Probablement à Carthage
2. Tertullien, Ad Martyres, 1. Comparer ce traité avec celui d'Orlgène portant le mCme titre et qui n'est qu'une pesante dissertation sur le martyre. J'ai fixé ailleurs à l'année 202 la date de cet écrit; il me semble qu'il faut remonter plus avant de quelques années. Rapprocher les derniers mots de la citation des paroles de sainte Perpétue et de ses compagnons à Hilarianus dans l'amphithéâtre : « Tu nous juges, mais Dieu te jugera.»
3. Ad Nationes et Apologeticum. Le premier de ces écrits en février, le deuxième vers la fin de l'année.
^. La situation juridique décrite par Tertullien dans Y Apologeticum, qui est postérieure aux livres Ad Nationes, nous reporte exactement à celle contre laquelle réclame le premier groupe apologiste : Justin, Méliton, Athénagore. L'accroissement considérable de l'élément chrétien dans l'empire paraît être la principale raison du rescrit ou de l'édit de
un instant solennel dans Thistoire du christianisme africain. Ce livre, composé avec un art et une passion égale, rempli d'une amertume et d'une logique troublantes, va devenir pour les fidèles tout autre chose qu'une arme défensive, ainsi que semblerait l'y destiner son nom; mais une arme offensive. Telle sera le plus souvent désormais l'attitude des chré-
Sévère devenu une nécessité puisque l'application de l'ancien droit était rendue impossible à raison des multitudes contre lesquelles il eût fallu sévir. Nous voyons que, jusqu'à cette année 202, les chrétiens condamnés sont les seuls qui, traduits devant les magistrats, ont trahi leur foi. Pcrducimur ad potestales. Tertulliex, Ad Nationes, I. 1 ; Chris-
tianus interrogatus, confilelur; damnolus, gloriatur. Apolog., 11.
On emploie l'exil et la mort non pour obtenir les aveux, mais pour l'apostasie, Apolog.,9, 11; enfin on fait usage de voies extraordinaires, Apolog., 12, 31, 50. Ce droit ne fut pas abrogé, mais l'ordonnance de 202 prévoyait un cas nouveau, jusque-là ignoré ou négligé par la jurisprudence : la conversion. Si l'on admet — et il faut bien l'admettre - que les lois répondent à une situation donnée, on reconnaît à cette seule observation combien le mouvement de conversions devait être devenu inquiétant pour les partisans des dieux de l'État. Ils voyaient déjà les chrétiens en majorité, ruinant ces divinités qui pour eux se confondaient avec les destins de l'Empire : Obsessam vociferanlur civitatem. C'était à ce péril que prétendait s'opposer et remédier l'ordonnance de Septime- Sévère dont Spartiex, Severus, 17, nous a conservé la disposition intéressante pour nous : Judaeos péri sub gravi poena vetuit, item etiam de ckristianis sanxit. A cette époque, la propagande juive était presque réduite à rien; plusieurs écoles rabbiniques Tinterdisaient même. Les chrétiens étaient donc particulièrement visés et un délit spécial se trouvait introduit contre eux. Dans Je cas de conversion, ils tombaient sous le coup de la jurisprudence nouvelle; le conquirendinonsunt, deTrajan, ne leur était pas applicable. C'est le cas pour sainte Perpétue et ses compagnons. Mais la violence et l'arbitraire ne peuvent facilement se fixer une limite. Le péril de l'ordonnance de Sévère est d'inaugurer le droit de recherche. Ce n'est encore, à vrai dire, que contre une catégorie d'individus et, somme toute, la catégorie sur laquelle, si on fait abstraction du droit supérieur de la conscience, TÉtat pouvait réclamer comme sur des transfuges de son culte à lui; mais le principe est posé, on ne s'y tiendra pas, ou bien on s'y tiendra, mais en imaginant de nouvelles catégories. Après celle des déserteurs du paganisme, ce sera celle <les embaucheursdu christianisme. A l'ordonnance de 202 contre les convertis fera écho l'édit de 257 contre les chefs officiels des communautés chrétiennes.
tiens indigènes ou créoles africains à l'égard de l'État intolérant ou persécuteur. Il ne s'agit plus dans cette Apologie, comme dans celles des écrivains plus anciens, de faire appel à la raison, au bon sens, à l'iiumanité. Tertullien invoque le Droit romain ^ .
Jamais chez les chrétiens on n'avait lu pareil livre. On ne peut songer à le résumer, car, s'il avait pu l'être, Tertullien lui-même l'eût résumé; mieux vaut le lire tel qu'il Fa écrit. On a cité mille fois quelques-uns de ses mots éclatants qui sont entrés dans le fonds commun de la défense du christianisme ; ils sont encore dans toutes les mémoires, comme ils furent sur toutes les lèvres dès l'heure de leur apparition^. Tout de suite, les Eglises s'aperçurent qu'une chose grave venait de se passer. Désormais il ne s'agissait plus de tolérance, mais de droits.
Ïa' Apologétique n'était pas le coup d'essai du maître. Cet Africain était né à Carthage vers l'an 160^, d'une famille païenne '' . Les ouvrages témoignent de la bril-
1. Cela fît entrer la polémique religieuse dans une phase nouvelle : Méliton aboutissait à une pastorale, Théophile à un concordat. V Apologétique do. Tertullien eut pour premier résultat d'écarter l'ancienne méthode apologétique: cf. C. Ferrim, Die juristisclien Kenntnisse des Arnobius und des Laktanlius, dans Zeitschrift der Savigng-Stiftung fur Rechtsgeschichte. lîoman. Abtheilung, t. XV, 18%, p. 3^3-352. Pour les connaissances et la carrière juridiques de Tertullien, cf. Teuffel-Schwabe, Gesch. der altchrisll. Liter. (5 édit.), p. 938; Schanz, Gc5c/i. der rôm. Liter. (1896), t. III, p. 182; P. Mo\CE\ux, Hist. lîlt. de l'Afrique chrét. (1901), t. I, p. 180 sq. ; EusiiBE, Hist. eccl., II, 2; I. A. Pagenstecher, De jurisprudenlia TertuUiani, in-^o, Harderoviae, 1743.
2. Sur la traduction grecque de l'Apologétique, cf. A. Harnack, Die griechische Uebersetzung des Apologeticus Tertullians, in-8°, Leipzig, 1892. Cf. O. Bardeivhewer, Geschichte des altkirclilichen Literatur, in-8«, Freiburg, 1903, p. 333.
3. Ou même vers l'an 150, cf. Noeldechen, Tertullians Geburtsjalir, dans Zeitsclirift fur wissensch. Tlieol., 1886, t. XXIX, p. 207 sq.
U, Son père aurait été centurion. S. Jérôme, De viris illustr., 53. Pour
lante culture littéraire qu'il avait reçue ; la langue grecque ne lui était pas moins familière que la langue latine'. Il s'adonna à l'étude du droit ^ et y prit sans doute le goût des arguments juridiques et du style oratoire dont il devait faire un fréquent usage. Doué d'une originalité du meilleur aloi, d'un esprit ironique, d'une imagination vive, il exalta tous ces dons jusqu'à la bizarrerie, la méchanceté et la fantaisie pure ; mais non pas à tel point qu'il ne put ressaisir son génie, le conduire à son gré et lui faire produire des ouvrages du plus rare mérite. Cependant la fougue de son âme l'emportait sans cesse. Il pensait trop vite et trop fort; sa conviction était toute de passion ; on ne s'aperçoit pas qu'il ait aimé rien ni personne. C'était un lutteur et un convaincu, il se trompa, changea de camp et apporta soudain à l'attaque le même entrain, la même fougue, qu'il avait mis à la défense. Il ne devait guère avoir de cœur, car il vécut très vieux, dit-on, et il disputa trop. On Fa comparé au grand Arnauld à qui il ne ressemblait guère et à Lamennais à qui il ne ressemblait pas. Les hommes de cette qualité ne sont qu'à un seul exemplaire. A cet âge, où les hommes commencent à apprécier leurs aises, il se fit montaniste, peut-être
ses noms, cf. Ronsch, Das Neue Testament TertuUians, in-8°, Leipzig, 1871, p. 3 sq.
1. Les traites qu'il écrivit en grec sont perdus; les suivants nous sont parvenus traduits par lui-même en latin : De speclaculis, De baptismo. De velandis virginibus.
2. Il y a eu un juriste du nom de Tertullien qu'on reste libre d'identifier avec le prêtre de Carlhage, dont Euskbe, Ilîst. eccl.^ II, 2, nous dit Toù; 'P(o{JLa((ov v6[jlo\;ç rjxpiêwxw; àvrjp. Cf. Teuffel, i/î5f. de /a /ttf. rom., trad. Bonnard, in-S», Paris, 1883, t. II, p. 61, n. 6. A. Harnack, TertuUian in cler Littcj^alur der allenkirche, dans Siliungsberichle der pliilol. hist. Klasse, Berlin, 13 juin 1895, p. 559, se déclare pour l'identification.
par besoin de dispute, fatigue de la modération. Son caractère ne se démentit pas , tous ses écrits sont écrits du même ton, tous ses raisonnements sont raisonnes de la mên]te manière. Il avait lu beaucoup et mal. Son style paraissait à Renan « le phénomène littéraire le plus étrange : un mélange inouï de talent, de fausseté d'esprit, d'éloquence et de mauvais goût^ ».
1. E. Renan, Matx-Aurèle, in-S", Paris, 1883, p. ^56. Nous devons répéter ici ce que nous avons dit au début de ce livre : nous ne pouvons tout dire et nous exposons l'enchaînement psychologique qui forme l'histoire de l'Afrique chrétienne. Nous omettons donc bien des points qui ont leur intérêt et leur importance, mais qui, selon nous, ne modifient pas essentiellement nos conclusions. Il va sans dire que chaque point de détail, un traité, un pamphlet, une question gardent leur valeur, mais nous ne nous arrêtons pas. Quant aux sources d'information pour la critique textuelle, littéraire et le commentaire historique des écrits de Tertullien, nous renvoyons à la notice de cet écrivain dans O. B\rden- HEWER, Gescli. der alticîrchl. Lilcratur, in-8", Freiburg im B., t. II, p. 332-39^. La partie bibliographique y est traitée avec un soin qui rend superflu tout essai de ce genre d'ici quelques années; il suffira de la tenir « au courant ». Nous nous bornerons à quelques indications : Uhlhorn, Fundamenta chronologiae Tevtullianeae, in-8'', Gôttingen, 1852; BONWETSCH, Die Schriften TertuUians nacli dcr Zeit ihrer Ab fassung, in-S", Bonn, 1878 ; Smith, Dictionarxj of Christian Biograpky, au mot Tertullianus ; Noeldechen, Die A bfassungszeit der Schriften TertuUians, in-8°, Leipzig, 1888; J. Schmidt, Ein Beitrag ziir Chronologie der Schriften TertuUians dans, Rheinischcs 3Iuscum, 1891, p.77sq. ; Kell- NER, Ch7^07iologiae Tertullianeae 5wp/;/e?ne)jfa,in-8», Bonn, 1890; Schanz, Gesch.der rôm. Liter., in-8o, Mùnchen, 1896, p. 241 sq. ; P. MoNCEAix,C/ironologie des œuvres de Tertullien, dans la lievue de Philologie, 1898, p. 77 sq. ; Le Même, Hist. litt. de VAfr. chrét., t. I, p. 193 sq. Sur le personnage lui-même, cf. P. Monceaux, op. cit., t. I, p. 177 sq. Les bibliographies de Chevalier et Donaldson, et H. Gomperz, TertuUianea, in-8", Vindobonae, 1895; A. Hauck, Tertuilian's Lebcn und Schriften, in-S», Erlangen, 1877; A. Kroymann, Quacstiones Tertullianeae, in-8'', Gottingue, 1893 ; L van der Vliet, Studia Ecclesiastica, Tertullianus, iii-8°, Lugd. Batav., 1891 ; G. H. Wirth, Der Verdiensl. Begriff in der christlichenkirche, in-8", Leipzig, 1892; G. A. Schneider, Tertullian, in-S**, Lugd. Batav., 1896; J. Kaye, The Ecclesiastîcal History of the second and third Centuries illustraled from the ït'ritings of Tertullian, in-8°, Edinburg, 1898; C. Guignebert, Tertullien. Étude sur ses sentiments à l'égard de Cempire et de la société civile, in-S», Paris, 1901. Ce dernier écrit est trop excellent dans son ensemble et sauf quelques réserves, pour
C'est trop dire. Si médiocre que fût la société, si grossier que fût le peuple de Carthage à la fin du II'' siècle, il fallut plus que cela pour forcer l'attention et commander l'enthousiasme ; car ce fut par son seul talent que Tertullien gagna l'ascendant et l'autorité qu'il exerça sur les esprits. Il avait les habitudes delà composition classique. Il commençait par exposer la question, réfutant ce qu'il jugeait erreur, proclamant ce qu'il tenait pour vérité et poursuivant sa démonstration, absolvant et condamnant tour à tour au nom des principes qu'il a posés, et qu'on ne discute pas. Comme son œuvre, celle du moins que nous possédons, est avant tout polémique, il faut s'attendre à une certaine force de langage. Pour y atteindre, Tertullien se fait un style très personnel, comme d'un homme qui veut à tout prix être lu^ Ce style tient à son tempérament et à son milieu. Il emprunte presque sans démarquer et prend son bien où il le trouve, chez Apulée surtout. Il pratique l'art pour produire l'image, pour le beau littéraire, au moins autant que pour la vérité. Sa langue est faite du latin des rhéteurs, de celui du peuple, et du grec ; à cela il ajoute tout ce qui s'entend alors et peut servir à sa démonstration : mots techniques, néologismes, mots vulgaires, il accepte tout, et lorsque, malgré cela, il en manque, sur-le-champ il improvise un mot nouveau ; on le croirait du moins. On ne sait où en était le latin chrétien avant lui et il n'est pas prudent de lui rien attribuer en propre. Il
qu'on s'acquitte de l'éloge dont il est digne en le signalant ainsi au passage. Il est l'introduction indispensable à l'étude du christianisme en Afrique et dans les provinces occidentales de l'Empire.
1. Comparez Les philosophes français du xix« siècle, de Taine, pour le procédé, littéraire.
est possible qu'il n'ait fait que rajeunir de vieux mots, qu'il en ait composé d'autres d'après les règles de l'analogie. Est-ce lui qui a inauguré les verbes en izare calqués sur les verbes grecs en ti^eiv, lui qui a augmenté le nombre des adverbes, altéré le sens de certaines prépositions et qui doit être tenu pour responsable de quelques autres violences grammaticales? Tout cela est possible, mais rien de tout cela n'est assuré. Ce qui est bien à lui, mais non à lui seul, c'est l'emphase : l'accumulation des mots équivalents : maie ac pessime, magistri et praepositi; accouplements de synonymes : justitia innocentiae, fides obsequii; abus du pluriel pour les mots abstraits : concatenatîones temporum, simplicitatesy enormitates ; comparatifs et superlatifs renforcés : extremius, extremissimi, magis proxima.
Ce style ardu, souvent obscur et bientôt fatigant, avec son intarissable flux de mots éclatants, d'images brutales, de pensées trop rapprochées par une logique sans trêve, une élocution précipitée; ces pamphlets haletants, faits pour être tournés en harangue, ont, malgré la logique qui les mène, quelque chose de disloqué dans l'exécution; une accumulation de termes qui ne laisse aucun repos à l'esprit et qui remplace la conviction par la surprise ; une rapidité de diction qui laisse des inconnues dans la phrase et contraint parfois à interrompre l'auteur pour reprendre dans l'énigme de sa parole la suite de sa pensée.
Nature trop puissante, logicien, poète, il eut des clartés sur tout, même sur le Beau, ce qui est presque sans exemple parmi les chrétiens de ce temps. Érudit, orateur, trop fort pour être très bon, il eut quelques partisans, beaucoup d'admirateurs : on ne parle nulle part de ses amis.
Un tel homme venait au moment le plus dangereux. La position des chrétiens, nous Tavons vu, était redevenue intolérable. Un grand nombre de fidèles étaient en prison. Parmi eux se trouvaient sans doute quelques-uns des « nombreux frères martyrs » dont parlent les Actes de sainte Perpétue ' , peut-être aussi deux apostats repentants Castus et zEmilius. « Vaincus dans un premier combat, rapporte saint Cyprien, Dieu les rendit victorieux au second. D'abord ils cédèrent aux flammes ; les flammes leur cédèrent ensuite. Ils terrassèrent l'ennemi par les mêmes armes qui avaient servi à les terrasser auparavant^. » L'exorde de V Apologétique montre la condition des chrétiens. Plusieurs d'entre eux comparaissaient chaque jour devant les tribunaux^. La cause ne traînait pas en longueurs; accusés, ils ne se défendaient pas; interrogés, ils avouaient; condamnés, ils s'en faisaient gloire^. Quelques-uns furent torturés avant le jugement^; il y en eut de relégués dans les îles^; d'autres furent décapités"^; d'autres encore déchirés par les bêtes féroces^, par les crocs de fer^; des fidèles furent brûlés ^*^; il y en eut de crucifiés ^ ^ ; une chrétienne fut condamnée à subir les derniers outrages'^. Des frères furent lapidés