauloises, ibères, n'étaient bientôt plus qu'Africains. Quitter leur Afrique était la plus cruelle rupture de leur vie ; n'y pas mourir leur était comme mourir deux fois. C'est que le sol était

toutefois, et par où saint Augustin est fort inférieur à deux des précédents : je veux parler du style. II y cède de beaucoup à Bossuet et à Fénelon. Non pas qu'il n'ait dans le sien grandeur et fleur, mais il a mauvais goût. Cela tient à son siècle, à un temps de décadence et de rhétorique oîi nul plus que lui n'abonda. II est grand écrivain, mais dans une langue gâtée; Bossuet et Fénelon sont de grands écrivains dans une langue saine. Malebranche n'y est qu'excellent, »

vraiment l'image de la race qui en avait senti le charme pénétrant et enchanteur.

Pour comprendre l'Africain, « il faut regarder la nature. De Tripoli au fond du Maroc, le long d'une côte de cinq cents lieues, entre les flots bleus de la Méditerranée et les flots rouges de la mer des sables, s'étend cette contrée originale, d'un gris ardent, qui ne ressemble à aucune autre. Elle est toute en contrastes déconcertants. Tout y est violent et heurté. Ici la côte sombre, bordée de courants perfides', ordinairement fouettée par une mer démontée; là, le roc nu, fauve et mangé par la vague; ou bien de hardies montagnes, au profil sévère, vêtues de bois d'olivier, coupées de gorges profondes, d'où tombent de maigres torrents à moitié bus par les lauriers roses. On double un cap, et soudain l'on voit se dérouler un large terrain plat, morne et sec, comme le steppe désolé où se traîne le Chéliff ; ou c'est une vaste plaine lumineuse, sans ondulations, d'une merveilleuse fécondité, comme la plaine du Sig ou la Métidja d'Alger, comme les belles vallées de la Seybouse ou de la Medjerda. Plus loin, vers le Sud, derrière d'âpres montagnes, ce sont de hautes plaines isolées, très riches encore malgré leur altitude, comme autour de Bel-Abbès, de Sétif et de Tébessa. Plus loin encore, le steppe, les lacs salés, et le désert morne, violet ou jaune, rayé de dunes ou fleuri d'oasis. Et partout, sur la montagne, comme sur la plaine, à la côte comme au désert, un soleil de feu, un immense rayonnement de lumière, un air vif et sec, des lignes tourmentées, un éblouissement de couleurs.

« Sous ce climat, la passion s'allume vite, amoury haine ou colère. Les sens s'aiguisent dans une orgie

de parfums, de rayons et de sons. Au pied de l'Atlas, le soleil exalte l'activité ou l'imagination de l'homme, sans l'épuiser ni l'écraser ; le colon s'y trouve aussi bien pour travailler que le nomade pour rêver; le Bédouin, d'ordinaire accroupi et somnolent, déploie une activité prodigieuse quand vient l'heure d'agir. De tout temps, l'homme d'Afrique s'est jeté alternativement, avec une égale fureur, dans le rêve et dans l'action. Ce qu'il a été , ce qu'il est encore dans la vie réelle, il l'a été en littérature, où il a su créer à son usage un style plus chaud, plus concret et plus vivant : il y a donné à l'imagination et à la passion plus qu'à la raison, à la fantaisie et à l'audace plus qu'à la logique ou à la tradition. Par ses ascendants, le citoyen de Carthage ou d'Hippone tient à la fois du rhéteur gréco-romain, du prophète oriental et de l'artisan kabyle, tout cela s'est fondu dans l'xjmportement de la nature et la violence du climat, et il en est sorti cet être original et complexe : l'Africain ^ . »

1. p. Monceaux, Les Africains^ p. Uh-hb. Cf. E. Fromentin, Une année dans le Sahara, in-12, Paris, 1856; Le Même, Une année dans le Sahel, in-12, Paris, 1858.

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