CONFERENCE DE M. AUGUSTIN BERNARD
Chargé de cours à la Sorbonne.
DISCOURS DE M. JONNART
Député, ancien gouverneur général de l'Algérie, ancien ministre.
Messieurs ',
Vous m'avez fait l'honneur de me demander d'inaugurer vos conférences de cette année sur l'Afrique en vous parlant de l'Algérie et de la Tunisie. De cet honneur je sens tout le prix, mais je sens aussi tout le poids. Vous êtes un public singulièrement informé et averti, qui ne saurait se contenter de banalités. Et pourtant, je ne puis espérer, en moins d'une heure, vous exposer l'œuvre de la France en Algérie et en Tunisie. Je me bornerai donc à envisager quelques-uns des aspects de cette œuvre, ceux qui me semblent les plus importants et les plus essentiels.
Ce qui me rassure, au début de cette causerie, c'est que M. Jonnart a bien voulu accepter la présidence de notre réunion. Selon l'excellente coutume qui est la vôtre, le président rectifiera les erreurs que j'aurai commises, comblera les lacunes que j'aurai laissées. Nul ne connaît l'Algérie aussi bien que M. Jonnart, nul ne lui a rendu de plus
i. Conférence faite par M. Augustin Bernard le 10 décembre
signalés services. Il a gouverné la colonie pendant près de dix ans, et l'histoire le mettra au nombre des hommes qui ont le mieux servi la France nouvelle. Parmi les actes qui ont marqué son gouvernement, j'en rappellerai un ou deux seulement, qui suffiraient à assurer sa renommée. C'est M. Jonnart qui a appelé dans l'Afrique du Nord Tillustre colonial qui préside aujourd'hui à l'organisation du Maroc ; il a défendu le colonel, puis le général Lyautey contre les bureaux des ministères et contre les critiques de toutes sortes; il l'a toujours soutenu et encouragé dans la belle œuvre par laquelle, dans les confins algéro-marocains, il préludait à celle qu'il accomplit maintenant sur un plus vaste théâtre. Vous rappellerai-je aussi que M. Jonnart est le seul homme politique français qui ait osé prendre des mesures contre l'alcoolisme ? Tandis que les uns parlaient bien et que les autres votaient mal, lui seul a agi, et limité en Algérie le nombre des débits de boissons ; la mère patrie, sous ce rapport comme sous quelques autres, pourrait prendre exemple sur la France africaine. Enfin, pour tout dire d'un mot, M. Jonnart a eu foi dans les destinées de l'Algérie ; il a eu foi dans les richesses latentes de son sol et de son sous-sol, foi dans l'énergie de ses colons, foi dans la possibilité d'y créer une France nouvelle. M. Jonnart a aimé l'Algérie « jusques à
L'ALGÉRIE ET LA TUNISIE
ses verrues et à ses taches » et c'est dans cette chaude sympathie que rien ne remplace qu'il a puisé la force d'accomplir la belle œuvre qui est la sienne. [Applaudissements .)
Moi aussi, j'ai foi dans l'avenir de l'Afrique du Nord; et, comme la foi ne va pas sans quelque désir d'apostolat, je voudrais m'efforcerde vous y convertir à votre tour.
Vous savez, Messieurs, comment, d'un incident futile en apparence, une conversation un peu vive entre le dey Hussein et le consul Deval au sujet d'une fourniture de blés, est sortie en 1830 l'intervention française à Alger. Alors fut posée la première pierre de notre grand édifice colonial africain, de cet immense empire qui s'étend aujourd'hui de l'Atlantique au golfe de Gabès, des bords de la Méditerranée aux rives du Congo, et qui est appelé à jouer dans notre vie nationale un rôle de plus en plus important. A vrai dire, en histoire, rien ne commence et rien ne finit brusquement, rien ne se crée et rien ne se perd. Dès avant 1830, la France, constituée la première parmi les nations européennes, avait dans les Echelles de Barbarie, comme dans les Echelles
du Levant, un rôle de premier ordre au point de vue des traditions et des intérêts. D'autre part, bien peu nombreux furent, sous la monarchie de Juillet, les hommes qui, comme Bugeaud, Clauzel, Soult, Thiers, le duc d'Orléans, le duc d'Aumale, eurent le pressentiment des grandes destinées qui attendaient la France en Afrique. C'est comme à regret et en quelque sorte malgré eux que les hommes de ce temps furent amenés à fonder une colonie dans l'ancienne Régence barbaresque. Aujourd'hui encore, 1' « obstacle continu » de la Mitidja, ce fossé situé à quelques kilomètres d'Alger, dont quelques traces subsistent dans la topographie, et au delà duquel il était interdit à la colonisation de s'avancer, témoigne de la timidité des conceptions qui prévalaient alors et que vint ruiner l'audace d'Abdel-Kader. Bugeaud triompha de la résistance des indigènes, et voulut la colonisation de l'Algérie par le peuplement français. Après la conquête de la Kabylie par Rândon, l'Algérie tout entière est soumise; mais le Second Empire, avec ses idées de royaume arabe, de grandes concessions à des compagnies ou à des particuliers, de libre-échange dogmatique et systématique, ne se préoccupa guère de la colonisation proprement dite.
Comme vous l'a montré M. de Peyerimhoff